LE « DESPOTISME ÉCLAIRÉ » EN LOMBARDIE
rtrait fort édifiant — et encore inédit (4), — que Verri
«1789, juin. Ve comte Charles de Firmian succéda à Cristiani. Homme dépourvu de sentiment, en amassant une bibliothèque (2) et en emplissant sa maison de tableaux mal connus, L en donnant des diners aux étrangers et en invitant quelques ” hommes de lettres du pays, il eut la réputation d’un Mécène. Jene l'ai jamais ouï raisonner sur quoi que ce soit, et je l'ai beaucoup fréquenté. Son air composé, son immobilité, ses monosyllabes, une orgueilleuse urbanité couvraient la nullité complète de sa personne. Son gouvernement fut celui d’un pacha inaccessible, capricieux et quelquefois violent. Le marquis Gorini, pour une affaire insignifiante, fut arrêté la nuit et conduit en prison dans le château à l’âge de plus de soixante- dix ans... Le peuple regardait dans la rue un spectacle de ne. marionnettes, il le crut soulevé et commanda aussitôt à son cocher de faire volte-face. Au milieu des nobles, avec sa grosse têle bombée, le regard loujours inquiet, il guettait à droite et à gauche le stylet qu’il croyait prêt à le frapper. Après plusieurs Fe années de résidence, il connaissait encore si mal le caractère 2% patient et tranquille des Milanais, qu'il les représenta toujours à 4 la souveraine comme n'étant nullement altachés à son gouver- # | nement, ce qui était une calomnie. Quand il eut perdu la plus grande partie de son autorité, après la venue de l’archiduc Ferdinand, les Milanais, trop superficiels, appelèrent le comte ne | = Firmian un homme bon et le pleurèrent à sa mort... De 1760 “à à 1770, il fut le véritable Hospodar de la Lombardie autri- ___ chienne ». ; Ce portrait est-il chargé, et quelques traits de générosité,
(1) Ce morceau est tiré des papiers Custodi. Le texte italien s'en trouve à l’appendice IIT. "4 (2) Beccaria, tout en entonnant les louanges du plénipotentiaire, lui empruntait sinon l'original, au moins plusieurs traits caractéristiques du à personnage ridicule de sa satire : le Bibliomane. — Cf. Gantü, Beccaria el à le droit pénal, $ XX.
joints à l'admiration facile des Milanais, doivent-ils faire accuser Verri d’animosité personnelle et de sévérité outrée? C'est douteux. Quant aux capacités du plénipotentiaire, voici ce qu’en pense l'historien Cusani : « Sans nous laisser émouvoir par le sarcasme ou par les panégyriques, nous avons étudié longuement Firmian dans sa volumineuse correspondance de vingt-deux ans avec Kaunitz. Auprès de celui-ci, qui apparaît à la hauteur de sa renommée, celui-là semble petit, hésitant, inquiet au moindre obstacle dans la réalisation des réformes; plus d’une fois il aurait succombé sous le fardeau trop lourd pour lui du gouvernement, si de Vienne le ministre n'avait eu l'œil sur lui, le dirigeant continuellement par ses ordres explicites et par ses conseils amicaux » (1). Quant aux actes d’arbitraire cités par Verri, ce sont des faits historiques et ils se passent de commentaire.
Le « despotisme ministériel » avait donc en réalité, sous Marie-Thérèse, pris la place du « despolisme en toge », et l’action bienveillante du souverain, jadis paralysée par les résistances locales, l'était désormais par le fait de ses propres représentants. Ce fut une déception, mais aussi un enseignement pour Verri : il reconnut que les institutions locales avaient du moins ce bon côté qu’elles contrebalancaient la tyrannie du premier ministre. Dès 1771, revenant sur sa sévérité première, il prenait à Vienne devant Joseph II la défense du Sénat menacé dans son existence : « Je ne pense plus comme autrefois, écrivait-il alors à son frère, et tout avili que soit Le corps des patriciens, nous vivons sous un gouvernement despotique. On cherchait à abolir l'autorité du Sénat, qu'il faut pourtant aimer comme le seul ayant fait échec au despotisme du plénipotentiaire » (2). Instinctivement, par la force même des choses, Verri se trouvait donc ramené en arrière, et s’il conservait encore des illusions en faveur d’une monarchie
(1) Cusani, Séoria, t. IV, p. 97.
(2) Verri, Lettre réservée, XIV.
Le. “cher de de
L'avénement de Joseph II en 4780 vint raviver ses ne É- espérances. Le moment paraissait favorable à l'établissement k -de ce Eee idéal qui devait anéantir tous les” despo-
| utions latte Fedustes à une impuissance Félatites le pléni- potentiaire odieux au prince, la volonté nettement exprimée de celui-ci de tout faire par lui-même, ses vues droites pr'el éclairées, tout semblait présager l’avénement de ce gouvernement modèle. Malheureusement, cette fois encore, la déception fut cruelle. A son tour, Joseph II supprima toutes les tÿrannies, mais pour y substituer la sienne, plus autoritaire … et plus intraitable que les précédentes réunies. Institutions civiles et ecclésiastiques, gouvernement, police, tribunaux, finances, instruction publique, toutes les branches de l’administration ne tardèrent pas à ressentir l'effet de son activité brouillonne. Il débuta par une réforme économique assez peu équitable, au moins dans son principe, la suppression des pensions : « La liste, observe Verri non sans ironie, commençait par le ministre Firmian et finissait par le bourreau Barisati» (1). La réorganisation des monts-de-piété, la création - d’une maison de travail pour les pauvres, un nouveau règle- - ment pour l'Université de Pavie, les premières réformes ecclé- — siastiques ne furent que le prélude du bouleversement général qui menacait l’ensemble des institutions. La disparition successive des vieilles figures milanaises, de Gabriele Verri, père de notre auteur, mort en 1782 à l’âge de 87 ans, de l'archevêque de Milan Pozzobonelli, de Corrado di Olivera, président du Éénab dont le prestige en imposait encore au monarque, dissipèrent ses scrupules. Deux voyages à Milan en 1784 et en 1785 le convainquirent de la mansuétude de ses sujets italiens, qu'il
(1) Memoria cronologica dei cambiamenti, n° 45, .
se flatta de « gouverner avec un bout de fil » (4). A partir de
1785, il entra en plein dans ses réformes. Toutes les institu- :
tions respectées ou modifiées par sa mère furent supprimées : Magistrat caméral, Tribunal de Provision, séminaires archiépiscopaux, confréries, congrégations religieuses, pompes funèbres, administration des fondations pieuses, rien ne resta debout. La Congrégation d'État, le seul corps qui eût pu, au moyen de remontrances, soumettre au monarque les doléances : du pays, « n’osa rien remontrer et s’écoula, dit Verri, comme l’eau d’un vase qui se brise » (2). Le Sénat lui-même, amoindri mais conservé comme corps judiciaire par Marie-Thérèse, fut supprimé. En enregistrant cette suppression et lesregretsqu’elle provoqua dans le peuple comme chez les gens de robe, Verri trouve la mesure « un coup hardi, mais vraiment bienfaisant ». En réalité, depuis que le Sénat n'était plus qu’un simple corps judiciaire, il avait bien perdu de sa tyrannie. Mais le jugement de Verri a une plus haute portée; il s’adresse au Sénat et à son passé, au corps plusieurs fois séculaire dont tous les membres étaient solidaires et revendiquaient cette solidarité comme un honneur. Cusani lui est plus favorable : il qualifie le langage de Verri de « déclamation emphatique que la critique peut pardonner aux tendances de l’époque, mais non admettre » (3). Ce n’est pas le cas de trancher ici ce désaccord : ce qui est. certain, c’est que le rôle du Sénat de Milan change tout à fait d’aspect, selon qu’on l’envisage dans ses rapports avec le Milanais et dans ses rapports avec les souverains étrangers. Au premier point de vue, il jouissait d’une autorité trop arbitraire pour ne point dépasser souvent la mesure, et Verri, toujours précis, a cité plusieurs de ses abus de pouvoir. Au second, il apparait au contraire comme le rempart des dernières libertés locales, et, tant que les souverains traitèrent la Lombardie en pays conquis, sa résistance n’eut rien que de
(4) Cusani, Storia, t. IV, p. 94. (2) Memoria cronologica, n° 65.
(3) Cusani, Sloria, t. IV, p. 102.
peu dass sous Marie-Thérèse, elle dégénéra en tool dans les vieux abus et en prévention contre tout progrès : à c'esté évidemment la considération qui a dicté à Verri un juge- Ë ment si sévère. Sans supprimer le titre de gouverneur, dont = l’archiduc Ferdinand jouissait à la place de Firmian, Joseph II #4 ATEN en transférant toute l'autorité à un « Conseil de | gouvernement » qui était sous sa dépendance immédiate. Le e président de ce conseil devint le gouverneur effectif. C’est en lui que se personnifia désormais l'éternel despotisme local : « Quiconque voulait se faire prêtre et obtenir une fonction ecclésiastique n’eut plus de recours qu’au seul ministre; quiconque désirait un poste civique devait l'obtenir du seul ministre; quiconque désirait un emploi dans les fondations pieuses devait se prosterner devant le seul ministre » (4). Pour compléter et faciliter la tâche de ce gouverneur, Joseph créa - à côté de lui et sous ses ordres un corps spécial appelé du É nom français de Police, « idée excellente que celle de prévenir les délits et maintenir le bon ordre dans la ville, en préposant “ à sa garde, au lieu d’infâmes sbires, d’honorables soldats - impropres au service. Mais l'exécution en fut vraiment sau- — vage ». Une troupe de mercenaires, rebut des régiments autri- . chiens, s’abattirent sur la ville et, durant cinq années, maintinrent l’ordre, — sans métaphore, — à coups de bâton et même à coup de fusil (2).
La disparition du Sénat amena une nouvelle organisation | judiciaire. C'est ce que Verri trouve de meilleur dans toutes ces innovations : « Le règlement judiciaire publié sous Joseph Il à établi des principes positifs et des méthodes certaines ; l'arbitraire des juges s’en trouve notablement dimi-
J (1) Verri, Sur l’état politique du Milanais, Joseph II.
Fe (2) « Bastonarono pui persone. Poi, per conservare l'ordine sociale, # adoperarono il fucile, e le schioppettate seguirono sulle strade della città » (Memoria cronologica, no 91).
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nué » (1). Les réformes religieuses furent opérées de la manière
la plus vexatoire. Enfin, comme pour humilier le pays, l'empe- 4 É reur appelait à le gouverner deux Toscans et un Véñnitien, tandis > qu'il écartait des affaires les Milanais les plus méritants,
Verri en tête. Dans les dernières années du règne de Joseph IT, le désordre causé par tant de changements était si grand, que le général Stein, commandant militaire à Milan, dont les troupes étaient parties pour la guerre contre les Turcs, pouvait dire en plaisantant : « Il y a trois curiosités à Milan : un gouyerneur (l'archiduc Ferdinand) sans pouvoir, un ministre (Wilseck) sans tête, et un général sans soldats » (2). On devine l’amertume qui dut s'emparer de Verri, au spectacle de ces dix années de désorganisation, sur lesquelles il avait fondé de si grandes espérances. Sous l'impression d’un profond découragement, il écrivit son Dialoque-entre l'empereur Joseph IT et un philosophe et son Oraison funèbre pour Joseph II, où il examine l'œuvre politique de l’empereur et la critique sévèrement :
« Joseph II comprit que l’organisation était vicieuse, mais il ne comprit pas qu’une destruction collective et générale des lois et pratiques d’un pays est un remède pire que le mal. Il ne fit aucun cas de l'opinion, qui est cependant la reine du monde, et fit sentir aux hommes le despotisme d’un monarque qui ne connaissait d’autres règles que son bon plaisir » (3).
Ce despotisme, sous lequel Milan gémissait depuis plusieurs siècles, avait encore une fois changé de forme, sans profit
‘ (1) L'essence de la réforme consistait en la création d'un tribunal de première instance, d'un tribunal d'appel, et d’un tribunal de suprême justice pour statuer en cas de désaccord entre les deux premiers. Mais les modifications apportées aux lois pénales consacraient des dispositions tout à fait choquantes : si d'un côté la peine de mort était abolie, de l’autre la peine de l’emprisonnement était aggravée ; les jeûnes, les coups de verges, # la marque jouaient un grand rôle; enfin la confiscation aux dépens des Ro. enfants du coupable était maintenue,
| (2) Cusani, Sloria, t. IV, p. 104.
(3) Verri, Sur l’état politique du Milanais, Joseph II.
… pour la liberté. Et Verri, reportant ses regards quarante ans en arrière, signalait un fait curieux : de 4750 à 1790, chaque PA ade de cinq ans était marquée dans l'administration par autant de séries de changements contradictoires (EY,
Mais la mort de Joseph II coïncidait avec un événement 4e d’une gravité toute exceptionnelle, qui devait avoir son écho’ en Italie, en particulier dans les méditations de Verri et dans ses théories politiques. Ces garanties que le despotisme suc- cessif des intitutions locales, des ministres, enfin du souverain! lui-même, n’avaient pas réussi à assurer au pays, un moyen nouveau, inconnu dans le passé, allait s'offrir de les réaliser.
ee. Il 4 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE : UN PROJET DE RÉFORME #4 CONSTITUTIONNELLE A MILAN EN 1790 1 La Révolution française fut un coup de foudre pour l'Italie. À Ses souverains, après avoir triomphé des résistances locales et “#4 concentré dans leurs mains toute l'autorité, pouvaient se croire
plus fermes que jamais sur leurs trônes. Ses peuples, habitués 4] à une obéissance passive, n’éprouvaient pas la moindre velléité 4 d'indépendance. Ses philosophes enfin, qui avaient coopéré à l'œuvre réformatrice des souverains, qui comprenaient et s’exagéraient même le progrès réalisé depuis un demi-siècle,
ne songeaient point à demander à un bouleversement politique le complément de réformes qu'ils se sentaient parfaitement aptes à accomplir. Venise gardait ses inquisiteurs et son car- naval. Florence, tout occupée de la querelle de son grand-duc avec le Pape, ne parlait que théologie et jansénisme. Le Piémont se recueillait. Le Milanais, bouleversé par Joseph IL, ne révait - qu’une chose : le retour à ses anciennes institutions. Les compatriotes les plus éclairés de Verri, Parini et Beccaria, l'un dans sa chaire d’éloquence de Brera, l’autre dans sa
(1) Memoria cronologica, in fine,
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chaire desciences camérales, ne témoignaient aucune inquiétude au sujet de l'avenir; et l’auteur d’une Philosophie de l'histoire, Aurelio Bertola, écrivait solennellement en 1787 ces mots qui font aujourd'hui, sourire, mais qui caractérisent très exactement l’état d'esprit général de l'Italie aux approches du grand événement : « Dans l'état actuel de perfection des systèmes politiques, les peuples n'ont plus à craindre de bouleversement: il reste quelques réformes à opérer, mais une révolution, l'Europe n’a plus désormais à la redouter : ma una rivolusione, l'Europa già più non la teme » (4).
Deux Italiens, étrangers l’un à l’autre, ne partageaient point l’imprévoyance générale. Alfieri méditait et appelait une révolution, mais tellement idéale, tellement violente et en dehors de toute conception raisonnable, qu’il ne comprit rien aux événements de 1789, et que son enthousiasme de la première heure se changea presque aussitôt en une haine qui tient du délire contre les principes, le pays d'origine et les acteurs de ce qu'il appelle « cette farce tragique ». Moins avancées, mais plus sérieuses, étaient les idées de Pietro Verri. Joseph IL avait détruit ses illusions en faveur de la monarchie absolue. Il vivait isolé, étranger aux affaires, « étranger à sa patrie, avec une facon de penser européenne et non milanaise » (2), bien placé pour juger avec impartialité des hommes et des choses. En voyant partout le despotisme s'appuyer sur la force armée, et l'élément militaire acquérir dans les monarchies européennes une importance de plus en plus grande, l’idée lui vint que l’armée, recrutée dans le peuple, pourrait bien un jour faire cause commune avec le peuple. Il prévit qu'une discipline militaire basée uniquement sur la crainte finirait tôt ou tard par disparaître, battue en brèche par l'opinion : « Le peuple naissant n'est plus contenu ni par les dehors imposants de la religion, ni par le prestige du monarque, lequel n’a même plus voulu être redevable au peuple de cette illusion hérédi-
(1) CF. Cantü, L’Abate Parini, p. 229, note 58. (2) Pensées sur l’état politique du Milanais en 1790, début,
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re. Des plébéiens, élevés sans principe et sans frein, seront 2 enrôlés soldats de gré ou de force. Naturellement ils se for- # meront l'opinion qu’un homme en vaut un autre, et que le fantassin et le monarque sont deux hommes. » Cette idée si clairement énoncée dans le Dialogue entre l'empereur Joseph et un philosophe contenait en germe toute la révolution. La con- : clusion en ressortait d'elle-même, mais Verri ne songeait pas encore à la tirer. Il le fit plus tard, quand les événements lui en eurent montré l'opportunité, - Verri et Alfieri étaient isolés : la rigueur des temps ne leur permettait pas d'exposer leurs idées au grand jour. En 1790 même, Verri, « pour ne pas troubler la tranquillité de sa vie », renonçait à « l’idée de publier un livre qui n’exciterait que répulsion et animosité contre son auteur » (1). La violence avec laquelle éclata la révolution arracha l'Italie à son apathie. Les monarques eurent un moment de stupeur, E qui se changea chez les uns, Marie-Caroline à Naples et Victor- | Amédée à Turin, en une aversion bientôt manifestée par des
BE : actes ; chez les autres, l’empereur Léopold en particulier, en 4 une disposition à se concilier par d’habiles concessions la 4 fidélité de leurs peuples. La noblesse française déchue de ses À privilèges, le clergé réduit à choisir entre la persécution et le . schisme, ne pouvaient inspirer à la noblesse et au clergé
italiens un bien grand enthousiasme pour le nouvel ordre de
choses. Quant au peuple, à la petite bourgeoisie, sans saisir | toute la portée d'événements qui dépassaient leur compétence RE politique, ils durent instinctivement faire un retour sur eux- - mêmes, sentir qu'ils pouvaient bien devenir aussi quelque 7 ; chose; et même, s’il faut en croire Verri, ils surent tirer de ce : fait une première moralité: « Le vulgaire, qui avait le souvenir $ encore frais des affronts que le despotisme de Joseph II avait É infligés au pays, en le forçant à abandonner les antiques usages
et en touchant sans ménagement aux objets les plus chers et
(1) Pensées sur l’élat politique, préface.
les plus vénérés ; le vulgaire lui-même vit avec plaisir cette humiliante leçon donnée aux princes, en vue de ne point mépriser leurs sujets » (1).
Quant à la petite phalange des esprits supérieurs, aussi bien les patriciens philosophes Beccaria ou Verri, que les poètes plébéiens Parini et Pindemonte, le nouvel ordre de choses n'était pour eux, — au moins à l’origine, — que la réalisation d'un idéal politique depuis longtemps caressé et retracé dans leurs écrits. Ils applaudirent : non bruyamment, (c'eût étéune attaque trop directe et injustifiée de leur part contre la maison d'Autriche, leur bienfaitrice à tous), mais du fond du cœur, en appelant de tous leurs vœux la régénération politique de Jeur patrie.
Deux écrits de Verri datent de cette époque : un Dialogue
des morts, en français, entre Frédéric IL et Voltaire, et des Pensées sur l’état politique du Milanais en 1790 (2).
Le Dialogue des morts contient, sous la forme d’une discus-
sion humoristique entre le souverain et le patriarche, une sorte de commentaire philosophique de la Révolution francaise : — ses causes : l'esprit géométrique se répandant à travers les masses, les habituant à raisonner et créant celle nouvelle force morale, l'opinion publique, contre laquelle toutes les ressources du despotisme, force militaire, protection donnée aux savants, viennent se briser; — ses effets probables sur l'Europe : une contagion bienfaisante amenant les peuples à un nouvel ordre politique basé sur la liberté. Ces quelques pages mériteraient d’être citées en entier, tant pour la solidité du fond que pour la valeur littéraire de la forme : Verri, bien que n'étant jamais allé en France, manie la langue francaise avec une aisance presque comparable à celle du napolitain Galiani. Les deux interlocuteurs se rencontrent aux enfers, et
(1) Histoire de l'invasion (p. 387 de l'édition Casati).
(2) Ils appartiennent tous deux à la série d'écrits posthumes non destinés par Verri à la publicité, et imprimés pour la première fois dans les Scricti inediti publiés à Lugano en 1825.
nat - raconte à Voltaire la conversation qu'il vient ‘d’avoir avec Jules César : : le vainqueur de Vercingétorix lui a « baiïllé vingt fois au visage » au récit de la révolution de France : «il regarde toujours les Gaules comme un petit objet » :
5 VOLTAIRE, — Il n’a pas tort : tout est relatif, Eh bien! Sire, avouez
que vous vous êtes moqué un peu mal à propos des géomètres, et que
vousétiez prophète malgré vous lorsque vous croyiez dire une absurdité :
savoir que les géomètres devaient changer la constitution française et la rendre républicaine. L'esprit géométrique a réussi...
FRépÉRIC, — Mais en conscience, cher patriarche, croyez-vous que les infinis de premier ordre, les abscisses, les ordonnées, la raison directe
ou inverse, aient causé la Révolution? Sottises que tout cela!
DE VOLTAIRE. — En vérité, Sire, je crois que l'esprit géométrique répandu sur la masse de la nation lui a donné l’habitude de raisonner, et qu'en appliquant la raison aux objets du gouvernement, la nation
| s’est éclairée. Elle a cru tout d'abord que le gouvernement la foulait aux
… pieds par pure illusion, qu’elle est la plus forte, que la’ force de tout
gouvernement n’est qu’une portion de la force nationale, Elle à vu que
tout gouvernement doît être fait pour le bien de la nation, et que c'est une absurde prévarication que de rendre celle-ci le jouet des caprices du gouvernement. Cette majesté tragique et imposante, que la figure, le ton,
224 l’air de grandeur de Louis XIV répandaient autour du trône, l'éclat des 3 exploits de ses armes, la Hollande humiliée, le Palatinat anéanti, l’'Es-
‘0 pagne réduite en province, le théâtre français enrichi des chefs-d’œuvre sous sa protection, l’éloquence animée, tous les beaux-arts embellissant
son trône, la langue française devenue la langue de l'Europe : toute cette
…. pompe, cefte magnificence réunies ayaient inspiré aux Français un en- = thousiasme d'adoration; ils ne sentaient plus leurs chaînes, glorieux de.
Et gloire de leur monarque, Mais, Sire, peu à peu la fortune a changé :
33 le successeur n’avait pas cet ascendant personnel; la gloire des armes
- françaises s’est éclipsée : vous savez, Sire, quel traitement vous leur fîtes
subir à Rossbach. Une immense dette toujours plus pesante par la dissi-
4 pation d'une cour où la prodigalité était au rang des qualités royales; # des maîtresses choisies, tirées de la lie du peuple, qui filaient le trésor à de la nation et qui faisaient sauter les ministres au gré de leurs caprices : à tout cela enfin fit disparaître le prestige,
Frédéric se récrie. S'il avait été à la place Louis XVI, on ne se serait pas moqué de lui... C’est lui au contraire qui se moque de l'opinion et qui s’en vante : « Lorsqu'on est à la tête d’une centaine de milliers de soldats bien aguerris, qu'on a de quoi les nourrir et qu’on sait mouvoir la machine, on se fiche /sic) de l'opinion ! ». À quoi Voltaire n’a point de peine à répliquer que les soldats de Frédéric sont des hommes comme les autres, qu'à mesure qu'un peuple sort de la barbarie et que la masse des connaissances s’accroît, la discipline militaire, — celle du moins qui repose sur la terreur el sur le despotisme, — se relâche ; que tôt au tard enfin « l'opinion se moque des rois s'ils osent l’attaquer lorsqu'elle est assez répandue ».
La discussion s’anime : les deux interlocuteurs se prennent mutuellement à partie et se disent de piquantes vérités :
FréDério. — Eh bien, Monsieur le Docteur, qu’eussiez-vous donc fait de mieux si vous étiez né sur le trône?
VOLTAIRE. — Si j'étais né roi, j'aurais été bercé dans mon enfance tout comme un autre : les ffatteurs m'auraient gâté. Il est si doux de se persuader que nous valons mieux que tous les hommes ; que toute une génération est faite pour obéir à nos volontés; il est si séduisant d’être un Dieu adoré, que la fatuité se serait emparée de moi-même; et j'aurais cru de bonne foi que le despotisme est l’état naturel de l’homme, jusqu’à ce que mon peuple, levant enfin la tête, me fit sentir ses forces et me réveillàt d'un bon rêve.
FréDÉéRic. — De la fatuité? Cela est un peu fort, mon cher Voltaire, Eh ! pour le vulgaire des rois, cela passe encore ; mais pour Frédéric, celui que vous appeliez ie Salomon du Nord, celui qui attira à sa cour Voltaire, qui était l'ami du marquis d’'Argens, celui qui fonda une Académie des sciences et y plaça Maupertuis et Euler; Frédéric, qui entretenait une correspondance amicale avec d’Alembert ; l'ami d'Algarotti, le protecteur de Denina; du moins Frédéric sera une exception à la règle. J’ai toujours honoré le mérite,
VoLTAIRE. — Sire, le temps des illusions est passé; nous sommes des ombres. Vous étiez ambitieux, vous sentiez le besoin de vous attacher les hommes de lettres pour embellir yos ouvrages et vous rendre célè-
cela a duré de loin; mais dès qu'il vous a approché, il a prétexté sa santé
sl vous n'aimiez les gens Per qu'autant qu'ils en avaient assez pour vous connaître et vous juger; vous les auriez écrasés,
es coups de Det 6 un peu rudes que lui donnait votre correspondance :
pour faire retraite au plus tôt. Vous le regardiez comme le chef de la cabale philosophique de Paris, et le flattiez par intervalle sans l'aimer. Les autres hommes de lettres ont tous décampé, et à la fin vous avez fait banquéroute tout de bon, et à la place des philosophes, vous aviez un Lucchesini!.. Accoutumés à distribuer les rangs, les monarques s’indignent qu'un homme se fasse par lui-même un nom indépendamment d’eux ; et cela non pas seulement dans la philosophie, mais même à la guerre.
FRÉDÉRIC, — Mais vous, Monsieur de Voltaire, vous l'ennemi acharné
deJ.-B. Rousseau parce qu'il était meilleur poète lirique sic) que vous ;
vous l'ennemi implacable de Maupertuis parce qu'il était plus mathématicien que vous; vous qui aviez tant d’aversion contre J.-J, Rousseau parce qu'il était plus éloquent et plus profond philosophe que vous; étiez-vous tout de bon l'ami du mérite? Au diable l'hypocrisie! Vous vous accointez des rois, vous leur prodiguez l’encens par pure ambition, sans les aimer ; vous tenez des deux parts, par commerce de vanité réciproque : nous n’avons point de reproches à nous faire, pas même sur cet
article.
Le monarque exprime ses doutes sur l’avenir de la Révolu-
tion en France, en Europe :
FréDpéric. — Mais que deviendra l'Europe, cher Voltaire, et l'équili- bre tant vanté? et toutes les menées sourdes des cabinets, que deviendront-elles ?
VoLTAIRE. — Elles deviendront ce qu’elles pourront; mais quand même la politique changerait de face, le genre humain aurait-il de quoi se plaindre? La France jusqu'à présent «a donné des pompons, des danseurs, des friseurs et des cuisiniers aw reste de l'Europe; son
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tour est venu de lui donner le sentiment de la liberté. Tantque
les principes du droit des citoyens ont été naturels à la Grande-Bretagne, ils étaient détachés du continent; le vulgaire regardait les Anglais comme de bizarres hérétiques qui avaient une morale féroce, Maintenant, Sire, c’est dans le centre du continent que les vérités lumineuses ont paru au grand jour; elles sont respectées, et le seront dans des livres qui
passent dans les mains de tout le monde... On sera à même de comparer
le despotisme que l'on souffre avec la liberté qu'on voit régner à deux pas : l’abus du pouvoir deviendra insupportable, le peuple sentira ses forces et suivra tôt ou tard l'exemple de la France.
Frédéric, dont Verri préfère de beaucoup le caractère à celui de Joseph Il, et qu'il cite à plusieurs reprises comme le modèle des monarques éclairés (1), ne laisse point le lecteur sous une impression défavorable. Il s’avoue, lui aussi, animé au début de son règne d’intentions pacifiques et libérales; ce sont les monarchies rivales qui l'ont forcé à changer sa ligne de conduite, et qui l’ont transformé malgré lui en un conquérant el en un despote (2). L
Sans deviner au juste la marche qu'allait suivre la Révolution, Verri avait le pressentiment qu’elle exercerait une grande influence sur les destinées de son pays : « L'Allemagne ne se hâtera pas d'imiter, — faisait-il dire à Voltaire, — il faut que les Espagnols et les Italiens aient auparavant leur tour. » Persuadé que cette influence ne pouvait être que bienfaisante, il souhaitait voir la Révolution pénétrer en Suisse, et donner à Milan « un exemple qui ouvrit les yeux à ses enfants » (3).
(1) Ricordi a mia figlia. — Lettre à Alessandro, 11 mai 1194 (Leltres, t. IV, p. 190).
(2) Frédéric IT n'eut-il pas lui aussi, quoi qu’en pense Verri, quelque vague pressentiment de la Révolution française? Les déclarations anarchiques de d'Holbach et de Dumarsais lui avaient certainement donné à réfléchir : il en entrevoyait les conséquences et s'en faisait contre eux un argument : « Un philosophe n'ira pas crier : tout est mal, sans dire comment tout pourrait être bien; sa voix ne servira pas de trompette à la sédition, de signe de ralliement aux mécontents, de prétexte à la rébellion », Cf. P. Janet, Histoire de la science politique, t. 11, p. 510-514.
(3) Sur l'élal politique du Milanais, préface,
Alpes. Verri avait prévu dès la première heure les excès que devait inévitablement entrainer un bouleversement de cette importance, et quand ces excès se commirent, il fut un des Horares esprits en Europe et peut-être Le seul en Italie à garder tout son sang-froid. Dès 1792, les souverains affolés lancent contre le principe révolutionnaire une déclaration de guerre que la Convention leur renvoie « à eux seuls, non à leurs peuples ». Mais les peuples n’entendent rien à cette distinction, dont la nouveauté est pour eux de la subtilité. La nation italienne se partage de tous côtés en deux fractions : une minorité turbulénte, excitée et soutenue par les agents français, qui essaie de jouer à la révolution et emploie la violence sans ss éviter le ridicule ; l'immense majorité terrorisée etne raisonnant . plus, hostile désormais de parli-pris à la France, et approu- __ vant les mesures répressives que prennent les souverains contre les partisans de celle-ci. La réaction s’étend jusque chez D les penseurs. Aux ennemis de la première heure, dont l'anglais —. Burke avait été le plus acharné, viennent presque partout se joindre les admirateurs désillusionnés, ceux qui ne voyant ‘4 plus dans la révolution que ses horreurs, englobent dans leur 4 réprobation tardive excès et révolution même. Pour ne parler que de l'Italie, Alfieri, après avoir célébré « Paris débastillé », vomit contre la France les pamphlets de l'Étrurie vengee et du Misogallo ; Gorani, qui avait accepté le titre de citoyen français et composé des libelles révolutionnaires contre la maison d'Autriche et les souverains en général, se réfugie à Zurich et écrit, sous le pseudonyme de Goito, contre la « cause honteuse » des Français (1); Pindemonte, après avoir applaudi à la révolution naissante, s’indigne contre Voltaire et « sa plume fatale »; Monti écrit sa Bassuilliana; et Parini, qui pourtant avait accueilli le nouvel ordre de choses « avec la joie d’un libéral » (Reina), ne dissimule point ses sympathies pour la monarchie
(1) Voir, appendice IV, un fragment de lettre où Verri flétrit ÉRergrAUe ment la conduite inconséquente de son compatriote.
Cependant les événements se précipitent de l'autre côté des
autrichienne; moribond, il dictera en 1799 un sonnet pour en célébrer le retour à Milan. Les savants de tout ordre, Volta, Gerdil, Oriani, témoignent d’une extrême défiance envers les Français, et ne paraissent nullement se soucier des marques de déférence que ceux-ci leur prodiguent. Révolution ou contre-révolution, il semble que tout le monde se trouve, comme malgré soi, emporté par l’un ou l’autre courant, embrigadé dans l’un ou l’autre parti.
C’est ce qui se passe d'ailleurs dans toute l'Europe. Quelques esprits supérieurs — en bien petit nombre — cherchent pourtant à résister à l'entrainement général : Kant, Fichte, en Allemagne, Bentham, en Angleterre, s'efforcent de rester assez étrangers aux événements pour leur être supérieurs, et d’entrevoir, à travers l’apparent désordre qui les signale, les lois historiques ou sociales dont ces événements sont l’application. C’est à La suite de ces grands noms que Verri devrait être placé, pour le sang-froid et pour l'indépendance de juge-
ment dont il fait preuve durant la période la plus agitée de la
révolution. Nul ne condamne avec plus de véhémence les excès commis, en particulier les massacres de septembre et « l’impolitique atrocité du A janvier » :
« L'attentat sur le roi me fait horreur, — écrit-il en en apprenant la nouvelle; — combien il eût été noble et politique de démontrer sa culpabilité en publiant les pièces du procès, puis de l’escorter lui et sa famille jusqu’à la frontière, de le menacer de mort s'il rentrait, de lui assigner une large indemnité annuelle... Alors les adversaires eux-mêmes eussent été contraints d'admirer la généreuse nation qui, sans redouter le vaincu, ne l’offense pas. Mais ce sang répandu sans nécessité connue, au risque d’exciter la vengeance au dehors, la compassion au dedans, la haine contre les juges... C'est ce que je ne comprends pas. Le temps dira s’il y avait un motif suffisant. Mais trancher une telle cause à la majorité de cinq voix | Je ne comprends vraiment pas ! » (1).
(1) Pietro Verri à son frère Alessandro, 30 janvier 1193 (Lettres, t. IV, p. 188).
Len mesure presque aussitôt après les conséquences en ces lermes : « La conduite des Français envers leur roi m'a révolté. Il n'était pas légalement démontré coupable. L'eût-il 4 À été, qu'il restait inviolable. Cette mort peut être fatale à la E. France, qui s’est rendu hostile non seulement les souverains, mais les peuples, épouvantés des massacres des premiers =” jours de septembre, et de l'immolation sans nécessité de cette © victime humaine. Je crains que l'assemblée ne perde Le respect # du peuple : et alors l'État sera en proie à une anarchie sans issue » (1). Il blâme encore « les rapines des Français » dans les Pays-Bas, et prévoit qu’elles auront pour conséquence de rattacher d'autant plus étroitement les populations flamandes à leur ancien souverain (2).
Mais tout en flétrissant ces excès, il est loin d'approuver les excès contraires. La contre-révolution a aussi pour lui ses vilains côtés. Le partage de la Pologne lui montre « le mépris du droit des gens poussé à une telle limite, qu’on ne se donne même plus la peine de conserver un masque de probité » (3). Les entreprises de l'Angleterre contre les ports italiens, le blocus de Gênes, les intrigues de Livourne lui paraissent ‘À également des actes commis au mépris de toute idée de justice. Tout noble qu'il soit, il est très dur pour les nobles français qui, sous le nom d’'émigrés, promènent à l'étranger leurs intrigues et trop souvent aussi leur dévergondage : « Les émigrés n’ont qu'à se montrer en un pays quelconque pour être détestés. Ils formaient la classe Ia plus vicieuse et la plus vile de France, et, par leur conduite, ils ont montré que les Fran- çais n'avaient pas tort d'être dégoûtés d’eux » (4). Malgré la réserve que ses devoirs de reconnaissance lui imposent et qu’il sait garder vis-à-vis de la maison d'Autriche, il n’approuve point les mesures draconniennes prises par l'Empereur Fran-
(1) 6 février 1193 (Lettres, t. IV, p. 189).
(2) 43 avril 1193 (Lettres, t. IV, p. 190).
(3) 9 avril 1796 (Lettres, t. IV, p. 195).
(4) 26 mars 1796 (Lettres, t. IV, p. 193).
cois II en Lombardie : arrestations arbitraires, prohibition:
d'introduire les journaux francais, calomnies contre la France insérées par ordre dans les feuilles locales, violation du secret des lettres (1): procédés aussi mesquins que vexatoires qui