‹ Le Concile de Clermont en 1095 et la première croisadeChapitre 11 sur 36 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Affluence considérable de personnages se rendant à ClermonL — Arrivée du Pape. — Maladie, mort et funérailles de Tévèque Durand.

À partir des premiers jours de novembre, les pèlerins commencèrent à se rendre en niasse à Glermont, de tous les points de la France et de l'étranger.

Dociles à l'appel d'Urbain, prélats, abbés, clercs, seigneurs, barons, chevaliers, bourgeois, vilains, femmes et enfants, tout le monde, en un mot, s'était mis en mouvement pour assister aux assises du Concile. Les routes qui conduisaient à la capitale de l'Arvernie étaient couvertes de groupes ou de caravanes de voyageurs. Confluxeranl ad Concilium, écrit Baudric de Bourgueil , e mullis reg tombas viri patentes et honorait, inuumeri, quamois cûigulo laicalis militiez superbi (1).

Des secousses de tremblements de terre se firent sentir. La nuit, des aurores boréales éclairèrent l'espace ; des étoiles fdantes tracèrent des raies de feu au sein des nues (2).*

Dans ces faits, le peuple s'obstina à voir un avertissement et comme une instance à se hâter. Il y vit en outre un présage de succès.

Le soir de la mort de César, le soleil, se couchant dans une atmosphère baignée de vapeurs, se montra environné de reflets rougeàtres qui parurent être une auréole de sang. Il semblait qu'à la veille du jour où <t l'Occident allait se

(1) Bongars, page 86.

(2) IL, page 88.

détacher de ses racines pour écraser l'Orient, y> la nature dût également frémir et manifester son trouble par des phénomènes insolites.

On se pressait donc. Il n'était pas jusqu'au moindre sentier qui ne dégorgeât son contingent toujours grossissant et marchant toujours d'un pas alerte et joyeux.

Il y avait pourtant quelques dangers à s'aventurer en régions peu fréquentées. Si, à l'approche de Glermont, le péril disparaissait, en revanche, les forêts et les montagnes réservaient aux imprudents des rencontres fâcheuses. Certains châteaux- forts se transformaient facilementen nidsde vautour. L'évêque d'Àrras, Lambert, connut par expérience les péripéties d'un voyage semé d'incidents. Parti d'Arras, avec le personnel de sa maison, Lambert traverse Provins le G novembre. Tout d'un coup, Garnier, seigneur du château de Pons, lui barre le passage et le fait prisonnier, ainsi que toute sa suite.

Comprenant sa faute et redoutant l'excommunication d'Urbain, le ravisseur remet en liberté ses captifs. Pieds nus, il demandée l'évêque pardon de son attentat. Bien plus, il tient à servir d'escorte à celui qu'il a maltraité, et, en effet, il l'amène jusqu'à Auxerre, sous bonne garde. Le coup de foudre redouté ne tarda pas à éclater. Le Pape, à l'annonce des sévices dont a été victime le prélat, menace Garnier de censures et d'interdit.

Le roi désavoue son subordonné, et le châtelain de Pons, honteux des suites de son guet-apens, se renferme dans un silence prudent (1).

Tout le xi e siècle est In. Prompts à la violence, les hommes de cette époque ouvrent rapidement les yeux et se repentent. L'exagération du repentir dépasse même assez souvent l'exagération de la faute. Dans ces mâles caractères, taillés en plein roc, il se produisait une lutte de tous les instants, celle de la force brutale et de la force morale. Le rôle de la Papauté

~\\) Doitt RuinarL

a été, dit Michelet, d'assurer le triomphe de l'esprit sur la matière (1).

De son côté, le Pèlerin par excellence s'achemine vers ClermonL 11 défère au désir du prieur de Souvigny et passe quelques jours près du tombeau de saint Mayeul. Le prieuré de Souvigny, un des membres les plus importants de la puissante abbaye de Gluny, était en proie aux vexations d'Àrchambaud de Bourbon. Urbain avait résolu de mettre ordre à cet état de choses. Il profite de son séjour dans le monastère pour faire jurer à Archambaud, sur Ja tombe de son père, qu'il renoncera aux injustes coutumes établies par ses ancêtres à rencontre du droit monacal.

Tandis que le Pape résolvait ainsi les difficultés soumises à son autorité suprême, Durand partait de Clerniont pour venir au-devant du Pontife, à Souvigny même. Touché de tant d'empressement de la part de ce vénérable vieillard . presque octogénaire, le chef de l'Eglise l'accueillit avec égard, et, en signe d'union, lui promit d'êlre son hôte, au palais épiscopal, pendant toute la durée du Concile (2).

Le dimanche 11 novembre, le Pape tient à solenniser. entouré des moines rlunisiens, la fête de saint Martin de Tours, thaumaturge des Gaules.

Enfin, le 12, il quitte Souvigny et s'arrête dans une localité appelée Monticulum (3), d'où il date une bulle relative au différend qu'il vient de juger, contrairement aux prétentions d'Archambaud.

' Dans cette bulle , nous trouvons la mention suivante : « Donnée en présence de notre respectable frère Durand,

or

évêque d'Auvergne (4), j» D'où il ressort que le pasteur du

(1) Ht st. dé France.

(2) Durand devait avoir alors près de 80 ans. Il avait au moins de 20 à 25 uns lorsqu'il fonda, de concert avec Robert, l'abbaye de La Chaise-Dieu, vers Tan 1040.

(3) Quel est ce Montwiilam? ne serait-ce pas Le Montet-aux-Moines, localité connue durant le moyen-âge par une fondation bénédictine? Le Monlet est, aujourd'hui, un chef lieu de canton du département d^ l'Allier .-

(.4) V. Dom Ruinart, Iqc. cH. ; Abbé Chaix, loc. cït;

diocèse faisait partie du cortège papal. Au reste, ce cortège dut se grossir peu à peu de tous les notables, qui ne manquèrent pas de s'y joindre, dans les différents bourgs situés sur le parcours, notamment à Riom et à Montferrand.

Enfin, le mercredi 14 novembre, Urbain et sa suite sont en vue de Clermont (1). Les prélats, les chefs militaires, la foule des étrangers se portent à la rencontre de « Celui qui vient au nom du Seigneur *. Les vivats éclatent de toutes parts. Le cortège franchit la roule, dite chaussée de Claudius, et ia place de Ghamp-Herm, et se présente à la grande porte de la cité (2),

Est-ce par la porte de Champ- Herm ou par la porte, appelée Papale, et s'ouvrant sur le quaiHier du Tourne!, qu'Urbain fit son entrée ? Sur ce point, les chroniques sont muettes (3).

On peut tenir pour certain que la présence du Vicaire de Jésus-Christ, au sein d'une population dont l'enthousiasme était déjà à un diapason élevé, produisit sur tous une vive émotion.

On aimerait à connaître l'emplacement exact du palais épiseopal, qui fut la résidence momentanée du Promoteur de la Croisade.

Avant la Révolution de 1789, la demeure des évêques s'étendait sur l'espace compris entre le haut de la rue des Chaussetiers" et la rue qui met en communication la place

1) Dom Ruinart. s'exprime ainsi : « Clarummontem die Novemhris i-f, aut sequenti adventt. » (Patrol. laL, vol. 151, page 105. )

\2) Il ne serait pas sans intérêt de reconstituer le tracé de la route suivie, en Auvergne, par le Souverain Pontife.

Des débris de voie romaine se montrent dans lesenvirons deMontaiguten-Combrailles et de Menât. Il esta présumer que c'est par là que l'auguste visiteur aborda notre département, à sa sorlie du Bourbonnais.

Nous retrouvons les vestiges de la voie à Montcel, Combronde, Davayat, Issac-la-Tourelte et Riom. De cette ville, le chemin passait aux pieds des coteaux de Châteaugay ; il se déroulait ensuite dans la direction de Cebazat et atteignait Clermont par Montferrand, Chanteranne et Cbantoin.

(3) Delarbre (Description de V Auvergne) opte pour la porte Papale. Cet auteur, dont les ouvrages sont fort répandus, a écrit toujours avec bonne foi ; mais d^ordinaire ses travaux manquent do critique-

Sugny avec la place Saint-Genès. À l'époque du Concile de 1095, cette demeure occupait-elle la même assiette ? on l'ignore. D'un passage de Grégoire de Tours, il appert que la maison de Févêque se dressait non loin de la Cathédrale. Certains archéologues ont cherché à préciser. Leurs assertions ne sortent guère, jusqu'ici, de la catégorie des hypothèses (1).

Le 16 novembre et le jour suivant, on s'attacha à régler d'une manière définitive la série des séances et l'ordre des matières à examiner. Le Concile n'avait pas seulement pour but de décider la guerre sainte, il devait aussi traiter d'autres questions d'intérêt général au point de vue de la discipline et des mœurs. Avant de résoudre ces questions, il fallait en dresser le programme. Urbain, qui avait présidé les assemblées de Rome, de Malfi et de Plaisance, agit en celte nouvelle circonstance avec son activité accoutumée et son jugement mûri par une longue expérience.

Voici que tout à coup une nouvelle se répand dans la ville et parmi les pères du Concile. L'évêque Durand qui, malgré son âge, avait résisté aux fatigues et aux préoccupations incessantes que lui avaient imposées, aux approches des assises conciliaires, mille détails d'organisation matérielle réclamés par l'événement, avait senti ses forces le trahir. Le surcroît de travail avait fini par briser sa verte et robuste vieillesse. Il s'alita pour ne plus se relever.

A la première annonce de la maladie, Urbain II s'empressa de consoler, sur son lit de douleur, le prélat infirme. Au chevet, il rencontra Févêque Hugues, de Grenoble; Pons, abbé cle La Chaise-Dieu ; Jarenton, abbé de Saint-Benigne de Dijon, et plusieurs autres personnages illustres qui, tous, avaient été autrefois disciples ou compagnons de l'ancien moine moribond.

(1) V. sur ce problème, Savaron : Origines de Clairmont ; M. Emile Mallay: Mémoire sur l'architecture en Auvergne;. Etude manuscrite, mentionnée par M. Tardieu. Consulter aussi Viollet-le-Duc : Dict. d'architecture.

Ces témoignages de filiale tendresse ne purent conjurer le mal. Dans la nuit du 16 au 17 novembre, selon les uns, ou du 18 au 19 ? selon d'autres, Durand, l'âme réconfortée par la bénédiction du Pape, s'endormit dans le Seigneur (1).

Ses amis voulurent lui rendre eux-mêmes les derniers devoirs; ils lavèrent son corps, le revêtirent des ornements pontificaux et le placèrent dans le cercueil (2).

* Les funérailles eurent lieu, d'après certains auteurs, le samedi, veille de l'ouverture du Concile. D'après d'autres, elles n'eurent lieu que le surlendemain, lundi, à la suite de la première session. Quoiqu'il en soit, elles furent magnifiques. Urbain voulut les présider en personne. Un témoin oculaire, Baudric, abbé de Bourgueil, nous a transmis ses impressions sous forme de double épitaphe.

Nous citons la première dans son texjte primitif: Nomme Durandus jacet hic prôjsid venerandus Quem commendavit viia bènigna Deo.

Exseqitias eelebres qitœ formq fuere triumphi Dispensavit ei gratta sémma Dei.

Urbanus synodo generali papa vocato,

Paires bis centum movrt ad obsequmm.

Ter lia, quœ decimam lucens llprcmt ante decembrem,

Vitœ prœsenlis htffaen ademit ei.

Arvernis sanctos cinojps reverenler habeto,

Âtque patrocinîfo tutiov esto suo.

* Ici repose l'évêque vénérable nommé Durand, qu'une

» vie pleine d'œuvres a rendu cher à Dieu. La grâce divine

» lui a ménagé des funérailles pompeuses qui semblèrent un

» UMompbe. Urbain, ayant convoqué un synode général, en-

» traînn à sa suite deux cents pères. Le treizième jour avant

(1) « Ab Urbano visitatus et absolutits cum jam ecclremum sphntum trahereti nocte sequentl spiritum Creator i reddidit. » (Hugues de Flavigny, in Chronico VirdunensL)

(2) Lotus et euratus sumrna fdiorum, id est abbatts Divionensis abbatts Casa Del y eplscopl Cb'aiianopolitani, et aliorum diligehtia. » (Hugues de Flavigny.)

. i> décembre le vit mourir. Que l'Auvergne révère ses cendres » saintes et trouve sous son patronage une plus grande i> protection. »

Le corps fut déposé dans la chapelle de Saint-Nicolas, qu'un personnage du nom d'Asselme d'Olby avait fait bâtir dans la partie des dépendances de la Cathédrale qui servaient de demeure aux chanoines. La chapelle s'élevait au-dessus de leur réfectoire; elle avait été consacrée par Durand luimême peu d'années auparavant.

Suivant quelques indications assez précises do topographie comparée, l'emplacement de celte annexe correspondrait à celui du Tribunal de Commerce actuel (1).

Au lendemain de cette cérémonie funéraire, le seigneur apostolique, au dire du chroniqueur Hugues de Flavigny (2), désigna publiquement pour le siège vacant de la ville d'Auvergne, maître Guillaume de Baffle, dont le nom fut salué par les acclamations unanimes du clergé et du peuple, et qui prit place aussitôt, parmi les pères du Concile, en qualité d'évêque élu de Clermont.

De Baffie, originaire de notre province, appartenait à une puissante famille du Livradois.

Il était fils de Dalmas, seigneur de Baffie, et deRotbergede La Tour d'Auvergne, fille de Géraud I er , baron de La Tour.

A s'en rapporter à Savaron, qui le désigne sous le nom de Guillaume Guimond, il aurait été précédemment religieux de Sainte-Croix, probablement de Sainte-Croix de Bredons (3). D'après Dufraisse, il était investi du décanat de Chamalières (4).

Enfin, selon d'autres, il avait été où il était chanoine et

(1) Durand ne fut pas le seul prélat qui mourut au moment du Concile. La mort vint aussi frapper Didier, èvéque de Cavaillon, et Gontard, abbé

de Jumièges.

(2) Loc. cit. : « Sedem ejas (Durandl) Willelmus de Bafia adeplm est laude cleri et populi prœcepto ejusdem apostolici. »

(3) Origines de Clair-mot d.

(4) Orïg. des égl. de Fr.

archidiacre de Lyon, abbé de Saint-Irénée et de Saint- Evodius. Il semble que la plupart de ces assertions reposent sur une confusion entre lui ^t Guillaume de Chamalières qui fut déposé de Tépiscopat, et qui devint chanoine de Billom et doyen de Saint-Cerneuf.

Ce qui n'est pas douteux, c'est que Guillaume de Baffie, proposé par Urbain pour succéder à Durand, ne reçut la consécration que plus tard, pendant le concile de Tours, tenu Tannée suivante au mois de mars. Il signe, en effet, certains actes du début de ce synode par ces mots : Guillielmus episcoplis elecius de Claromonte ; et les actes de la fin par ceux-ci : Episcopas Arvernensis (1).

Cette double manière d'indiquer une charge, montre que les deux appellations de Clermont et de ville d'Auvergne s'employaient encore indifféremment l'une pour l'autre (2).

Remarquons aussi, à cette occasion, que Guillaume de Balfie fut le premier de nos évêques à prendre le titre d'Evêqne de Clermont, que nul ne porta avant lui.

Il) Cette signature se trouve dans un acte du 3 avril 1096.

Il paraît que Guillaume de Baffie était allié à la famille du comte d'Auvergne, Dans ce cas, le choix du Pape s'expliquerait facilement. En remettant la crosse entre les mains de Guillaume, Urbain donnait à Robert, comte d'Auvergne, un témoignage de reconnaissance en retour de la bienveillance avec laquelle ce dernier ne cessaiL de garantir la liberté du Concile.

Sur Guillaume de Baffie, on peut consulter le Gallia Christiana, le Cartulaire de Sauxlllanges, les Concilia, de Labbe.

(2) Urbain II termine ainsi les bulles ou les lettres qu'il expédie pendant l'année 1095 : Datum apud Aroerniam...,oi[ Dation aptt-dClarummontem Arverniœ,

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