CHAPITRE XI
Séjour et itinéraire du Pape en France jusqu'à son retour
en Italie
Urbain resta encore deux jours à Clermont; il consacra ces deux journées — 30 novembre et 1 er décembre — à l'expédition de plusieurs bulles et rescrits ayant pour objet l'exécution immédiate de diverses décisions conciliaires. La bulle concernant la primatîe de Lyon est datée de Clermont, I e1 ' décembre.
Le lendemain , samedi, dans la matinée, le Pontife quitta la cité arverne où il laissait un des plus réconfortants souvenirs de sa vie (1). Accompagné de sa cour, de la noblesse, du clergé et du peuple, il sortit de la ville, reçut les derniers adieux des habitants, et partit, à cheval, dans la direction du Midi, pour se rendre au monastère de Sauxillanges (2);
Ce monastère, situé non loin cTIssoire, relevait de Cluny. Il était alors gouverné parle prieur Eustache de Montboissier, oncle de Pierre -le- Vénérable.
La distance de Clermont à Sauxillanges étant de sept lieues, l'illustre voyageur put arriver le soir même. Le len-
. (1) Papi-re Maseon, historien du xvi e siècle, raconte gravement que le pape Urbain II jeta, avant de quitter Clermont, les fondations de la Cathédrale actuelle. Va autre historien, brochantsur cette fantaisie, raconte non moins gravement que le Pape employa à cette construction l'excédant des sommes destinées à la Croisade. *
Papire Masson et son collègue étaient de médiocres archéologues.
Est-il besoin de faire remarquer qu'au moment du concile de Clermont, h style ogival n'avait pas encore reçu le souffle de vie.
La cathédrale de Clermont ne fut commencée qu'au milieu du xm e s., en 1248.
(2) On peut reconstituer le voyage du Pape, à travers la France, à l'aide des chartes, des bulles et des lettres pontificales. Y* aussi Dom Ruinart, et le Recueil des Historiens de France*
demain, dimanche 3 décembre, il consacre réalise du monastère. Pleins de reconnaissance pour ce bienfait , les moines inscrivirent le nom du Pontife avec son éloge, dans leurs fastes conventuels ; on y lut longtemps, sous la date du 27 juillet, anniversaire de la mort d'Urbain, la mention suivante : <r En ce jour, on célèbre ici chaque année un office solennel pour le repos de l'âme du seigneur pape Urbain, second du nom, en mémoire de ce que cet homme vénérable et vraiment apostolique a bien voulu, parmi des œuvres dignes de louange accomplies par lui, dédier et consacrer lui-même, en grande dévotion, l'église de ce monastère, le 3 des nones de décembre, et accorder à perpétuité, pour les temps à venir, une indulgence plénière à tous ceux qui, s'etant confessés, viendraient en ces lieux y rendre leurs vœux et y célébrer à pareil jour l'anniversaire de cetle dédicace solennelle. n> (!)
De Sauxillanges, le Pape se transporta à Brioude qu'il atteignit le 4 décembre au soir. Ce lieu était célèbre dans toute l'Auvergne par le tombeau de saint Julien et par le collège de chanoines comtes qui en avaient la garde. Le cha^ pit v re s'empressa de déposer sous les yeux du Chef de l'Eglise la nomenclature détaillée des autels et des dîmes qu'il possédait, afin de les placer sous la protection du Siège romain (2).
(1)« IV kalendas Augusti, officium pro domno Urbano papa IL Hic venerabilis et Deo dignus apostolicus, inter cœlera laudabilia opcra sua, ciiam islud monasLerîum oum magna aurtoritate et devotione v lit Nonas decembris dedicavït; in qui consecrationis die per successiones temporum, omnibus peccata confitentibus, et ad istitis diei festum convenientibus, atque vota sua persolventibns maximam ac desirabilem absolutionem fecit. »
V. Sur le monastère et le prieuré de Sauxillanges, le G allia Christiana, le Cartulaire de SauxiUanges> les Monumenta pontificia Arverniœ,\)ar M. l'abbé Chaix de Lavarène, p. 86 et suivantes.
(2) Trois voies romaines se rendaient de Clermont à Brioude :
Lal re passait à Beaumont, Opme, Tallende, Plauzat, Meilhaud, Saint- Germain- Lembr on, Lempdes ;
La 2 e longeait l'Allier, et traversait Issoire ;
La 3° enfin partait du Pont-de-Nau, atteignait L n s Martres, en suivant
C'est de Brioude qu'est daté le décret apostolique qui transféra le titre épiscopal d'Iria-Flavia à Compostelle, près des cendres de l'apôtre saint Jacques dont le pèlerinage attirait chaque année d'innombrables visiteurs. Avant de se retirer pour rentrer en Espagne, le titulaire de Compostelle, Dalmas, qui avait assisté au concile de Clermont, obtint que ni lui ni ses successeurs ne relèveraient d'aucun métropolitain. Plus tard, Compostelle devint à son tour métropole.
Le mercredi 6 décembre, le Pape contemple une dernière fois le pittoresque paysage dont Brioude est le centre, et se dirige sur Saint-Flour où il se repose dans le florissant monastère que dirige le pieux abbé Etienne. Là encore eurent lieu et une dédicace et la concession de divers privilèges. Confirmation fut faite, en faveur du monastère, du droit de propriété sur l'église de Chaudesaigues, ainsi que l'avait décidé le. concile de ClermonL Les chanoines de Pébrac obtinrent pour leur prévôt le titre d'abbé, et les religieuses de Marcigny, au diocèse d'Autun, reçurent confirmation des privilèges dont elles jouissaient (1).
Sur ces entrefaites, le cardinal Jean, évêque de Porto, secrétaire d'Urbain II et de Grégoire VII, mourut. Il fut inhumé à Saint-Flour, emportant dans îa tombe les regrets de son maître, ou plus exactement de son ami (2).
L'abbé d'Aurillac, Pierre de Cizière oudeSouillac, réclama avec instance l'honneur de posséder le Pape dans son monastère. Il avait assisté au concile de Clermont ; la visite pontificale fut la récompense de son zèle (3). Enfin, le jeudi 21, Urbain avait abandonné définitivement le sol d'Auvergne et franchissait le seuil du monastère d'Uzerche, en Limousin,
les rives du lac Sarlièves, traversait l'Allier à Longues, desservait les bains deSte-Marguerite, et fuyait dans la direction de Vic-le-Comte, Sugères, Sauxi Manges, Auzat, et atteignait Brioude. C'est cette dernière route que suivit le Pape.
(1) Voir Mabillon, Annal BenedlcL ; M. l'abbé Chaix, loc. cit.
(2) Dom Ruinart.
(3] M. l'abbé Chaix de Lavarène, loc. ciL
Son intention n'était pas, comme on aurait pu le croire tout d'abord, de regagner immédiatement l'Italie, par le sud de notre province et de la France. ï] voulait parcourir à peu près la France entière pour prêcher lui-même la Croisade. Avant le Concile, il avait visité la région du sud-est. Nous allons le voir, après le Concile, porter le prestige de sa présence et de sa parole dans tout l'ouest, du Mans jusqu'à Toulouse et Nîmes.
Parti d'Uzerche, le 22 décembre, il arrive à Limoges, après deux journées de marche. Il célèbre la messe de minuit au couvent des filles nobles de Sainte-Marie de la Règle et celle de l'aurore à la basilique royale de l'abbaye de Saint-Martial. Porté en triomphe par la foule, à la cathédrale, il préside les offices de la journée.
Urbain reste à Limoges jusqu'après l'Epiphanie. Dans cet intervalle, il reçoit la soumission de l'évêque schismatique de Wurtzbourg, venu d'Allemagne pour se réconcilier avec le Pape légitime, et il expédie divers diplômes en faveur des monastères de Tulle, de Figeac, de Saint-Jean d'Àngély et de Saint-Eparèse d'Angoulème. Il termine une affaire dont la gravité est exceptionnelle et où il fait preuve de cette énergie qui coulait singulièrement à la douceur naturelle de son caractère. S'apercevant que l'évêque du lieu, Humbold de Saint-Sévère, avait altéré le texte des lettres pontificales qui lui avaient été adressées, le Pape le fit comparaître en sa présence. Le coupable, convaincu de falsification, avoua sa faute. Urbain prononça publiquement sa déposition. Humbold, dégradé aussitôt de la dignité épiscopale, est condamné à se retirer dans un monastère et à y finir ses jours dans la pénitence. Son archidiacre, Elie de Gimel, accusé de complicité, est frappé d'excommunication. Une élection régulière place sur le siège de Limoges, le prieur de Saint-Martial, Guillaume d'Uriel (1).
Le lendemain de l'Epiphanie, Urbain sort de Limoges et se
(lj Dom Ruinart, loc ciL
dirige sur Charroux, monastère célèbre au pays poitevin. Il prend connaissance des bulles conférant des privilèges et des immunités à l'abbaye. Satisfait, il en ajoute d'autres et consacre le maître-autel de la basilique, une des plus belles de France. Le 14 janvier, il est à Poitiers où il se repose plusieurs jours" près du saint évoque, Pierre, qui occupait le siège de cette ville.
Le mot reposj appliqué aux journées de cet homme dont l'activité est dévorante, est assurément impropre. Les lettres et les bulles expédiées de Poitiers le démon Lrenl avec évidence. Vers la fin de janvier, nous le trouvons à Angers, où il se rencontre avec un orateur populaire qu'attend une légitime célébrité. Il s'agit de Robert d'Arbrissel. Urbain l'écoute. Jugeant des effets prodigieux obtenus par cette parole chaude, persuasive, qu'anime une conviction profonde et que rehausse une réputation de sainteté déjà assise, il mande l'ermite de la Forêt-de-Graon, et lui confère la mission de prêcher la Croisade dans les contrées de l'Ouest. D'Àrbrissel s'acquitta de cette charge avec succès. Il fonda, plus tard; la congrégation de Fonte vrault (1).
Glanfeuil, le 12 février, Chinon et, Jablé. le 14, Le Mans le 16 et Vendôme le 19 du même mois, ouvrirent leurs
(1) V, Les Bollandistes ; v. aussi: Vlta RobeHl de Arbrissello, par Baudric de Bourgueil. Dans le but de donner une idée de la puissance d'attraction de son héros l'historien Baudric racontant la cérémonie où parurent Urbain el Robert, au milieu d'une fouie considérable, s'écrie : « Çonfluœïsse pidares totam orbis amplitudinem ; on eût dît que le monde entier était là. »
Robert naquit à Àrbrissel, en Bretagne. Très versé dans l'étude de la théologie et du droit économique, il ne tarda pas à acquérir dans la prédication une réputation considérable. De nombreux disciples s'attachant à lui, il construisit, dans les bois de Fontevrault, une série de laurcs qui furent le commencement d'un ordre religieux dont l'obédience comprit des monastères d'hommes et de femmes relevant tous de l'abbesse même du lieu d'origino. En conférant une telle dignité à uns femme, Robert avait en vue l'exaltation des privilèges de la Vierge Marie, invoquée sous le nom de Reine des Apôtres. D'odieuses calomnies accueillirent cet essai d'établissement religieux. Les calomnies, bien que répandues avec acharnement, tombèrent et l'œuvre resta.
portes au Pontife qui s'achemina enfin dans la direction de Tours où devait s'ouvrir, le 16 mars, un synode destiné à confirmer solennellement les prescriptions du concile de Clermont. Après avoir visité le monastère de Marmouliers et le site sur lequel planait le souvenir de saint Martin, le thaumaturge des Gaules, Urbain présida l'assemblée synodale (1). 44 archevêques, évoques ou abbés y assistèrent. Un grand nombre d'affaires locales furent résolues (2). La clôture eut lieu le 22 mars. 1096.
' Le 13 avril, le Pape consacre, à Saintes, une crypte construite en l'honneur de saint Eutrope, premier évêque de la région ; le 1 er mai, il fait la dédicace de la cathédrale de Bordeaux ; il traverse ensuite Nérac, Moissac, et, le 23 mai, Toulouse, où il est accueilli avec une magnificence véritablement digne de l'ardeur des peuples méridionaux.
Dans le but d'être agréable au comte Raymond de Saint- Gilles, l'un des premiers Croisés, il décida de parcourir toute la province du Languedoc, s'attachant à encourager les chevaliers qui s'apprêtaient à suivre, en Orient, la bannière de leur Seigneur.
Le 11 juin, il s'arrête à Carcassonne où il bénit remplacement d'une cathédrale projetée ; le 24 juin il célèbre la messe à Saint-Pons de Tomières; le 28, il séjourne à Maguelonne et assiste au curieux spectacle d'une ville ruinée par les Sarrasins et se relevant d'un jet de ses ruines. De Maguelonne, il se transporte à Montpellier. C'est là qu'il reçoit les premières ouvertures de la soumission du roi de France, Elles lui sont présentées par l'entremise du bien-
(l)Hebdomada quœ lertia erat quadragesimœ, dominas Papa, synodum celebravit cum diversarum episcopis provinciarum in civitate Turonensi, ubi iterum suorum praeteritorum statuta conciliorum generalis synodi assensione roboravit. » (Berthold, chroniques). Nous rappelons que Guillaume de Baffle, évêque de Clermont, fut présent à ce Concile.
(2) V. les détails des sessions dans Le G allia Ghristiana^ dans Orderic, Vital, et dans Baluze, Miscellanea.
heureux Ives de Chartres (1). Les négociations eurent un heureux résultat. Les dispositions de Philippe parurent sincères, et. dès ce moment, les vassaux qui relevaient de la couronne eurent toute liberté de participer à la Croisade. II est à présumer qu'en renonçant ainsi à la liaison criminelle qui faisait rejaillir la honte sur son trône, le roi agissait surtout en politique habile. 11 sentait qu'autour de lui le sol tremblait, si nous pouvons user de cette expression. D T un côté, les chevaliers ne dissimulaient pas leur désir de rejoindre les frères d'armes qui se préparaient au voyage d'o.utre-mer ; d'autre part, les chaînes de la vassalité les retenaient dans l'obédience royale. Résister au courant eût été un acte imprudent. Philippe le comprit. La levée en masse des hommes de ses Etats lui montra qu'il se conduisait sagement en ne s'obstinant point à maintenir une digue qui allait se rompre. Bertrade se récria; la raison remporta sur la passion, au moins pour un instant.
Le synode de Nîmes, tenu du 1 er au 9 juillet, fut témoin du rapprochement des deux pouvoirs (2), On se pose ici une question : le roi vint-il en personne se faire relever des censures? Plusieurs historiens, s'appuyant sur le texte d'une lettre d'Urbain aux évoques de Franco : paraint idem rex* in manu noslra (3), ont opté pour l'affirmative. Ces mots,, à notre avis, sont susceptibles d'un sens moins étroit. Un fait d'une telle importance n'eût pas échappé aux chroniqueurs contemporains. Leur silence donne au passage du document papal sa véritable signification : c'est par procureur que l'affaire fut traitée et terminée.
Le synode ayant clôturé ses séances, la caravane apostolique se met en marche pour Avignon.
(\) V. dans la Patrologie latine de Mîgne. : Epistolœ^ Iv. Garnot.
(2) « Phiiippus,rex Galliarum,jamduduiïipro adulterioexcommunicalus, tandem, domino Papae, dum adhuc in Galliis moraretur, satis humîliter ad satisfactionem venit ; et abjurata adultéra in gratiam feceptus est, seque in servitium domino Papre satis promptum exhibuit. » (Bcrthold, loc. cit.)
(3) Dom Ruinart : Episiolm Urbani.
Sa présence est signalée à Apt et à Forcalquier, dans les premiers jours d'août. Enfin, elle se dispose à traverser les Alpes, et à rentrer en Italie où l'attendent les ovations des populations lombardes. Le 14 septembre 1096, elle est à Morlara, près de Pavie (1).
Nous ne laisserons pas s'éloigner l'auguste voyageur sans jeter un dernier regard sur cette longue route qu'il vient de parcourir à travers la France. Jamais Pape n'a donné à notre pays un tel témoignage d'attachement. Dans L'espace d'une année, Urbain a contemplé nos vallées, nos montagnes, nos plaines, nos fleuves et nos grandes villes. Aucune autre nation n'a été honorée d'un tel privilège. Si le Pontife a visité l'Italie, c'est surtout en exilé. La France le reçoit en Roi. Il s'en retire avec regret comme un père se détache avec peine des bras de sa fille aimée. Il y laisse son cœur, et il est bien près cle se demander pourquoi la Providence n'a pas placé le centre de la catholicité au sein de ce peuple si droit, si sincère, si expansif. Entre le caractère français et l'œuvre des apôtres, il y avait tant de points de contact ! Ils semblaient si bien faits l'un pour l'autre ! C'est à lui que la Papauté s'adresse à l'heure clos plus solennelles résolutions. Par là il domine l'histoire de toute la hauteur même de sa mission. Est-il besoin de remuer l'Europe et de sauver l'idée religieuse, visée par le fanatisme des porteurs de cimeterres, c'est dons les mains de la France que l'Eglise dépose la croix du Christ. Et la France, selevant au cri arverne de Dieu le veut, le Pape juge son œuvre achevée, la civilisation sera sauvée*
(1) Le 18 nvril 1097, Urbain r'ata du palais de Latran une buJIe adressée à Guillaume r!e Baffip, évêque de Clermont. Dans cette bulle, témoignage de sa reconnaissance, le Pape confirme l'église d'Auvergne dans ses privilèges. Il assigne à son évéque le premier rang, à la consécration de l'archevêque de Bourges; il émet des dispositions relatives à sa nomination épiscopaïe, et promet la paix à ceux qui respecteront les droits ecclésiastiques de l'église d'Auvergne. (L'original de cette bulle est aux archives départementales. V. le teste à l'Appendice.]