LE THÉORICIEN POLITIQUE
LA THÉORIE DU « DESPOTISME ÉCLAIRÉ » ET LA POLITIQUE AUTRICHIENNE EN LOMBARDIE
Si généreux qu'ils fussent, tous les rêves d’unification italienne n’en étaient pas moins prématurés au dix-huitième siècle. Dans le domaine des faits, les hommes d'état de ce pays se voyaient réduits à accepter la forme gouvernementale. du moment, à borner leur ambition réformatrice aux limites géographiques de leur province, et au bon vouloir de leur souverain, C’est ainsi que Filangieri expérimentait gravement son système politique dans la petite « république royale » de San-Leucio, et que Beccaria rédigeait pour le compte du gouvernement autrichien ses rapports sur la peine capitale. De même chez Verri, le patriotisme local, tout en s’alliant heureusement avec l’autre, devait par la force des choses occuper une place prépondérante. Les difficultés qu’il rencontra dans l’accomplissement de sa tâche naissaient toutes plus ou moins directement de la constitution politique de la Lombardie: aussi se vit-il de bonne heure amené à examiner le mécanisme de cette constitution, à en étudier les vices et à essayer d'y porter remède, La lecture des Méditations sur l'Économie politique révèle chez ce penseur d'ordinaire si conséquent avec luimême une contradiction singulière, Dans un livre où le libre essor de l’activité humaine est présenté comme le facteur essentiel de la vie économique des peuples, Verri s’est fait le panégyriste du despotisme. Il a consacré un chapitre entier, le trente-huitième, à soutenir cette thèse que, pour transporter
LE « DESPOTISME ÉcLAmÉ » EN LOMBARDIE 213 “2 vrais principes. économiques dans le domaine des faits, pour opérer des réformes sérieuses, une assemblée composée de représentants du pays intéressé était vouée à l'impuissance : il convenait, selon ses propres expressions, «de créer un despotisme qui durât jusqu'au moment où une sage organisation auraitétéétablie et auraitcommencé de fonc- tionner({) ». L'opposilion d'idées se reproduit dans le reste de SF son œuvre; elle s'aggrave même en passant des matières économiques à l’ensemble des questions gouvernementales. Pendant toute sa vie publique, et même après, jusqu’au milieu des événements révolutionnaires, on le verra tantôt prendre à partie le despotisme et ses représentants, {antôt le déclarer une nécessité des temps et lui attribuer tout le mérite du bien réalisé en Lombardie depuis un demi-siècle.
Cette contradiction, plusieurs fois reprochée à Verri, n’est pas d'une explication très simple. Elle se lie intimement aux vicissitudes de l’histoire gouvernementale de la Lombardie. Les écrits de Verri, en éclairant d’un jour précieux les événements dont il fut le témoin et l'acteur, trouvent à leur tour dans ces événements leur commentaire, et la raison des transformations successives de sa pensée. |
L'indépendance et la dignité constantes de l’homme d'état milanais en face des souverains régnants laissent difficilement croire quil ait voulu prendre leur défense par flatterie ou par calcul intéressé. Une telle supposition est d’ailleurs inutile, car la théorie du despotisme a été professée avant Verri par
des esprits aussi libéraux que lui; elle forme même un des traits saillants de la philosophie politique du dix-huitième siècle; « siècle étrange, dit un éminent historien de cette philosophie, où le despotisme et l'idéologie eurent un instant l'illusion commune qu'on pouvait faire le bien des peuples sans les consulter, par des réformes a priori et despotiquess' la science sociale ayant la même évidence que la géométrie,
< (1) Écon. polit., ch. XXXII.
et devant être par conséquent acceptée par tous aussitôt qu'elle serait connue » (1). Verri ne fut, il est vrai, ni un despote comme Frédéric Il, ni un idéologue comme Quesnay, l'abbé Baudeau ou Mercier de la Rivière. Mais l'influence de la philosophie sociale des économistes, d'une part; de l’autre, l'examen de la situation intérieure de presque tous les États de l'Europe, et particulièrement de la Lombardie autrichienne, l’amenèrent à partager la même opinion.
Le double principe politique de l'école physiocrate est connu : d'abord la propriété établie sur son fondement rationnel, et placée à la base de l'ordre social, avec la liberté et ses garanties pour corollaire; en second lieu la monarchie, ou mieux le despotisme, c’est l'expression même de Mercier de la Rivière, considéré comme la seule forme de gouvernement capable d'assurer cette propriété et cette liberté. Partant de cette idée très spécieuse que les lois sociales sont évidentes, l'auteur de l'Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques déclare les gouvernements représentatifs condamnés à l’impuissance, par suite du conflit inévitable qui s'élève entre l'intérêt personnel et l'intérêt public chez les représentants chargés de reconnaître et d'appliquer ces lois : au contraire, dans un souverain unique et héréditaire, ces deux intérêts se confondent et se garantissent réciproquement; en lui et par lui seul les lois naturelles de l'ordre social retrouvent leur libre et entière application.
En économie politique, Verri n’était pas un partisan des physiocrates (2). Mais en politique, leur théorie rationnelle de la propriété, les garanties dont ils étaient les premiers à entourer la personnalité humaine, le satisfaisaient- pleinement. Il insérait dans le Café un article Sur l'interprétation des lois, où il développait la thèse, commune à Montesquieu et aux économistes, de la nécessité d’une distinction entre le juge et
(1) Paul Janet, Histoire de la Science politique dans ses rapports avec la morale, 3e édition, t. II, p. 637.
(2) Cf, chapitre III, $ 3.