‹ Le Concile de Clermont en 1095 et la première croisadeChapitre 19 sur 36 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Ebranlement général provoque par la Croisade. — Les corps expéditionnaires, leurs nationalités, leurs chefs, total des contingents. — Art de la guerre- — Les historiens modernes; contrôle incessant auquel il faut soumettre leurs assertions»

Telle était la puissance de la foi dans ces grands siècles du moyen-âge, si calomniés parce qu'ils sont peu connus, qu'à la nouvelle du « pèlerinage armé, » il se produisit une commotion générale. Les mouvements qui, plus lard, dans le cours des temps, agiteront les peuples, ne pourront donner une idée même approximative de cet élan universel. L'enrôlement pour la Ligue, au xvi e siècle, la poussée libérale, à la fin du xvm e siècle, ne seront que de pâles imitations de ce gigantesque soulèvement. Au pays des montagnes, il est d'ordinaire une chaîne rocheuse qui se dresse au sommet des plateaux, qui commande aux vallées, qui régit le partage des eaux et vers laquelle convergent les ondulations du sol. Pendant deux cents ans, cette date de 109o dominera l'Histoire; elle en sera le centre; elle en sera rame.

Le peuple, ainsi qu'il arrive toujours, se décidera le premier; les duretés de l'existence épuisent moins rapidement en lui les réservoirs de l'idéal. Les seigneurs viendront ensuite : la perspective de beaux faits d armes contre un ennemi nouveau plaira à leur humeur guerroyante. Le sentiment qui inspire la chevalerie sera là pour jeter sur les souffrances, sur les privations et sur les blessures, un manteau tissé de soie et d'or, et le ciel aura certainement de doux rayons pour réjouir le dernier regard du paladin mourant,

Durant l'hiver de 1095 à 1096, les chaumières et les châteaux , les villes et les hameaux , se remplissent de rumeurs. On arbore la croix sur l'épaule ; on s'entretient de l'expédition. Gomme on se doute que le chemin sera long et le retour problématique, on met ordre à ses affaires.

Guibert de Nogent a tracé un tableau animé du spectacle qu'offrait alors notre pays, en proie à celte fièvre de l'héroïsme qui est un des éléments providentiels de son tempérament.

Nous lui laissons la parole :

<c La voie de Dieu, car c'est ainsi que par antonomase on appelait l'expédition sainte, trouvait autant de défenseurs que de gens qui en apprenaient la nouvelle. On s'empressait de demander le concours de ses parents, de ses voisins et de ses amis. Les seigneurs en étaient encore à la volonté, les chevaliers commençaient leurs préparatifs , que déjà les foules se mettaient en marche. Personne ne songeait aux ressources nécessaires pour une telle absence. On délaissait sa demeure, sa belle vigne, le champ des ancêtres ; on les vendait à bas prix et on s'en allait joyeux. A ce moment, une disette profonde sévissait en France , une succession de récoltes défectueuses avait fait monter très haut le prix du grain. Les avares n'hésitèrent pas à spéculer sur la misère du peuple, suivant la coutume. Le pain, fort rare, était d'un prix élevé ; plusieurs demandaient aux racines et aux herbes sauvages l'alimentation nécessaire à la vie.

j> Subitement, semblable <r au vent violent qui brise les » navires de Tharsis, » l'appel du Christ éclata partout, rompant les chaînes qui fermaient les celliers* Tout était hors de prix quand on ne bougeait point, tout devint sans valeur quand il fallut partir. La famine se changea en abondance. Ceux qui riaient et se moquaient des ventes consenties par leurs voisins , ne manquaient pas de les imiter. <r Insensés, disaient-ils, si vous parvenez à vaincre la » misère qui vous tend les bras sur les routes, vous serez » sans ressources à votre retour. x> Et le lendemain ils partaient aussi après avoir tout vendu.

y> Comment dépeindre le spectacle des troupes d'enfants, de filles timides, d'hommes et de femmes, de vieillards, qui s'enrôlaient pour la guerre sainte* Ils n'avaient ni la pensée ni la forée de se mêler aux batailles ; ils recherchaient le martyre sous les armes ou dans les prisons des Sarrasins. <r Vous, puissants et courageux, disaient-ils aux guerriers, » vous porterez l'épée ; pour nous, nous gagnerons le ciel en » nous unissant aux souffrances de Jésus-Christ. » Ce raisonnement n'était peut-être'pas selon la science, mais, aux yeux de Dieu, il n'était pas sans mérite. C'était un spectacle curieux et qui pouvait amener le sourire sur les lèvres de voir les pauvres ferrer leurs bœufs à la manière des chevaux, les atteler à des charrettes sur lesquelles ils plaçaient leurs bagages et leurs enfants. Ces enfants, dès qu'ils apercevaient les fortifications d'un château ou d'une ville, demandaient si ce n'était pas cette Jérusalem vers laquelle on allait.

i> Il se produisit dans tout le royaume de France une prompte et merveilleuse révolution. Les provinces étaient le théâtre de guerres locales ; le brigandage s'épanouissait partout; les routes étaient remplies de voleurs et de pillards. Il n'était question que d'incendies, de violences et de rapines; tous les désirs déchaînés ne trouvaient nulle part d'obstacles,

d Tout à coup , un changement général et inattendu s'opère à la voix du Pape. On se précipite aux pieds des évêques et des prêtres, et on demande la croix. Ce fut comme un ouragan apaisé par quelques gouttes de pluie. L'ordre et la paix se rétablirent. Ce fut manifestement l'œuvre du Christ lui-même (1). »

Celte page du vieux chroniqueur est précieuse au point de vue de la critique historique. On s'est obstiné à ne jamais vouloir considérer, dans les. Croisades, deux courants très distincts , celui des Croisés-soldats et celui des Croiséspèlerins. A la faveur d'une confusion dictée par l'esprit de

(1) Edit. Bongars, pages 481 et 482.

parti, on s'est plu à mêler ensemble ces deux courants, afin de montrer avec quelle naïveté les populations avaient obéi à Tappel de l'Eglise.

Dans leur aveuglement, elles étaient parties sans armes en s'embarrassant de bagages inutiles et ignorant les conditions les plus rudimenlaires d'une marche en pays étrangers. Quelques extraits adroitement détachés du texte de Guibert de Nogent venaient appuyer la sonore déclamation, et nous assistions à la mise en branle d'un immense troupeau d'hommes, de femmes et d'enfants, errant à l'aventure, en . quête des rivages d'oulre-mer.

On peut lire ces choses dans presque tous les historiens modernes.

Or, toutes ces choses relèvent de la fantaisie.

Guibert s'attache à dépeindre presque exclusivement le pèlerinage qui s'organise partout à la faveur du soulèvement armé.

Au sein de ces bonnes volontés, il s'opérera un tassement. Tandis que les uns, le plus grand nombre, iront grossir les armées de Pierre l'Ermite et celles des chefs croisés, les autres, impatients du frein, s'avanceront au gré de leur humeur et attendront à Constantinople l'arrivée des avantgardes. Urbain II avait formellement défendu aux vieillards, aux femmes et aux enfants, de se joindre aux compagnies de guerre (1). Le respect que Ton portait alors à la parole du Pape ne permet pas de supposer qu'on eût dédaigné une si grave recommandation.

C'est clans les rangs des pèlerins que nous rencontrons les éléments sur lesquels pèse d'abord l'interdiction. Nous ne

(l) La prohibition ne concernait point les femmes mariées, qui restaient libres de suivre leur époux. Nec mulieres sine conjugibus suis, avait dit le Pape, aut fratribus aut legitimis testimoniis ullatenus profictscantur (Robert-Ie-Moine) . Si les chroniqueurs et surtout Anne Comnèn? signalent la présence, à Constantinople, rie femmes et d'enfants appartenant aux Croisés, nous estimons que ces recrues étrangères à la guerre, venaient surtout des régions voisines de l'empire grec. L'Occident de l'Europe n'en fournit évidemment qu'un faible contingent.

croyons pas que ces éléments aient pu atteindre les proportions supposées. Les chars et les bœufs revinrent promptementà leur lieu de départ. Les enfants ne résistèrent point à la fatigue de la première ou de la deuxième étape. Bien que la guerre, à ces époques, fut surtout un déplacement de population plutôt qu'un déplacement de troupes, il est évident que les routes, très rudes et très étroites, de la France, de l'Italie et de la Germanie, se fussent refusées à recevoir une semblable cohue. A la suite d'une série d'épreuves, il se fit une sélection ; les hommes, a peu près seuls, finirent par poursuivre un dessein à l'exécution duquel la famille entière avait, au début, coopéré.

Il n'en reste pas moins démontré, par les témoignages les plus clairs, qu'à côté des armées exercées et équipées suivant les usages, il y eut des corps détachés de pèlerins, recherchant uniquement la gloire de souffrir pour leur foi et convoitant la palme du martyre.

Pour ces forts, la Croisade revêtait la forme d'un jubilé.

On méconnaît donc un fait historique indiscutable, quand on vient dire que des bandes dressées au combat eussent été préférables à ces masses de débiles, venues de classes et de nations différentes et bonnes tout au plus à entraver les opérations des chefs militaires. Ces masses ne lurent jamais une gêne ; elles n'embarrassèrent point le passage des troupes ; "elles ne combattirent point ; elles ne demandèrent qu'à continuer la tradition séculaire des pèlerinages.

Il est de la plus extrême importance de rétablir ainsi la vérité. Il est faux que la Croisade ait eu l'aspect d'une mise en branle d'essaims désordonnés. A aucun moment, on ne songea à remplacer la qualité par le nombre. Des publications superficielles, ou des pamphlets intéressés, sont parvenus à égarer, sur cette matière, l'esprit des lecteurs. Il appartient à la critique de protester.

Le sentiment qui anima les Croisés fut une foi profonde. Sans doute, ce sentiment n'eut pas, chez tous, ni la même valeur ni la même intensité.

— lîîO —

Plus d'un vassal suivit son suzerain parce que celui-ci prenait la croix ; de son côté, le suzerain cédait parfois à l'entraînement de ses tenanciers. Le goût des aventures fit naître un certain nombre de vocations. Les pauvres, aux prises avec les charges de l'existence, quittaient sans peine une région qui ne leur présentait que des déceptions. Les nomades, coureurs de grandes routes, ne demandèrent pas mieux que de lier connaissance avec les pays inondés de soleil. Les gens tarés ou chargés de dettes trouvèrent Poecasion excellente pour se reconstituer <t un état civil d ou pour placer la mer entre eux et les menaces de leurs créanciers.

Ajoutons qu'au contact des influences ambiantes , une partie de Ja plèbe moutonnière se laissa gagner par le choc et se déplaça sans trop raisonner son ardeur improvisée. . Nous faisons, on le voit, la part large aux adversaires des Croisades. Mais' nous prétendons, à rencontre de plusieurs, que vouloir juger ainsi, par les petits côtés, l'ensemble d'un tel mouvement, unique dans l'Histoire, c'est aller contre la logique ; c'est juger d'une cathédrale par la toile d'araignée échappée, dans l'ombre d'une colonnade, à l'attention du gardien; c'est apprécier la stratégie d'une campagne par la manœuvre d'une compagnie isolée.

En réalité, le principe religieux créa l'enthousiasme et le domina continuellement. Il se produisit tout à coup, en Europe, un silence, le silence précurseur des grandes déterminations. Guibert de Nogent atteste qu'on n'entendit plus parler d'incendies, de violences, de coups de main. Cet apaisement, *au sein d'une génération débordante de vitalité, montre combien était élevée la pensée qui la dirigeait, « Quelles souflrances, diL Foucher de Chartres, lorsque le Croisé s'arrachait aux bras des siens. Ses larmes coulaient abondantes et il sentait son courage défaillir ; mais l'espoir que son sacrifice serait agréable à Dieu le soutenait. Dans la pensée que Dieu lui rendrait tout au centuple, il délaissait tous ses biens. A sa femme, le mari disait : « Dans trois ans,

» nous nous retrouverons heureux. » Mais, elle, abîmée par la douleur, s'évanouissait. Il partait, affectant de n'être point ému (1). y>

<r Une foi sincère, ajoute Anne Comnène, conduisait les multitudes vers les lieux que le Christ avait à jamais illustrés par sa vie et sa mort (2). >

Guizot le constate également : « L'enthousiasme religieux, écrit-il, fut non pas le seul, mais le premier et le motif déterminant de la Croisade (3). »

La réserve qu'établit ici l'éminent homme d'Etat s'explique par ses préjugés protestants.

Prévost Paradol est plus ferme dans son jugement.

<r Le redressement d'une grande iniquité, dit-il, la délivrance d'un tombeau, la défense des pèlerins désarmés, le châtiment des oppresseurs du Christ et des fidèles, tels sont les nobles attraits qui entraînent vers l'Orient l'élite des sociétés nouvelles. L'histoire des Croisades est l'histoire même de la chevalerie. On n'avait pas vu jusqu'alors une guerre désintéressée, le sang répandu pour une idée, une foule d'hommes allant chercher loin de leur patrie et de leurs intérêts un périlleux devoir à remplir. Quand Rome envahit l'Asie, la sagesse intéressée du Sénat a prévu et dirigé les coups; quand l'Europe moderne attaque l'Inde et la Chine, nos commerçants ont calculé l'avantage de la guerre ; le bien-être des nations Ta ordonné: Ici, rien de semblable ; la croyance a tout fait, un mouvement d'enthousiasme a précipité des armées. C'est un moment unique dans l'histoire du monde; c'est un interrègne rempli par la foi entre les desseins de la politique et les calculs de l'industrie (4). i>

Le Pape, que l'on a calomnieusement accusé d'avoir aban-

(1) Foucher de Chartres, Bongars, p. 385.

(2) Aleociadei l. x.

(3} Histoire de France racontée à mes petits enfants.

(4) Essai sur l'Histoire universelle) 2 e ftdit., Hachette, 18'i3, p. 111.

donné la Croisade à elle-même après l'avoir suscitée, surveillait d'un œil attentif les enrôlements et les armements.

Il adressa à l'empereur de Constantinople la lettre suivante :

€ Depuis le Concile de Clermont, en Arvernie, où d'un consentement unanime la guerre contre les Sarrasins fut votée, une telle multitude de guerriers a pris la croix, qu'on porte leur nombre à trois cent mille. Les chefs les plus puissants ont prêté leur concours avec une ardeur qui nous permet d'espérer la conquête de Jérusalem. Le premier de tous, Pierre l'Ermite s'est mis en marche, à la tête d'une foule innombrable. Godefroy de Bouillon, Eustache et Baudoin, ses frères, imitant l'Ermite, ont organisé des forces militaires plus considérables encore et prendront la même route. L'évêque du Puy, légat apostolique et chef spirituel de ' l'expédition, partira avec l'armée du comte de Toulouse, Raymond de Saint-Gilles. Une autre armée est en mouvement avec les princes Hugues-le-Grand, frère de Philippe, roi de France ; Robert, duc de Normandie; Robert, comte de Flandre ; Etienne, comte de Blois. Enfin, le duc de Tarente, Bohémond, oubliant ses longues querelles, vient de confier à son frère Roger, duc d'Apulie, le gouvernement de ses propres Etats, et part pour l'Orient à la tète de sept mille chevaliers, Télite de la jeunesse italienne. Ces attroupements d'hommes se Tendent sous les murs de votre capitale, où ils espèrent trouver secours et approvisionnements. Je vous supplie donc avec instance de tout faire pour le succès de celte glorieuse et très légitime entreprise. Rien que je ne doute pas de voire zèle, j'ai voulu par cette lettre vous indiquer combien votre concours nous est précieux, à moi-même et à la république chrétienne (1). »

Ce document officiel énumôre les noms des chefs officiels de l'expédition.

Pierre l'Ermite nous est connu. Godefroy de Rouillon va

(1) Dom Ruinart: Ephlolœ Urbani. Voir le texte à l'appendice.

devenir le héros de ces temps légendaires. L'imagination populaire en fera presque un mythe; dans les déserts de l'Arabie, il sera le symbole du lion; ta poésie chantera ses prouesses en des vers au rythme sonore (1), et la chevalerie le revendiquera pour sa plus haute personnification.

Godefroy, duc de Lorraine, était de la race des comtes de Boulogne. Par les femmes, disait-on, il descendait de Charlemagne. Sa parenté avec le grand empereur résidait plutôt dans sa valeur. Aux heures de sa prime jeunesse, il avait embrassé le parti de la couronne d'Allemagne contre le Saint- Siège. Revenu de cet égarement à la suite d'une maladie, il fit vœu de participer à la guerre sainte. Sa bravoure imposait le respect à ses ennemis ; sa douceur, sa modération, son aménité lui attiraient les cœurs. Haut de taille, il était d'une force et d'une adresse extraordinaires (2).

On cite de lui des exploits qui tiennent du merveilleux. D'un revers d'épée, il tranchait la tête d'un taureau. Un cavalier sarrasin se précipitait-il sur son escorte, Godefroy brandissait son glaive, et, d'un coup, coupait en deux, de la lé te aux reins, son malheureux adversaire (3). Sa prudence

(1) Le Tasse: La Jérusalem délivrée.

(2) « Hic vultu elegans, staturà procerus, dulcîs eloquio, moribus egregius, et m lantum Ienîs ut magis in se monachutn quam militem figuraret. Hic tamen, cum hostem eentiebat adesse et imminere praelium, tune, audaci mente concipiebat animum et quasi leo frendens ad nullius pavebat occursum. Et qiiïc lorica vel clypeus sustinere posset impetum mucronis illius? (Robert-le-Moîne, édit. Bongars, p. 33.)

11 était élégant par le visage, haut par la taille, agréable par l'éloquence, admirable par ses mœurs, et d'une telle douceur, qu'il faisait plutôt figure de moine que celle de soldat. Mais quand l'ennemi paraissaitet que la bataille s'engageait, alors il était d'une audace sans pareille, et, frémissant à l'instar d'un lion, il ne reculait devant rien. 11 n'était ni cuirasse ni bouclier qui pût résister à son épée.

Michelet a dit : « Godefroy n'était pas grand de taille, mais sa force était prodigieuse... Cet homme héroïque était d'une pureté singulière- H ne S3 maria point et mourut vierge à 33 ans. [Hist. de France, t. n, ch. ni.)

Michelet a lu précipitamment le texte du chroniqueur; Godefroy était grand de taille, staturà procerus.

(3) « Turcus duo factus est Turci: ut inferior alter in urbem equitaref, aller nrcitenens in fluminc nalaret. » (Raoul de Caen.)

Godefroy, étant à la chasse dans les environs d'Antioche, rencontre un

tempérait sa vigueur ; la raison froide dominait ses calculs. D'une piété éprouvée , d'une sagesse de conduite à toute épreuve, il était le modèle de l'armée. Il n'eut jamais en vue que le triomphe de la justice et de la vérité. Avec un tel homme, une cause peut connaître les revers ; elle ne connaît jamais le déshonneur.

Hugues de Vermandois fut un des quatre chefs de la Croisade. Deuxième fils de Henri I er , par conséquent frère du roi de France, Hugues devint duc de Vermandois par son mariage avec la fille d'Herbert IV et d'Hildebrante (1). Par suite soit d'une erreur de copistes, soit d'une fausse lecture de scribes, les chroniques imprimées sont unanimes à lui donner le surnom de Grand, Magnus (2). On s'explique d'autant moins le bien fondé de cette qualification, que les faits relevés à sa gloire n'ont rien de spécialement éclatant (3). La critique a prouvé que le surnom du prince était celui de Maines ou Maishes, ayant le sens de puîné, par opposition à af raies, impliquant l'idée d'une antériorité de naissance. L'ancien traducteur français de Guillaume de Tyr ne cesse d'appeler Hugues, Huon le Meinne, ou Hues-li-meins-nes. Celte explication résout le problème et rend au mot magnus sa véritable physionomie (4).

Courageux dans les combats, désintéressé dans les fruits de la victoire, le comte manquait de persévérance dans les

de ses soldats aux prises avec un ours énorme. Le soldat s'abrite derrière un arbre et se défend de son mieux. Godefroy va droit à l'animal et le frappe de son épée,. mais l'ours furieux se précipite sur le cheval du nouvel adversaire et lui laboure les flancs de ses crocs. Le cheval se cabre et se renverse, entraînant dans sa chute son cavalier. L'ours se jette alors sur Godefroy ; il lui a déjà fait de profondes blessures à la cuisse lorsque, par un effort suprême, le héros se dégage et plonge son épée jusqu'à la garde dans les flancs de la bête, qui expire aussitôt. (Guillaume de Tyr, liv. 3, chap. 16.)

(I) Art d& vérifier les dates.

(2^ Collections Bongars, Duchesne, Migne, etc.

(3) Aussi un historien estrme-t-il que le terme magnus désignait la taille 1res haute dé Hugues de Vermandois.

(4) V. M. Paulin Paris : Histoire d'Antioche ; et M. Peyrê: Hist. de la prem. Crois.

desseins. Il ne sut pas toujours profiter des avantages que lui procuraient son rang et ses qualités.

Le guerrier dont l'armée était la plus nombreuse, fut Raymond, comte de Saint-Gilles, marquis de Provence, comte de Bourgogne, de Toulouse et de Quercy. Marié à la fille d'un des compagnons du Gid, Alphonse VI, Raymond se fit remarquer non seulement par la constante prospérité de sa vie, mais encore par sa loyauté et par sa bravoure, parfois exubérante. Sa femme, Elvire de Castille, ne voulut point se séparer de lui, à l'heure des dangers ; elle l'accompagna en Palestine. Il eut également à ses côtés le légat apostolique, Adhémar de Monteil (1).

Le quatrième chef, la terreur des Grecs, avant qu'il fût la terreur des Sarrasins, était Bohémond. Il appartenait à cette colonie de chevaliers normands qui avaient conquis la Pouille et la Calabre.

Il était occupé à .agrandir ses Etats lorsque l'annonce de la Croisade le décida à porter sur la terre infidèle Fardeur inquiète de ses partisans. Il se signala par son courage.

Anne Gomnène fait de ce héros un portrait défavorable. Jusqu'à la fin, elle craignit que Bohémond, au lieu de s'emparer de Jérusalem, ne s'emparât de Gonstantinople. Pour se venger de sa frayeur, elle n'a, sur sa palette, au service du chevalier, qu'une couleur: le noir. En retour, Raoul de Caen s'est constitué son panégyriste (2).

Sous la bannière de ces preux, honneur du dévouement mililaire.^se rangèrent des soldats de toutes les nations.

Tandis que Pierre l'Ermite entraînait à sa suite des troupes recrutées dans le Nord de la France, en Lorraine, en Belgique et en Germanie, les Lorrains se plaçaient en majorité

(1) V. Dom Vaissette: Hist. du Languedoc.

(2) Suivant que les historiens prennent leurs inspirations dans les écrits d'Anne Gomnène ou clans ceux da Raoul de Caen, la figure de Bohémond présenic les aspects les plus disparates.

La critique ne saurait user de trop de prudence pour porter un jugement,

sous la direction de Godefroy de Bouillon. Hugues de Vermandois commandait aux Français de TIle-de-France et des provinces circonvoisines. L'Ecosse, l'Angleterre, la Flandre fournirent un contingent considérable aux troupes du frère du roi. Les Provençaux, c'est-à-dire les habitants de la région qui s'étend de la Loire aux Pyrénées, reconnurent pour chef Raymond de Saint-Gilles. Les fils de l'Auvergne comptèrent parmi ses adhérents. Les Italiens marchèrent sur le pas de Bohémond. La Germanie fournit quelques enrôlements ; elle fournit surtout, nous le verrons bientôt, les faux croisés (1).

Ces quatre chefs, dévoués à la même cause, se trouvaient < entre eux sur un pied complet d'égalité. Ils ne tardèrent pas à reconnaître l'autorité suprême de Godefroy de Bouillon.

On a dit que le commandement supérieur avait été, dès le principe, dévolu à Raymond.

C'est là une erreur. Si Adhémar parut auprès de Raymond, l'étendard de saint Pierre fut confié à Hugues. On laissa aux événements le soin de décider la question des relations hiérarchiques.

Etonnée par le nombre des flots que l'orage déchaîné sur le monde musulman jetait contre les murailles de la ville impériale, Anne Comnène s'écrie que la multitude des Croisés est comparable aux grains de sable du rivage et aux étoiles du firmament.

Ces expressions orientales n'ont point de signification précise. Aux champs brûlés par le soleil, le thermomètre est

souvent à l'exagération.

Le pape Urbain donne, dans sa missive à Alexis, le chiffre

de 300,000 hommes.

D'après certains historiens, s'appuyant sur Guillaume de Tyr, les Croisés seraient parvenus à réunir un total de 700,000 combattants (2). Foucher de Chartres prétend que

(1) L'Espagne, très occupée à se débarrasser des Maures, n'entra point en compte dans les contingents.

Le véritable effort eut, pour théâtre, la France.

(2) Guillaume de Tyr, liv. 2, chap. 23.

sans certains incidents survenus au début de l'entreprise, ce nombre aurait pu être triplé (1). Nous retombons dans <c les comptes fantastiques > d'Anne Comnène.

Pierre l'Ermite et ses lieutenants n'eurent jamais à leur disposition qu'une trentaine de mille hommes (2).

70,000 soldats de pied et 10,000 cavaliers reconnaissaient le commandement de Godefroy de Bouillon (3).

Cent mille soldats obéissaient à Raymond (4) ; soixante ou quatre-vingt mille à Hugues, et trente mille à Bohémond (5). Admettons qu'à ces trois cent mille hommes soient venus s'adjoindre de 80 à 90,000 recrues, nous atteignons le total de quatre cent mille hommes; Tel est, à notre avis, le chiffre approximatif représentant la masse des corps alliés.

Nous ne savons si jamais l'Europe et l'Asie avaient vu une

armée semblable.

Sans doute, les manuels classiques qui ont formé notre jeunesse, nous apprennent que les guerres romaines et les invasions barbares ont mis aux prises entre eux des peuples dont les effectifs cle guerre formidables faisaient trembler le sol.

Mais la critique se permet, de nos jours, un doute louchant la valeur de ce renseignement, accepté sans contrôle suffisant.

Fuslel de Coulanges ramène à des proportions assez modérées ces chiffres épiques de bataillons voraces, prêts

(1) F. de Chartres, liv. 1, chap. 4.

Dans l'ouvrage paru en 1838, sous ce titre: Galeries historiques de Versailles, nous lisons ce passage : « En calculant tout ce que la France, l'Allemagne et l'Italie fournirent de Croisés, on présume qu'il en sortit bien cinq millions. »

Un peu plus loin, l'historien dit que le camp des Croisés, à Nicée, c'est-à-dire au début des opérations, comptait 500,000 combattants. Ainsi, dans le temps nécef saire pour écrire quinze lignes, quatre millions et demi de Croisés se sont évaporés sous la plume de fauteur.

(2) Ordéric Vital et alii. •

(3) Anne Comnène.

(4) Dom Vaissette : Hisi. du Languedoc {5} Albert d'Aix, liv. 2, chap, 18.

à s'entre-clévorer (1). La Croisade, examinée seulement au point de vue matériel du nombre des contingents qu'elle a groupés autour de son idée, pourrait bien être l'effort offrant, dans le passé, le plus de majesté et d'amplitude.

L^es simples cavaliers portent un casque de fer ; chez les chefs, le casque est d'acier ou d'airain couvert d'argent; il est ovale ou allongé en pointe pour les princes et il est en outre ombragé d'un panache. Une cotle de mailles protège la poitrine ; la cotte est elle-même protégée par la cuirasse de métal et le justaucorps de cuir. Les seigneurs revêlent un haubert recouvert d'écaillé de fer ou d'acier. Sur les chevaux s'étend un treillis serré, fait de cordes très dures. Les armes sont la lance, où flotte d'ordinaire une banderolle, l'épée, la dague, la hache, la masse, le fléau, la fronde, Parc, l'arbalète. Les ordres sont transmis par le tambour, la trompette, le cornet, le clairon, l'olifanj le cor, la crécelle (2). Le bouclier, oblong, est enveloppé de cuir bouilli.

Pour maintenir ce cuir, on l'entoure de bandes, et, pour le protéger contre l'épée, on fixe des plaques de métal figurant des animaux ou des oiseaux : lions, léopards, aigles, etc.

Dans le but de laisser le moins de prise aux coups et le moins de découvert à l'écu , on affuble ces animaux de fioritures. Le lion est armé et lampassé; l'aigle a les ailes déployées. L'art héraldique s'empara de ces divers arrangements et en fit sa chose.

On a attribué aux Croisades l'origine des armoiries.

La question est encore pendante. On sait que Godefroy portait sur son écu un cygne, en souvenir vraisemblablement de la légende qui lui donnait un cygne pour ancêtre. Ce fait tendrait à prouver que les armoiries sont antérieures à la première expédition d'outre-mer.

Il est certain toutefois que les Croisades développèrent l'institution du blason. La nécessité de reconnaître sa

(1) Fuetel de Coulanges, loc. cit.

(2) La Chevalerie, par M. Léon Gautier ; Vie de saint Louis, par M. Wallon.

nationalité, ses troupes, ses vassaux, ses suzerains, diversifia le champ de l'écu et obligea ses possesseurs à fixer le choix du dessin pour l'adopter définitivement comme signe caractéristique (l). Les termes héraldiques sont en partie de provenance arabe.

Gueule viendrait de l'arabe gui, rose ; azur serait un mot persan ; sinople aurait sa racine dans la langue grecque ; les pièces d'or ou besant serait un terme byzantin. La croix est de forme grecque.

Les pièces du blason évoquèrent souvent un souvenir. Godefroy tua d'un coup de flèche trois alérions. Pour rappeler ce coup heureux, les ducs de Lorraine adoptèrentdans leurs armoiries les alérions.

La stratégie, dans son acception stricte, n'existait pas au xr siècle. La base de l'art de la guerre reposait uniquement sur la force musculaire.

La bataille consistait donc dans une multitude de duels. Les ruses , les déploiements, les retraites simulées, les retours subits, n'avaient nulle raison d'être avec ces bataillons bardés de fer et, partant, lents à se mouvoir. La, lutte résidait dans un corps à corps toujours terrible, étant donné la vigueur des adversaires.

Voici quelle est l'ordonnance du champ de bataille.

Le principal corps d'armée occupe une seule ligne sur une vaste étendue de terrain. L'avant-garde, chargée d'attaquer dès le début, s'échelonne sur le front. Plus loin, se trouve l'arrière- garde, sorte de réserve deslinée à prendre part à l'affaire, vers la fin de la journée, pour brusquer le dénouement et précipiter le succès. Le même plan est exactement suivi par le chef de l'armée ennemie. Les avant-gardes en viennent aux mains, puis les deux lignes de bataille s'ébranlent formidablement, et se heurtent dans un choc épouvantable.

(1) V. Essai sur V origine des armoiries féodales et sur V importance de leur étude au point de vue de la critique historique^ par Anatole Barthélémy, 1872.

À un certain moment les réserves donnent. On ne frappe pas au hasard ; le combat se fractionne en une infinité de combats partiels.

Les deux chefs ennemis finissent par se rencontrer ; ils se défient et alors commence un duel véritablement émouvant. L'armée, dont le chef est renversé ou tué, est une armée vaincue (1).

<t Deux armées arrivent en présence l'une de l'autre, dit M. P. Paris, les plus forts sortent des rangs et engagent la lutte. Des troupes de valets, écuyers et fantassins surviennent pour les débarrasser ou saisir les guerriers désarçonnés. En conséquence des bons ou mauvais succès de ces engagements particuliers, les masses avancent ou reculent jusqu'au moment ou Ton cède absolument le terrain (2) ». <r L'idéal d'une bataille est de traverser l'armée ennemie et de la traverser cle nouveau pour reprendre ses premières positions, Girart de Roussi lion donne le conseil suivant : <r Quand vous d serez dans la mêlée, frappez, tuez, renversez tout jusqu'à d ce que vous ayez traversé les rangs ennemis, et relournez » tous ensemble sur eux (3) ».

La formation du soldat exige peu de temps. Ce que Ton demande au guerrier, c'est la puissance des muscles, c'est encore une verdeur de santé capable du maniement prolongé d'une arme au poids très lourd.

Le siège d'une ville offre peu de complications. On s'attache d'abord à investir la place et à l'affamer, opération d'un succès problématique, l'assiégeant ayant recours à des souterrains dont les ouvertures se dissimulent au loin, dans la campagne, et se procurant par là l'alimentation nécessaire.

Le moyen le plus employé est l'escalade. On comble de grosses pierres les fossés ou on les couvre de ponts et de

(1) Y. Léon Gaulioi\ foc. cit.

(2) P. Pari?, Hist. lltt.

(3) Lcon Gautier.

radeaux. Sur ces ponts on dresse des échelles et on tente de parvenir jusqu'aux créneaux. L'ennemi ne s'endort point. Derrière les meurtrières et les créneaux, il surveille les préparatifs, et, au moment où les chevaliers arrivent aux derniers échelons et s'apprêtent à envahir le chemin de ronde, mille bras se tendent pour les précipiter dans le vide. Si les échelles ne suffisent point, on en. vient au beffroi, la plus terrible machine de guerre de l'époque. Le beffroi se compose d'énormes madriers, dont l'assemblage présente l'aspect d'une tour carrée, aussi haute que les remparts de l'ennemi. Par dos cordes et des leviers, on l'approché des murs; des peaux de bêtes fraîchement écorchées tapissent les poutres les plus exposées aux atteintes du feu grégeois. De la plate-forme supérieure, un pont s'abat sur le crénelage de la ville, cinq ou six cents cavaliers s'y engagent et livrent, à celte hauteur prodigieuse, un combat acharné. Des troupes montent sans cesse par des échelles pour combler les vides causés par la mort. Si, sur un seul point, l'adversaire fléchit, Je succès du siège est assuré ; le vainqueur se hâte en effet de prendre à revers les assiégés, qui abandonnent le chemin de ronde et laissent ainsi libre accès aux soldats des beffrois voisins.

Avant de suivre les corps croisés dans les diverses péripéties de leurs opérations, nous devons dire quelques mots des sources auxquelles nous demanderons nos informations.

L'histoire des Croisades est à peine ébauchée. Nous avons eu déjà l'occasion de constater que la critique ne s'est occupée sérieusement des expéditions d'Orient que pendant la seconde moitié de notre siècle. Plusieurs publications ont paru, qui ont porté une assez vive lumière sur certains recoins obscurs de ces hauts faits de guerre; une narration d'ensemble est encore à naître.

À la vérité, il existe plusieurs volumes décorés du titre

d 1 Histoire des Croisades. Michaud en fut l'auteur. Ce travail,

accueilli, à son apparition, par la faveur générale, a été

longtemps considéré comme ouvrage classique. Il a eu

l'honneur défigurer dans la plupart des bibliothèques graves, et d'occuper une place à part dans les livres à l'usage des distributions de prix.

En réalité, cette prétendue Histoire n'a jamais mérité le crédit dont elle a joui. Son seul mérite est d'avoir appelé

♦l'attention sur une des phases les plus glorieuses des annales françaises. Abstraction faite de ce détail , l'œuvre de Michaud a tous les défauts d'une étude entrepiise et continuée avec un médiocre souci de la critique. Ayant à choisir entre d'assez nombreuses sources, l'auteur s'est attaché à une seule, Guillaume de Tyr, et ne s'est jamais appliqué à contrôler les affirmations de ce chroniqueur par les affirmationsdes autres chroniqueurs contemporains. Cet exclusivisme Ta amené à émettre une foule d'appréciations que ne soutiennent point les faits. Si encore Michaud avait toujours mis les pieds là où il retrouvait la trace des pas de son guide, on pourrait accepter la plus grande somme de ses assertions, mais souvent il va aux caprices de sa propre initiative et se perd dans les fantaisies de son imagination.

On peut mettre en thèse que cet écrivain n'a rien compris à l'inspiration élevée des Croisades (1). Le terrain sur lequel il marchait devenait, dès lors, un terrain mouvant. D'où chutes nombreuses et claudication continuelle.

Le malheur est que Michaud a fait école. Ceux qui sont venus après lui ont cru à la conscience de ses recherches et Pont simplement copié en le démarquant. Les écrivains catholiques n'ont pas su toujours secouer ce joug. Un des historiens modernes du pape Urbain II nous renvoie grave-

(1) Pour lui, le mobile des Croisades a été « la fureur des armes et la passion de la ferveur religieuse. »

« M. Michaud, a dit Darras, écrivit son « Histoire des Croisades » durant la période la plus sceptique du xix ô siècle (1811-1822). Chrétien lui-même, il dut plus d'une fois cruellement souffrir de la contrainte où le réduisait l'incrédulité triomphante de son temps- C'est Tunique excuse h àonner à toutes ses défaillances, d'ailleurs injustifiables. Deux drachmes de vérité valent mieux, pour la régénération sociale, qu'une montagne d'atténuation sophistique. » (Hist. générale de l'Eglise.)

ment à Y œuvre capitale de Michaud ! Notre grand Darras est le seul, croyons-nous, qui ait vu le mal; il a cherché à réagir en des chapitres pleins d'une critique serrée. Les Allemands, nous l'avouons à regret, ont vu aussi le défaut et ils l'ont relevé, tandis que nos écrivains s'acharnent encore dans leurs errements à la suite de celui qu'ils se sont donné naïvement pour chef.

Mais enfin rétoile de Michaud a pâli devant une étude mieux comprise des texles ? et nous espérons bien qu'elle s'éteindra à jamais (1).

C'est aux sources, à peine est-il besoin de le prétendre, qu'il faut toujours se rendre, si Ton veut porter, sur ce remarquable soulèvement du peuple chrétien, un jugement sain, judicieux, dépourvu de partialité. Notre éducation, notre tournure d'esprit, notre manque d'initiative personnelle , notre absence de caractère individuel, notre effacement dans l'unité centralisatrice et administrative, constituent des éléments défectueux d'appréciation. Il est nécessaire, pour bien saisir, de se placer, par un vigoureux dégagement d'esprit préconçu, au véritable angle visuel, et de jamais oublier qu'il est d'une évidente injustice de juger des qualités et des défauts d'un siècle, par la considération exclusive des qualités et des défauts d'un autre âge.

L'étude approfondie des sources ouvre les arcanes d'une époque. Pour atteindre un résultat pratique, digne de la critique, il y a obligation de faire un choix parmi ces sources. En ce qui concerne les Croisades, les chroniques contemporaines sont loin d'avoir la même autorité.

Besoin est donc de les contrôler entre elles. L'expédition de Pierre l'Ermite, en particulier, a été l'objet des affirma-

(l) Michaud naquit à Àlbens (Savoie) en 1767. Il se rendit à Paris et collabora à divers journaux. Il fonda la Quotidienne, et fut incarcéré en 1795, à cause de ses opinions contre-révolutionnaires. Il échappa à l'êchafaud, se rallia à l'Empire, devint membre de l'Académie française en 1812, et obtint, sous la Restauration, la fonction de censeur des journaux. Il mourut en 1839.

lions les plus contradictoires ; or, ni Guiberl de Nogent, ni Foucher de Chartres, ni Baudric de Bourgueil, ni Guillaume de Tyr, ni Albert d'Aix, etc., n'ont été témoins de. cette expédition ; des rapports verbaux , des on-dit , ont été les bases de la majeure partie de leurs récits. Sans doute, ces historiens très sincères ont recherché la vérité. Parfois, néanmoins, ils se sont trompés; la preuve en est dans les contradictions assez nombreuses qu'on relève dans leurs récits, dès qu'on les compare entre eux.

L'historien a mission d'opérer une sélection parmi de tels témoignages. Grâce à ce travail de tamisage, si nous pouvons ainsi parler, la vérité a quelque chance de paraître et de rester. Guibert, homme du Nord, est d'ordinaire sans indulgence à l'égard des gens du Midi ; il se complaît à mettre en lumière leurs défauts. D'autres chroniqueurs sont, suivant le mot de La Fontaine, « taupes pour leurs nationaux et lynx pour les voisins, d Dans ces conditions, l'examen des textes doit précéder leur enregistrement.

Si, non seulement pour la question spéciale qui nous occupe, mais encore pour toutes les questions historiques, semblable travail était toujours entrepris par les écrivains amis de leur réputation, on n'aurait pas à dire à propos de l'Histoire ce qu'on disait, il y a une quarantaine d'années, à propos de la Constitution française : Que toujours très bien faite, elle était toujours à refaire-

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