‹ Le Comte Pietro Verri (1728-1797) Ses Idées et Son TempsChapitre 43 sur 61 · LENS UE RE · texte numérisé non relu

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rain lui-même : « IL y a chez nous un ferment héréditaire qui dénature les mesures les plus respectables et les mieux concues de la Cour. Il réside dans les lois municipales, transmises par nos pères, qui élaient nés et avaient grandi sous un gouvernement arbitraire; et il ne pourra disparaître tant que le souverain n'étendra pas sur les causes mêmes du mal sa main bienfaisante. La félicité publique et la vérité me font souhaiter que cesse définitivement le gouvernement des individus, et que le pouvoir sacré de faire des lois soit gardé avec un soin jaloux près du trône et non ailleurs » (1). Sa défiance de ses compatriotes lui inspire la défiance de toute représentation choisie parmi eux ou par eux; et il va jusqu’à poser en principe que « l’on n’a jamais vu une assemblée de plusieurs hommes réunis en collège réussir à exécuter ou à inaugurer quelque réforme » (2). Il reprend et fait siens tous les arguments de Mercier de la Rivière : difficulté de trouver un terrain d'action et un but communs, difficulté encore plus grande de marcher sur ce terrain et vers ce but, conflit de l'intérêt personnel et de l'intérêt privé chez les représentants, manque d'unité dans l’œuvre collective, sans oublier la comparaison obligée entre la conduite des affaires de l'État et la construction d’un édifice, qui ne saurait être régulier, entrepris sous la direction de plusieurs architectes. Que les faiblesses humaines, passions, rivalités, cabales, se joignent à tant de causes d’impuissance, et les assemblées délibérantes seront condamnées sans appel. Bonnes pour exécuter des lois déjà faites, elles .ne réussiront jamais à les faire, et Verri ne craint pas d’invoquer l'exemple de la dictature romaine, anéantissant la tyrannie des décemvirs, et d'appeler de tous ses vœux la dictature sur sa patrie. Dans sa pensée comme dans celle des Économistes, cette dictature, loin d’être incompatible avec la liberté, en est au contraire le plus sûr, l'unique garant. Grâce à elle, l’art de gouverner, qui s’appelait jadis « l’art de maintenir les hommes dans l’obéis- (1) Ibid.

(2) Méditations sur l'Économie politique, ch. XXX VIII,

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5 la prospérité ». Ses moyens seront la douceur et la persuasion (invitare e guidare), remplaçant l'injonction et la violence (forzare e prescrivere) (1).

Telle est l’origine, telle est la première formule des sympathies de Verri en faveur du despotisme éclairé. Il est arrivé à la même conclusion que les économistes par un chemin diffé- rent: ceux-ci sont des raisonneurs, des idéologues; Verri s’est

basé sur l'expérience,

Cette même expérience va lui fournir la critique de son système. La théorie du despotisme était naturellement en faveur dans les cours : Frédéric II s’en était fait le porteparole; et à Vienne, Marie-Thérèse, JosephIl et Léopold II s’en inspirèrent tour à tour avec plus ou moins de bonheur. Envisagé comme application de ce système gouvernemental, le

Re règne de Marie-Thérèse, il faut l'avouer, n'était pas déjà trop + concluant. L’impératrice n’aimait pas les Ilaliens : premier ; obstacle à l'établissement d’une monarchie paternelle. Un

« Conseil d'Italie », de création espagnole, était autrefois É chargé à Vienne d'’instruire les affaires de la Lombardie et d'en assurer l'expédition régulière et relativement prompte : Marie-Thérèse l’abolit en 1757, et s'en remit pour tout le gouvernement à son ministre Kaunitz, lequel s'en déchargea sur ses secrétaires, Du Beine, puis Giusti, puis Sperges (2) : nouveau danger résidant en cette interposition de fonction- À naires subalternes entre le souverain et le pays. Le même - inconvénient se produisait, plus grave encore, à Milan. La souveraine y était représentée par un fonctionnaire, d'abord gouverneur (Pallavicini), puis grand chancelier (Cristiani),

puis ministre plénipotentiaire (Firmian), dont l'autorité très

puissante avait été précisément établie en vue de faire échec

au despotisme des institutions locales. Le premier tort de ces

fonctionnaires, dont deux sur trois étaient étrangers au pays,

(1) Médit. sur l’Écon. pol., ch. XXXV.

(2) Verri, Memoria cronologica dei cambiamenti, n° 9.

— Pallavicini était de Gênes, Firmian du Tyrol, — avait élé d'entretenir la prévention naturelle des Autrichiens contre les Italiens, et de discrédilter ceux-ci dans l'esprit de Marie- Thérèse.

« Une princesse aimable et sensible s’aigrit facilement contre un peuple qu'on lui fit croire déloyal et mal intentionné. Elle se fit une idée exagérée de la dépravation des Milanais, crut que chez eux la religion se réduisait en fêtes, en processions, en histoires de sorcellerie, sans aucun principe de vertu (1); elle croyait que les femmes élaient prostituées dans la dissolution générale, et, princesse austère, elle en frémissait : elle croyait toute notre génération plaignarde, insidieuse, entièrement fausse; et, grâce à de si funestes préventions inspirées à une personne aimable, pieuse et très réglée, il s’éleva un mur indestructible qui nous sépara à jamais d'elle et laissa aux ministres le champ libre pour opprimer et vilipender notre pays » (2).

Les ministres combattirent le despotisme local et finirent même par en avoir raison. Quand mourut l’impératrice en 1780, le Sénat en était réduit à ses seules attributions judiciaires, le clergé avait perdu ses privilèges et ses juridictions, la noblesse ne faisait plus obstacle au gouvernement. Mais au lieu d'anéantir le despotisme, les ministres en avaient réuni tous les faisceaux dans leur main. Grâce à l'éloignement de la souveraine, ils se firent à leur tour despotes, sans profit pour le pays. Il a été déjà plus d’une fois question de Firmian : Verri l’eut pour protecteur officiel et pour supérieur hiérarchique ; mais il ne paraît pas que cette protection ait été bien sympathique ni bien éclairée : elle ne donna certainement point le change à l'écrivain milanais sur les vérilables capacités du plénipolentiaire. On en pourra juger par certain

(2) Tel semble avoir été aussi, au moment où il écrivait la Decadenza del Papato, l'avis de Verri; mais il parle ici en 1790, et les événements lui ont donné à réfléchir. ;

(2) Sur l'état politique du Milanais en 1790, Marie-Thérèse,

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