JOURNALISME, SES DERNIERS ÉCRITS, SA MORT
Lorsque Verri quittait spontanément les affaires en 1786, il espérait trouver, dans une retraite partagée entre la vie de famille et l'étude, le repos dù à sa laborieuse carrière. IL se trompait. Le tracas des affaires était devenu pour lui un véritable besoin. Il avait trop de compétence dans les matières gouvernementales, « sujet favori de ses actions et de ses pensées » (1), pour réussir à s’en désintéresser. Les haines plus ou moins avouées des uns, l'indifférence du grand nombre lui pesèrent. Il éprouva lui aussi la nostalgie du pouvoir. Il se sentit isolé, « étranger à sa patrie », victime de l'ingratitude de ses concitoyens; et quand, à l’occasion des projets de réforme de Léopold IT, en 1790, il vit que personne ne se souciait de son intervention et même de son avis, il donna encore une fois libre cours à son amertume : ï
« Cardan abandonna sa patrie; Corio, Calchi, Giulini sont morts sans honneurs publics; Cavalieri, inconnu chez nous, fut admiré ailleurs; Frisi se vit négligé et contredit; donna Maria Agnesi (2) passe sa vieillesse dans un hôpital ; Beccaria n’a reçu d’applaudissements que des étrangers : il est glorieux pour moi de me trouver en si bonne compagnie » (3).
Verri était né pour vivre sur la brèche, et pour y mourir.
Léopold Il, se conformant aux vœux des délégués de la Lombardie, rendit à Milan en 1790 son assemblée décurionale abolie par Joseph II. Bien que la plupart des biographes ne placent la rentrée de Verri dans la vie publique qu'en 1796, il est cependant certain que, dès 1794, il était l’un des soixante
(1) Sur l’état politique du Milanais, début.
(2) Mathématicienne, philosophe et humaniste, née à Milan en 1748, morte en 1799.
(3) Sur l'état politique du Milanais, début.
et le second volume des Œuvres diverses (2) de Verri contient des Observations sur Les propositions faites au Conseil général de Milan, le 20 janvier 1792, où, s'adressant directement à ses FES collègues, il leur soumet et leur discute un projet de règlement - intérieur. Il résulte de deux passages de ces observations (3) que le Conseil élisait lui-même ses nouveaux membres. C’est sans doute par une élection de ce genre que Verri sera entré dans l'assemblée décurionale. Noyé comme il l'était dans la multitude des médiocrités qui la peuplaient, il n’eut ni la faculté ni Le goût d’y jouer un rôle actif. Il l'avoue lui-même : « J'ai été un des plus négligents à assister aux séances; et certainement je n'ai pas été insensible au stimulant de l’honneur et à l’amour de la patrie ». Le désordre des délibérations ; réduisait les hommes les mieux intenlionnés à l'impuissance. . En une occasion Verri put cependant rendre un service signalé à ses concitoyens. À l'approche des Francais, au milieu des ; embarras financiers causés par les impositions extraordinaires - dont l’empereur Francois Il, successeur de Léopold, avait D grevé la province, l'adversaire victorieux des fermiers réussit encore à faire rentrer dans les caisses de la ville un million de livres en revenus, qui servaient de garantie à la banque Saint-Ambroise et qui yétaient restées confondues avecles revenus du souverain (mai 1796) (4). Ce n'était, il est vrai, qu’une goutte d’eau dans le gouffre du déficit. Son inaction relative avait encore un autre motif : le système d'inquisition politique mis en vigueur dans le pays dès 1792, système qui l’atteignait 4e __ personnellement par ses mesures vexatoires. Lui, « pauvre E vieux retraité », voyait ses ‘lettres décachetées; on lui inter- | ceptait le Moniteur français, que les membres de la Conférence de gouvernement lisaient ostensiblement sous l'œil com-
(4) Éloge, p. 230.
(2) Scritti vari (Florence, 1854), t. IT, appendice, p. 115. ; (3) Zbid., p. 117 et 126.
73e (4) Lettres, t, IV, p. 208.
plaisant de leur président. Un libelle circulait en ville en 1794, Ù et le désignait comme jacobin, « en compagnie de Beccaria,
de Parini, et d’une queue d’autres » (1).
Sa situation à l’époque de l'invasion n’était rien moins que rassurante, Père de sept enfants, avec sa femme en état de gros-
sesse, il se devait aux siens et croyait préférable pour eux de
demeurer à Milan. D'autre part, en y restant, il lui était diffcile sous les regards de ses concitoyens de garder une abstention complète; et quelle situation que celle d’un ancien fonctionnaire de l'Autriche placé entre ses devoirs de reconnaissance envers ses souverains et ses convictions par plus d'un côté favorables à leurs adversaires ! IL en apprécie toute la délicatesse, et fait part de ses inquiétudes à son frère :
«Se montrer hostile à la force envahissante est une folie; se montrer attaché à elle est une action coupable d’abord, périlleuse ensuite. Ma vie passée m’a mis dans la classe des citoyens qui ne peuvent se cacher dans la foule, et les bienfaits que la Maison régnante a prodigués à notre père et à moi m'imposent une reconnaissance fidèle et incorruptible. Le devoir me prescrit d'éviter jusqu’à l'ombre d'une déloyauté : aussi ne trouvé-je d'autre parti à prendre que de transporter ma résidence dans un petit village loin du commerce des hommes » (2).
La crainte d'exposer sa femme et ses filles, à la campagne, au contact de la soldatesque, le pressentiment qu’il avait encore près de ses compatriotes une mission à remplir, le retiennent à Milan. Tandis que le Vicaire de provision, les décurions, les nobles, vont peupler la prison de Sainte-Marguerite ou sont dirigés sur Nice comme otages, la voix publique le désigne à Saliceti comme un des Milanais les plus dignes de figurer dans la nouvelle Municipalité. Il apprend sa nomination sans avertissement préalable : « J'ai cherché à m'en exempter, alléguant ma dureté d’ouïe. On m'a dit de donner
(1) Lettres, t. IV, p. 252, 253, 256.
(2) 2 avril 1196 (Lettres, t, IV, p. 194).
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mission par écrit. Je l'ai donnée eh avec la Inetleure
1008 in d'être un signe rs pusillanimité, nb que la conséquence de l'idéal élevé qu'il se faisait de ses nouvelles
fonctions : « L'homme appelé aux charges publiques ne peut iter le titre de vertueux s’il n’est pas doué de courage, et si, placé entre l'iniquité et le danger, il ne choisit pas résolument le danger : La probité passive est une demi-probité » (2). ei se défiait de lui-même, de son âge, de ses lumières. Mais une fois lancé dans les événements, il n'hésite ni ne compte plus. Il ne se contente point d’être l'homme de la probité passive, il sera, dans toute la force du mot, l'homme vertueux,
Au milieu de l'affolement qui s'empare des gouvernants . comme du peuple à l'approche de l’armée française, il est calme, non par insouciance, mais par force de caractère. IL se “+ rappelle ses vieux souvenirs classiques et cite de mémoire, ….O non sans les estropier un peu, les vers bien connus d'Horace qu'il s'applique à lui-même : « Fortem (sic) et tenacem devrait être l'hymne à entonner; mais les esprits sont égarés » (3). —
3 __ « Vous vous étonnez de ma tranquillité d'esprit. Il n'y a “+ pourtant rien d'étonnant à ce qu’un événement que j'ai prévu …. cet hiver me trouve en cet état » (4). — « Il faut avoir la tête 4 calme, ne pas s’affoler dans le désarroi général et ne pas 1 s'avilir avec la multitude. Memento rebus in arduis servare men-
tem » (5).
Quant aux préjugés nobiliaires, sans jouer le faux démocrate comme les nobles Serbelloni, Visconti, Porro, il en est assez exempt pour ne point souffrir de l'égalité poussée aux dernières limites: « Sur l’adresse de vos lettres, dit-il à son frère,
(4) 25 mai 1196 (Leltres, t. IV, p. 211).
(2) Histoire, p. 431-432.
. 48 mai 1796 (Lettres, t. IV, p. 210).
(4) 25 mai 1796 (Lettres, t. IV, p. 210).
(5) 4er juin 1196 (Lettres, t. IV, p. 214).
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écrivez simplement : au citoyen Pietro Verri. Toute vanité m'est odieuse : dans Le fond de mon cœur je n’ai jamais aimé les titres, si ce n’est pour ne pas me trouver en-dessous de ceux qui s’en paraient.. Aujourd'hui, par la suppression des galons et des formules honorifiques, je ne me sens en rien frustré : les illusions désagréables s’évanouissent. Je ne sais si j'ai raison ou tort d'être ainsi fait, mais je le sens et je le dis » (1). À Ornago (2), dans l’oratoire placé auprès du caveau de sa famille, il fait, de sa propre initiative, retirer ses armes et les remplace par cette inscription :
PETRUS VERRI STEMMA ABSTULIT NOMEN POSUIT
C'est dans de telles dispositions d'esprit que Verri était entré dans la Municipalité de Milan. Pour l'expédition des affaires, celte assemblée était divisée en trois comités; Verri appartenait au troisième, dont les attributions, des plus variées, s'étendaient aux-services suivants : cens, impôts, finances, archives, caisses, rentes, contentieux, affaires ecclésiastiques, bienfaisance, instruction publique, théâtres, commerce, arts, manufactures. Sans connaître tout le détail des faits et gestes de Verri comme membre de cette assemblée, on possède, dans ses écrits personnels, dans les citations de son biographe et ami Bianchi, enfin dans les procès-verbaux des actes de la Municipalité dont le registre est déposé aux Archives Civiques à Milan (3), des indications circonstanciées qui permettent de suivre d'assez près son rôle comme « municipaliste ».
Les malentendus fréquents et Les altercations qui en étaient la suite entre Despinoy et divers membres de l'assemblée municipale lui suggérèrent l’idée d’une excellente mesure d'ordre intérieur. Le 25 prairial, il demanda « que dorénavant
(1128 mai 1796 (Lettres, t. IV, p. 211-212).
(2) Petit endroit situé à douze milles au nord-est de Milan, et où Verri possédait une villa.
(3) Archivio Civico, à San Carpoforo.
Bu
S 20 des fonctionnaires français, mais que toute corres-
pondance entre elle et une autorité ou un commandant
militaire quelconque se fit par écrit, ou directement de la bouche du commandant de la cité ou du commissaire muni
de pouvoirs » (1). La motion fut adoptée à l'unanimité,
Sa compétence le désignait pour prendre part aux discus- sions des graves mesures financières alors proposées. Quand
la Municipalité voulut décréter un emprunt forcé sur un cer-
à tain nombre de familles opulentes, Verri combattit de toutes ses forces une disposition aussi attentatoire à la liberté et à
l'égalité; et Bianchi rapporte, d’après les notes mêmes de l’auteur, le discours qu'il prononca. Ce discours donnera l’idée de son éloquence parlementaire, éloquence un peu emphatique, selon le goût de l’époque, mais émue et entrainante, l’éloquence naturelle du vir bonus, que les circonstances ont
rendu dicendi peritus.
« Forcer un certain nombre de familles à un prêt est en soi une injustice. Les charges publiques doivent être réparties sur toute la société, en raison des facultés de chaque contribuable. On dira qu’il s’agit d’un prêt. Mais c’est un prét fait on ne sait à qui, ni à quel terme de restitution, ni à quelles conditions. Prêt forcé est synonyme de rapine, et mon cœur y répugne.…
Nous voulons être républicains, et nous commencons par violer les propriétés et par nous montrer indifférents à la violence et au bon droit. Nous voulons une république populaire, et nous
commençons par heurter l'opinion du peuple dont nous devions
être les plus intègres défenseurs. On dit que l'opinion du peuple n’est pas encore formée selon les bons principes. Vous
(1) Registre des procès-verbaux de la municipalité, 25 prairial : « Fatta mozione dal cit. Verri che d’ora in avanti non si spediscono più a ricevere ordini verbali i membri della municipalità, ma che ogni cor-
rispondenza fra essa e qualunque autorità comandante si faccia in iscritto
o a voce dal comandante della città, o dal commissario munito d'autorità. » Fu accettato a pieni voti l'adempimento successivo, » (Inédit.)
vous meltrez donc à violenter l'opinion et à avilir violemment | le peuple pour le conduire à la liberté ?... Si vous voulez que le peuple aime un nouvel ordre de choses, faites-lui en sentir et aimer les effets; faites qu'en comparant l'état passé avec l'état présent, il trouve le dernier préférable au premier... Tant que vos journaux seront pleins d’injures et de personnalités, vous ne vous attirerez jamais la sympathie ou l'estime publiques. Tant que vous violerez les propriétés des citoyens avec le système de réquisitions, vous ne serez, jamais regardés comme les Pères de la Patrie. Tant que vous exercerez une sourde inquisition sur les opinions, tant que vous ferez emprisonner selon votre caprice les ennemis supposés de la Démocratie, le peuple vous craindra, vous serez terribles à ses yeux, mais vous n'obtiendrez jamais d'être considérés comme de bons citoyens. Et que ferez-vous en vous isolant ainsi du peuple ? Vous tomberez dans la contradiction de vouloir fonder un gouvernement populaire avec la désapprobation manifeste du peuple » (4). GUe Une erreur invétérée, que Verri s'était attaché trente ans auparavant à réfuter, fut rééditée dans la Municipalité. Un membre affirma que le Milanais produisait, en un an, une quantité de grains suffisante pour la consommation intérieure de trois années. Et comme Verri se récriait, lui qui avait pourtant étudié assez bien et d'assez longue date la question alimentaire, ilse vit taxé d'ignorance et presque de radotage. Pour toute réponse, il se tut; mais quelques mois après, paraissaient à Milan les Réflexions sur le commerce des grains, écrites par lui en 1769, et publiées dans leur forme primitive, avec quelques mots seulement de préface. Les circonstances sont changées, disait-il en substance; les finances, jadis occultes, dépendent aujourd’hui d’une autorité qui est censée reposer sur l'opinion. Mais les vrais principes sont les mêmes. Et faisant allusion au reproche insultant d'incapacité : « J'aime
(1) Bianchi, Éloge, p. 234, 236.
patrie, — ajoute-t-il, — comme je l'ai toujours fait pennt ma vie. Si j'ai contribué à la délivrer du j Joug des fermiers, x sij ai cherché au prix de bien de la peine, à jeter la lumière sur son commerce et sur ses lois relatives aux grains., les | gens sensés (2 discreti) me sauront gré de leur communiquer le fruit de mes labeurs, tel quel, sans même donner au livre £ la forme qui conviendrait en présence des changements | survenus dans les affaires publiques : ce serait une besogne dont je n’ai ni l’envie ni le temps de me charger » (L). - La Municipalité le nomma président d’une commission de quarante citoyens chargés de vérifier les comptes de l’administration provisoire qui avait fonctionné quelques jours à Milan à l’arrivée des Français. Cette opération, de nature à apporter des éclaircissements sur l’augmentation des charges de l'État, avorta, dans la confusion générale, grâce aux intrigues des gens intéressés à ce que leurs turpitudes ne fussent pas étalées au grand jour (2).
Le passage de Verri dans la Municipalité fut signalé par un autre fait, encore plus marquant peut-être que ses actes 4 et ses discours. Au nombre des quelques membres de la mino- rité impuissante, il eut la bonne fortune de rencontrer un
Milanais de la vieille trempe, digne à tous égards de siéger à côté de lui : le poète Parini, son ancien adversaire, que les . malheurs des temps rapprochèrent de lui, et dont ils firent bientôt son confident et son ami. Parini avait dû à son origine plébéienne et à ses tendances démocratiques d'être choisi, quelques jours après Verri, comme membre de la Municipalité (3). Il n'avait pas, comme ce dernier, la compétence technique et
(1) Sulle leggi vincolanti principalmente il commercio de’ grani (Milan, 1796), préface.
(2) Bianchi, p. 231-238.
(3) La Municipalité comprenait primitivement 16 membres. Verri y était entré le 21 mai, dès sa création. Le 24 mai, Bonaparte, avant de quitter Milan, décréta, d'accord avec Saliceti, la nomination de 14 nouveaux membres, au nombre desquels figure Parini.
cette habitude de manier les hommes que donne une longue
pratique des affaires; mais il apportait son bon sens, sa fer- Se meté de caractère et cette pointe d'esprit satirique qui ne
faisait pas oublier le poète du Jour. C’est lui qui, en présence
du terrible Despinoy jurant et frappant du sabre sur la table
des délibérations, saisit son écharpe tricolore qu’une décision récente enjoignait aux municipalisti de ne plus porter à la ceinture, mais à l'épaule, et se levant au milieu de ses collègues muets de terreur, la présenta ironiquement au commandant en disant : « Si vous nous la mettiez encore plus haut, et nous la passiez autour du coul! » (1).
Parini appartenait comme Verri au troisième comité; on les
voit, le 29 prairial, délégués tous deux avec le président pour aller complimenter «les hommes de lettres arrivés ici par commission du Directoire exécutif » (2). Il est curieux et tou-
chant tout à la fois d'entendre l’ancien rédacteur du Café
parler dans ses lettres de l’auteur du Matin : « Parini le poète est « municipaliste », el mon collègue.
(1) On cite de Parini bien d'autres mots à la hauteur de celui-là : « Vive la République! Mort aux aristocrates! » s'écrie un terroriste. Parini l'interrompt : « Vivé la République, et mort à personne! »
Un Christ ornait la salle des séances : quelqu'un propose de le faire disparaître : « Où n'est point admis le citoyen Christ, je n'ai moi non plus rien à faire! » Et Parini se lève et sort.
Quelqu'un l’apostrophait en le tutoyant. Parini, qui n’était cependant pas suspect de préjugés aristocratiques, lui répond : «L'égalité ne consiste pas à m'’abaisser à votre niveau, mais à vous élever au mien, si vous en êtes capable. Mais pour cela il faut autre chose que des bavardages sonores et des hurlements de place publique. Et vous resterez toujours un misérable, même en vous appelant citoyen; tandis qu'en me donnant ce titre, vous ne m'empêcherez jamais d’être l'abbé Parini. » Cf. Cantü, L’Ab. Parini, p. 258-259.
(2) Registre de la Municipalité, 29 prairial :
« Proposta una delegazione di complimento ai litterati francesi qui giunti, commissione del Direttorio esecutivo.
— Si addoto all’ unanimità e furono nominati alla medesima il Presidente con li due cittadini municipalisti Verri e Parini, » (Inédit.)
Cest un homme un peu pédant, mais éclairé sur les principes de a science sociale et de.beaucoup de probité » (4). a Sa sympathie pour lui augmente à mesure qu'il le connaît mieux. Ils se confient l’un à l’autre leurs inquiétudes et leurs angoisses patrioliques :
«Figurez-vous quel état est celui d'un homme de probité n pareille compagnie. Parini, le ferme et énergique Parini, pleure quelquefois. Moi, je ne pleure pas, mais je frémis, et je l'aime comme un homme de Ja plus haute vertu » (2). Le caractère indépendant de Parini, son aversion de moins en moins dissimulée pour le parti démocratique finissent par impatienter ses collègues et les agents français. Au mois d'août, la Municipalité est réduite de 31 à 23 membres; les hommes les plus génants sont écartés :
| « Je suis ennuyé de la Palingénésie. Elle me semble bien longue. L'autorité française a congédié sept membres de la Municipalité. Trois d’entre eux étaient vraiment rapaces. Les autres ont été écartés par esprit de parti : parmi ces derniers, notre Parini, homme aimant la justice et ferme contre civium ardor prava jubentium. Je m'attriste et me réjouis avec lui » (3). Parini n’était pas resté trois mois aux affaires. Il quittait ses fonctions avec dignité, déclarant bien haut qu'il n'avait pas ; démissionné, mais qu'on l'avait fait sortir de la Municipa- 4 lité (4); il distribuait aux pauvres tout ce qu'il avait touché - d’émoluments. Verri le juge en ces termes dans son Histoire de
… l'invasion :
« Le public connaît en lui le poète; quiconque le fréquente connaît l'homme décidément vertueux et ferme : c’est pour … cela que le parti dominant le fit bientôt congédier. La même : chose ne m’est point arrivée à moi, peut-être en considéralion
(1)8 juin 1796 (Lettres, t. IV, p. 216).
(2) 21 juillet (Lettres, t. IV, p. 221).
(3) 6 août (Lettres, t. IV, p. 230).
. (4) « Onde, abate Parini, siete pur uscito da quella congrega? — Uscito?
(ripos’ egli), mi han fatto uscire! » (Cantü, L’A6. Parini, p. 259.)
de mon âge et des fonctions que j'ai antérieurement remplies, peut-être aussi par la raison que, dans ma façon de m'opposer
à l'injustice, j'ai été plus réservé, me taisant sur ce qui était
moins criant et inévitable, et me bornant à signaler doucement les fâcheuses conséquences du reste » (4). à Dans la Municipalité milanaise, Verri et Parini forment en quelque sorte groupe à part. La poésie, interprète du sentiment public, a, par l'organe de Vincenzo Monti et du poète milanais Porta, réuni dans une même apothéose ces deux adversaires réconciliés, l'homme d'état patricien et le plébéien poète,
qui avaient si dignement défendu côte à côte, en ce moment
difficile, la cause de la patrie et celle de la justice.
Non content de payer de sa personne dans le conseil de la cité, Verri voulut payer aussi de sa plume, et tâcher d'éclairer la masse de ses concitoyens. L'ancien rédacteur du Café se ressouvint de sa vocation d'autrefois, et se refit journaliste. A Milan comme partout, l'avénement du parti populaire avait provoqué l’éclosion d’une quantité de feuilles révolutionnaires, toutes plus violentes les unes que les autres (2). Quelle estime professait Verri pour cette presse etses rédacteurs, son Histoire de l’invasion n’en fait point mystère :
« Aucun moyen ne fut négligé par la cynique impudence de ces folliculaires de bas-étage, pour rendre exécrables les personnes bien nées et bien élevées... La seule impression que firent ces journaux sur les lecteurs fut le dégoût, à tel point que beaucoup ne voulaient même pas les lire. Et en effet, c'étaient de vrais cloaques de calomnies, de violences et d’in-
(1) Histoire.de l'invasion, p. 431.
(2) Le Journal des patriotes d'Italie; le Journal des amis de la liberté et de l'égalité; le Journal sans titre; les deux feuilles anti-françaises de Melchiore Gioja : la Gazette nationale de la République Cisalpine et le Censeur; le Rédacteur cisalpin, organe officieux du gouvernement ; enfin les .deux feuilles du baron Custodi, futur biographe de Verri: le Tribun du peuple et le Compilateur cisalpin, toutes deux supprimées dès leur apparition pour leurs violentes attaques contre le gouvernement,
tas dd
néêteté, vomies sans talent et sans autre mérite que celui d’une audace grossière » (1). Parmi ces journaux, le Thermomètre politique de la Lombardie n’était pas un des moins avancés, mais il gardait encore dans la forme une dignité relative. Il se montrait en outre assez hospitalier, et s'alimentait même en grande partie d'articles communiqués par des personnes étrangères à sa rédaction. C’est ce qui décida Verri à lui adresser, à partir du mois de décembre 1796, une série d’articles fort intéressants. {l était loin d'admettre tout ce qui se débitait dans ce journal, et de son côté le Thermomètre, en lui accordant l'inserlion, rendait hommage à son caractère, mais faisait de fortes réserves et même des critiques en règle sur le fond de ses idées :
« Nous publions, écrit le rédacteur de ce journal, un opus- cule qui nous a été communiqué il y a quelque temps. L'auteur, RE par ses œuvres philosophiques et économiques et plus encore E par ses qualités connues d’ancienne date, a mérité nos hom-
1e mages et ceux de l'Europe cultivée. C'est Pietro Verri, membre
de la Municipalité. Son nom seul suffit à attirer l'attention du public. Pour nous, avec cette confiance que nous inspire un
jalousie, bonne seulement pour les pédants et les imbéciles, “4 nous ajouterons quelques réflexions de notre crû pour déve- "4 £ lopper les siennes. Nous croyons que la liberté avec laquelle É nous discutons les opinions d'autrui est la preuve la plus certaine de l'estime que nous avons pour l’auteur » (2). L'article par lequel Verri inaugurait sa rentrée dans le journalisme avait pour titre : Pensées d’un bon vieux qui n’est pas lettré (3). C'est le plus important de ceux qu’il publia, celui
(1) Histoire, p. 425.
(2) Thermomètre politique, n° 44,3 décembre 1196, p. 154. — La Bibliografia Verriana de M. Vismara ne mentionne pas cette collaboration.
(3) Pensieri d’un buon vecchio che non à letterato (en deux parties) (Thermomètre, 3 et 6 décembre).
homme vraiment sage et supérieur à toute espèce de mesquine:
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qui défraya aussi le plus la critique, L'idée en est originale. Le « bon vieux », derrière lequel se cache Verri lui-même,
s’est demandé, en présence des changements survenus coup sur coup en Lombardie, comment faire pour vivre en sécurité. En se creusant le cerveau, « la minière où il a cherché la vérité », il a découvert qu’il faudrait pour cela avoir à la tête du pays « des hommes justes, bienfaisants et qui eussent la tête bien faite ». Comment y arriver? L'expérience a prouvé qu'une monarchie n’a presque jamais choisi que des hommes Sans capacité ou sans probité : « L'homme de bien se tient naturellement loin des cours. » Tel est l'avis du bon vieux, qui n’est pas tellement illettré qu'il ne se souvienne de cette parole
du Tasse : Vidi e conobbi anch’ io leinique Corte. A la différence
du souverain, « le peuple se trompe rarement quand il juge de la probité d’un homme et de la confiance qu'il mérite. Comme le simple bon sens est juge de la moralité des actions, le jugement populaire, tant qu’il n’est ni faussé, ni précipité, sera toujours certain en ce qui concerne la moralité. Si donc tous les emplois publics viennent à être décernés par le libre et calme jugement du peuple, nous serons en de bonnes mains ».
Pour obtenir du peuple, ce jugement « libre et calme », le bon vieux voudrait que l'expression de ce jugement, le vote, eût lieu avec solennité, en assemblée, dans l'endroit le plus sacré pour tous, l'église, sous la présidence d’un ministre de Dieu. Quand tous les électeurs seraient entrés, placés et assis, « avec défense de se déplacer et de se promener, de sorte que personne ne puisse exercer de pression sur les suffrages », l'ecclésiastique président se lèverait et ferait un pelit sermon. Il rappellerait à ses concitoyens la gravité de l’acte qu’ils vont accomplir, sous « l'œil pénétrant de Dieu qui les regarde et devant qui ils seront responsables » ; il les inviterait à ne se laisser dans leur vote influencer par personne :
« Moi qui vous parle, je me considérerais comme un prévaricateur si je vous invitais à donner votre voix à un tel. Non,
itoyens, ne prêtez l'oreille aux conseils de qui que ce soit; ce … de terribles moments dans lesquels l'astuce insidieuse met tout en œuvre pour circonvenir votre docilité.….. Gardezvous de la séduction de ces charlatans qui, après avoir mené une vie ridicule ou honteuse, crient depuis quelque temps et ve vociférent en énergumènes, et s’érigent en défenseurs du peuple en diffamant par tous les moyens les citoyens aisés, “honnêtes et tranquilles qui vous ont donné jusqu'ici votre subsistance et celle de votre famille en échange de votre travail... Que la France vous serve d’exemple, elle qui a dù souffrir des maux extrêmes tant qu'elle est demeurée la proie de cette faction scélérate!... Dieu vous a donné la raison et vous a distingués de la brute à l’aide de cette empreinte de la Divinité; vous devrez compte à Dieu de n’en avoir point fait usage en cette circonstance capitale : l’homme doit se définir un animal raisonnable et non plus un animal docile. » | Avant de procéder au vote, on invoquerait les lumières divines et l’on réciterait « pieusement Ie saint hymne Veni Creator ». Aussitôt après, « sans plus de verbiage (senxa altro cicalio)», commencerait l'élection. Une difficulté pourrait se : présenter : la trop grande quantité d'hommes de bien désignés par leurs concitoyens. Le « bon vieux » proposerait alors que les élus désignassent à leur tour un petit nombre d’entre eux comme les plus méritants. C’est le suffrage à deux degrés, déjà préconisé par Verri en 1790 (1). Mais il est un point sur lequel il insiste tout particulièrement, et l’on reconnait là le fruit de son expérience administrative : il tient à ce que tous les emplois publics soient temporaires, afin que le fonctionnaire ne perde jamais de vue ces deux choses : la reconnaissance qu’il doit au peuple qui l’a appelé à le gouverner, et le moment peu éloigné où il rentrera dans la classe du peuple, exposé lui-même aux maux auxquels il aura ouvert la porte. Il n’est pas aisé de savoir quelle valeur attachait Verri aux
(1) Pensées sur l’état politique du Milanais, Corps de l'État,
idées renfermées dans ce curieux morceau. Certes, iln'était
alors ni d'âge ni d'humeur à plaisanter, et il avait trop de préoceupations graves pour se lancer dans de pures fantaisies politiques. Si elle est sérieuse, cette idée d'associer la religion à la politique à une époque où l’une et l’autre engageaient un de leurs plus terribles conflits, ce vœu de voir s’accomplir les actes de la vie publique moderne, à l’ombre et sous la protection du sanctuaire, sont choses bien italiennes. Ils montrent que le schisme n'était pas encore si profond en Italie entre les réformateurs politiques du dix-huitième siècle et leurs ancêtres, les Dante, les Rienzi, les Savonarole. Ils attestent une fois de plus la persistance du sentiment religieux dans l’âme italienne, et, en pleine Révolution francaise, l'identité encore
parfaite pour un Italien, du catholicisme et de la religion,
Que Verri prit ou non son propre langage au sérieux, le rêve, si beau qu'il fût, n’en était pas moins un rêve : les événements le lui eussent démontré (1), si la critique n'avait pris les devants, À son frère, que le séjour de Rome avait transformé en un adversaire de la Révolution et de la philosophie, ses idées parurent bizarres, incohérentes ; Alessandro le lui exprima en termes assez vifs. Elles ne choquèrent pas moins les révolutionnaires milanais, qui eurent bientôt fait d'appeler Verri un fanatique. Il est très édifiant de lire dans le Thermomètre politique, moins de huit jours après la publication des Pensées
(1) Moins de deux ans après que Verri écrivait ces lignes, le 98 octobre 1198, sous la première République Cisalpine, le général Brune, commandant militaire de Milan, essaya de réunir l'assemblée primaire dans le Dôme, pouï obtenir d'elle la consécration solennelle des modifications qu’il avait opérées dans la Constitution de cette République. La séance fut une véritable bacchanale. On y cria à tue-tête, on s'y réunit en groupes isolés, on y brûla des torches pour s'éclairer et jusqu'aux bancs de l’église pour se chauffer : Furono abbruciale le panche che trovarono in libertà per riscaldare à cittadini (Marelli, Giornale storico della Cisalpina, manuscrit : Bibl. Ambrosienne), Brune ne réussit point à dominer le tumulte, et l’autorité eut toutes les peines du monde à faire évacuer le Dôme (Cf. Cusani, Storia di Milano, t. V, p. 286-237),
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d'un bon vieux, un article critique intitulé : Pensées des rédac-
teurs sur les pensées du-citoyen Verri (1). Le journaliste loue
«son zèle et son ingénuité d'esprit », reconnaît l'utilité de
quelques-uns de ses conseils, « dignes d’un vieillard vraiment philosophe, sinon lettré » :
« Mais que dirons-nous, — s’écrie-t-il, — de ces églises où
il croit possible et conseille de faire les élections ? et plus encore de cet ecclésiastique qui y préside pour les ouvrir et les diriger avec son bref discours ? ».
Là-dessus le fougueux rédacteur entame un réquisitoire en bonne forme contre les ministres de toutes les religions. Il y parle de l'archevêque Aribert et du Pape, des Fénelon « qui se font à peine admirer et aimer sur la scène (?) », et des Borromée « dont on ne conserve plus que le souvenir ». Il à grand'peine à croire qu'on trouve encore « des prêtres plus dévots du Christ que du Pape, et qui mettent l'intérêt public
au-dessus de l'intérêt personnel ». — « Le discours du citoyen Verri, conclut-il, annonce parfaitement cette religion qui n'entre point en lutte avec la république démocratique. Mais à qui se fier ? Il faudrait chercher ou préparer au moins des ministres qui en fussent dignes ! Pour l'honneur dela religion et de l'humanité, nous voulons croire que l'existence en est . possible, mais tant qu’elle n’en sera pas évidemment constatée, gardons-nous de leur donner la moindre influence dans l'État. Nous respectons les ministres de la religion pourvu qu'ils aient les lumières et la vertu du citoyen Verri; mais nous méprisons tous les autres, qui méconnaissent le mérite et sont plutôt les ministres de la discorde que ceux de la vérité et de la vertu ». Le 13 décembre parut un second article, la Motion du
- citoyen Verri à la Municipalité de Milan, sur les honneurs
publics à rendre à la mémoire de Beccaria et des autres grands hommes milanais. Le numéro du 20 décembre contenait un
(1) Pensieri degli estensori su’ pensieri del cilladino Verri pubblicati nel n° 44 (Thermomètre, 10 décembre 1196).
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apologue : Methode pour changer les opinions des hommes (A) : Jadis les Lesbiens, se: nourrissant mal, furent atteints d'une maladie de langueur. Ils firent appel aux lumières des Béotiens. Ceux-ci leur envoyèrent une secte d’empiriques, qui commencèrent par leur adresser les épithètes les plus malsonnantes, puis, joignant les actes aux paroles, voulurentles forcer à coups de verges à sortir et à marcher. Les Lesbiens n’en pouvaient plus. La renommée en parvint à Athènes. Leucippe fit voile pour Lesbos; il réprimanda les Béotiens qui voulaient guérir les malades sans rechercher la-cause de leur maladie. 11 les chassa, et réformant les idées des Lesbiens sur la manière de se nourrir, il en fit en peu de temps les athlètes les plus célèbres de toute la Grèce : « Alors naquit le proverbe que le gouvernement ne fait pas des hommes ce qu'il veut, mais ce qu'il sait faire ». L’allusion aux démocrates milanais et à leur conduite envers le peuple est assez évidente.
Le 21 juin 1797, paraissait le Moyen de terminer les disputes, à sorte de petit vocabulaire où Verri précisait et rectifiait le sens des mots les plus en usage dans la polémique révolutionnaire : x: hberté, tyranme, anarchie, peuple, gouvernement légitime, | etc. (2). Enfin, le 28 juin 1797, — le jour même de la mort de 4 Verri, — le Thermomètre politique insérail son dernier article, une Lettre du philosophe N.N. au monarque N. N. (3). On la sent écrite sous l'impression des derniers événements, L'Italie est sur le point de voir les faits acquérir force de loi; ses différentes provinces vont obtenir du même coup l’indépendance et la constitution républicaine. A la veille du traité de Campo-Formio, la « Palingénésie » ne semble plus tout à fait une utopie. Verri croit très sincèrement que lé régime monarchique a fait son temps, que le seul parti honorable qui reste Z aux souverains avant de disparaitre, c’est « de se rendre pères
(1) Metodo da cangiare le opinioni degli uomini.
(2) Verri y commet, par parenthèse, une assez grosse erreur. Il définit le mot Chouan (Scioanno), « le nom d'une famille de France ».
(3) Lettera del Filosofo N, N. al Monarcu N.N,
la liberté de Jeurs Fi ee », d'abaiquer spontanément.
ne celui donner 18° voi », auquel Verri, par ‘un reste d'habitude 5 aristocratique, était pourtant si sensible quand il s’entendait interpeller sur ce ton par les démocrates.
= L'activité de Verri ne se borna point à écrire quelques arti- cles de journaux. Il conservait manuscrits plusieurs travaux de sa jeunesse et de son âge mûr, auxquels les circonstances donnaient un regain d'actualité. On sait déjà comment, à la suite d'un "Ga incident de séance dans la Municipalité, il publia son __ opuscule Sur le commerce des grains. Il commenca également l'impression du Mémoire sur l'économie publique de l'État de Milan; mais ce travail, que sa mort interrompit, ne parut que . l'année suivante, en 1798. Enfin, en réponse aux accusations des démagogues contre le clergé, il rédigeait et publiait une Réplique aux détracteurs de l'archevéque de Milan, Filippo Visconti (1).
Aux occupations que ses fonctions publiques et ses travaux personnels lui occasionnaient, venait s’ajouter un double souci bien légitime et bien pressant : ses affaires privées et sa famille. L'invasion avait été très onéreuse pour lui. A l’arrivée des Français, il eut à loger un général (Kilmaine), deux adjudants- E. généraux, un Capitaine et huit chevaux (2). Deux de ses chevaux EE. personnels furent réquisitionnés et emmenés en France (3). = Dans la contribution extraordinaire de vingt millions de livres - tournois levée sur les « citoyens aisés », sa part, fixée d’abord
à 30,000 livres, fut réduite à 30,000, équivalant à 32,500 livres
(1) Risposta a’ detrattori dell arcivescovo Filippo Visconti (1191). — Le vieux prélat, que Verri avait déjà défendu lors des troubles de Pavie, était maintenant accusé d'hostilité aux maximes républicaines, dont la Société d'instruction publique, transformation de l’ancienne Sociélé patriotique, avait prescrit l'enseignement dans les églises.
(2) 25 mai 1196 (Lettres, t. IV, p. 210).
(3) 21 juin (Lettres, t, IV, p. 220),
invité en séance de la Hobrs à fournir un spi dé ses deniers aux caisses de l'État. Il avait répondu en démontrant l'impossibilité pour lui de trouver du numéraire, et en offrant toute son argenterie qu'il aurait fait fondre (2). Pour acquitter sa contribution, il fut réduit à cette nécessité : « Si j'avais besoin de cent florins, écrivait-il à cette occasion à son frère, je ne trouverais pas à les emprunter » (3). Il dut également réduire ses frais de maison : « Il me reste en tout deux chevaux et un cuisinier : mes dépenses de table sont diminuées d’un tiers; j'ai deux serviteurs de moins. Vincenza a réformé sa garde-robe et se contente de ce que je peux lui donner en femme très discrète. Tout se réforme, hormis la vertu, à laquelle je crois, mais en fort peu nombreuse compagnie » (4).
Se sentant réduit à l'impuissance, malheureux des malheurs de sa patrie, Verri commenca à éprouver de nouveau le dégoût de ses fonctions. La poste, comme au temps de François II, décachetait ses lettres (3). Après avoir été désigné comme !
jacobin, il l'élait comme aristocrate. Son gendre, le comte
(1) Lettres, t. IV, p. 219, 220, 223. A
(2) Le fait est mentionné dans le Registre des procès-verbaux de la municipalité, à la date du 10 prairial. En voici le texte italien (inédit) :
« N° 9. — Fece presente lo stesso citadino che nella somma ora bisognevole per la divisata completa, egli aveva lasciato un vuoto, ed a riem- d. pirlo invità il patriotico zelo del cittadino Verri, |
» Dimestrô il cittadino Verri che realmente non aveva numerario, ma per dare una costante prova del suo interessamento verso la patria, offri graziosamente tutti li suoi argenti, alla quale offerta replicô il cittadino Nicoli che per ora non vi era una politica urgenza, ma che la patria avrebbe aggradita la graziosa esibizione in occasione dell’ aprimento della zecca, ci che fù approvato dalla municipalità. »
(3) 4 juin (Lettres, t. IV, p. 215).
(4) 27 août (Lettres, t. IV, p. 235).
(5) Lettres, t. IV, p. 227, 235, 236, 240,
TR (1), compromis dus la révolte de Pavie, avait dû se réfugier à Rome et passait pour un des ennemis les plus acharnés du parti français. Sa situation dans la Municipalité devenait de plus en plus difficile : « Il est périlleux d'y rester, périlleux d'en sortir » (2). Hésitant à démissionner, Verri avait, en septembre 1796, présenté une attestation médicale et obtenu » du commandant de la Lombardie un congé qu'il passa tout entier dans sa villa d' Ornago avec sa famille (3). 4 De retour à Milan, ses inquiétudes reprirent plus vives que “À jamais : « Vous voyez exactement ma triste situation comme je la vois et en sens tout le poids. Il m'est odieux de me trouver dans une assemblée destinée à à imposer des taxes arbi- traires, à s'emparer par voie de réquisition des propriétés d'autrui, à ne pouvoir faire rien de bien, rien que du mal, destinée par les Français à endosser tout l’odieux dont ils se déchargent sur elle. Cette assemblée a un véritable désir de ne pas me perdre, parce que je suis peut-être le seul qu’ils . puissent citer comme ayant une réputalion; mais non pour une autre raison, car ils n’ont cure de mes opinions. Mon cœur saigne, je n'ai point la paix, j'envisage l'avenir... Donc je dois à tout prix me mettre hors de ce milieu... Mais quelle sera ma condition? Vengeance de gens perdus, nouvelles taxes personnelles; mes lits, mon linge, mes meubles réquisitionnés en ville et à la campagne; ma maison dégarnie, la prison en perspective, le séquestre de mes biens..., ma femme..., mes enfants, cher Alessandro, pensez-y et conseillez-moi..…. l'épée de Damoclès pend sur sa tête » (4).
Pour comble de disgrâce, son frère Alessandro, au lieu de - chercher à le réconforter, lui manifestait très nettement de Rome la déception que lui avaient causée les Pensées d'un bon vieux, et
(1) Gambarana avait épousé la fille aînée de Verri, Teresa, celle pour qui avaient été écrits les Ricordi a mia figlia.
(2) 15 juin (Lettres, t. IV, p. 219).
(3) 3 septembre (Lettres, t. IV, p. 238).
(4) 5 décembre (Lettres, t. IV, p. 241),
cette désapprobation en pareille circonstance lui allait profo dément au cœur. Verri le lui reprochait sur un ton presque douloureux : : jé
« Dans ma longue et rude carrière publique, j'ai attaché au nom que je porte une réputation favorable que je n'avais pas
héritée. Je n’ai pas été inulile au souverain ni à la patrie, et j'ai réussi à ce qu'on ne pût m'écarter sans encourir la défa-
veur publique. Cette série de faits peut donner, à qui me juge de loin, quelque raison de croire que ma conduite n’est pas réglée à la légère. Considérez en moi le père d’une nombreuse
famille, livré au hasard d’une crise pleine de périls..., et voyez
s'il convient, par une désapprobation inopportune, de lui causer 1 ?
du chagrin en un moment où l'amitié qu’il vous a toujours
témoignée et l'élévation de son caractère le mettent en droit x
d'attendre l’encouragement, les bienveillants conseils et une certaine délicatesse à écarter les conflits de l'esprit de parti et de l'amour-propre » (1). Le
Ce ne fut là d'ailleurs qu'un nuage à travers cette amitié de quarante années. La correspondance des deux frères n’en fut point interrompue, ni leur affection réciproque altérée. Alessandro Verri y fit allusion postérieurement dans une lettre à Teresa Gambarana, sa nièce: ù
« Je dirai toujours que Pietro était pour moi le port où je me serais réfugié en cas de danger : c'était pour moi l’homme sûr en toute espèce d'infortune. Les derniers événements, quelques graves déceptions avaient ébranlé sa sensibilité, en sorte que nous ne pouvions plus nous entendre sur les questions politiques ; mais nous nous retrouvions toujours sur le terrain des questions morales. Nous sommes hommes, rien de plus : Dieu au-dessus de tous. À vous qui avez du caractère et de la religion, je puis faire une telle confidence » (2).
Au milieu de ces tribulations de toute espèce, le sangfroid dont Verri fit preuve dans la Municipalité, le calme
(1) Lettres, t. IV, p. 244.
(2) Alessandro Verri à donna Teresa, 3 janvier 1804 (Leltres, t, IV, p. 293).
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lequel il jugea des événements tiennent presque du prodige. C'est en pleine lucidité d' esprit et en pleine activité que Ja mort vint le surprendre. Depuis plusieurs années sa santé
périclitait : l'excès de fatigue, l'inquiétude le minaient sourdeent. Il n’en continuait pas moins à suivre avec assiduité les séances de l'assemblée et des comités, séances qui absorient s ses es et même ses nuits. Le 25 juin, il assistait
frère une lettre qui, par la négligence d'un domestique, ne fut ET. pas s envoyée. Comme dans un pressentiment de sa fin prochaine, je il la terminait en envoyant un souvenir à ses deux plus chers enfants : « Donnez un baiser à Teresina; je vous recommande mon petit Gabriele » (1). 11 avait le tempérament apoplectique. Des fourmillements significatifs à la tête et au bras lui avaient causé une première alerte. Trois jours après (28 juin), en pleine séance de nuit de la Municipalité, il s’affaissa soudain sur son siège, et quelques heures après, il expira, dans la salle même des délibérations du Broletto, entouré de ses collègues, en serrant en signe d'adieu la main de sa femme accourue en toute hâte, et celle du ministre qui lui avait donné les derniers secours religieux.
“1 : Ainsi mourut sur la brèche, exhalant au service de ses con- … citoyens le dernier souffle de celte vie qu'il avait pour eux si °A largement dépensée, l'homme d'état milanais Pietro Verri. > Concoit-on plus belle fin d’une plus belle carrière? = Transportée dans l’oratoire du palais communal, sa dépouille y resta solennellement exposée jusqu’à la nuit du 30 juin. Sa | veuve en reprit alors possession et la fit transférer à Ornago dans une sépulture de famille. La première expression des regrets publics lui fut rendue par un journal démocratique, le E … Journal des Patriotes d'Italie :
4 « Pietro Verri est mort. Hommes de tous les partis, répan-
e (4) « Date un bacio a Teresina, e vi raccomando il mio Gabriellino » (Bianchi, Éloge, p. 250, note 1.
dez des pleurs sur la tombe du Hhiosophes Il vous conna s8 tous; et si quelquefois il vous flagellait les uns et les > la manière socratique, c'était pour vous conduire à une frate nelle union qui seule peut vous rendre heureux » (1). Le bruit des événements couvrit bientôt cette mort, l'exemple de tant d’autres. Une épitaphe composée par le chanoine Frisi, une médaille que la famille fit frapper l'année suivante, les vers de Monti, les publications biogre phiques de Bianchi et de Custodi, n’acquittaient point la del que Milan conservait envers son grand citoyen. Ce fut se ment vers 1840 que sa ville natale songea à lui rendr hommage public et durable, Divers projets de monu furent présentés. Une souscription s’ouvrit. Enfin, en 1844, le sixième congrès des savants italiens, réuni à Milan, inau- me gurait dans le cortile du palais de Brera sa statue, œuvre du A sculpteur Fraccaroli, et une médaille commémorative élait distribuée à l’occasion de cette solennité (2). $
(1) Journal des Patriotes d’Ilalie, 1er juillet 1197, no 71, p. 284. F
(2) A cette même occasion parut la belle édition des Opere filosofichee economiche de Verri (Milan, Ubicini, 1844, 2 vol. in-8), — Le nom de Pietro Verri a été donné à une rue de Milan.