‹ Le Concile de Clermont en 1095 et la première croisadeChapitre 17 sur 36 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Dixième et dernière session. — La Croisade, — Election d'un chef spirituel et d'un chef militaire.

Le grand jour, impatiemment attendu, arriva enfin. C'était le mardi, 28 novembre* Le peuple étant admis à la séance où devait être décidée la guerre sainte, il était facile de prévoir que nul édifice ne serait capable de contenir les foules.

On fît choix d'une place publique. « Exivit Dominus Papa, j> dit un témoin, Robert-le-Moine, in quâdam spatiosae latitu- » dinis platea, quia non poterat illos capere cujuslibet aedid ficii clausura (1). »

Quelle fut cette place ?

L'intérieur de la ville n'offrait aucun espace suffisant. Les places dites Devant et Derrière Glermont, se trouvaient trop étroites ; elles étaient encombrées, au Nord, par le palais des comtes d'Auvergne, au Midi, par les chapelles et par les demeures des dignitaires de la Cathédrale.

La place, située à l'ouest de la Poterne et appelée actuellement place Saint-Hérem, était en contre-bas des fortifications et offrait alors un glacis rapide, que des nivellements habilement exécutés, ont, dans la suite, considérablement adouci. La place Saint-Pierre était occupée par l'église de ce nom ; l'église de Saint-Genès s'élevait sur la place Renoux.

La place de Jaude ne présentait point son aspect d'aujourd'hui. A l'époque gallo-romaine, un temple, dont on a découvert les fondations, il y a une cinquantaine d'années, se

(1) « Le Seigneur Pape se rendit sur une place très étendue ; aucun édifice ne pouvait contenir la foule. » (Edit, Bongar?, p. 31.)

dressait sur le terre-plein, indiquant que l'ancienne cité avait une prédilection marquée pour les pentes méridionales de la colline (1).

Le malheur des guerres obligea la ville nouvelle à resserrer son enceinte, et Jaude fut délaissé. La culture l'envahit ; le ruisseau qui jaillit de la gorge de Royat, n'étant plus maintenu dans son lit par les travaux romains, débordait librement sur ses rives et entamait sans obstacle lés couches alluvionnaires qui, de nos jours, constituent la chaussée de notre belle promenade. Ce côté de Glermont était marécageux (2).

Restait, à l'orient de la ville, un vacant spacieux, préparé à souhait pour la tenue des grandes assemblées populaires. Cet emplacement s'étendait en terrasses au delà de la porte Champ-herm et allait mourir, en légères inclinaisons, dans les plaines plantureuses de Montferrand. Rien ne se pouvait rencontrer de plus propice au déploiement de la foule, dont les rangs pressés avaient en quelque sorte la liberté, grâce à la déclivité du terrain, des'étager sans se gêner mutuellement. Les quartiers de la Gare, du cours Sablon , des Jacobins,

(1) V. à la Bibliothèque de Clermont le plan de ces substructions galloromaines.

(2) Les archives de Glermontconservent une série de délibérations prises, à différentes époques, soit par les échevins, soit parles corps consulaires, en vue de protéger la place de Jaude contre les inondations de la Tiretaine. II fallut procéder à la confection de digues solides. On sait que le ruisseau qui passe aujourd'hui derrière le rideau de maisons, bordant la place à l'Ouest, coulait autrefois devant ces mornes maisons.

Comme au xi c siècle, ces digues et ces maisons ne se rencontraient pas là, les eaux plus considérables alors qu'elles ne sonL actuellement, allaient en toute liberté et faisaient de la région un vaste cloaque.

Les foules n'eussent pu évoluer à l'aise sur ce sol fangeux .

On a discuté beaucoup sur J'étymologie du mot Jaude. Il est inutile de reproduire ici les fantaisies auxquelles cette question a donné naissance. Il nous semble que ce terme ne peut" provenir que d'une source celtique. Dans les dialectes anciens et dans les dialectes néo-celtiques, nous avons te radical and, ayant la signification d'endroit humide, boueux, imprégné d'eau. Joze est une localité placée en .bordure sur PAIlier. La parenté philologique entre Joze et Jaude nous paraît évidente. Aude (Allier), Auzon (Haute- Loire), anciè, ance, etc., noms de ruisseaux au de villes situées sur un cours d'eau, se rattachent à la même racine celtique.

de la place Delille, n'existaient pas. Seul, .l'îlot. de Chantoin se dégageait sur la gauche. L'œil allait immédiatement sur. les monts du Forez ou plongeait sans obstacle sur cette Limagne, que Sidoine Apollinaire avait célébrée dans des pages inoubliées et qu'un roi mérovingien, à ses derniers moments, regrettait de ne plus contempler. . .

C'est sur celte place Ghamp-herm que s'ouvrit, à la voix du Pape, l'ère des grandes expéditions de Terre-Sainte,

Une tradition constante a consacré ce souvenir. La topographie, on le voit, en démontre le bien-fondé en prêtant son concours à la croyance populaire (1).

Avant de décrire la scène dont ce jour conciliaire fut le témoin, nous devons examiner diverses questions que. soulèvera notre récit.

Les historiens modernes sont unanimes à prétendre que Pierre l'Ermite prit la parole avant Urbain et refit le tableau des souffrances endurées par les chrétiens de la Palestine. D'aucuns avancent que l'Ermite ne parla qu'après le Pape, mais tous lui font jouer un rôle public à cette heure.

Après une étude sérieuse des sources, nous sommes dans la nécessité de contester ces assertions. Les trois auteurs contemporains et témoins oculaires, Baudric de Bourgueil, Robert-le-Moine et Guibert de Nogent, ne mentionnent nullement ce discours prêté à l'Ermite. Le silence de ces chroniqueurs ne constituerait, à la rigueur, qu'un argument négatif, si nous n'avions, pour appuyer noLre sentiment, le silence significatif de Guillaume de Tyr. Cet historien s'est plu à mettre en relief Pierre, le héros de la Croisade, et à raconter minutieusement tous les faits qui le placent en évidence. Or, il est muet en ce qui-côncerne son intervention aux -côtés du. Pape, Il faut descendre jusqu'à. Guillaume Aubert, écrivain moderne, pour trouver l'affirmation qui

(i) La porte Champ-hérm tirait son nom de cette place, de cette étendue libre qui en formait le vestibule. Le mot celtique herm a Le sens .d'aride, d'inculte, de surface unie, / . ,

nous occupe. Non seulement Guillaume Aubert raconte que l'Ermite prononça un discours, mais il cite en entier ce discours (1). Et les preuves? et l'indication des sources? l'historien n'en a cure.

Pourtant, dans un événement de cette importance, il eût été très utile de nous faire connaître les références. À la simple lecture, il est facile de se convaincre que ce prétendu discours n'est qu'une œuvre de rhétorique, trahissant avec évidence l'époque .récen te de son apparition dans le monde de l'histoire. Du xi e au xvi e siècle, aucun historien n'a signalé les paroles prononcées par Pierre l'Ermite. Si donc, on vient aujourd'hui nous les mettre sous les yeux, nous avons le droit de demander dans quels manuscrits ou dans quelles archives elles étaient conservées. Nous pensons que cette pièce est sortie toute chaude de l'imagination d'Àubert.

L'Ermite a assisté au Concile de Clermont: la chose est certaine. A-t-il eu l'honneur de s'adresser à la multitude avant le Pape et par son ordre : la réserve des chroniqueurs du temps nous impose l'obligation de douter. v

Une seconde difficulté se présente relativement au texte officiel du discours pontifical.

Nous possédons neuf variantes de ce texte. Baudric de Bourgueil, Robert-le-Moine, Foulcher de Chartres, Guibert de Nogent, Tudebode, Guillaume de Malmesbury, Guillaume de Tyr, et deux chroniqueurs anonymes, donnent chacun un discours, différant de celui de ses collègues, sinon par le fond, du moins par les expressions et le développement des idées.

De plus, ces auteurs prennent soin de nous prévenir qu'ils ne rapportent qu'approximativement les paroles du Pape. « HiSj etsi non verbis, dit Guibert, tamen inteniionibus usvs est, » - — • <r Quihâc suadelâ rhetoricœ dulcediniSj ajoute Robertle-Moine, generaliter ad ornnes in hœc verba prorvpit. * —

(1) Histoire des guerres falotes par les chrestiens contre les Turcs sous la conduite de Godefroy de Bouillon. Paris 1559. Nous reproduirons ce discours à l'Appendice.

Baudric termine ainsi : <r His vel hujiis modi aliis a Domno, his qui aderant luculenter intimalis (1). j>

Ces diverses rédactions ont fait supposer à certains (2) que le Pape avait en réalité prononcé ces neuf discours, non à Glermont, mais dans les villes de France favorisées de sa visite. Plusieurs se sont figurés que le Pape les avait prononcés à chacune des séances du Concile. Cette double hypothèse est en formelle contradiction avec le récit des chroniqueurs dont nous venons d'énumérer les noms. Tous s'accordent à mettre le discours sur les lèvres d'Urbain au moment même de la proclamation de la Croisade.

Les divergences tiennent à ce fait que le Pape,, pour se faire comprendre de l'immense auditoire, usa de la langue populaire, c'est-à-dire de la langue romane, qu'en sa qualité de Français l'ancien reclus de Cluny connaissait parfaitement. S'il eût agi autrement, la foule n'eût rien saisi. Ecrivant en latin leurs chroniques, les historiens en furent réduits à jeter le vêtement classique sur les paroles pontificales. Ils ne s'astreignirent pas à une sorte de sténographie exacte ; ils donnèrent une analyse générale, amplifiant les passages qui les avaient frappés ou même prêtant à l'orateur des sentiments que les circonstances exigeaient.

Le Pape, qui s'exprimait avec une extrême facilité, n'eut recours ni à la plume nia la mémoire; il laissa déborder son âme. De là l'impossibilité où furent les témoins de fixer les . mots mêmes du discours.

On se demande si, pour haranguer les futurs Croisés, Urbain employa réellement la langue romane. Aucun doute ne peut s'élever sur ce point. La clergie seule pouvait pénétrer dans les arcanes de l'idiome latin ; la plupart des seigneurs laïcs et les gens du peuple se servaient des dialectes que formait la langue romane en se décomposant.

(i) Edit. Bongars, pages 30, 88 et 479.

(2) Parmi lesquels Michaud, H'tst. des Croisades.

En 813, les conciles de Ma yen ce et de Tours ordonnent aux évêques de Lraduire les Ecritures en langue romane pour les rendre accessibles aux fidèles (1), En 847, un nouveau concile, tenu à Mayence, sous la présidence de Raban Maur, prescrivit la traduction en roman des Homélies des Pères. Un capitulaire de Charlemagne avait rendu ses prescriptions exécutoires dans retendue de l'empire. Saint Bernard, au témoignage d'un cleses amis, Philippe de Clairvaux, prêchait souvent dans sa langue natale, natali linguâ, gallicanà nimirvm (2),

Cherchant à exciter l'ardeur de tous, Urbain devait utiliser un parler entendu de tous. Les cris qui répondirent à son discours furent proférés en roman ; ils firent évidemment écho à un discours prononcé en roman,

EsFayons maintenant de donner une idée de ce spectacle grandiose que la cité d'Auvergne vit le 28 novembre* Dès l'aube, s'échappent des beffrois de joyeuses sonneries. Les rues s'animent d'un intense fourmillement. Le contact des foules agitées est capiteux ; on se grise du bruit et de l'entrai n général.

Au choc des lourdes armures, correspond le chant des psalmodies sacrées. Bientôt la place Champ-herm est envahie. Les plus pressés entourent l'estrade pontificale. Les autres se répandent au hasard, se groupent par provinces et par nationalités, et serrent leurs rangs pour mieux voir et mieux entendre. Le vaste espace ne tarde pas à être couvert; le regard n'aperçoit qu'une immense nappe de têtes d'où émergent les lances des hérauts d'armes, et, flottant à la brise, les étendards des principaux seigneurs.

Le Pape paraît, précédé des Pères du Concile et entouré de ses compagnies de chevaliers italiens-. Il gravit lentement les degrés du pulpitvm. Le calme s'établit.

(1) Concile de Tours ; Canon xvm* (Labbe).

(2) Histoire des origines clelajangue française, par A. Granier- de Cassagnac.

i< Frères bien aimés, dit le Pontife (1), avec une éloquence digne de la grandeur de son sujet (2), vous n'avez pu sans verser des larmes apprendre les désastres de Jérusalem, d'Àntioche et de toutes les autres cités de l'église d'Orient. Pleurons tous, pleurons encore, que nos cœurs se fondent en larmes, nous tous, misérables et infortunés, à qui il était réservé de voir s'accomplir la prophétie du Psalmiste.- <r Dieu, les gentils ont envahi votre héritage, ils ont souillé votre temple saint, ils ont fait de Jérusalem un monceau de ruines, ils ont livré les cadavres sanglants de vos serviteurs en proie aux oiseaux du ciel, les corps mutilés de vos saints à la dent des bêtes farouches. Ils ont versé leur sang comme l'eau dans les fossés de Jérusalem, et nul ne reste pour leur donner la sépulture. » La cité du Roi de tous les rois, celle qui a transmis à toutes les cités de l'univers les bienfaits de notre foi sainte, est contrainte de subir le culte impie des races infidèles. L'église de la Résurrection, le Saint- Sépulcre où dormit trois jours le Seigneur, ce tombeau où la mort n'a pu garder sa proie, ce tombeau d'où la victime est sortie vivante et glorieuse, en dépit des gardes; les Lieux-Saints où s'accomplirent les divins Mystères de notre rançon éternelle, qui abritèrent le Sauveur clans sa chair, qui virent ses miracles, furent illustrés par ses bienfaits, ces témoins irrécusables de la vérité de notre foi, sont aujourd'hui pro-

(i) « 1 laque residens in pulpito, sic peroravit. » (Baudric de Bourgueil.)

(2) Veluti tubarn celestem intonuisset* » (Lettre du pape Eugène à Louis, roi de France.)

On a cherché ici à reconstituer le discours du Pape en empruntant aux discours relatés par les chroniques les idées-mères qu'elles contiennent.

Nous donnons à l'Appendice le texte latin où ont été puisés les

emprunts.

Il était d'absolue impossibilité à une voix, si puissante fût-elle, de parvenir aux derniers rangs d'une semblable assistance. . .

- A Vezelay, raconte-t-on, saint Bernard, prêchant la 2 e Croisade, plaça de distance en distance, des hommes d'armes, chargés de répéter ses paroles.

A Clermont, on put employer le même procédé. • ' * *■■■.-

fanés, souillés cl 1 immondices, transformés en parcs pour les troupeaux, en étables pour les bêtes de somme. Les chrétiens, de Jérusalem, les héritiers du peuple d'Israël que <r le Seigneur des armées a béni », sont courbés sous le poids de la misère et d'un ignominieux esclavage. On enlève leurs jeunes enfants, ces tendres agneaux de la sainle Eglise notre Mère, pour les livrer aux brutales convoitises des gentils; on les force à renier le Dieu vivant, à blasphémer son nom adorable. Ceux qui refusent sont égorgés et vont au ciel prendre place à côlé des martyrs. La fureur sacrilège des barbares choisit de préférence les sanctuaires les plus vénérés pour théâtre des plus épouvantables forfaits. C'est là qu'ils égorgent les prêtres et les lévites, qu'ils traînent les vierges timides sous les yeux de leurs mères, pour les immoler ou les livrer à des outrages plus cruels que la mort. Chevaliers chrétiens, ce sont vos frères et les nôtres, des chrétiens comme vous, des membres du Christ, fils de Dieu et co-hériliers de son royaume, qui subissent celte tyrannie et souffrent ces outrages! Ils se voient chassés de leurs domaines héréditaires; ils viennent mendier parmi nous le pain de la pauvreté et de l'exil. C'est du sang chrétien, racheté par le sang du Christ, qui coule par torrents sous .le glaive des infidèles; c'est la chair des chrétiens, unie par les sacrements à la chair du Christ, qui sert de jouet pour de monstrueuses infamies. Des Turcs, race immonde, font courber sous la verge le front de nos frères ! et vous, cependant, vous portez le ceinturon de la chevalerie. Etes-vous vraiment les chevaliers du Christ ? Vous oppresseurs des orphelins, vous ravisseurs du bien des veuves, vous homicides, vous sacrilèges, vous violateurs du droit d'autrui, vous stipendiés à la solde de brigands qui font couler à flots dans notre Europe le sang chrétien, qui flairent leur proie comme les vautours un cadavre! cessez donc d'être les soldats du crime pour devenir les chevaliers de Jésus-Christ. La sainte Eglise vous appelle à sa défense. C'est elle qui vous parle aujourd'hui par ma voix. Quelle gloire vaudra jamais celle daller affronter la mort en déli-

vrant la cilé où Jésus-Christ est mort pour vous? Sous l'étendard du Christ, votre chef, formez une armée invincible.- Les Israélites avaient moins de droit que vous à conquérir l'antique Jérusalem. Les Sarrasins et les Turcs sqnt plus abominables et plus dangereux que ne le furent les Jébuzéens. Plusieurs d'entre vous ignorent peut-être que ces infidèles oppriment, pillent, dévastent en Europe même de vastes provinces, de nombreuses cités. Ainsi les Français du centre de la Gaule, plus éloignés du péril., n'entendent pas les déchirantes lamentations des Espagnols et des Aquitains, traînés chaque jour en esclavage par les Maures, emmenés sur les plages africaines pour y mourir dans les fers. Mais vous, Germains, Saxons, Polonais, Hongrois, et vous fi te de la belliqueuse Bohême, bien que vous ne sentiez pas encore la dent des Sarrasins et des Turcs broyer les entrailles de votre patrie, vous ne pouvez ignorer qu'ils sont à vos portes, à peine séparés par la largeur d'un sentier ou d'un petit ruisseau. » J'en appelle aux Italiens. Y a-t-il ,si longtemps que les Sarrasins occupaient la moitié de leur territoire, qu'ils arrivaient jusqu'à Rome, la capitale de la chrétienté, -le siège-. de Pierre, qu'ils l'inondaient du sang de nouveaux mar%>ns et saccageaient les deux basiliques des princes des Apôtres, saint Pierre du Vatican et saint Paul hors les murs? Je vois ici des Vénitiens,, des Dalmates, des riverains du golfe Adriatique. Qu'ils disent si chaque jour ils n'ont point à lutter contre les pirates sarrasins pour maintenir la sécurité du reste de l'Italie. Jusqu'à ces dernières années, aux extrémités septentrionales de l'Europe, l'empire de Constaniinople formait une barrière, un mur infranchissable, qui arrêtait l'invasion barbare. Il empêchait les Turcs et les Sarrasins d'inonder comme un torrent la Hongrie, la Pologne, , la Germanie, la chrétienté tout entière. Aujourd'hui,' Tempe-; reur d'Orient, refoulé dans les murs de sa capitale, esl impuissant à défendre les contrées européennes qui relevaient de son sceptre. Voilà le péril, il est urgent, vous

l'avez sous les yeux. » ,

» Chevaliers chrétiens, vous avez depuis des siècles laissé les infidèles fouler aux pieds, profaner, souiller la Terre- Sainte et le tombeau de Jésus-Christ. Encore quelques mois de cette fatale indifférence , et vous verrez le glaive du Musulman sur vos têtes. Vos épouses et vos mères, vos fils et vos filles, arrachés à vos bras, iront réjouir de leur servitude la férocité des Turcs et des Sarrasins. Vous souvient-il d'un empereur qui se nommait Gharlemagne? Germains, il fut vôtre par l'antique origine de ses aïeux ; Français, il fut vôtre et son nom est pour vous un titre de gloire immortelle. Le bras invincible de Charlemagne faucha par milliers les Sarrasins ; il les extermina en Espagne, en Aquitaine, aux frontières de la France; il les chassa d'Italie- Vous autres, Français, vous prétendez même, sur la foi des récits populaires, ni fuma vos vulgalis, qu'il alla jusqu'en Palestine les expulser de Jérusalem et des Lieux-Saints. Après un tel exemple, comment oseriez-vous encore vous dire la nation très chrétienne, la première nation du monde, Solam esse vel pvimetriam gentem Franciam^ quam Cltrisliauam veram esse liceat, si, endormis dans le sommeil de votre opulence, après avoir abandonné lé sépulcre du Seigneur aux outrages des infidèles, vous laissiez lâchement les Sarrasins et les Turcs envahir, opprimer, égorger les derniers restes du peuple chrétien? Réveillez-vous donc! Debout, preux chevaliers, viri fortes/ L'univers chrétien se précipitera sur vos traces, il suivra votre héroïque exemple. Révélez vos armures, assemblez vos légions, vos cohortes, vos compagnies* Vous aurez d'autant plus de soldats que vous montrerez plus d'ardeur et d'intrépide confiance. Le Dieu loul-puissant sera avec vous; du haut du ciel il enverra ses anges, qui marcheront devant votre face et dirigeront vos pas. Chrétiens, allez délivrer le sépulcre de Jésus-Christ ; la gloire vous attend, gloire éternelle dans les cieux, splendeur immortelle sur cette terre !

* Vous, mes frères et coévèques, vous prêtres, mes frères dans le sacerdoce et les cohéritier.* du Christ, annoncez

la grande nouvelle dans vos églises, prêchez virilement de toute la puissance de vos lèvres sacrées le voyage à Jérusalem. À tous les pèlerins qui se confesseront de leurs péchés, promettez sans crainte, au nom du Seigneur, le pardon de leurs fautes, sans autre pénitence que le saint voyage. Vous qui allez partir pour Jérusalem, vous aurez en nous dés intercesseurs, priant jour et nuit pour le succès de votre entreprise, pendant que vous combattrez pour le peuple de Dieu. Notre arme à nous sera la prière, votre épée à vous sera la terreur des Amalécites. Comme Moïse, nous tiendrons nos mains sans cesse élevées vers le ciel; allez donc dans votre force invincile: soldats de Dieu, tirez le glaive et frappez intrépidement les ennemis de Jérusalem. Dieu le veut ! » (1),

A ces mots, un frémissement circule dans l'assemblée. L'enthousiasme, contenu jusque-là avec peine, éclate violemment. De cent mille poitrines s'échappent ces acclamations: <r Do lo volt I Diex li volt ! (2) t> ; roulant comme un tonnerre, dans la vallée, elles sont renvoyées par les collines voisines. Les chevaliers brandissent leurs épées et agitent leurs casques. Les larmes coulent sous l'étreinte de rémotion (3). Toutes ces énergies, toutes ces volontés ne forment qu'une âme, et sous le choc de cette âme, — l'âme même de la France, — le sol a comme des trépidations.

On vit alors, rapporte Baudric, Adhémar de Monteil, évêque du Puy, se lever de son siège et, le visage rayonnant de bonheur, s'approcher du seigneur Pape, fléchir le genou et demander le premier la permission de prendre la croix et de partir pour le saint voyage (4). Urbain s'empresse de lui imposer lui-même la croix et lui donne la bénédiction

(1) Traduction Darras.

(2) Dieœ li volt, en langue d'oïl; Do ou Dio lo volt, en langue d'oc, *

(3) « Alii suffundabantur oralaehvimis, alii trepïdabant. » (Baudric, p. 88.)

(4) « Nobis vïdentibus, vir magni ,nomïnis et surnom; ingenuitatis Episcopus Podiensis nornine Adhaimarus, ad Dominum Papam vultu joeundo accessit, et genu flexo licentiam et benedictîonem eundi poposcit et impetravit. » (IL)

apostolique. Guillaume, évoque d'Orange, imite l'exemple de son collègue. Viennent les ambassadeurs du comte de Tou- Iouse, qui déclarent que leur seigneur, déjà illustre par ses exploits contre les Maures d'Espagne, veut participer à la nouvelle expédition, <r Des milliers de soldats, disent-ils, sont déjà groupés sous ses étendards ; tous les hommes de ses Etats, capables de porter les armes, sont décidés à le suivre et n'attendent qu'un signal. Quiconque a l'intention de devenir le soldat du Christ, peut aller rejoindre le comte de Toulouse. Il fournira à tous, armes, vivres, solde, appui et direction. Nul ne sera rejeté » (1).

Le Pape, levant les yeux au ciel, rend grâces au Seigneur. « Mes très chers Frères, reprend-il, vous venez de voir au milieu de vous la réalisation de cette promesse du Sauveur : « Là où deux ou trois de mes disciples seront réunis en mon nom, je me trouverai parmi - eux. » C'est parce que le Seigneur est au milieu de vous, dans vos esprits et dans vos cœurs que vos lèvres ont répété la môme acclamation. Que le cri de Dieu le veut! soit donc désormais votre cri de ralliement et votre cri de guerre dans la lutte contre les infidèles. Je vous observerai que ni les vieillards, ni les infirmes, ni les enfants, ni ceux qui sont inhabiles au métier des armes, ne doivent point s'engager dans cette lutte. Les femmes ne doivent point non plus y prendre part, sinon pour accompagner leurs maris, ni les prêtres, ni les clercs, sans avoir au préalable obtenu l'autorisation de leur évêque. A ceux qui ont le désir de s'enrôler, je proposerai de se munir, comme signe distinctif, du signe même de la Croix du Sauveur, qu'ils porteront ostensiblement sur l'épaule ou sur le casque, à l'aller, et, au retour, entre les deux épaules, afin d'accomplir ainsi le précepte évangélique: « Quiconque ne porte point sa croix et ne marche pas à ma suite, n'est pas digne de moi. i>

Les assistants tendent fiévreusement la main en témoignage d'adhésion . Le Pape fait distribuer des morceaux d'étoffe

(1) Baudric, it.

découpés en forme de croix et qu'il avait préalablement bénis (1).

Pour assurer l'heureuse issue de la guerre, il fallait déterminer les avantages spirituels et matériels dont jouiraient les Croisés par suite de leurs engagements el la nature même de ces engagements. Urbain décida que les fatigues et les dangers du voyage suffiraient pour la rémission et l'indulgence des péchés (2), Il promit en outre que les biens et les familles des pèlerins resteraient sous la protection de l'Eglise (3). Il fut ensuite statué que l'expédition durerait trois années consécutives, à partir du 15 août de Tannée 1096.

Enfin, pour que rien ne restât livré ni à l'imprévu ni à l'arbitraire, il fut réglé que les cités arrachées, au delà des mers, au joug des Musulmans, seraient placées , sans contestation, sous la domination et la dépendance de la sainte cité de Jésusalem (4).

(1) Quelques auteurs modernes ont prétendu que les cardinaux de l'entourage du Pape avait déchiré leurs vêtements rouges pour fournir des croix aux assistants. Ils ont oublié de nous dire si les cardinaux étaient, à cette époque, vêtus de rouge. Le chapeau n'a fait son apparition qu'en 1245, sous le pontificat d'Innocent IV, et l'habit rouge ne date que de 1464. C'est le pape Paul II qui le donna aux carrlinaux.

Les croix étaient de couleur rouge {Aleœïade d'Anne Comnène).

Plus tard, dans les Croisades subséquentes, l'étoffe des croix fut de différente couleur, suivant les nationalités. Les Français conservèrent la couleur rouge ; les Anglais choisirent le blanc ; les Flamands le vert; les Allemands le noir, et les Italiens le jaune.

(2) V. Ordèric A^itaL Relativement à cette absoute générale des péchés, voici comment le Pape Fa définie lui-même dans une lettre aux fidèles de Bologne : « A tous ceux qui entreprennent l'expédition de Jérusalem, non pour des raisons de cupidité, mais exclusivement pour le salut de leur âme et la liberté de l'Eglise, en vertu de notre autorité et de celles des conciles de France, nous avons accordé la remise entière de la pénitence, après une confession vraie et parfaite de leurs fautes, « Sciatis autem eis omnibus qui illuc non terreni commodi cupididate, sed pro eola animae suae salute et Ecclesiae ïiberatione profecti fuerint pœnitentiam totam peceatorum dequibus veram et perfectam confessionem fecerint... dimittimus. >^ (Citée par Dom Ruinart. Patrologie lat., vol. 151, p. 483»)

(3; Guibert de Nogent, édit, Bongars, p. 480 et 481.

(4) V. Çobertus de Monte (ad Sigebertum) : « In concilio Arvernensî authentico et nominatissimo, ut qusecumque civitas, mari magno transito, a paganorum posset excuti jugo, sine ulla contradictione sub sanctae Jérusalem domînio vel ditione pêrenniter obtineretur, »

Tout étant ainsi prévu, il ne restait plus qu'à recourir à la grande force sans laquelle l'Eglise n'a jamais rien entrepris ni au dedans ni au dehors, c'est-à-dire la prière. La série des prières qui doivent être récitées désormais dans le monde catholique , pour le succès de l'entreprise, est fixée. Ces prières sont les suivantes : pour les clercs , la récitation de l'office du samedi en l'honneur de la B, V. Marie et la récitation quotidienne du petit office de la Sainte Vierge, tel que saint Pierre Damien Ta institué chez les Camaldules (1) ; pour tous les fidèles, la récitation de Y Ave Maria ou salutation angélique, trois fois par jour, au son de la cloche de chaque paroisse, dès le début de l'entrée en campagne des armées chrétiennes (2).

Le Concile ayant rempli le programme arrêté, n'avait plus qu'à clôturer son œuvre. C'est ce qui se fit de la manière la plus solennelle. L'un des cardinaux présents , Grégoire Papareschi, le même qui devait, en 1130, sous le nom d'Innocent II, s'asseoir sur le siège de Saint-Pierre, vint sur un geste du Pape se placer devant lui. A un mot d'ordre tout le monde se prosterne à genoux. Le cardinal entonne à haute voix le ConfUeor, auquel les assistants s'unissent en se frappant la poitrine. Le Pape se lève et prononce solennellement la formule de l'absoute générale. Il y joint ensuite la

• (1) V. Chromai Gofvldl Vosien&is. « Cum jam esset statutum, ut cleriei septem lioras canonicas quotidie dicerent ; totidem jussit in Concilio apud Clarummontem anno 1093, rccilare quotidie in laudem B. Virginis, et instituit ipsius officium in sabbalhis. » (Génèbrard:

Chronologie).

(2) Plusieurs écrivains avancent que l'origine de ceLte touchante et poétique institution de V Angélus date du Concile de Clermont Malgré notre désir d'assurer à notre pays ce fleuron chrétien, nous devons avouer que le fait n'est pas encore historiquement démontré. Sous, sa forme trinaire, V Angélus n'est pas une institution créée d'un seul jet. Il nous semble que la sonnerie du matin et du soir doit se rattacher à la coutume qu'on avait contractée dans les villes du moyen-âge d'annoncer par un coup de cloche le couvre-feu, vers les dix heures du soir, et l'ouverture des portes, vers les quatre heures du matin. Il se peut que la éonjnerie de midi ait commencé à la première Croisade. Nous n'avons pour nous fixer aucun document décisif.

bénédiction apostolique. Après quoi, il donne autorisation à la foule de se retirer en attendant le jour du départ pour l'Orient (1).

Le lendemain , 28 novembre, les Pères du Concile furent convoqués en session ordinaire, dans le but de choisir le chef spirituel de l'armée chrétienne.

Les suffrages se portèrent sur Tévèque du Puy, Àdhémar i de Monleil, qui fut élu à l'unanimité. L'illustre prélat opposa à son élection la plus vive résistance ; il dut céder aux instances du Pape et finit par accepter, nouveau Moïse, la direction de ce peuple de Dieu qu'il s'agissait de conduire dans la Terre promise. Urbain lui imposa les mains, comme au temps des Apôtres, et lui confirma la bénédiction aposto- .Iique(2).

Nous verrons plus loin avec quelle supériorité de génie et de vertu, Adhémar sut remplir ce rôle de légat du Saint- Siège. Il fut toujours 1 '.appui, le guide, le conseil et l'exemple de tous.

A l'expédition, il fallait encore et surtout un chef militaire. La préoccupation du Pape est donc de trouver un guerrier d'une réputation assez incontestée pour commander en maître aux troupes considérables qui vont se réunir.

Evidemment c'est à un roi que l'on doit, en premier lieu, s'adresser.

(1) « Hîs ita complelis, unus ex cardinalibus, nomine Gregorius, pro omnibus terras prostratis dixit coiifessîonem suam : et sic omnes peotora sua lendent.es, impetraverunt de bis quai maie commiserant absolutionera: et facta absolutione, benedictionem ; et benedietione consecuta, ad propria remeandî lîcentiam. » (Robert-le-Moine, êdit Bongars, p. 32.)

(2) a Urbanus in crastinum residere fecît convenlum çpiscoporum : quibus residentibus accepit consilium, quem praeponeret tantse multitudini peregrinari cupientîum, quia nondum erat ïnter eos aliquis nominatorum principnm, Universi vero elegerunt Podiensem episcopuna, afférentes eum rébus bumanis ac divinis val de idoneum et utraque scientia peritissimum, suisque în actionibus multividum, Tlje itaque, licet invitus, suscepit quasi aller M oses, ducatum ac regimen Dominici populi cum benedietione Domini Papae ac totius conciUi. » (Robert-le-Moine, it., p. 32.)

Or, le roi de France est absorbé par ses plaisirs ; l'empereur d'Allemagne cherche à recoudre, avec l'aide de l'antipape Guibert, les lambeaux disjoints de son empire ; le roi d'Angleterre s'obstine à remplir d'or, par tous les moyens,

les coffres de l'Etat et compte bien profiter cle la détresse des chevaliers croisés pour grossir ses trésors, et de leur absence, pour agrandir ses domaines (1). Ses calculs seront déjoués, mais, pour le moment, il espère réussir (2).

A défaut de ces monarques, l'opinion désigne universellement le roi de Hongrie, Ladislas.

Aux ouvertures qui lui furent faites, ce prince, si remarquable par ses qualités et. ses vertus, eut la pensée de répondre par un refus motivé. Son humilité s'effrayait d'une si lourde charge.

Il accepta néanmoins. Sur ces entrefaites, le prince de Moravie, Zwentopolch, poussé sans doute par la faction de l'empereur Henri IV, se jette sur les Étals de Conrad, neveu du roi de Hongrie. Ladislas accourt*; atteint d'un mal mystérieux, qui devient rapidement mortel, il meurt avant l'heure du triomphe (3).

La Croisade perdait ainsi son généralissime. La Providence suscitera Godefroy de Bouillon.

(1) Ou voit que ridée-mère de la politique anglaise est fort ancienne.

(2) Il est à remarquer que la première Croisade fut un mouvement essentiellement populaire. Le triomphe survint malgré l'indifférence, la réserve ou le mauvais vouloir des rois.

(3j V. les Bollandistes : Vita S. Ladisl.

Les démarches faites auprès de Ladislas eurenL-elles lieu avant ou après le Concile ? La réponse à celte question esL subordonnée à la date de la mort du roi de Hongrie. Plusieurs placent cette mort en 1096 ; d'autres en 1095. La même divergence existe sur le jour et le mois de cette mort. Le martyrologe romain indique le 27 juin ; Bonsinius, dans son Histoire des rois de Hongrie, le 20 juillet. Si Ladislas est mort en 1095, ce serait évidemment avant la tenue du Concile, que le Pape, certain du succès, aurait fait sonder les intentions du prince et aurait obtenu son assentiment.

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