ALL
=. sur laquelle il veut rejeter tout l'odieux des mesures prises à EU son instigation et à celle de Bonaparte (1). Despinoy, général commandant la place de Milan et président de la nouvelle Municipalité, malmène les membres de cette assemblée et, dans une mémorable séance, va jusqu’à brandir son sabre en signe de menace. Au fond, c’est un grossier et un ivrogne qui “A0 traite Milan « en Kalmouk, non en Français » (2). « La belle... étaitsa maîtresse; il lui donna deux superbes chevaux qu'ilavait __ pris en réquisition au comte Ciceri » (3). Pinsot, autre commissaire du Directoire, moins ennemi des aristocrates que Saliceti, Æ n’est ni moins tyrannique ni moins insolent que lui, Verri ne 4 lui trouve de remarquable « que l’aigrette indécente et ridicule de son chapeau à plumes » (4). Ce fut lui qui, chargé de réaliser la contribution de vingt millions delivresimposée par Bonaparte “1 et Saliceli, rédigea et fit publier la formule suivante : « Dans É quatre jours précis, on présentera la liste du quart des citoyens | aisés de chaque commune, afin de répartir sur eux la contribuq tion » (5). « Pinsot veut, — dit Verri, — qu’en quatre jours ; précis on lui remette les dépouillements de 1400 communes! Il veut colloquer le tribut sur le quart des citoyens aisés (ce sont ses paroles). Donc trois quarts ne contribueront pas. Que d’absurdité! Que d’ignorance ! Pinsot s'explique : il dit que. c'est nous qui ne savons pas le comprendre : le quart des citoyens aisés de chaque commune veut dire : le quart des habitants de chaque commune, lesquels sont citoyens aisés. Un quart de la population travaille la terre ; et dans les autres quarts se trouvent des artisans, des journaliers, des domestiques, etc.; et il veut choisir le quart de la population pour le charger de toute la contribution, le jugeant composé de citoyens aisés! Vraiment, pour un homme si ignorant, ce
Tr TP TET ASS D
Fe (1) Histoire, p. 405, 406, 408.
(2) Lettres, t, IV, p. 219.
(3) Ibid., t. VI, p. 231.
(4) Histoire, p. #19.
(5) 1bid., p. #14.
n’était guère la peine de nous Vexpéiler de Paris : nous en avons assez de pareils chez nous.
Ce n’est pas tout : la Us pays tout agricole, Dont en vue de répartir équitablement les contributions foncières, un cadastre, chef-d'œuvre de Pompeo Neri, qui fait l'admiration des hommes compétents de toute l’Europe. Et Pinsot choisit comme moyen de répartition « la commune renommée et la fortune supposée », c'est-à-dire l'arbitraire, l'inégalité et la ruine! Verri fait allusion à des accusations de concussion lancées contre Pinsot par un journal de Milan, et déclare manquer d'éléments suffisants pour les vérifier (1). Mais ce qu'il tient pour certain, c'est qu’un « législateur » tel que lui « ne peut êlre pris au sérieux que quand un pays a la disgrâce de tomber entre ses mains » (2).
Aux contributions en argent, aux réquisitions en nature, à l'enlèvement des objets d'art, à la main-mise sur l'argent,
non seulement des caisses publiques « qui étaient leur con-
quête », mais encore des caisses d'épargne où « joyaux, or, argent, avaient été déposés sous la foi publique » (3), les envahisseurs ajoutent d’autres actes auxquels Verri est encore plus sensible, et contre lesquels il proteste avec indignation : il s’agit des emprisonnements de nobles, de l'incendie de Binasco, des massacres de Pavie. Ici il faut évidemment faire la part des circonstances, et pour comprendre cette indignation de l’homme d'état milanais, se mettre en quelque sorte dans ses sentiments d’Italien et d'envahi. Le meurtre, l'incendie allumé par malveillance excitent déjà une émotion profonde en temps de paix. Cette émotion se change facilement en une colère patriotique, quand c’est une main étrangère, surtout une main armée et toute puissante qui vient les accomplir. Mais la conduite de Bonaparte, pour être jugée avec impartialité,
(1) Histoire, p. 415.
(2) Ibid., p. 411.
(3) Ibid., p. 394.
ee L'INVASION FRANÇAISE 255
éclame un sang-froid qu’un Italien, s’appelât-il Pietro Verri, ne pouvait point avoir. Sans doute on soupconne déjà dans le
futur empereur qui assistera impassible aux désastres de 1812
et qui se vantera devant Francois II de mépriser la vie d’un
million d'hommes (1). Mais il faut bien aussi reconnaître qu’en
4796, au milieu des difficultés d’une guerre entreprise et
continuée presque sans ressources, à travers un pays peu
sympathique sinon hostile, il était du devoir d’un général d'armée de couper court à toute rébellion et de faire un exemple, même un exemple sévère. La campagne d'Italie ne fut pas une invasion de barbares : elle s’accomplit en somme sans trop de rigueurs de ce genre ; et Bonaparte, tout en menaçant les populations de sa vengeance terrible comme le feu du ciel, fut infiniment plus clément pour la Lombardie que les
anciens souverains de ce pays redevenus ses maîtres en 1799,
É - en 1815 et en 1848. \
10 Voilà les Français dépeints et jugés par Verri. Ce qu'il
1 pense de ses compatriotes n’est pas moins édifiant.
“+ Envahie par les ennemis du dehors, Milan commençait à être travaillée par l'anarchie au dedans. Dès 1794, des placards affichés la nuit invitaient les Milanais à « massacrer le gouvernement et la noblesse, s’ils voulaient s'affranchir du despo-
tisme » (2). Un libelle anonyme désignait Verri, Beccaria,
Parini et quelques autres comme ennemis du gouvernement et « jacobins » (3). Vers les commencements de l’année 1795, se
formait et tenait ses premières réunions périodiques une société
secrète qui devait être le noyau du parti révolutionnaire milanais. Des nobles, le comte Gaetano Porro, le duc Serbelloni, des membres du clergé, les prêtres Lattuada, de Rossi, Calderini, le capucin Prelli, l'olivetain Migliavacca, les avocats Sommariva et Sopransi, tous, au dire de Verri, plus ou moins
(1) Taine, Napoléon Bonaparte (Rev. des Deux-Mondes, 1er mars 1887). (2) Lettres, t. IV, p. 255.
(3) Tbid., t. IV, p. 256.
compromis dans leur réputation ou dans leurs affaires, se
joignirent à des gens de bas étage, et, à l'arrivée des Francais,
se montrèrent tout à coup au grand jour avec l'appui ostensi-
ble de Saliceti et de Bonaparte. Ils se donnaient le nom de Société populaire, « tous très éloignés au fond d'aimer le gouvernement populaire, mais à l’aide de ce titre, très avides d'accaparer le gouvernement du pays et de s’en rendre les
véritables maîtres » (1). Ils déclamaient contre les: décurions
et la noblesse, prêchaient la liberté et l'égalité, organisaient des représentations théâtrales (2) et des manifestations publi-
ques. « La société populaire se montra pour Ia première fois :
au dehors le 48 mai.., et se porta sur la place du Dôme pour y planter l'arbre de la liberté. Là, quelques gens avinés et fanatiques lurent des harangues au peuple pour l'inviter à vivre libre ou mourir. De telles cérémonies, si elles n'ont pas un sens mystique et religieux, ne peuvent paraitre au peuple chose sérieuse et significative, rien n’existant de commun entre une perche et la manière d’être gouverné » (3). -
C'est dans ce milieu que Saliceti recruta La plus grande partie de -la nouvelle Municipalité. Il y adjoignit quelques hommes — comme Verri et Parini — dont le nom en imposait à tous Les partis et était pour tous synonyme de passé honorable et d'indépendance de caractère. Ayant vu de près ces personnages dont « l'incapacité égalait l'audace », Verri put tracer le portrait de plusieurs d’entre eux. Voici d’abord celui du curé Lattuada : ;
« C'était un des hommes les plus odieux au pays; sa figure vulgaire est ceile d’un petit prestolet, d'un aspect qui frise le
ridicuie, mal vêtu et s’agitant bêtement. Quand il parle, il le
fait mal, toujours sur un ton de catéchiste. Il était en abomination dans sa paroisse de Varese, et antérieurement s'était
(1) Histoire, p. 408.
(2) Entre autres le fameux Ballet du Pape, dont Verri rend brièvement compte à son frère le 15 mars 1797 (Lettres, t, LV, p. 244).
(3) Histoire, p. 396-397,
t détester à Corbetta, d'où il avait fallu Le retirer ;.… au fond ait un homme de rien, sans principes, et ambitieux de faire ler de lui » (1).
L'ancienne idée de Verri d'envoyer une Madlésation au Directoire avait été reprise. La Municipalité avait chargé de cette mission trois de ses membres : Serbelloni, Sopransi et le Le comptable Nicoli. Verri les dépeint à leur tour : 3 Le premier, « homme absolument nul... fit à son départ une courte harangue au peuple qui se Pont dans le palais civique : Citoyens, ou je laisserai mes os à Paris, ou je vous apporterai la liberte... Six semaines après, il revint etramenait avec lui... madame Bonaparte » (2). Le second avait « quelque instruction, mais aucun crédit, ayant dissipé toute sa fortune ». Le troisième était « un homme d’une présomption outrée, d'un caractère dissimulé et d’un savoir nul. Aucun des trois ne connaissait les éléments de la science politique, et n’avait de manières qui prévinssent en sa faveur » (3). Le choix de pareils délégués indiquait à lui seul le niveau de la nouvelle Municipalité. Sans doute il se trouvait dans le nombre des ù têtes plus calmes, de bonnes gens, « parce que dans Fa compo- E.. sition de cette assemblée on avait voulu tenir compte des opinions ; mais ces derniers, faibles et incapables d'opposition sérieuse, répondaient par la patience à la pétulance des meneurs, et faisaient peu de bien parce qu’ils n’osaient résister au mal » (4).
Sévère pour les membres de la Municipalité, Verri ne l’est
(1) Ibid., p. 408.
(2) Joséphine avait épousé civilement Bonaparte en mars 1196; elle ne vint rejoindre son mari en Italie qu’en juin. Elle descendit à Milan au palais Serbelloni. L'insinuation de Verri, trop discrète et trop peu précise pour être interprétée dans un sens blessant, vient cependant confirmer la réputation de « légèreté » dont la mémoire de l'impératrice, malgré son attachement sincère et son dévouement à son époux, n’a pu entièrement se débarrasser.
(3) Histoire, p. 408-409.
4) Ibid., p, 431, (4) »P L 11
258 LE COMTE PIETRO VERRI x
pas moins pour les actes de cette assemblée. À peine entréeen
fontions, elle se lançait dans les mesures les plus arbitraires, «s'érigeant en oligarchie, s’arrogeant le pouvoir de faire des lois,et menaçant la tête des riches parce qu’ils étaient tels » (1). Verri cite des faits à l'appui : une contribution de douze millions arrachée en pleine séance à la signature des chefs de trentequatre familles milanaises, les accusations de conspiration répandues contre les nobles et le clergé, les délibérations relatives à la destruction de la citadelle, la « Bastille » de Milan, (la garnison autrichienne ayant capitulé), et à l'institution d’une garde nationale. Les vues intéressées, la soif de dominer n’empéchaient point la plupart des membres de ramper devant les fonctionnaires français : ils tremblaient sous les menaces de Despinoy, souscrivaient sans protester aux élucubrations financières de Pinsot, et s’éludiaient à prévenir les désirs de Saliceti. Une double préoccupation quelque peu contradictoire les obsédait : « Les municipalisti, qui étaient tout autre chose que républicains, se virent, le premier moment passé, dans la nécessité d'échapper aux vengeances de la maison d'Autriche, dont ils avaient qualifié le gouvernement de tyrannique. Pour cela, il leur fallait conserver la faveur des commandants français, même au prix de la ruine de leur patrie; et d'un autre côté, ils ne reculaient devant aucun moyen pour fonder un parti, pour pousser le peuple au tumulte et l'ameuter contre les riches, persuadés que quand beaucoup de gens auraient commis des actes criminels, ils seraient forcés, pour leur salut personnel, de prendre les armes contre les Autrichiens : idée insensée non moins qu'abominable, les forces matérielles et l’énergie morale des Milanais étant au-dessous d'un tel acte, et la faction oligarchique étant trop dépourvue de caractère et de lumières pour conduire à bonne fin une telle entreprise » (2).
« Voyez, cher Alessandro, écrit tristement Verri à son frère,
(1) Histoire, p. 406.
(2) Histoire, p. 430.
= L'INVASION FRANÇAISE 239 : quel contraste entre les droits de l’homme et un tel gouvernement, entre l'humanité d'une nation sympathique, comme ce nous apparaissent nos vainqueurs, et la mauvaise politique de ceux qui les gouvernent. Il n’est pas possible de défendre plus mal une si belle cause! » (1).
= Les accusations portées contre les nobles l’amènent à par- ‘ler d’eux une dernière fois. Leurs infortunes n’ont rien changé à son ancienne manière de voir : pour son propre compte, il renonce volontiers aux titres, aux armes et à toutes les préro- gatives de son ordre. Mais il avoue franchement qu'il le croit inca nn ne de conspirer : « Les nobles pris en général étaient aussi ignorants qu'orgueilleux, aussi peu aptes à imaginer quelque chose en bien qu’en mal » (2).Les comparant aux émigrés français, il trouve qu’on à tort de vouloir exciter le peuple contre eux : « Chez nous la caste noble n’était ni oppressive “2 ni dure pour le peuple; les nobles étaient soumis aux mêmes lois que le peuple; le plus pauvre plébéien pouvait obtenir 2 justice contre le plus riche patricien; et nous ne connaissions 7 ni les chasses réservées, ni les droits féodaux, ni les autres 4 moyens par lesquels les nobles de France s'étaient rendus Ée oppresseurs du peuple » (3). Les attaques de ce chef contre eux sont donc injustifiées ; on poursuit les aristocrates comme on poursuivait quelques années avant les jacobins : c’est toujours au fond le même phénomène : une moitié de l’humanité s’ingéniant à opprimer l’autre.
Verri n’est pas défavorable au clergé. Les agents français dans leurs rapports, et les historiens postérieurs sur la foi de - ceux-ci, ont souvent accusé les prêtres séculiers ou réguliers, par leurs prédications, leur influence morale, leur abstention même, d’avoir provoqué les mouvements insurrectionnels et d’être responsables des répressions qui les suivirent, L’accusation avait cours : les clubs, les feuilles révolutionnaires, la
(1) Lettres, t. IV, p. 226.
(2) Lettres, t. IV, p. 213.
(3) Histoire, p. 398.
Municipalité même s’en faisaient l’écho, et Bonaparte n'était <
pas éloigné d'y ajouter foi. Il est si difficile de connaître les véri-
tables instigateurs d'un mouvement populaire! Verri ne croit
pas plus à la conspiration du clergé qu’à celle des nobles. Il
s'occupe surtout de lui à l'occasion des troubles de Pavie, et
trouve que l'archevêque de Milan et son clergé ont gardé, en ces difficiles circonstances, une attitude absolument correcte vis-à-vis des Français, et ont en même temps témoigné une abnégation pastorale au-dessus de tout éloge :
« Combien était calomnieuse l'accusation qu’on faisait aux prêtres d’être chez nous des hommes ennemis de toute nouveauté, on le vit par la conduite de l’évêque de Côme, Rovelli, .et de l'archevêque de Milan, Visconti. Le peuple de Côme commencait à s’agiter, pressé par la misère. Son évêque, bien que n'étant pas riche, après avoir usé de tous les discours pour maintenir le peuple tranquille, eut la générosité de sacrifier 50.000 livres, qu'il fit distribuer aux pauvres, et le calme se rétablit. L'archevêque de Milan, requis par Bonaparte de se transporter à Pavie, alors en état d'insurrection complète, (elle avait désarmé la garnison et le commandant français), ne refusa point de s’y rendre, pour porter des paroles de consolation et de paix : il ne rebroussa point chemin quoique dans le trajet les balles lui sifflassent plus d’une fois aux oreilles. Il entra dans la ville et y fut fort mal accueilli; les gens du peuple lui dirent qu’il aurait beaucoup mieux fait de se présenter avec trente mille hommes armés qui s’uniraient à eux, que de venir leur prêcher des bassesses. Il se vit menacé de bâtons et d'épées brandis au-dessus de sa tête. Ii dut fuir devant les canons français; et sur cinq personnes parties de Milan, l'archevêque et sa suite, quatre seulement s’en retournèrent en vie. L’archiprêtre Rosales resta à Pavie tué dans la fusillade. Dans les procès qui s'instruisirent postérieurement, il ne se trouva d'autre coupable que le curé de San-Pron, village des environs de Pavie » (1).
(1) Histoire, p. 423-425,
; Mn à que pense de tout cela le peuple, au nom et dans l’in- | tt duquel tout le monde prétend agir. Ce qui ressort de l'ensemble des déclarations de Verri, c’est que l'immense » - ere des habitants de " Lombardie n'a + absolument rien
l'autrefois qui ne demandent qu'une chose : vivre en paix sans s'inquiéter de la forme du gouvernement : « Le peuple manque d'énergie pour le bien comme pour le mal » (1). Les - démonstrations politiques, les harangues, les déclamations le laissent sceptique. Il est habitué à tant de changements et à si peu de bons résultats ! Puis l'incertitude du lendemain, le peu de considération des nouveaux administrateurs, enfin un reste d’attachement pour le gouvernement autrichien, « qui avait beaucoup perdu sans doute dans son affection et dans son
- estime, mais qui n’en était jamais venu au point d’être regardé Ee comme une tyrannie », tout cela le rend hésitant. Ce n’est … point par la violence ni par des phrases sonores qu'il eût fallu
faire l'éducation politique de tels hommes; « il fallait que des personnes aimées et révérées du peuple l’instruisissent habilement, lui rappelant les inconvénients et les torts du gouvernement passé et lui montrant la vie plus douce que l’on mène : sous un gouvernement républicain » (2). Au contraire, les représentants du gouvernement français, non contents de « satisfaire les besoins de l’armée », convertissent la guerre enuneentreprise lucrative pour la République, mettent à sac la province, provoquent des haines et des mouvements populaires, afin que « péchant en eau trouble, la proie soit plus aisée à saisir ». Les contributions énormes imposées coup sur coup, - et surtout l'arbitraire avec lequel elles sont levées, tournent - contre eux l'opinion publique qu’ils voudraient se concilier : « Quand il s Pie d’un gouvernement militaire, la crainte est
(1) Lettres, t. IV, p. 221.
(2) Histoire, p. 391, 398.
le grand ressort; quand il s'agit d'opérations sur les consé-
quences desquelles le vainqueur reste indifférent, la route la
plus courte est encore la crainte. Mais dans la facon d’exiger
les paiements, à force de vouloir tirer du pays conquis autant
qu'on pouvait et aussi rapidement qu’on pouvait, l'opinion du
peuple, bien loin de se gagner, se changea en défaveur; le mot de liberté même devint odieux, parce .que les gens qui prétendaient l'apporter n’apportaient autre chose qu'oppression, épouvante et appauvrissement, dépouillant violemment tous les sujets de leur propriété » (4). -
Ces divers jugements sur les envahisseurs et sur les envahis
se complètent à l’aide de celui que porta Verri sur le héros de l'invasion francaise, sur Bonaparte. La personnalité du général en chef émerge déjà au-dessus de celle de tous les Français, militaires et agents civils; son ascendant est si grand, son
activité partout si visible, que dans presque tous les jugements.
portés sur les actes des subalternes, le nom du chef se trouve mis en cause. De là vient la sévérité de Verri quand il apprécie isolément ses divers actes. La responsabilité de Bonaparte vient s'ajouter à celle de Saliceti dans les intrigues de la Société Populaire et de la Municipalité, à celle de Pinsot dans les déprédations financières. Elle apparaît au premier plan dans les actes répressifs d'ordre exclusivement militaire :
arrestations et emprisonnements, incendies, massacres. Mais.
Verri ne s’en tient pas à celte première et défavorable impression. Quand Bonaparte a achevé son œuvre et fondé la République Cisalpine, il revient sur son verdict antérieur : alors les griefs particuliers s’effacent devant la grandeur de l’œuvre accomplie. Verri croit à la sincérité et au désintéressement du général ; il partage cette sympathie secrète qui attirait les Italiens vers leur compatriote d’origine et de caractère, et s’écrie plein d’admiration : « Maintenant s'ouvre devant lui le champ libre, pour conquérir la gloire de fondateur d’une
(1) Histoire, p. 422.
# | République de Pltalie, sa patrie! » (4). IL ajoute dans sa | dernière lettre à son frère :
«Je vous résume les faits. L'empereur a renoncé à nous et reconnaît notre indépendance. Milan sera la capitale d’une re république. .…, On nous appliquera à tous la constitution franju çaise. Quarante individus choisis par Buonaparte s’en occuperont incessamment. La constitution approuvée par lui devien- dra toute notre loi. Les premières nominations aux conseils et à toutes les autorités constituées seront faites par lui; puis, comme elles sont toutes temporaires, l’année suivante le peuple fera ses élections, en sorte qu’au bout de trois ans tous les fonctionnaires tiendront leurs pouvoirs du peuple. Tout respire la modération, lie désir de mettre en place les personnes qui ont des biens et de réconcilier les nobles et les gens aisés 3 avec la République naissante. J'étais présent à l’allocution que £. Buonaparte a tenue devant tous, et c’est là ce qui en ressort. 0 Point de faste, point d’airs mystérieux : le ton d’un homme qui expose naturellement ses intentions et qui ne veut pas de révolution ni de secousse.….... Avant peu d'années, l'Italie sera une seule famille probablement : en attendant, sont réunis en un seul état quatorze cités pour le moins et quatre millions d'habitants » (2).
Ce sont là les novissima verba de Verri; cette lettre date d'un mois avant sa mort. Qu'aurait-il pensé s’il avait vécu dix ans, vingt ans de plus? Qu’aurait dit l'admirateur du général Bonaparte de son héros devenu l’empereur Napoléon et le souverain de l'Italie, dépendance française; de celui qu’Alessandro Verri, après avoir assisté à toutes les phases de sa grandeur
et de sa décadence, qualifiait en 1815 de « fou sublime (sublime pazzo), qui après avoir décimé la génération présente,
avait recu (dans son exil à Sainte-Hélène) un congé honorable du genre humain » (3)?
(1) Lettres, t. IV, p. 245-247.
(2) Ibid.
(3) Alessandro Verri à Vincenza Verri, 19 août 1815 (Letéres,t. IV, p. 328).