‹ Le Comte Pietro Verri (1728-1797) Ses Idées et Son TempsChapitre 45 sur 61 · E RL · texte numérisé non relu

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«ne faisaient qu'indisposer la partie la plus raisonnable des 6

citoyens et rendaient odieux le gouvernement autrichien » (2).

Verri s’efforçait donc, ce qui n'était pas chose facile, de faire à ces excès réciproques leur véritable part, et de suivre, comme il le dit, « tous les fils de la Révolution », afin de porter sur elle un jugement équitable. Sa pensée définitive, que l'invasion, malgré ses surprises, ne modifia point, paraît consignée dans cette page de l'Histoire de l'invasion des Français à Milan, écrite en 1796, à un moment où il commencait à devenir possible d’embrasser d'un coup d'œil les événements qui s'étaient accumulés durant les six premières années de la Révolution française :

« Lorsqu’en France on toucha à la religion, lorsqu'on abolit la noblesse héréditaire, lorsqu’enfin on conduisit au gibet un roi ni cruel, ni sanguinaire, alors le parti favorable à la France se réduisit aux seuls hommes éclairés, lesquels, suivant les fils de la révolution, comprirent que le peuple ne pouvait remédier à tant d'abus consacrés par les siècles sans une secousse générale. L'antique édifice ne pouvait être renversé sans que ceux qui l’habitaient restassent exposés aux atteintes de la multitude, en attendant que le nouveau fût reconstruit. Dans les grands événements, il est impossible d'échapper aux irrégularités et aux horreurs d’une anarchie, ou bien à celles d’un pouvoir dictatorial né de la haine de l'oppression ou de l'efervescence que provoque l’avénement d’un ouvel ordre social. L'état de désordre passager de la France, les philosophes le considéraient comme une horreur inévitable en ce pays, horreur à lravers laquelle le peuple se dirigeait vers une liberté vraie et fondée sur les lois, Ils se consolaient en pensant que

(1) 22 décembre 1192 (Lettres, t. IV, p. 253). (2) Histoire de l'invasion, p. 381.

le noie de l'Europe bénéficierait de cette révolution, que les à peuples seraient éclairés sur leurs droits, et que les monarques se sentiraient amenés à mieux veiller à ce que leurs sujets ne fussent ni opprimés, ni méprisés, ni traités avec injustice » (1). Avant que la Révolution française n’entrât dans sa période la plus aiguë, presque à son début, elle avait failli avoir un premier contre-coup en Lombardie. Le successeur de Joseph II, le grand-duc de Toscane, devenu l'empereur Léopold II, était un prince moins utopiste et moins despote que son frère, mieux disposé aussi envers les Italiens qu’il connaissait mieux. Il résolut de devancer les revendications de son peuple, et de le rendre arbitre de ses propres destinées. Le 6 mai 1790, partit de : Vienne une dépêche impériale ordonnant aux représentants des > diverses circonscriptions provinciales du Milanais de se réunir, F de se consulter sur les besoins du pays, et, après avoir formulé 2 __ leurs vœux, de nommer deux ou trois délégués qui viendraient Jes transmettre à l'empereur à Vienne. L'occasion était aussi heureuse qu’inespérée : le despotisme offrait lui-même d’abdiquer. Tout le monde à Milan était d'accord sur un point : ’ condamner les réformes de Joseph IT. Mais les corps privilégiés … parintérét, le peuple par ignorance, ne révaient qu'une chose : le retour pur et simple à l'état de choses antérieur, la remise en vigueur des anciens statuts, le rétablissement des anciennes

magistratures.

Verri s’éleva plus haut que tous ses compatriotes. Du fond de sa retraite, il écrivit ce beau mémoire Sur l’état politique du Milanais en 1790, qui montre quels services il eût été capable de rendre à un pays qui le négligeait. Avec une netteté parfaite, il y exposait le côté vicieux et lyrannique de tous les régimes politiques qui s'étaient succédé depuis la domination espagnole jusqu'à Léopold, faisait ressortir l'importance de la concession du nouvel empereur, expliquait enfin comment il croyait profitable au pays comme au prince d’user de celte concession.

(1) Hist. de l'invasion, p. 381-388. .

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« Depuis des siècles, il n’est pas arrivé à cette province une -

si bonne fortune. A peine étaient tolérées les remontrances publiques; quiconque en prenait l'initiative s’exposait aux reproches d'intrigue, d'importunité, de fanatisme. Aujourd'hui on invite, on exhorte les fils à s'adresser au père, les hommes à l'homme souverain, les êtres souffrants au monarque sensible et vertueux... Si nous ne disons pas tout, ce sera notre faute. Si, par des demandes indiscrètes et inopportunes, nous nuisons à la cause commune, ce sera notre faute. Si, par une ignorance étroite des principes, nous cherchons un système précaire et la résurrection des vieux préjugés au lieu du règne stable de la raison, ce sera toute notre faute » (1).

Son plan de réformes était très précis. En voici l’économie :

La propriété, entendue comme l'expression la plus large de la liberté individuelle, doit être sérieusement garantie. Point de propriété assurée sans une constitution. Point de constitution sans un Corps permanent intéressé à la faire observer. Au règne du despotisme, impuissant à garantir la propriété et la liberté, que succède celui de la loi : « L'homme doit vivre en sûreté sous la protection de la loi, et sans avoir besoin de s’abaisser à implorer la protection d'aucun homme. »

Sécurité de la propriété : celte formule résume tout; elle doit être la base de la nouvelle organisation. La première de toutes les garanties qui en dérivent consiste en « un système répressif stable, laissant tout le monde vivre libre et assuré de sa propriété personnelle... La puissance politique ne doit, sous prétexte de correction, de raison de famille, de raison d'état, d’expédient économique, attenter à la liberté d'aucun citoyen »,

La sécurité de la propriété appelle en second lieu « une fixation stable et constitutionnelle de l'impôt, qui ne pourra varier ni s'aggraver sans l'adhésion de l’État ». Un impôt dont la création est laissée à l'arbitraire du souverain rend les

(1) Sur l’état politique du Milanaïis.

= | propriétés et les fortunes incertaines : la nation doit étre appelée à en fixer elle-même la quotité et l'emploi.

En troisième lieu, Verri demande l'établissement « d'un système judiciaire stable, qui, supprimant l'arbitraire, assure un jugement impartial et fixe à quiconque voit sa propriété contestée ».

Er Enfin la sécurité de la propriété exige « que le monarque © soit préalablement éclairé par le corps représentant l'État, __ avant qu'une loi soit promulguée ». La constitution a pour organe nécessaire une représentation nationale. La politique . du despotisme a en horreur toute représentation de ce genre, qui forme pourtant, aux yeux d’un souverain éclairé, « le seul moyen de régner avec gloire, d'éviter les pièges des courtisans, de se rapprocher du peuple, de se fortifier par l'adhésion des intérêts communs ». Le mode de recrutement, le fonctionnement de cette représentation, que Verri appelle « le Corps de l'État », sont examinés en détail. L'élection se fera à deux degrés; les électeurs seront les « propriétaires » inscrits au cadastre censitaire; le mandat sera de six ans. Le « Corps de l'État » se réunira librement et souverainement. Il sera « le véritable tube optique par lequel le monarque verra la vérité, obscurcie par les intérêts des ministres, lesquels sont comme la cataracte aux yeux du souverain ». Dépenses générales, travaux publics, comptes, répartition de l'impôt, réglement des conflits intérieurs entre cités, « il aura en un mot toute l'économie des affaires de l’État ».

=. Verri terminait son mémoire par un éloquent appel à ses concitoyens, et plus spécialement au corps des nobles milanais, qui allaient être, en cette circonstance solennelle, les interprètes du pays et les arbitres de ses destinées :

« Nobles, ouvrez les yeux, müûrissez vos projets, ne précipitez rien ! Regardez l’Europe, lisez au moins les feuilles publiques, consultez l'opinion, réveillez-vous ! Ce n’est plus le moment de vous réserver à vous seuls toute la représentation de l’État. Tout citoyen possesseur a comme vous le droit d’élire et d’être

élu au service de la patrie. Dans les ténèbres des siècles passés, vous avez pu rendre votre ordre maître de la municipalité, et maintenir une oligarchie; aujourd’hui cet usage gothique et choquant excite la réprobation.. Vous avez voulu, ô nobles, abaisser vos concitoyens, et le ministre de la province vous a vous-mêmes abaissés, et vous abaissera encore, si vous persistez, dès que les circonstances le lui permettront. La représentation que vous exercez, Ô décurions, est illégale et abusive. Vous êtes nommés par les ministres royaux, non par la cité; Milan ne vous reconnaît même pas pour ses représentants ; et si le désaveu public ne s’affiche pas explicitement, voyez si les applaudissements témoignent de quelque confiance. Si vous vous prévalez de votre pratique, la même pratique autoriserait le gouvernement à agir despotiquement envers vous. Si vous vous contentez d'être esclaves, pourvu que vous ayez d’autres esclaves en dessous de vous, vous serez les ennemis de la patrie. Choisissez ce dernier parti, et je vous prédis une catastrophe à bref délai. Les principes sociaux se développent au centre de l’Europe; la lumière se répand rapidement; avant peu le peuple milanais sera éclairé : il vous appellera traîtres au bien public; il vous appellera... Ma plume n'anticipera point en vous annonçant les qualificatifs que vous vous attirerez, si vous insistez pour le maintien d'une oligarchie odieuse et injuste.

» Soyez hommes, et si vous voulez paraître nobles, soyez nobles dans vos pensées et généreux dans vos actions ; soyez nobles en obéissant désintéressés à la raison et à la justice. Donnez au monarque l’exemple de sacrifier les préjugés et la routine à l'intérêt général de la province. Dépouillez-vous de tout esprit de caste : la caste d’un homme de bien c’est le genre humain... Montrez que vous connaissez les principes de l'immortel auteur de l’Esprit des lois, et que vous êtes les dignes compatriotes et contemporains de l’auteur des Délits et des Peines. Citoyens choisis pour parler au nom de tous, parlez avec la vérité et la dignité qui conviennent à la nation que

gouvernement. Le résultat n’est point en votre pouvoir, je le sais; les circonstances pourraient rendre vos efforts inutiles. Fe Mais la trace de ce que vous ferez restera. Les germes de vérité répandus par vos voix autorisées fructifieront, et

__ garderont la faculté de se souvenir ».

Cette constitution, calquée, ainsi que le remarque Verri, sur le modèle de celle qu'avait récemment octroyée l’empereur aux Pays-Bas, — autre province étrangère à l'Autriche et

- soumise à sa domination, — avait grande chance d’être aussi accordée à la Lombardie. Il fallait seulement qu’on la réclamât avec insistance et unanimité. Il n’en fut pas ainsi. Verri tout d'abord, pour un motif qui n’est pas bien éclairci, conserva pour lui seul ses excellentes idées, et ne publia point les Pensées sur l’état du Milanais. Peut-être cette abstention est-elle l'effet d’un séntiment de vanité froissée, quand il se vit délaissé par ses compatriotes, à une heure où il semblait tout désigné

. pour être leur délégué auprès du monarque; peut-être a-t-il cédé au découragement en voyant son pauvre pays tout disposé à revenir aux anciens abus, à se replacer volontairement sous la main du despotisme ; peut-être (il l'insinue dans sa préface), redoutait-il encore les interprétations malveillantes de ses

ennemis ; peut-être enfin un vague pressentiment des prochains bouleversements qui menaçaient l'Italie lui suggérait-il l’idée d'attendre : ni sa correspondance, ni aucun de ses écrits ne font connaître les causes de sa détermination. L’opuscule n’a

été publié que posthume en 1825.

Privés des lumières de leur concitoyen, les délégués du Milanais se bornèrent à demander le rétablissement de la

plupart des institutions abolies par Joseph IT, et Léopold, trop heureux d’en étre quitte à si bon compte, s’'empressa de le leur accorder. Alors Verri ne se fit plus illusion : sans plus conserver de sympathie pour aucune forme du despotisme, il reconnut, non sans une patriotique tristesse, que son pays

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n'était pas à la hauteur d’un gouvernement libre; que tout se

réduisait pour lui à la chance de tomber sur un bon monarque

omnipotent. Il songea au règne de Marie-Thérèse, si vivement E-

critiqué par lui, et avoua que sous ce règne « le Milanais fut aussi heureux qu'il est possible de l'être sous le pouvoir absolu » (1).

« Milan — écrivait-il en 1793 — est faite pour un gouvernement despotique : toute la modération dont feraient preuve les habitants profiterait à quelques-uns au détriment de la chose publique : le seul bien auquel il nous soit permis d’aspirer est d’avoir un prince droit, bon, appréciant le mérite et jouissant d’un pouvoir illimité » (2).

Verri terminait donc en politique par où il avait commencé.

Le mot de despotisme qu'il avait d'abord prononcé avec un généreux enthousiasme, après trente années d’une lamentable expérience, il le prononçait de nouveau avec une tristesse résignée. [l ne se doutait guère, dans l’apparente accalmie, des orages que la Lombardie et l'Italie entière étaient à la veille de traverser. Il soupçonnait encore moins, dans ces événe-

ments dont les résultats dépassaient toute prévoyance humaine,

avoir encore son rôle personnel à remplir.

(1) Histoire de l'invasion des Français dans le Milanais en 1796, début. (2) Lettres, t. IV, p. 255.

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