‹ Le Concile de Clermont en 1095 et la première croisadeChapitre 10 sur 36 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le Diocèse et la Province d'Auvergne au XI e siècle, — Origines et topographie de Clermont. — L'évêque Durand, — Préparatifs en vue de la tenue du Concile,

Tandis que le Pape recevait sur son passage ? dans les villes el les bourgs, les ovations les plus chaleureuses (1), Tévêque de Clermont, Durand, travaillait sans relâche à tout organiser dans sa ville et dans son diocèse, et à tout prévoir pour ne rien laisser aux hasards de l'improvisation dès que le Concile serait ouvert.

Ce pontife, originaire de la ville dont il était le chef, avait été Tun des premiers compagnons de saint Robert, fondateur de La Chaise-Dieu/

A la mort de ce dernier, arrivée en 1067, il fut désigné pour lui succéder- Dix ans plus tard, en 1077, il est promu au siège épiscopal de Clermont dans des circonstances qui font le plus grand honneur à sa mémoire. Après la mort de Rencon. 51 e évêque de Clermont, deux prélats indignes s'étaient emparés de la crosse. C'était d'abord Etienne V, fils d'Armand, vicomte de Polignac, qui abandonna l'église d'Auvergne en 1073 pour usurper celle du Puy ; ce fut ensuite Guillaume de Chamalières qui trouva avantageux de se substituer à la place d'Etienne de Polignac, par l'intrigue et la simonie. Grégoire VII, qui gouvernait alors l'Eglise universelle, ayant appris de tels faits, fit déposer les deux intrus,

(1) « JJrbanus regni nostri fines ingrediens,, tanta urbium, oppidorum, villavumque lœtitia et concursione excipltur, etc. (Guibert de Nogent, éclit Bongars, p. 478).

dans un synode tenu, à CJermont en 1076, par son légat Hugues de Die. Dans ce même synode, Durand fut élu et sacré évêque de Clermont, sans cesser néanmoins de rester à la tête du monastère de La Chaise-Dieu dont il garda le gouvernement encore deux ans. Homme de savoir et de piété, Durand était entré en relation de lettres avec saint Anselme, prieur de l'abbaye du Bec, en Normandie, et plus tard archevêque de Cantorbéry. Les chroniqueurs nous ont conservé une lettre de Tévêque de Clermont à son éminent correspondant et la réponse de celui-ci. Dans Tune et l'autre respirent une foi et une modestie profondes (1).

Le nouvel élu s'appliqua à réparer avec soin les préjudices qu'avait pu causer à son église la conduite anticanonique de ses deux prédécesseurs. Il y réussit à tel point que son contemporain Baudric, abbé de Bourgueil, et, dans la suite, archevêque de Dol, lui rendit, en ses écrits, ce précieux témoignage « qu'à force de zèle et de religieuses industries, il était parvenu, en des temps fâcheux, à ramener l'âge d'or des premiers siècles, dans son vaste diocèse (2). »

Vaste était, en effet, le terme exact. Le diocèse de Clermont comprenait, à cette époque, toute la province d'Auvergne Haute et Basse et s'étendait, d'une part, de La Chaise-Dieu à Ebreuil, et, de l'autre, de Maurs à Souvigny. Sa superficie, plus considérable que celle du Puy-de-Dôme et du Cantal, réunissait à ces deux départements le territoire qui forme l'arrondissement de Brioude, dans la Haute-Loire, et celui qui constitue les arrondissements de Gannat et de La Palisse, dans l'Allier. ,

Au point de vue spirituel, l'Auvergne commençait déjà à se subdiviser en archidiaconés et en archiprêtrés. Avant le vi e siècle, il n'y avait, dans chaque église, qu'un seul archidiacre et un seul archiprêtre que l'évêque attachait à sa

(1) Hugues deFlavîgny : Chronique de Verdun, apud Labbe; Dufraisse, Origine des Eglises de France; LaLLc, Concilia aquitan.

(2) Historia Hierosolymilana,

- er

personne pour le soutenir dans son administration. Dans le but d'affaiblir le pouvoir des chorévèques dont l'institution fut abolie vers la fin du vm e siècle, on multiplia le nombredes archidiaconés et des archiprêtrés. Les rapports hiérarchiques furent maintenus ; les archidiacres conservèrent toujours la suprématie.

En Auvergne, on comptait, à l'époque du démembrement opéré par le pape Jçan XXII qui détacha du corps diocésain 290 paroisses environ pour en former l'église de Saint- Fiour (1), sept archidiaconés et vingt archiprêtrés Voici la liste des archidiaconés :

Clermontj Brioude ?

Souvigny, Saint-FIour,

Gusset ; Aurillac.

Billom,

Les archiprêtrés étaient, par ordre topographique, ceux de;

Clermont/ Saint-Flour,

Limagne, Aurillac,

1 Souvigny, Mauriac,

Cusset, Ardes,

Billom, ■ Issoire,

Sauxillanges, Merdogne,

Livradois, Rochefort,

Brioude, fïerment,

Langeac, Blot,

Blesle, Menât.

Les titulaires des archidiaconés étaient pris d'ordinaire parmi les chanoines ; les archiprêtrés, toujours annexés à des cures, relevaient directement de l'évêque dont le choix restait libre en ce qui concernait la collation soit de ces dignités soit de ces bénéfices (2).

(l)-Le démemLrement eut lieu en 1317*

(2) Durant les trois premiers siècles rîe Père chrétienne, il n'y eut aucui.e paroisse proprement dite, Au m e s. seulement quelques paroisses furent

érigées à Rome. Au v e s., Sidoine Apollinaire mentionne Pexistence de

En ilabsence de documents précis, il serait téméraire d'affirmer qu'au xi c siècle l'organisation religieuse fût aussi nettement établie que nous l'indiquons; mais elle était sortie de Tétat embryonnaire, et elle avait pris déjà la forme, sinon intégrale, du moins en grande partie ébauchée, que nous rencontrons complète à la fin du siècle suivant.

A ce tableau de la division administrative, ajoutons la nomenclature des institutions régulières ou monastiques.

Ges institutions fournissent un ensemble de 10 chapitres, 13 grandes abbayes, 4 grands prieurés conventuels et 10 couvents de femmes.

A l'origine, le titre cle chanoine est attribué indistinctement à tous les clercs d'une région ou d'une cité. Insensiblement il est restreint aux clercs qui vivent sous le toit de Tévêque et composent sa famille. On appelait ce groupe le collège des clercs, il remplissait les fonctions de séminaire, et c'est dans son sein que Tévêque puisait les ministres dont il avait besoin pour les services importants (1). Plus tard, les chanoines se constituent en corps séparé, sous la direction et l'autorité cle Tévêque. Au x G siècle, des collégiales se fondent en dehors de la résidence épiscopale (2).

En Auvergne, sont florissants les chapitres de : La Cathédrale ; Saint-Germain-Lembron;

N.-D. du Port ; Saint-Martin d'Artonne;

N.-D. de Chamalières ; Saint-Genès de Thiers ;

Saint-Amable de Riom ; Saint-Cerneuf de Billotn;

Saint-Julien de Brioude ; Saint- Victor d'Ennezat ;

Il paraît avéré qu'une fraction notable des premiers chrétiens arvernes s'assemblait près de la confession des martyrs pour s'exciter à suivre les conseils évangéliques. Ces réunions

« diocèses » et de a paroisses », eu Auvergne. Le morcellement paroissial marcha, dos lora, à grands pas, ainsi qu'on peut s'en convaincre par les œuvres de Grégoire-de-Tours, et, aux xi c et xn e , il fut achevé. (Voir notre étude : le Cénobite Abraham.)

(1) V Pasquier : Recherches cle la France.

(2) Le terme primitivement usité est collégiale ; le mot chapitre est de source plus récente. •

prirent le nom à'ascetoria. On en fait remonter la fondation à saint Austremoine lui-même. Clercs et laïcs pouvaient en faire partie* Les membres ne contractaient aucun engagement spécial. Le désir de mener une existence plus parfaite était le seul lien qui les unissait entre eux (i).

Saint Abraham vint de l'Orient, au v c siècle; il s'établit dans la cité d'Auvergne et y implanta le cénobitisme, c'està-dire la vie en commun sons la direction d'un chef dont la parole est la règle.

À l'exemple de lu Laure de Saint-Gyrgues-lès-Clermonl, les ruches de cénobiles se forment sur notre sol ; nous en voyons les essaims à Cronome, Mélite, Cambidobre, Mirande, Menât, Teelade, etc.

Phases passagères d'une régulière évolution, ces essais imparfaits de la vie monacale disparaissent dès que s'élève à l'horizon l'astre bénédictin. Désormais, le monachisme a trouvé sa formule ; la règle écrite, et, par là, fixe et immuable, remplace la règle parlée, variable au gré du supérieur; les monastères surgissent de toutes parts, abritant à l'ombre de leurs cloîtres la civilisation chrétienne (d).

Les abbayes sont celles de :

Saint-Ménélée de Menât, fondée à la fin du vu e ou au commencement du vin e siècle (3) ;

Saint-Sébastien de Manglieu, fondée au vu siècle, par saint Genès, évêque de Clermont (4);

Saint-Pierre de Mauzat, fondée à la fin du vi* siècle, par saint Calmin, et restaurée par Pépin ;

De Saint-Symphorien de ïhiers (Le Moutier), fondée au vm e siècle par Guy ;

De Noire-Dame de Mauriac, fondée au vi° siècle et restaurée par Jérémie, archevêque de Sens, au ix c siècle ;

(1) V. L'abbé Cohadon [Histoire du monastère de Chantoin).

(2) V. notre Etude sur le Cénobite Abraham.

(3) V. le GalliaChrisliana.

(4) V. les BoIIandistes , : ' Vies de saint Genès et surtout de saint Bonnet) ; et le Gallïa Ghrisliana.

De Saint-Géraud d'Aurillac, fondée à la fin du ix e siècle (1);

De Sainl-AusLremoine d'Issoire, fondée au x e siècle, par Gislebert (2) ;

De Saint- Alyre de Clermont, fondée au x c siècle ;

De Sainl-Léger d'Ebreuil, fondée au x e siècle, par des moines de Saint-Maixent (3);

De Saint-Flou r ou Indiciac, fondée au x e siècle ? par Astorpue et Amblard de Brezons (4) ;

De Notre-Dame de Pébrac. fondée au xi e siècle, par Pierre de Ghavanon (5) ;

De Montsalvy, fondée au xt e siècle, par saint Gausbert ;

De La Chaise-Dieu , fondée au xi e siècle , par saint Robert.

Les grands prieurés conventuels étaient les suivants :

Saint-Pourçain de Mirande, fondé au vi c -siècle ;

Saint-Pierre de Souvigny, fondé au x e siècle, par Adhémar de Bourbon (G) ;

(1) V. Le Monastè)*e d'Aurillac, par M. Olléris (Extrait de Gerbert ; Lirage à part).

(2) V., à titre de curiosité, le Manuscrit d'Issoïre. Ce manuscrit n'a aucune autorité et ne mérite nulle confiance,

(3) V. Notice historique sur la ville d'Ebreuil, par M. Peigue, avocat à Gannat [Tablettes historiques de P Auvergne, t. I er ).

(4) V. la Charte de fondation, dans le t. .V des Tablettes historiques de V Auvergne, et aux archives du chapitre cathédral.

(5) Marmeisse: Aperçu historique sur Vabbaye de Pébrac.

En indiquant le siècle de la fondation de chaque monastère, nous nous en tenons aux plus récentes données de la critique historique. Quelques points restent obscurs encore et réclament des monographies sérieuses, rédigées au moyen de documents de première main. 11 est étrange que dans ces dernières années du xix c siècle, siècle des exhumations, tous nos grands monastères n'aient pas leur historien.

Nous ne faisons pas entrer dans la liste des monastères, les colonies cénobitiques de Saint-Cyrgues, Gronome, Mélite, etc.

Il est difficile de trouver leurs traces au xi e siècle.

Le monastère de Saint-Cyrgues, affilié à la ïègle de Lérins par les soins de Sidoine Apollinaire, n'existait plus. Il est vraisemblable que la plupart des fondations similaires s'éteignirent rapi lement. Celles qui restèrent durent leur salut à la bienfaisante invasion bénédictine,

(6) V. la charte de fondation, dans VHisioire de saint Mayol, par Pabbé Ogerdias.

Saint-Lomer de Moissat, fondé au x° siècle, par Guillaumele-Pieux ;

Noire-Dame et Saint-Jean de Sauxillanges, fondé au x e siècle, par Guillaume, comte d'Auvergne.

Les couvents de femmes s'épanouissent dès le yi° siècle. Ils embellissent, lis mystiques, les sites de ; Chanloin, Blesle,

Marsat, Chamalières,

Cusset, Royat,

Beaumont, Saint-Julien -la-Geneste,

Chazes. Sainl-Genès-les-Monges (1).

Branches, gorgées de sève, de l'arbre monachique, ces diverses institutions offrent, dans l'aridité des temps, aux âmes altérées d'idéal, une réconfortante fraîcheur. . La province d'Auvergne, comme les autres provinces de France, vivait sous le régime féodal. Ce régime, favorisé par les derniers carolingiens, fut le développement naturel des institutions qui régissaient la Gaule romaine et franque. .

Sur la foi de romanciers fantaisistes et d'historiens peu éclairés ou peu impartiaux, on se figure que la féodalité fil brusquement son apparition dans notre pays et qu'elle fut la conséquence de la conquête barbare. Il n'en est rien. La féodalité ne pouvait pas ne pas être; elle est née insensiblement, amenée au jour par la logique des événements (2). Le système féodal consistait dans le partage des terres et

(1) Le premier établissement religieux de femmes, en Auvergne, est celui de Chamalières. Il fut fondé par saint Priest, évêque de Clermont, de 669 à 674. Nam ante Ulud ternpus, disent les BoIlandipf.ee, in eâdemprovinciâ nulla fuerant virginum monasteria instituta [ Vita S. Prœjecti ; Jan.) L m, page 244, édit. Palmé). D'autres historiens prétendent que c'est à Chantoin que saint. Genès, un des prédécesseurs médiats de saint Priest, aurait placé le premier monastère de femmes. Les Bollandistes disent, en effet, dans un aulre passage, qu'à l'époque de saint Priest, on ne trouvait que de rares communautés de filles, viœ reperlebatur . De ces textes, on pourrait conclure que saint Priest fut, non pas créateur, mais organisateur d'une institution qui n'était qu'à l'état d'ébauche.

(2) V. M. Fuslel de Coulange : Histoire des institutions politiques de Tancienrie France ; l'alleu et le domaine rural pendant l'époque mérovingienne, .. - ,

du pays entre les grands et petits seigneurs, devenus vassaux, c'est-à-dire, dépendant les uns des autres. Les possessions étaient héréditaires et s'appelaient feuda, d'où les noms de féodal, féodalité, feudataire.

Les seigneurs relevant directement du roi, portaient le titre de grands feudataires; le titre d'arrière-vassaux appartenait aux seigneurs dont l'existence était liée à. la fortune des autres suzerains.

Au xi 6 siècle, les grands feudataires de la couronne de France sont les comtes de Flandre, d'Anjou et de Champagne, les ducs de Normandie, de Bretagne, de Bourgogne et d'Aquitaine, les comtes de Toulouse et de Provence.

Parmi les arrière-fiefs, on compte plus de cent comtés et une foule de vicomtes, marquisats, évèchés, abbayes seigneuriales, baronnies, etc. De ce nombre est le comté d'Auvergne, qui relève du duché d'Aquitaine, dont les titulaires sont souvent pris, au ix e et au x e siècle, parmi les comtes de Poitiers et les comtes d'Auvergne eux-mêmes.

Ces derniers ont, à leur tour, pour vassaux, dans la Haute- Auvergne, les abbés-comtes d'Aurillac, les vicomtes de Cariât et de Murât, les Comptour d'Apchon, les seigneurs de Brezons , de Dienne, etc.; dans la Basse-Auvergne, les chanoines-comtes de Brioude, les vicomtes de Thiers, les barons de La Tour, les seigneurs de Baffie et d'Olliergues, les sires de Mercœur, les seigneurs de Montboissier et de Montmorin.

Les seigneurs circonvoisins des comtes d'Auvergne sont lés sires de Bourbon, au nord ; les comtes de Forez, à Test les vicomtes de Polignac et les comtes de Rouergue, au sud les comtes de La Marche et les sires de Combrailles , à l'ouest.

Cette noblesse, sauf de rares exceptions, était entièrement dévouée à l'Eglise,

Les comtes d'Auvergne avaient donné l'exemple de l'attachement aux œuvres religieuses. Sans parler ici des comtes bénéficiaires, auxquels on attribue la fondation de diverses

- collégiales plus anciennes, les comtes héréditaires de la première race en avaient fondé d'autres. Citons la puissante abbaye de Cluny, avec les prieurés de Sauxillanges., de Moissat et de Saint-Loup, qui en dépendaient et dont les biens étaient dus aux libéralités de Guillaume-le- Pieux. Sa mère, Ermengarde, avait créé l'abbaye de Blesle. Les vicomtes de Thiers s'étaient illustrés en fondant l'abbaye clé Saint-Symphorien, les chapitres de Saint-Genès de cette ville et celui de Saint-Martin d'Artonne.

En outre, leur maison donnait à l'Eglise une de ses gloires les plus pures, saint Etienne de Muret, fondateur de l'Ordre de Grandmont.

Les Mercoeur étaient représentés dans les fastes de Cluny par un des prieurs les plus remarquables de l'Ordre, Odilon, qui avait reçu le jour au château cl'Ardes, et qui fut le conseiller des rois et des papes. Les Montboîssier s'apprêtaient à donner à la célèbre abbaye, pour étendre au loin son obédience et sa renommée, Pierre le Vénérable, alors âgé de

, cinq ans et dont le nom dominera le xu e siècle, à côté de ceux

de Bernard et de Suerer.

Les évêques Etienne II, Etienne III, Etienne IV, qui avaient occupé successivement le siège d'Auvergne, au tx° et au x e siècle, sortaient de la famille des comtes.

Une branche de cette famille, celle des barons de La Tour, avait doté le prieuré de Sauxillanges. Un de ses membres avait pris l'habit religieux à Clunv.

Il y a donc justice à constater les dispositions à peu près. unanimement favorables de la noblesse à regard de l'Eglise. On comprend avec quelle déférence et quels sentiments sera reçu l'appel d'Urbain II (1).

Il nous reste, maintenant, à esquisser la description de la cité d'Auvergne (2).

(1) V. Balnze, Justel, et, en général, les études historiques sur l'Auvergne.

(2) Cinq opinions ont été émises relativement à l'origine de la. ville. D'après les uns, Glermont aurait été la capitale de l'Arvernie gauloiâe et

Strabon ? écrivain grec du i er siècle, fait, le premier, mention de Clermont. La métropole des Àrvernes, dit-il, est Nemossos. En langue celtique, Nemetum, Nemet, Nehameid, a la signification de lieu sacré. Chez les Gaulois, les forêts et les sources étaient revêtus du caractère religieux. Le mamelon

la résidence des rois ou Brenns, Luerîus et Bituitus. (J. Audigier : Hist. manuscrite de Clermont^ bibliothèque nationale.)

D'après d'autres, la ville, sans être la capitale de h Confédération arverne, existait à l'époque où les Romains entrèrent pour la première fois dans les Gaules. (Àd. Michel : l'Auvergne et le Velay ; Bouillet : Statistique monumentale de V Auvergne.)

D'après une troisième opinion, Clermont et Gergovia n'étaient qu'une même ville. La cité, dont César ne put forcer les murs, ne s'élevait pas, comme on le croit, sur le plateau connu; elle était assise sur le sol occupé aujourd'hui par le chef-lieu du département. (Savaron : Origines de Clermont.)

Une quatrième opinion veut que Gergovia ait été la ville de la défense, la ville de la guerre, et que Clermont ait été la ville de la paix, la ville où, après les luttes sanglantes pour la conquête de la suprématie, les tribus se rendaient pour jouir des douceurs du repos. (Dulaure: Description de l'Auvergne.) ••

Enfin, une dernière opinion, insinuée plutôt qu'affirmée, avance que Clermont a été, franchement, une 'fondation gallo-romaine.

Aux tenants de la première opinion, nous répondrons qu'aucun texte n'appuie leur assertion.

La deuxième opinion, qui se confond avec la quatrième, sauf quelques nuances, soulève des objections nombreuses qu'elle ne parvient pas à résoudre. Les Gaulois construisaient d'ordinaire sur les hauteurs, à l'abri des coups de main et de surprise.

L'assiette de Clermont aurait livré la population à tous les hasards* César ne parle jamais d'une ville située près de Gergovia. Or, l'existence de cette ville eut été un facteur important dans les plans du sRratège cherchant à surprendre ses adversaires. Une cité placée sur le flanc droit de l'armée romaine et pouvant à chaque instant menacer la retraite et couper le p^sag3 de l'Allier, était un danger trop considérable pour que l'habile général n'y prêtât aucune attention. Vercingêtorix ordonne de brûler les villes et les bourgs où pouvaient s'approvisionner les légions ennemies. Et il eût laissé, là r près de lui, à la portée de son adversaire, un immense magasin d'approvisionnement, ou du moins des abris en grand nombre pour la facilité des manœuvres de l'assiégeant !

Nous ne nous attarderons pas à discuter la quatrième opinion ; elle ne mérite, d'aucune façon, la prise en considération.

A notre avis, Clermont est d'origine romaine. Délaissant le plateau, dont l'accès est pénible et où l'eau manque, considération de la plus extrême importance, les Romains jetèrent les fondations de la nouvelle capitale de l'Arvernie au sommet et sur les pentes de l\ colline qui se dresse au centre d'un superbe hémicycle de montagnes.

Un fait grave corrobore notre assertion et lut donne un singulier

sur lequel venaient s'asseoir les constructions de la cité était-il précédemment couvert d'essences forestières ou devait-il sa dénomination aux nombreuses sources qui sourdent de ses flancs? L'une et l'autre circonstances ont pu contribuer à la formation du mot.

Ptolémée, géographe grec du n siècle, inscrit dans son livre. le premier encore, le nom nouvellement modifié de la ville ; il l'appelle Auguslonemetum .

Ce nom, nous le lisons sur plusieurs bornes miliaires, érigées sur notre territoire avant la naissance de Ptolémée, mais il y est en abrégé- Il faut arriver à l'écrivain grec pour retrouver Fépellation complète.

Au début du ni c siècle, le terme Augustoneinetwn disparaît peu à peu pour faire place à celui de Civitas arverna, Arvèmi, Arverna (1).

Les écrivains anciens et les chroniqueurs du moyen-âge ne

appui. Le sol de Gergovia contient de nombreuses médailles gauloises ; le sol de Clermont n'en contient pour ainsi dire aucune. Les rares monnaies qui y ont été découvertes, gisaient dans des terrains de remblai. Toutes les pièces qu'on y rencontre sont romaines. Or, une ville laisse toujours ses traces, son empreinte, son sceau, dans les couches plus ou moins profondes de la terre que foulent ses habitante Ce que M. Schlieman a fait pour Troie, on peut l'entreprendre pour chaque agglomération. Cet éminent préhistorien a misa nu les débris des diverses populations qui se sont succédé sur les alluvions de la Troade. Clermont n'a pas de stratum gaulois. Toute son antiquité est romaine et exclusivement romaine. La conclusion s'impose.

M. Douillet raconte qu<5 deux ou trois statuettes égyptiennes d'isis ont été ramenées à la surface du sol, à Clermont; et de cette trouvaille il conclut à une origine gauloise. M. Bouillet avait donc oublié que le culte d'Içis fut une importation d3s légions de Pompée. L'invasion des rites orientaux en pays celtique coïncida avec l'invasion romaine. (Voir, à ce sujet, le beau livre de M. Charles Lenthôric : Histoire d'un fleuve, le Rhône,)

Nous n'ignorons pas que nous heurtons de front des préjugés invétérés. Notre opinion s'est formée à la suite d'une étude patiente.

Dans un travail en préparation, nous nous proposons de donner aux Origines de Clermont, tous les développements précis que le problème comporte.

(t) La borne miliaire de Biozat, dressée vers 120, sous Adrien, porte Arvetma; le miliaire de Tréteaux, érigé sous Aurélien, donne les mots : Civitas Àrvwnorurn. Tréteaux .est dans; l'arrondissement de La Palisse,

nous ont rien dit sur retendue de la ville gallo-romaine. En revanche, les historiens modernes se sont départis de celle réserve. Belleforest, Audigier, Delarbre, et, après eux, nos contemporains ont affirme que le Clermont du début de l'ère chrétienne avait des proportions considérables. L'enceinte se développait sur un périmètre immense ; elle allait du village actuel d'Herbet jusqu'à Chamalières, Il faut rabattre de ces prétentions.

Les villes de l'antiquité étaient loin d'égaler en étendue et en population nos villes modernes d'Europe. Rome n'avait qu'un million et demi d'habitants et une enceinte de 25 kilomètres,

Antioche, la seconde ville de l'empire, ne comptait, au dire de Mommsen (1), que 300,000 citoyens libres, ce qui donnait un chiffre de 4 à 500,000 habitants. Puis, venaient Carthage, avec un chiffre inférieur, et Lyon, avec un total de 100 à 150,000 habitants (2).

Lyon avait une enceinte de 5 kilomètres, comprenant une population de 100,000 hommes. L'excédent était dû à la portion fédérale de la cité (3).

Or, si la ville de Lyon, la principale et la plus peuplée des villes de la Gaule, Lugdunum, caput Galliœ, ne parvenait qu'au chiffre restreint que nous indiquons, pourquoi attribuerions-nous à la ville d'Auvergne, moindre à tous les points de vue, un total.de population supérieur à celui de l'agglomération centrale de la nation. Des supputations auxquelles nous nous sommes livré et que nous ne pouvons que résumer ici, il résulte que le Clermont d'alors était un peu moins vaste que le Clermont d'aujourd'hui, et que sa population atteignait à peine le chiffre de la population actuelle (4).

(1) Hist. vom.

(2) V.'M. Lenthérie, loc. cit.

(3) V. M. Lenthérie : les Villes Mortes du golfe de Lyon ; Histoire d'an Fleuve. V. M. A limer: Etudes sur Lugdunum, dans la, Revue èpigraphiqae du Midi de la France.

(4) Il existe d'autres repères qui permettent d obtenir une approximation très rationnelle ; nous les ferons connaître ultérieurement.

À la fin du v e siècle, les Visigoths, attirés en Aquitaine par les Romains, qui les chargent de la garde de cette province (1), tentent de s'emparer de l'Auvergne, au mépris des conventions, et mettent le siège devant sa capitale. La cité a rverne oppose une résistance énergique, grâce à la vaillance d'Ecdicius et à l'éloquence de Sidoine Apollinaire.

Les murailles, mal entretenues, commençaient déjà à se lézarder et il fallut recourir à des palissades élevées à la hâte à l'aide de poutres pour réparer les brèches béantes (2). Néanmoins, l'ennemi leva le siège.

Dès cette époque, l'enceinte, trop vaste pour être conservée dans son plan primitif, se resserre ; elle se porte en arrière et enveloppe seulement la partie haute de la colline, qui, de cette façon, devient un castrum. La plus grande portion de la ville reste ainsi découverte.

Pépin-le-Bref surgit. Il envahit l'Auvergne pour se venger de la défection de Waifre, se jette sur la cité, incendie les maisons que ne protège aucun appareil de défense et, à la suite d'un coup de main hardie, pénètre dans le castrum et le détruit par le feu (760).

La dixième année de son règne, « le roi Pépin, dit l'auteur des Annales de Metz, pénétrant avec son armée jusqu'à la ville d'Auvergne, prit par siège le castrum de Clermont et le livra aux flammes. Anna Xregni, rex Pippinus, usque urbem arvernam cum exertitn veniens, Claromanlem castrum captum atque mecensum bellanch cepit. »

Ce texte est précieux. Pour la première fois, nous y trouvons le nom de Clermont. Sa rédaction date du viu e siècle (3).

(t) Fustel de Coulanges, loc. cit., 1 er vol.

{2} Sidoine Apollinaire : Lettres.

(3) Les Formules arverniennes contiennent aussi le nom de Clermont; elles sont plus anciennes que les Annales de Metz. Mais il resterait à prouver que le texte que nous en possédons est bien le texte original et que le terme désignant la ville n'est pas une addition ou tout au moins une traduction faite, au vin ou ix g siècle, par un scribe désireux d'expliquer clairement les prescriptions contenues dans les ordonnances.

Le dernier continuateur de Frédégaire, écrivant à la fin du vm e siècle, mentionne également le nom de Glermont (1).

Thoromachus, cité par Savaron (2), dislingue avec précision entre la ville et son castrum, « le chasteau de Bourbon prins et bruslé, le roy Pépin conduict son armée jusques à la ville d'Auvergne, employa toutes ses forces contre le chasteau de Clairmont, le prist d'assault et le brusla, sans merci des hommes, femmes et enfants, qui s'y bruslèrent (3). »

La cité secoua lentement ses cendres ; elle releva ses maisons et son enceinte, malgré l'arrêt et même parfois le recul imprimés par les invasions normandes. Abandonnant, d'une part, le périmètre gallo-romain, et, d'autre part, élargissant la circonférence du castrum, elle se maintint sur le coupeau et sur les flancs supérieurs du mamelon.

Au xi G et au xn e siècle, âge des bâtisseurs par excellence, Glermont, qui avait répudié son nom pour prendre celui de son castrum, revêtit la physionomie qu'elle conserva durant le moyen-âge et durant les temps modernes jusqu'à l'arrivée . des intendants d'Auvergne, dont une des principales préoccupations fut de dilater les rues et les places, et d'ouvrir vers la campagne de larges artères (4).

. A la veille des Croisades, les murailles partaient de la Poterne, descendaient la rampe de la place Saint-Hérem, contournaient la rue Neuve, se profilaient le long de la montée de la Préfecture, dé la rue de l'Hôtel- Dieu, du boulevard de la Pyramide, de la rue Ballainvilliers, de la rue du

'* (1) La chronique du 4 e fconlinuateur va de 752 à 768, . .

(2) Les Origines de Clairmont. Savaron dit: Thoromachus ou son épitomaste, contemporain de Charlemagne...

(3) On se figure assez ordinairement que le substantif castrum a le sens de château. Sa signification est moins étroite. Le castrum Meriolacense de Grégoire de Tours, contenait des appareils militaires, des champs,des habitations, des fontaines, ruisseaux, etc. Celui de Glermont renfermait la cathédrale, construite par Namace, et les bâtiments qui avaient remplacé le capitule, la curie, le forum, les temples, etc..

(4) Au nom de Clairmont, datant de la fin du vm e siècle, on a ajouté celui de Ferrand^ depuis redît d'union de 1650, qui a détruit l'autonomie de Montferrand en faveurde la ville voisine.

Lycée,* de la place Michel-rHospilal, du boulevard Trudaîne, de la place Delille, et se soudaient à la Poterne en laissant à droite la place d'Espagne.

Cette ligne, hérissée de distance en distance de tours rondes ou carrées/ était rompue par d'assez nombreuses ouvertures ou portes, parmi lesquelles on en distinguait quatre plus larges. Elles s'appelaient : la porte Ghamp-Herm ou Champet, au bas de la rue du Port ; la porte des Gras, à rentrée de la rue du même nom ; la porte du Tournet, à l'extrémité de ce quartier, et enfin la porte Notre-Dame, vers la place Micbell'HospitaL

Aux différents aspects, moins à celui du levant, une série de faubourgs formait ceinture ; c'étaient Chanloin et Saint- Alyre au nord ; Fontgiève et le Passeport au couchant ; le Cerf, Rabanesse et le Pont-de-Naud au midi (1).

Les principaux, on peut même dire les uniques monuments de la ville, étaient le château et les églises.

Le château couronnait le monticule. Reconstruit par les comtes d'Auvergne au lendemain des guerres de Pépin, il était devenu leur résidence habituelle et s'était entouré de créneaux, de herses et de mâchicoulis. Il occupait l'emplacement actuel de l'Hôtel-de- Ville.

Non loin de là se dressait la Cathédrale.

Les historiens qui ont pris l'Auvergne .pour sujet de leurs travaux, Savaron, Dufraisse, Audigier, Delarbre, Gonod, MM. Mallay, Tardieu et de La Faye, pour ne citer que les plus connus , se sont tous obstinés à attribuer à saint Ausiremoine la construction de la première cathédrale, sur le point culminant de la cité (2).

(1) Désolés par les incursions dont la région'fut le théâtre, exposés aux premiers coups de l'ennemi, ces quartiers étaient pour ainsi dire accoutumés à une destruction régulière ; plus tard, ils ne cesseront d'être l'objet de mesures de rigueur de la part des assemblées urbaines, attentives, en temps de guerre, à ne point créer aux adversaires des postes de refuges ou d'attaque. Ainsi, victimes d'une défiance générale, les faubourgs végétèrent longtemps et ne durent leur existence qu'aux églises, qui les protégeaient de toute l'autorité de leurs souvenirs.

[2^ Savaron : Origines de Clairmont ; Dufraisse : Origines des Eglises ; Audigier : Histoire manuscrite de Clermont ; Delarbre : Notice sur

Nous avons déjà eu l'occasion de nous élever contre uneerreur si solidement enracinée (1),

Saint Àuslremoine n'a jamais édifié de cathédrale, au point indiqué : 1° parce qu'à l'époque où il vivait, i cr siècle, d'après Técole traditionnelle, m c siècle, au dire de Técole critique, on ne bâtissait pas d'églises. Les monuments religieux ne firent leur apparition qu'à partir de Constantin ; 2° parce que la plus élémentaire prudence défendait à l'apôtre d'attirer inutilement sur son œuvre la rigueur des persécutions. Il eût été d'une témérité injustifiable de s'offrir aux mains des bourreaux en bravant les défenses légales sous les yeux de tous, près du capitole et de la curie. Au moment où le temple du puy de Dôme attirait aux pieds de la statue de Mercure les populations arvernes, pouvait-il venir à l'esprit d'un homme, sage dans son zèle, d'ériger en signe de contradiction, au sein même de la ferveur païenne, au centre de la ville, l'autel du vrai Dieu proscrit. Les premières communautés chrétiennes n'ont jamais agi ainsi. Elles se retiraient sur le bord des villes, près des tombeaux ou confessions des martyrs et des saints et là, protégées par les lois qui réglaient l'organisation des associations funéraires, elles pouvaient, sans bruit, sans ostentation extérieure, se livrer aux pratiques religieuses que les lois générales de l'empire proscrivaient (2).

A ces arguments négatifs, nous ajoutons un argument direct et positif.

Grégoire de Tours, parlant de la Cathédrale, bâtie au

l'Auvergne; Gonod : Chronologie des Evêques deClermont; de Résie : Histoire de V Eglise d'Auvergne ; M. Mallay : Mémoire; M. Tardieu : Histoire de la ville de Glermonl ; J\L de La Faye : Description archêolog ique et historique de la cathédrale de Glermont.

Nous sommes surpris que M. de La Faye, ce critique au flair si délicat et au jugement si sûr, ait accepté la légende sans la réviser,

(1) Le Cénobite Abraham.

(2) Voir sur les premières communautés chrétiennes, les très remarquables ouvrages de M. de Rossi: Borne souterraine, et le Bulletin d'archéologie chrétienne. [Bolletino di archeologia cristiana.)

V. aussi la Fin du Paganisme, par M. Gaston Boissier, de l'Académie française T

V e siècle, par l'évêque Namace, à l'endrpit où se serait élevée Ja prétendue cathédrale de saint Austremoine, écrit ceci : € Hic ecclesiam quai nuno constat, et senior iufra muras dvilatis habelur, suo studio fabricaml (Hist. Francor. ; liw, ii. 15). II fit bâtir l'église qui subsiste encore cl qui est la plus ancienne de celles qu'on voit dans la ville. »

La question est désormais résolue.

Compris dans les destructions opérées par les soldats de Pépin, le monument de Namace fut réparé hâtivement, et, plus tard, au x c siècle, réédifié dans le style roman, première manière. Au xin e siècle, furent jetées les fondations de la magnifique Cathédrale actuelle, sur remplacement même de l'ancienne.

La deuxième église de la cité était celle de Notre-Dame du Port.

La théorie historique de Notre-Dame du Port est connue : construite par l'évêque saint Avit, au vi G siècle, incendiée par les Normands, restaurée par l'évêque saint Sigon, au ix e siècle, la basilique reçut, au xi y ou au xn e siècle, une ornementation romane. Nous aurions donc là un travail de marquetterie sur lequel chaque époque aurait eu le souci d'apposer son sceau. Tel est le cliché, passé à l'état d'axiome géométrique.

Cet axiome, l'inspection sérieuse et sans parti-pris du monument est loin de le justifier dans sa totalité, aux yeux de la nouvelle école d'archéologie. Que l'édifice ait été l'œuvre primitive de saint Avit, et qu'il ait été relevé de ses ruines par saint Sigon, on n'en disconvient pas, la tradition est formelle ; mais ce qu'on ne peut admettre, c'est que le xn° siècle se soit simplement complu à dessiner des fioritures romanes sur un vaisseau ancien.

Au Port, on est partout en présence d'un art qui n'est plus aux tâtonnements de ses débuts, à- l'hésitation de ses essais, mais -qui est dans sa pleine floraison, dans la complète possession de ses ressources. Colonnes et absides, cryptes et toitures, tout révèle une même inspiration.

Sans entrer da#s la discussion qui met aux prises les deux écoles, nous inclinons à penser, avec les critiques récents, que Notre-Dame du Port n'est pas un édifice fait de pièces rapportées; son plan a été conçu et exécuté par une même époque qui a fait table rase du passé el qui a déblayé le terrain pour asseoir son œuvre. Cette époque serait, a-t-on affirmé dernièrement, le xn e siècle (1),

Nous .empruntons au livret De Ecclesiis, le plus ancien catalogue que nous possédions, la nomenclature des principales églises de Glermont (2).

Dans l'intérieur :

Saint-Pierre, sur remplacement où est aujourd'hui le marché du même nom :

Saint-Symphorien, plus tard Saint-Genès, sur la place Renoux ;

Saint-Pierre in Cmtello, près de la Cathédrale ;

Saint-Laurent, près de Notre-Dame du Port.

À l'extérieur :

Saint-Àlyre, au faubourg de ce nom ;

Notre-Dame de Gloire, plus tard Saint-Pierre de Chan.toin ;

Saint-Maurice, plus tard Saint-Bonnet, et enfin Saint* Ferréol, au-dessous de la Poterne ;

Saint-Cassi, plus tard Sainte-Georges, au faubourg Saint- Alyre ;

Saint-Vénérand, au faubourg Saint-Àlyre ;

Saint-Àrthème, près le faubourg Saint-Àlyre, à llouest;

[1) V. VioIlet-le-Duc : DicL d'architecture; M. de La Faye: Notre- Dame du Port; M. Vitnont : Bulletin du Club alpin français, section d'Auvergne; principalement M. Tabbé Fouilhoux : Hist, de Notre-Dame d'Orcival.

(2) Le livret De Ecclesiis, est de 950; il a été édité par Savaron. L'illustre annaliste puisa les éléments de sa publication dans les archives du monastère de Saint-Alyre et de Notre-Dame du Port, (Consulter, 5 ce sujet, M. Antoine Vernière : Savaron, êrudit^ curieux^ collectionneur ^ et ses rapports avec les savants de son temps; M. Francisque Mège : Organisation du département du Puy-de-Dôme.)

Saint-Etienne, plus tard Saint-Patrocle, et enfin Saint- Eulrope;

Saint-Cyrgues, débris seul existant de l'ancien monastère;

Saint-Maixent ou Saint-Acljutor, au faubourg des Grads ;

Saint-Rernège, au territoire de Saint-André ;

Saint-Hilaire, au lieu dit Bois-de-Cros ;

Saint-Jacques de Rabanesse ? au territoire de ce nom ;

Saint-Priest, au territoire de Saint-Amandin.

Le total des églises atteignait le chiffre de 54 (1 Jl

On voit qu'au xi° siècle le grand souffle artistique, âme du moyen-âge. passait et repassait, généreux et fécondant, sur notre Auvergne.

Un merveilleux renouveau semait partout les fleurs architecturales; les plus délicates corolles de pierres s'ouvraient avec amour et souriaient aux yeux, à l'angle des rues et sur les places.

C'était un véritable printemps architectonique.

Mieux favorisés que le centre, les faubourgs avaient une part très large clans ce rajeunissement. La raison en est simple.

Les premiers chrétiens se groupaient autour des cryptes» où gisaient les corps de leurs amis. Or, la loi des Douze- Tables défendait formellement que -l'incinération ou les inhumations eussent lieu dans l'intérieur des villes: Hominem moHmvïïh in urbe ne sepelito, neve urito (2). Force était de se répandre, le long des' voies romaines, clans les terrains réservés au « long sommeil » . Dès que le choix d'une crypte ou <r confession » était fait, les chrétiens venaient dans le silence de la nuit retremper leur courage près do ceux qui dormaient <r clans la paix du Seigneur ». Lorsque Constantin eut signé la pacification religieuse de l'empire, des églises se dressèrent sur les « confessions », pour rappeler la mémoire des craintes et des espérances du troupeau

(1) V. Fodéré ; Cusloder ie d'Auvergne.

(2) V. Ortolan; Instituts de Jt&stlnien,

fidèle, à sa naissance* D : uù il résulte que les " monuments religieux se développèrent de préférence à la périphérie des villes, parce que là se trouvaient les berceaux (1).

Par ce rapide aperçu, on peut juger de quelles ressources disposait le chef du diocèse pour recevoir avec dignité le chef de la catholicité. L'histoire rapporte que Durand les mit toutes en œuvre. Il déploya une activité extrême pour préparer les approvisionnements nécessaires aux foules qui s'annonçaient. Nul doute, d'ailleurs , qu'il n'ait été secondé dans cette lâche, soit par le comte Robert II et son fils, Guillaume, soit par lès autres seigneurs de la province.

Les hauts dignitaires ecclésiastiques du diocèse, tels que l'archidiacre Foulques; le prévôt Hugues; l'abbé de Saint- Alyre, Pierre dePontgibauci ; l'abbé de La Chaise-Dieu, Pons de Tournon-; l'abbé de MauzaL, Eustache de Guigne ; le prieur de Sauxillanges, Eustache de Montboissier, durent également, dans celte circonstance, prêter un concours empressé au prélat, afin de concerter avec lui les mesures à prendre, de manière à assurer le vivre et le couvert aux hôtes illustres et aux étrangers nombreux que l'Auvergne s'apprêtait à recevoir.

Les chanoines de la Cathédrale et du Port disposèrent' sans doute des locaux qu'ils habitaient en faveur des archevêques et évêques que l'on attendait ; les religieux offrirent leurs cellules aux abbés, les seigneurs ouvrirent à grandes portes leurs hôtels, les bourgeois leurs maisons, les simples particuliers leurs logis. Une légitime émulation s'était emparée de ' tous les corps de citoyens et les faisait rivaliser entre eux à qui ferait le mieux les honneurs de la cité.

Quant à l'organisation technique des choses mêmes du Concile, choix, disposition, aménagement des emplacements,

(1) Il résulte de là encore que saint Austremoine n'est pas, comme on le répète à satiété, le fondateur des églises de Saint-Alyre, de Chantoin, de Saint-Cassi. de Saint-Maurice, de Saint-Genès, elc. II a pu être le fondateur des confessions sur lesquelles furent bâties lesrïites églises, mais il ne vit point dresser les murs extérieurs de ces édifices.

ordre des séances, cérémonial à suivre, Urbain II avait envoyé à Clermont un personnage de sa suite, qu'il avait chargé du soin de tout prévoir, à ce point de vue, de concert avec Tévêque Durand. Ce personnage était Henri, abbé de Mazzara, en Sicile. Sa compétence, en matière canonique et liturgique, lui valut plus tard la pourpre cardinalice.

Grâce à l'unanimité des sentiments et du redoublement de zèle et d'efforts, tout fut prêt en temps utile et à la date voulue, c'est-à-dire dès les premiers jours de novembre 1095.

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