‹ Le Comte Pietro Verri (1728-1797) Ses Idées et Son TempsChapitre 47 sur 61 · LE COMTE PIETRO VERRI W · texte numérisé non relu

LE COMTE PIETRO VERRI W

Alessandro et figurant au quatrième volume de la publication 1.

Casati (4); en second lieu une Histoire de l'invasion des Fran-

çais républicains dans le Milanaïs, que la mort l'empécha d'achever. Cette histoire eut une destinée assez singulière, Peu

de temps après le décès de Verri, le duc Francesco Melzi d'Eril, son beau-frère, en demanda le manuscrit à sa veuve, et, comme il s’y rencontrait des détails peu favorables à la France, le duc, vice-président de la République Cisalpine et sous l'empire défenseur des idées françaises, Le conserva sans le pubiier. Peut-être même le supprima-t-il. Mais Verri avait laissé une copie de son récit à un employé de la Municipalité de Milan. Son fils, Gabriele Verri, réussit à rentrer en possession de ce document et le communiqua à son ami Custodi, qui le transcrivit à son tour. C’est sur une copie ayant appartenu à ce dernier que l'Histoire de l'Invasion fut imprimée pour la première fois à Turin (Rivista contemporanea, juillet-août 1856).

Les papiers légués par Gustodi à la Bibliothèque Ambrosienne en contiennent une autre version plus correcte, dont s’estservi M. Casati qui l’a insérée à son tour dans les Lettres et écrits inédits (2). Une lettre de Gabriele Verri à Custodi s’y trouve jointe et contient l'historique de ce document. L'authenticité de cette Histoire n’est pas douteuse. Elle concorde parfaitement, dans la substance des faits et jusque dans la tournure des phrases, avec les lettres de Verri à son frère, dont les copies ont évidemment dû servir à la rédiger. En outre, comme le remarque avec raison Gabriele Verri, les idées, le style, comme aussi, aurait-il pu ajouter, certaines allusions à des faits tout personnels (3), trahissent avec la dernière évidence la main de l'homme d'état si expert en tout ce qui concerne Milan et son histoire.

(1) Sous le titre : Frammenti di lellere di Pietro Verri al fratello Alessandro a Roma sulla rivoluzione di Francia e poi d'Italia, 1192-1797. (Lettres, t. IV, p. 181-241 ; 248-258.)

(2) Tome IV, p. 381-434.

(3) « … liberali à popoli dal giogo dei fermieri … », p. 382 de l'édition Casati, — V, encore p. 431,

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Les écrits de Verri n’embrassent point toute la période du, triennio. La correspondance suit les événements, de 1792 aù mois de mai 1797. L'Histoire de l'invasion, moins avancée encore, s'arrête avant l'établissement de la République Cisal- pine. Mais les lettres contiennent, avec l'exposé des faits, les impressions personnelles de Verri, et le commentaire n’est pas moins intéressant que le récit. Considérée comme source, l'Histoire de l'invasion n'est pas un document extrémement détaillé : on y sent le travail de l'historien, qui laisse inten-

tionnellement de côté les menus objets et s'attache à mettre les faits importants en relief. Par malheur, dans l’histoire des mouvements démocratiques, il n’y a guère de faits insignifiants: les plus petits incidents ont leur importance. Sa réserve, qui témoigne en faveur de son talent d’historien, fait néanmoins regretter qu’à la supériorité de son sens politique, il ne joigne pas quelque chose de la proxilité de ses contemporains, les chroniqueurs Mantovani (1) et Beccatini (2). I l'emporte sur eux par sa critique, se méfie des on-dit, s’abstient d'affirmer quand il n’est point parfaitement sûr. Quant à ses jugements, son impartialité naturelle, l'indépendance avec laquelle il a parlé de la Révolution et de ses adversaires, disent assez qu'il se tiendra à une égale distance des opinions extrêmes, que révolution et contre-révolution trouveront en lui non un apologiste, mais un juge, exempt de prévention comme exempt de faiblesse.

Que le lecteur veuille bien se reporter au printemps de l’année 1796, au moment où Bonaparte, victorieux du roi de

Sardaigne et des Autrichiens, pénétrait en Italie et descendait

(1) Cronaca di D. Luigi Mantovani, sacerdote milanese, dal 14 maggio 1796 al 31 gennaio 1826 (manuscrite), consultée et fréquemment citée par l'historien Cusani pour la période révolutionnaire. . (2) Storia del memorabile trienniale governo francese e sedicente cisalpino della Lombardia [par l'abbé Francesco Beccatini], Milan 1199:1800, 3 vol. in-80 — Telles sont, avec celle de Verri, les relations historiques les # plus importantes, émanées de contemporains, témoins oculaires des faits.

rapidement la vallée du PÔ. A la nouvelle de l'armistice concédé à Victor-Amédée moyennant la cession de Tortona et de Cuneo, les clefs de la Lombardie, l’archiduc Ferdinand quittait Milan en toute hâte, et la ville restait pendant cinq jours, du 9 mai, date de son départ, au 14, date de l'entrée des Français dans la capitale de la Lombardie, sans souverain, sans gouvernement, livrée à elle-même, c'est-à-dire à la seule initiative de ses deux assemblées locales : la Congrégation d'État et les soixante Décurions. C'était une heure solennelle. Selon Edgar Quinet (1), Milan n'étant plus autrichienne sans étre encore francaise, avait là une occasion unique de manifester au grand jour ses aspirations : elle fournit par son silence une preuve manifeste de l’abaissement polilique de ses citoyens et de l’abâtardissement du caractère national en Italie. Cette sévérité n'est-elle point exagérée, et la cité lombarde, placée entre les canons des Autrichiens, qui, — l'éminent écrivain semble l'ignorer, — étaient demeurés retranchés dans la ciladelle, et celui des Français déjà proches de la ville, pouvait-elle humainement garder tout son sang-froid? Les conséquences de situations analogues en 1706, en 1733 et en 1746 étaient une leçon pour l'heure présente, et une invitation à ne se prononcer ni trop promptement ni trop bruyamment. Il est toutefois certain que les représentants de la cité, les Décurions, ne se montrèrent pas à La hauteur des circonstances. Verri était de ce conseil. IL aurait voulu que les Décurions envoyassent immédiatement à Paris une délégation au Directoire, pour l’assurer des bonnes dispositions de la Lombardie et défendre les intérêts menacés de la province (2). Les désaccords qui survinrent bientôt entre le Directoire et Bonaparte, les actes arbitraires que celui-ci, de sa propre initiative, se crut plus d'une fois autorisé par les circonstances à commettre, prouvent que Verri n'avait pas tort. Si dès le principe le gouvernement francais avait été mieux renseigné sur les dispositions et les

(1) Révolutions d'Italie, livre IV, ch. 1.

(2) Histoire de l'invasion, p. 395.

__ ressources des Cisalpins, il eût peut-être empêché, par des

instructions plus précises adressées à ses commissaires, le système des contributions de guerre de dégénérer pour le pays en une véritable dévastation. Au contraire, « le corps décurional oubliant les périls imminents de la cité entière, ne voyait que les petites rivalités, à l'heure où il fallait faire taire toutes les passions misérables devant la cause du salut commun. Il

- commença cependant à tenir séance matin et soir, mais sans

règle. Les nouvelles ne se communiquaient point en séance : on n’aboutissait à aucune décision » (1).

Le 14 mai, Masséna entre à Milan, et en recoit les clefs « en

bon républicain », qui « désire les restituer à un peuple ayant

ouvert les yeux sur ses véritables intérêts ». Le lendemain l’armée francaise est sous les murs de la ville, et Bonaparte fait son entrée triomphale en promettant la liberté du culte et le respect de la propriété. Verri, après tant d’autres, a donné sa description de l’armée d'Italie, et, fait assez rare chez ses compatriotes, il a su comprendre tout ce que le débraillé des troupes francaises cachait d’héroïsme et de supériorité: réelle sur les troupes ennemies :

« Le spectacle de l’armée était surprenant pour quiconque a connu le militaire allemand. Les Français bivouaquaient sans tentes, marchaient sans ordre symétrique, étaient vêtus de couleurs diverses et déguenillés. Quelques-uns n'avaient pas d'armes; fort peu d'artillerie; des chevaux maigres et mauvais; ils montaient la garde assis; ils avaient moins l'aspect d’une armée que d’une population sortie hardiment de ses frontières pour envahir les contrées voisines. La tactique, la discipline cédaient constamment devant la bravoure et le sentiment national d’un peuple qui combattait pour lui-même, contre des automates contraints à se battre par peur du châtiment » (2).

(1) Histoire de l'invasion, p. 390, (2) Jbid., p, 392-393,

Verri aime l’armée française, et lui prodigue les marques de

sympathie :

« L'armée française est composée d'hommes admirables par le courage, par l'humanité et par le bon sens. Je n’ai jamais parlé à une sentinelle sans être satisfait de sa réponse et de sa courtoisie... Le militaire est patient, discret, nullement arrogant : il est poli et respecte la propriété : il dépose sa fureur dès que cesse le péril. Ce sont de braves gens, et tous le disent, parce que c’est la vérité évidente » (1).

« Je vous ai écrit et je vous écris encore qu'il n’est pas possible d'imaginer une armée plus honnête et plus réservée que l’armée française. C'est un fait confirmé par quiconque lui donne le logement » (2).

Malheureusement, il n'existe aucune ressemblance entre le militaire et le fonctionnaire administratif : « Si les commissaires sous lesquels gémissent les soldats étaient de même trempe qu'eux, il ne resterait au peuple conquis qu’à

rendre grâces au conquérant » (3). Verri les dépeint au con-

traire comme des intrigants et des hommes rapaces, qui désolent le pays sans enrichir le gouvernement français, et qui nuisent à la cause de la liberté par leurs actes cruels ou intéressés. Saliceti, commissaire du Directoire, souvent cité comme un modèle de probité, n’est à ses yeux qu’un homme « connu pour sa versatilité et ses vues personnellement intéressées » (4), dont toute la gestion financière se résume en ces deux opérations « fort simples : vider les caisses et ne rien laisser dépenser » (5). « Ennemi passionné des aristocrates » (6), il fomente des troubles, crée et gouverne à sa guise la « Municipalité »,

(1) Lettre à Alessandro, 2 juillet (t. IV, p. 222). — Voir encore les pages 214, 215, 211, 218.

(2) Lettres, t. IV, p. 229,

(3) Ibid, t. IV, p. 222.

(4) Histoire de l'invasion, p. 406.

(5) Lettres, t. IV, p. 216.

(6) Ibid, t, IV, p. 217,

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