‹ Le Concile de Clermont en 1095 et la première croisadeChapitre 20 sur 36 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Pierre PErmite, sa marche à travers la Germanie, à la tète d'un corps d'armée, son arrivée à Constantinople. — Etrange contradiction des récits originaux à Pègard des faits d'arme de l'Ermite, — Les faux Croisés.

L'histoire de la première Croisade est à peine ébauchée, avons-nous affirmé dans le chapitre précédent. Le chapitre présent sera la preuve de notre proposition.

La ville de Constantinople avait été désignée pour rendezvous aux armées alliées, et la date du 15 août 1096 avait été fixée pour le départ général. Dès le mois de mars, pourtant, des troupes se mettent en mouvement ; elles sont commandées par. Pierre l'Ermite et par Gautier de Poix.

Il est fort difficile, sinon impossible, de se faire une idée de toutes les assertions gratuites dont l'expédition de l'Ermite a été le point de départ. Il semble qu'en cette circonstance chacun se soit efforcé de fausser compagnie à l'exactitude.

Assurément, nous ne nous chargeons point de porter la lumière dans ce fouillis inextricable; nous voulons uniquement montrer avec quelle défiance le lecteur devra désormais accepter les jugements ou les appréciations qu'il est appelé à rencontrer chez les historiens.

Michaud, l'illustre ancêtre, ouvre le feu : « Trompé par l'excès de son zèle, dit-il, le cénobite crut que l'enthousiasme pouvait seul répondre de tous les succès de la guerre et qu'il serait facile de conduire une troupe indisciplinée qui avait pris les armes à sa voix. Il se rendit aux prières de la multitude, prit possession du commandement de la troupe et vit bientôt 80 ou 100,000 hommes sous ses drapeaux. Ces pre-

— 166 tt

miers croises, Iraînanl à leur suite des femmes, des enfants, des vieillards, des malades, se mettaient en marche sur la foi des promesses miraculeuses de leur chef. Dans la persuasion où ils étaient que Dieu les appelait a défendre sa cause, ils espéraient que les ileuves s'ouvriraient devant leurs bataillons et que la manne tomberait du ciel pour les nourrir (1), »

Il y a dans ces lignes autant d'erreurs que de mots. Il est d'un ridicule achevé de représenter le cénobite comme une sorte d'illuminé, attendant sans cesse des miracles, comptant bien que les collines se changeraient en plaines, que les fleuves, à sa vue, reculeraient à leurs sources ou que des ponts merveilleux uniraient subitement, à l'instant voulu, les rives opposées. Pierre, qui avait déjà exécuté le voyage de Palestine, connaissait par expérience les difficultés du chemin; il savait, ses épreuves en faisaient foi, que si, dans les entreprises sages, on peut compter sur la Providence, il faut aussi compter sur soi. Un écrivain sérieux ne se permet jamais, au début d'un récit, de semblables allégations. Le respect qu'il doit au lecteur lui fait au moins un devoir de les prouver.

Guillaume de Tyr nous dit que l'empereur de Constantinople, admettant en sa présence Pierre l'Ermite, reconnut en celui-ci les talents d'un homme d'Etat joints à l'énergie du caractère et à l'éloquence des grands orateurs (2).

Voilà, certes, une affirmation qui est de nature à jeter une ombre sur le tableau de Michaud. Le môme auteur voit dans la « troupe indisciplinée de l'Ermite une armée de 80 ou 100,000 hommes. » Ordéric Vital nous donne le chiffre exact de celte armée : a Petrus Galterium... aliisque prseclarig Gallorum militibus et peditibus fere xv millibus secum adduxit. y> La troupe était composée de 15,000 hommes. Michaud voit encore des femmes, des vieillards, des en-

(1) Michaud, Hist. des Crois., t. II, ch. 1.

(2) Guill. de Tyr., éd. Bongars, t. I, cap. 22.

Ordéric Vital désigne ainsi Pierre : Vir doclrina et largitale insignis. (Hist. eccles. livre 9, ch. 4.)

fants, même des malades. C'est le lieu commun. Un texte très précis serait ici le bienvenu et ferait mieux notre affaire. Quant « à la prière de la multitude » et à « son indiscipline », ce sont les accessoires ordinaires d'une rhétorique élastique.

Arrivons à l'histoire.

En précédant les armées régulières, Pierre n'avait nullement l'intention de commencer le premier les hostilités. Son but était de prêcher la Croisade en Germanie, et de recruter des éléments pour l'œuvre sainte. II n'était pas à proprement parler le chef militaire de la troupe; il en était plutôt le chef religieux. Le commandement était dévolu à Gautier de Poix (de Pixeio), aidé, dans sa tache, par ses neveux Gautier-Sans-Avoir, Guillaume, Simon et Mathieu (1). Gautier de Poix était un chevalier plein de bravoure et d'une sagesse incontestée. Sa marche, en Germanie, en est la preuve. Le plan de cette marche révèle de profondes connaissantes géographiques.

Nous sommes donc bien loin des déclamations intéressées des écrivains qui s'obstinent à nous montrer le désordre d'une cohue allant à l'aventure. Un capitaine consommé, ayant à remplir le même thème, c'est-à-dire partir de la Lorraine pour gagner Byzance, ne suivrait pas d'autre voie, étant donné l'absence de grandes routes, rectifiées suivant les règles modernes.

Nous avons indiqué l'effectif de la petite armée. Ce qui a induit en erreur Michaud, c'est un texte d'Anne Comnène, oiï nous lisons que les troupes de l'Ermite, à leur arrivée dans la capitale de l'empire, comptaient 70,000 piétons et 80,000 cavaliers (2).

La fille d'Alexis a cédé, comme presque toujours, aux ardeurs de son imagination orientale. Pour elle, lès Croisés

(1) Walterius Sens-Aveir, suivant l'expression de Guillaume de Tyr. Ce mot sens-aveir désignait un cadet de famille ne possédant ni fief ni suzeraineté. Ce qualificatif n'avait rien de ridicule ni d'ironique.

(£j Alexiade, livre x e , ■ .. ■:"-

étaient plus nombreux que les grains de sable du littoral. Elle distribuait sans retenue et un peu partout les centaines de mille.

Pour comblej elle fait partir Pierre l'Ermite non de la Lorraine, mais de la Lombardie (1). Nos chroniqueurs d'Occident ramènent les choses au point, <r Pierre, écrit Foucher de Chartres, s'adjoignit un assez grand nombre d'hommes allant à pied, mais peu de soldats : Petrus heremila, multis sibi adjunctis peditibas, sed pmicis militibus per Hungariam perrexit (2). d La phrase est obscure : certains

ta

traduisent peditibus par fantassins et militibus par cavaliers. Quoi qu'il en soit, il appert de ce texte qu'il ne s'agit point ici de centaines de mille de soldats. Ordéric Vital est explicite. € L'an de l'Incarnation 1096, indiction quatrième, au mois de mars, Pierre d'Àchère partit de France, emmenant avec lui Gautier de Pexeio et ses neveux et d'autres Français de qualité et des fantassins et cavaliers au nombre de près de 15,000(3). » '

Les pèlerins arrivent à Cologne, le 12 avril, et s'apprêtent à rester dans cette ville la semaine de Pâques (4).

(1) Alexlade.

(2) Bongars, p. 385.

(3) « Igitur anno ab Incarnat. Dom. 1096, indictione IV, mense martio, Petrus de Archeris monachus, doctrina et largitate insignis, de Francia peregre perrexit, et Galterium de Pexeio cum nepotibus suis, Galterio cognominato Sine-IIabere, et Gulielmo, Simone et Mathreo, aliisque prœclaris Gallorum militibus et peditibus fere XV milibus*, secum adduœit. » (Hist. ecdêsiast., 1. ix, chap. iv).

Albert d'Aix n'attribue à l'armée qu'un contingent de huit chevaux.

Michaud, d'une part, Henri Martin, Michelet, etc., d'autre part, acceptent pour véridique ce chiffre ridicule.

Une lecture assidue de la chronique d'Albert montre que, sous la plume de cet écrivain, lès chiffres, la plupart du temps, désignent un nombre indéterminé. Nous en avons la preuve dans le chiffre sept du même auteur. Dans le récit d'un combat, il nous parle.de sept barques, de sept radeaux, de sept captifs, de sept jours passés dans les forêts, etc. D'après un critique allemand, Kugler, cité par Hagenmeyer, ces chiffres sont un caractère typique.

(4) « Sabbato Paschae Coloniam venit, ibique septimatana Paschae requicyit, sed a bono opère non cessavit. » (Ordéric, Hist, ecclês., liv. uc.)

Pierre met à profit ce repos pour porter à la connaissance

des populations germaines l'annonce de la <i bonne nouvelle ».

Le succès couronne ses efforts.

Voici le témoignage d'Ekkéhard, témoin oculaire : <r En voyant défiler tous ces chevaliers et ces hommes de pied, les Germains traitaient cette expédition de folie... Mais peu à peu ils se pénétrèrent de la grandeur du but des Croisés, et se firent un devoir de s'attacher à la cause et de l'embrasser en grand nombre (1). j>

La réflexion qui s'offre ici d'elle-même à l'esprit est que si ces prétendues bandes que Ton représente comme une cohue désordonnée vivant d'aumônes,' pillant et rançonnant au besoin (2), avaient été telles qu'on nous le dit, jamais l'Allemagne n'eût accepté de les suivre. On les eut traquées et repoussées. Le résultat opposé se produit; leur présence fait œuvre de prosélytisme. Ainsi tombent les accusations.

Soit désir d'arriver plus vite, soit crainte d'appauvrir le pays par le ravitaillement nécessaire, une partie des troupes .'prit les devants sous la conduite de Gautier de Poix (3). Reçu avec bonté par le roi de Hongrie, le détachement arriva à Belgrade, en Bulgarie. Là se place un incident dont l'authenticité historique est loin d'être démontrée.

(1) Ekkéhard, i/ierosoZ., Migne.

(2) Michaud.

(3) Ord.éric: « Superbi Francigenae, dum Petrus Colonise remaneret et verbuni Dei pradicando phalanges suas augure et corroborare vellet, illum expeetare noluerunt ; sed iter incepturrï per Hungariam agressi sunt. Columanusautem, Hunorumrex, tune, eis favebat, necessariumque subsidium in terra sua prae|jebat. » [Hisè. ecclés.)

Les Allemands traduisent le mot supsrbl par l'expression gonflés d'orgueil. Nous pensons que le terme latin désigna plus exactement l'impatience dans l'ardeur et le courage.

Nos amis d'outre-Rhin ne pouvaient laisser se perdre une telle occasion d'exprimer leurs sentiments à l'égard de nos ancêtres. La priorité des Français, dans la marche en avant, a toujours eu le don de les gêner.

Au dire d'Albert d'Aix (1), le prince de Bulgarie refusa à Gautier l'autorisation d'acheter des vivres ; les pèlerins, usant alors de la licence que confère dans ces circonstances le droit des gens, se répandirent dans la campagne pour trouver leur subsistance. L'armée bulgare, forte de 140,000 hommes, se mit à leur poursuite et leur infligea un cruel échec. Gautier rallia avec peine les débris de son armée et, grâce à la protection du prince de Nysse, atteignit Sternitz, Phixopolis, Andrinople, et enfin Byzance. où il put attendre dans le repos et l'abondance l'arrivée de l'Ermite.

On doute ici, avec raison, de la véracité d'Albert d'Aix, Les textes contemporains ne mentionnent aucune défaite de ce genre. Ordéric, d'ordinaire bien informé, écrit simplement ce qui suit : « Les Français traversèrent le Danube et vinrent en Cappadoce par la Bulgarie, et attendirent les troupes allemandes, amenées par Pierre (2). d

Un auteur allemand, M. Hagenmeyer, adversaire déclaré de la gloire de Pierre l'Ermite et partisan non moins déclaré d'Albert d'Aix, fait à ce sujet la déclaration suivante : « Quel est le dee;ré de la véracité de la relation d'Albert? Faut-il en tenir la plus grande partie pour un document historique? Quelles sont les parties qui ne sont que des ornements brodés par l'auteur? Nous ne sommes point en mesure de le déterminer, car on ne possède aucun renseignement d'autre source sur la marche de Gautier à travers la Bulgarie ; même dans la relation de Guillaume de Tyr, on ne peut reconnaître s'il a eu recours à des sources autres que le récit d'Albert, et s'il y a ajouté de sa propre imagination (3). »

Cette armée bulgare de 140.000 hommes, surgissant tout

(1) Liv. 1, c. 7.

(2/ « Transito Danubio, per Bulgariam usque in Cappadociam venerunt, ibique prœstolantes sequentibus Alemannis cum Petro sociati sunt. »

(3) Le vrai et le faux sur Pleine V Ermite , traduction française par Furcy-Raynaud, Paris, 1883. Cet ouvrage est plein d'érudition à la façon allemande; Fauteur y laisse percer continuellement. ses préjugés et son parti-pris contre les Croisés,

à coup à une époque où les armées permanentes n'existaient pas, nous paraît être appelée à faire une excellente figure dans le chapitre des contes d'enfants. Nous allons avoir une autre armée de ce genre à reléguer très probablement dans le même chapitre.

Pierre, à son tour, se met en route. Les volontaires allemands comblent les lacunes du. corps expéditionnaire, Ûrdéric fixe le chiffre de ces enrôlements au chiffre de 15,000(1).

Le passage de la Hongrie s'effectua sans obstacle. Toutefois, à Semlin, d'après Albert, un événement grave transforma en défaite cette marche tranquille.

Les Croisés^ apprenant que le prince de, la ville se préparait à leur barrer le chemin, avaient résolu de forcer la cité et de s'en emparer. Les habitants, terrifiés par une attaque contre laquelle ils étaient sans défense, s'enfuirent, laissant aux pieds des remparts 4,000 cadavres des leucs. Coloman, successeur de Ladislas, accourt dans le but de venger ses sujets, mais Pierre passe la Save et se réfugie en Bulgarie, où un désastre l'attend sous les murs de Nisch. Dix mille des siens succombent ; les bagages et le trésor de l'armée restent aux mains des ennemis. Les débris se rejoignent dans le plus complet désarroi et parviennent avec peine à Constantinople. De son côté, l'ennemi ne perd, dans cette rencontre, qu'un seul soldat.

Telle est la version que nous transmet Albert d'Aix, et dont s'est inspiré Guillaume de Tyr.

Sybel, critique allemand (2), s'inscrit en faux contre la relation de ces faits, auxquels les contemporains ne font aucune allusion. Le texte d'Ordéric n'autorise nulle insinuation relative à ces événements (3). Sur quels documents

(1) « Alemannis serraonem fecit, et ex eis xv miliia ad opus Domini traxit. » (Liv, ix, c. 4.)

(2) Cité par Hagenmeyer. ■ ' '

(3) « Petrus eremita cum multis Alemannis et Francis subsequens aginen prsecesserat et regiam adurbem applicuerat. » "(Liwix.)

Albert a-t-il étayé sa narration? on l'ignore; a-t-il voulu donner un tour dramatique à sa chronique ? toutes les hypothèses sont permises. Est-il loisible d'à dmettre qu'une armée en arrive à laisser périr dix mille de ses soldats sans se défendre, que le soi-disant vainqueur n'ait à regretter que la mort d'un homme, tandis que le vaincu, pourvu d'armes et de vivres et décidé à la lutte, laisse sur le champ de combat les deux tiers de son effectif* <c Ce qui serait une chose inouïe dans l'Histoire, dit M. Hagenmeyer, forcé par l'évidence, c'est que du côté de Pierre 10,000 hommes eussent succombé, tandis que les Bulgares n'en auraient perdu qu'un seul, d <i C'est un exemple typique, ajoute- t-il, du style légendaire d'Albert; personne, d'ailleurs, ne le croira (1). »

L'annaliste nous assure que l'Ermite perd dans une bizarre aventure son corps d'armée et voici que, sur les rives du Bosphore, Anne Comnène effrayée, voit arriver une armée de 70,000 fantassins et de 80,000 cavaliers, marchant dans un bel ordre et semant l'effroi par son aspect guerrier. Cette armée est celle qui vient de périr quelques jours auparavant ! Et non seulement elle s'est retrouvée, mais encore elle s'est multipliée. Avant la défaite, elle ne comptait que 30,000 hommes ; le lendemain, 150,000 hommes se dressent à l'appel !

Albert d'Aix ne prend même pas le soin vulgaire de se mettre en règle avec ses propres affirmations. Pierre est un héros maître de lui-même, et commandant à la victoire ; deux jours après, il a peur ; un rien l'épouvante; ses ordres sont des incohérences, <r On ne sait véritablement plus où l'on en esl avec ce chroniqueur, dit M. Hagenmeyer ; on ne sait si l'on doit attribuer les mêmes faits qu'il raconte à un seul et même personnage (3). d Le critique termine ainsi une série de réflexions, où il s'efforce de donner aux assertions

(1) Loc. cit.

(2) Alexicde.

(3) Loc. cil.i p. 193.

d'Albert d'Àix une apparence de solidité : <t Les détails que donne cet historien ne forment pas une base assez solide pour que nous osions nous en servir pour tracer un tableau plus achevé : il faudrait avoir à sa disposition d'autres sources plus sûres ; mais, nous l'avons déjà dit, elles n'existent pas (1). d

Si M.,Hagenmeyer <r ne sait plus où il en est » avec Albert d'Aix, M. Michaud, en retour, sait fort bien s'y reconnaître ; il accepte tout. Sans hésiter, il fait entrer au foyer de la famille historique tous ces éléments disparates sur la légitimité desquels planent les soupçons les plus fâcheux,

A notre avis, il se passa, en Bulgarie, divers incidents. Amplifié par la rumeur, et, en même temps, défiguré par les rapports verbaux, le récit de ces incidents a servi de thème à la rédaction du trop crédule Albert d'Aix^

La découverte et la publica tion des manuscrits d'Ekkéhard, ont permis d'apporter à la question des faux Croisés des éclaircissements souvent désirés.

A l'occasion des prédications de Pierre l'Ermite en Germanie, et à la suite de l'ébranlement qui en est la conséquence, des excès se produisent, les campagnes sont pillées et les Juifs mis à mort.

Albert d'Aix, Guillaume de Tyr, et, avant eux, Guibert de Nogent, rendent les troupes de l'Ermite responsables de ces. déplorables abus.

Jusqu'à notre époque, on n'hésita pas, sur la foi de ces chroniqueurs, à répéter les mêmes accusations et à envelopper dans la plus injuste réprobation les vétérans du premier soulèvement.

Un des triomphes de la critique sera d'avoir rétabli, en

(1) Loc. cit., p. 195.

La relation d'Albert d'Àix date de la seconde partie du xu e siècle* Ou était déjà loin des événements.

celle circonstance, la vérité, ignorée de presque tous les historiens qui se sont intéressés à la Croisade.

Deux points sont à examiner: Pierre l'Ermite a-t-il été coupable des désordres commis en ce temps, et, en particulier, des sévices exercés contre les Juifs?

Quels en furent les auteurs ?

N'oublions pas que les chroniqueurs dont nous venons de citer les noms, ne furent point témoins des faits qu'ils ont relatés. Ekkéhard, au contraire, a viu Son attestation a donc seule une valeur incontestable.

Sur le premier chef, la critique répond en absolvant complètement de toute faute le chef de l'expédition. « La persécution contre les Juifs, a dit récemment M. Hagenmeyer, écrivain dont personne ne récusera ici le jugement, n'éclata à Cologne que le 29 mai 1096, date à laquelle Pierre était déjà parti depuis bien longtemps. Par voie de conséquence, on doit admettre aussi que Pierre et ses gens restèrent en général étrangers à cetle persécution, dont les premiers symptômes se déclarèrent le 3 mai, à Spire. La honte d'avoir donné dans les villes du Rhin le signal de ces abominables excès, doit retomber éternellement sur la mémoire d'Emich et de sa bande. » L'auteur Mannheimer exprime son étonnement, dans son ouvrage, de ce que les relations juives ne font pas mention de Pierre d'Amiens ; ce fait est une preuve certaine qu'il n'a pris aucune part à ces atrocités et qu'il n'a donné aucune prise à une accusation de ce genre ; sans cela, son nom se trouverait dans ces mémoires, tout aussi bien que celui d'Emich.

Montalembert était donc également dans Terreur lorsqu'il écrivait dans Les Moines cV Occident, L vu, p. 155: <r IL n'y avait que huit chevaliers dans celte foule impatiente et désordonnée, qui marqua du sceau de la réprobation humaine une œuvre d'inspiration divine, en massacrant les Juifs d'Allemagne, et en ravageant la Hongrie, avant d'aller euxmêmes périr en Bulgarie. ». Même erreur dans la Nouvelle Biographie universelle, t. 40, p. 18o : « Bientôt Pierre eut à

sa suite une foule innombrable,, qui commença par massacrer tous les Juifs et même les chrétiens qui lui refusaient les vivres (1). s

Ces lignes de l'historien allemand sont vengeresses.

La discipline fut toujours sévèrement observée parmi les soldats de Pierre. M. Hagenmeyer le constate : « Un contemporain, l'annaliste de Melk, ajoule-t-il , a été témoin du passage^ ces bandes; il fait cette simple remarque à Tannée 1096: <r Petrus heremita aliique plures tendunt Hierusalem ; i> en dehors de ce simple fait, il ne voit rien qui mérite une mention spéciale ; la raison en est assurément que ces bandes voyageaient sans rencontrer d'obstacles, mais aussi en s'abstenant de tout excès ; sans cela, elles auraient provoqué une résistance énergique, dont on retrouverait nécessairement la trace dans les chroniques (2). j>

Sur le second chef, l'Histoire se lève pour flétrir les trois imposteurs, dont la mémoire sera toujours vouée à Texécraiion, Gothescale, Folcmar et Emich.

Gothescale était originaire des bords du Rhin. Utilisant habilement rémotion provoquée par les événements, il lève une bande, que renforcent spécialement des Bavarois et des Souabes, et met la campagne en coupe réglée ; au vol, il joint l'assassinat. Coloman marche, au-devant de ces bandits que leur chef livre par trahison aux glaives des soldats hongrois (3).

Folcmar s'attache à égaler son devancier en férocité. Sa proie, à lui, ce sont les Juifs. Pensant qu'avant de recon-

(1) Hagenmeyer, loc* cit.*, p. 163. L'erreur de Montalembert s'explique parla confiance trop aveugle que l'illustre historien des moines accordait à Michaud. Nous devons nous rappeler que Les Moines d'Occident contiennent en grand nombre des pages qui sont des chefs-d'œuvre. Il est vrai qu'alors l'auteur puisait lui-même directement aux sources, sans intermédiaire pour l'égarer.

(2) Page 167.

(3) Albert d'Aix, complètement trompé sur le compte de Gothescale, couvre ce personnage d'éloges.

L'or et l'argent abondaient entre les mains de Gothescale. L'existence de ^es sommes était de nature à légitimer bien des suppositions.

quérir le tombeau du Chrisl, il fallait exterminer ceux qui avaient creusé ce tombeau, il se jette sur les communautés israélites et en égorge les membres sans pitié. En Pannonie, ce misérable est arrêté et ses gens sont massacrés par les indigènes.

Emich devait être plus cruel encore. Renommé par le débordement de ses mœurs et par ses tyrannies, le comte Emich annonça que, répudiant son passé, il arborait la Croix. À cette nouvelle, près de 15,000 hommes vinrent se t ranger sous ses ordres. Dans ce nombre, se rencontraient de vrais chevaliers ; l'ensemble était formé par la lie du peuple, flairant le meurtre et le pillage. La minorité, dès qu'elle vit le piège, se relira et abandonna celte collection de soudards au sort inévitable qui les attendait. Le carnage commence par les Juifs, En vain, les victimes implorent-elles la protection des évoques, qui ouvrent leurs palais ; les forcenés se précipitent sur les portes, les brisent, et passent au fil de l'épée tous les réfugiés. A Mayence, à Trêves, ces scènes de cannibales se reproduisent (1). Emich se répand ensuite dans les campagnes de la Franconie et de la Bavière et met tout à feu et à sang. Il comptait sur de nombreux succès encore, lorsque ses bandes, surprises par un détachement de Hongrois, sous les murs de Mersbourg, furent taillées en pièces et culbutées dans le Danube.

Ces détrousseurs de grands chemins étaient heureux de satisfaire leurs passions, sous le couvert d'un drapeau. Les annalistes, incapables à distance d'opérer la répartition des

(1) Un certain nombre de Juifs profitant du départ des Croisés, avaient dû acheter à très l as prix maintes propriétés, et, suivant l'usage, prélever sur les enrôlés besogneux des sommes usuraires. De là un émoi généralsur lequel les forbans Folcmar et Emich ne manquèrent pas à leur tour de spéculer. Il est à remarquer que les Juifs, poursuivis et traqués ne trouvèrent protection qu'auprès des évêques et des clercs, désireux d'épargner le sang et de conjurer les excès, lin. reconnaissance de cette courageuse altitude, quelques Juifs se font, en Allemagne, dans la Presse et dans les Universités, les ennemis implacables de toute action catholique, au moyen-âge.

responsabilités, ont inscrit ces atrocités à l'actif des armées parties pour la délivrance des Saints-Lieux.

Mais avec le témoignage d'Ekkéhard, le mot de l'énigme est désormais connu.

<t L'adversaire de l'Eglise et de notre foi, lisons-nous dans le Libellus Hierosolymila, fit son possible pour enrayer l'entraînement de l'Europe vers le tombeau du Sauveur. De faux prophètes surgirent à l'instar de ceux qui semaient le mauvais grain dans le champ du père de famille, pendant que celui-ci dormait. L'adversaire eut pour but d'envelopper de déshonneur les Lroupes du Seigneur en mêlant aux eaux pures des eaux impures, produites par l'hypocrisie et le mensonge. Un certain nombre de ces imposteurs existent encore. Qu'ils disent à quel rivage ils ont abordé pour passer les mers. Où sont les batailles qu'ils ont livrées? Quels sièges ont-ils entrepris? Où était leur place sous les murs de la ville sainte. Ils ne répondront pas. Le désir du vol les a fait naître; ils n'ont pour eux que la mort de victimes innocentes (1). a .

Darras n'hésite pas à se prononcer nettement: <r Une intrigue politique, dit-il, se cachait sous ces manifestations sacrilèges. Ekkéhard, sans la dévoiler entièrement, nous la laisse soupçonner dans un autre de ses ouvrages, le Chronicon universale , où il s'exprime ainsi, à la date de l'an 1096 :

<r En cette année, le duc Welf de Bavière rentra en grâce vis-à-vis de l'empereur excommunié Henri IV, dont il avait depuis longtemps répudié la cause, et il put ainsi recouvrer tous ses domaines du Norique, précédemment confisqués. Or, en ce moment, Pierre l'Ermite traversait avec les premiers Croisés, au nombre d'environ quinze mille, les provinces allemandes de Bavière et de la Pannonie. Vénéré comme an saint, cet homme de Dieu méritait les hommages dont les multitudes l'entouraient. Il se trouva pourtant un

(1) Migne, Pat. lat., t. cliv.

parti nombreux qui l'accusait d'hypocrisie, et l'on fît surgir des imposteurs, qui prirent à tâche de dénaturer son œuvre ; Tun, nommé Folcmar, qui se mit en marche à travers la Bohême et la Saxe ; l'autre, nommé Gothescale, qui prit sa route par la France orientale (Franconie). »

» Ces paroles de l'annaliste nous mettent sur la trace du complot schismatique organisé par le pseudo-empereur Henri IV et ses partisans, de concert avec le nouveau roi de Hongrie, Goloman, et les princes bulgares, pour faire échouer la Croisade. Ce fait, jusqu'ici absolument ignoré, ou du moins laissé complètement dans l'ombre par tous les auteurs modernes, méritait d'être signalé. Le schisme donnant la main aux Turcs pour la ruine de l'Eglise et de l'Europe, Henri IV d'Allemagne se faisant l'auxiliaire du sultan de Nicée, l'antipape Wibert prêtant à cette manœuvre impie l'autorité de son titre usurpé, le duc Welf de Bavière couronnant son apostasie par une intervention active dans ce pacte sacrilège, voilà ce qu'on ignorait jusqu'à ce jour, et ce que nous révèle la chronique d'Eklîébard d'Urauge (1). »

C'est ainsi que se dégage la vérité. Est-il permis d'espérer qu'à l'avenir les écrivains se montreront plus circonspects dans leurs attaques contre la Papauté et qu'ils éviteront d'assimiler aux véritables Croisés des gens sans aveu, soudoyés dans le dessein d'avilir l'entreprise religieuse et de la compromettre aux yeux de la postérité? Hélas ! rien n'est tenace comme une légende fausse (2).

Nous avons laissé le corps expéditionnaire à Constantinople où s'était rendue déjà l'avant-garde, commandée non plus par Gautier de Poix, mort à Philippopolis, mais par son neveu, Gautier Sans-Avoir.

(1) Loc. cit., vol. xxui.

(2) Cela dérangerait en outre trop de chapitres littéraires et en gâterait Tordre harmonieux-

Le gros de l'armée arriva, à son tour, dans les derniers jours de juillet, et campa en dehors des murs (1).

Alexis manifeste le désir de s'entretenir avec Pierre l'Ermite qui, en effet, lui est présenté et qui obtient pour ses troupes les faveurs et bonnes grâces impériales (2).

L'armée ne séjourne que quelques jours dans la cité grecque; elle traverse THellespont et dresse ses tentes sur les côtes de Bylhinie.

Ici encore, nous nous heurtons aux contradictions des chroniqueurs.

D'après les Gestes, les Croisés se seraient livrés, dans les environs de Constantinople, aux plus odieuses violences ; ils auraient incendié les églises, volant jusqu'au plomb des toitures pour le vendre aux Grecs. L'empereur, irrité, aurait intimé Tordre à Pierre de passer la mer et de débarrasser le territoire de ses hordes de pillards (3).

Anne Comnène ne souffle point mot de ce vandalisme el de ces déprédations. Elle avait pourtant tout intérêt à les dévoiler pour justifier son père. Bien plus, elle affirme qu'Alexis fit tous ses efforts pour retenir les Croisés à Constantinople. Si la conduite des pèlerins avait été blâmable, c'est à Anne surtout qu'il faudrait demander l'exposé de leurs méfaits (4).

Une fois en Asie, les pèlerins, campant paresseusement sur le littoral, aurait continué leur existence de vol et de pillerie, au dire des Gestes (5) ; Albert d'Aix affirme au contraire que

(1) « Pierre exécuta son expédition avec une rapidité qui fit Pétonnement du monde. On sait que les Celtes sont inquiets, vifs, et qu'ils no peuvent souffrir le moindre retard. » (Anne Comnène.)

(2) Albert d'Aix.

(3) « Ipsi nequîter deducebant se quia palatia urbis sternebant et ardebant, et auferebant plumbum, quo ecclesiœ erantcoopertœ et vende» bant Grsecis : unde imperalor iratus est, jussitque transmeare brachium. » [Gesta, 1. 32.)

(4) Aleœiade, liv. x.

(5) « Postquam transfretaverunt, non cessabant agere omnia mala, comburentes et dévastantes domos et ecclesias. Tandem pervenerunl Nicomediam. » (Gesto, i, 35.)

les pèlerins, l'opération clu débarquement terminée, se mirent immédiatement en marche pour Nicomédie (1). L'invraisemblance de la relation des Gestes est évidente. Depuis longtemps les églises de la région étaient devenues la proie des Turcs et avaient été saccagées. Rien ne manquait aux troupes; la violence eût été sans but. En outre, le caractère bien connu de l'Ermite le place au-dessus de pareilles accusations.

De Nicomédie, Pierre se rend à Givilot (2), ville nommée par Anne Comnène, Helenopolis (3).

Dans cette nouvelle localité, les désordres se renouvelèrent, s'il faut en croire la chronique de Zimmen (4). Le pillage s'opérait jusqu'à dix milles du camp.

La note est complètement différente chez Albert d'Aix : <r Sur la recommandation de l'empereur, dit-il, les marchands s'approchaient avec leurs navires chargées de vivres ; les ventes se faisaient à juste poids et en toute équité. Les pèlerins passèrent là deux mois dans l'abondance, reposant en toute sécurité, loin des attaques de l'ennemi (5). »

Fortifier le campement et assurer les moyens de ravitaillement jusqu'à l'approche des armées, qui déjà couvraient les chemins de l'Europe occidentale, tel était le plan conçu par Pierre l'Ermite. Il l'eût exécuté sans peine si ses troupes, composées d'éléments hétérogènes, avaient obéi ponctuelle^ ment à ses ordres. Mais dans ce groupement, que formaient des apports de nationalités les plus diverses, on ne parvenait qu'avec d'extrêmes difficultés à imposer la soumission à une

(1) « Deinde diebus vcompletis, tentoria suaamoventes, brachiummaris S.Georgii navigio et auxilio imperatoris superant, et terminos Cappadocise intrantes, per montana ingressi sunt Nicomîdiam, ibidem pernoctantes. » (Alb. i, 16.)

(2) Albert d'Aix, loc. cit.

(3) Alexïade, loc. cit.

(4) Citée par Hagenmeyer, loc. cit.^ p. 219.

(5) « Illuc ex preoepto imperatoris assidue mercatores admovebant naves onustas cibarii, vini, frumenti, olei, et hordei caseoque abundantia, vendentes omnia poregrinis in equitate et mensura. Et curriculo duorum mensium illic in pace et laetilia epulati, moram fecerunt, securi ab omni hostili impetu dormientes. » (Alber. i, 1Q.)

unique direction. Les Français aimaient à faire preuve de leur bravoure (1), et les Allemands, volontiers jaloux, rivalisaient avec eux de témérité.

A la suite d'un coup de main contre la ville de Nicée, <r ceux de France j> amenèrent au camp un butin considérable (2) ; envieux à l'excès, « ceux d'Allemagne j> prétendirent ne pas rester en arrière. Prenant pour chef F Allemand Renald, ils se rendent maîtres, par surprise, au dire des Gestes, par violence, au dire d'Albert et d'Anne Comnène, du château de Xerigordon, situé au delà de Nicée. Surpris de cette audace, le sultan Soliman envoya son lieutenant E(chânes et des forces considérables pour dégager la forteresse. Les Croisés se défendirent avec leur vaillance habituelle ; ils repoussèrent tous les assauts et auraient Fini par lasser leurs ennemis, si la trahison d'un de leurs chefs n'avait ouvert la porte aux assaillants (3).

Affecté par la désobéissance flagrante de la portion allemande de son contingent, Pierre partit de Givitot et se dirigea sur Constantinople, désireux d'entretenir l'empereur des craintes qu'il concevait pour l'avenir. La nouvelle de l'échec subi par les leurs enflamma d'ardeur les troupes ; elles prennent les armes, malgré les recommandations pressantes des chefs, et, sortant de leurs quartiers, se préparent à marcher sur Nicée,

Les Turcs, profitant du trouble que le désaccord entre les soldats et ceux qui les commandent jette inévitablement dans l'organisation du combat, se précipitent avec fureur sur le

(1) « Superbi Francfgeni, superbia tumebant. » [Gesla.) .(2) Anne Comnène et Albert d'Aix. Comme toujours, les Croisés •auraient commis d'affreux attentats ; Albert, qui mentionne cette marche, né mentionne point ces désordres , les Gestes ne mentionnent pas même cette excursion.

(3) Gesta. AlLert et Foulques ne parlent point de cette trahison. Foulques raconte que le château entra en composition après une série de pourparlers, d'où l'honneur des assiégés sortit intact. Les Turcs, mentant à leurs promesses, jetèrent en prison ou égorgèrent les soldats qui, sur la foi des traités, venaient de livrer leurs armes.

camp chrétien et refoulent les Croisés au delà de leur canr bonnement

Gautier Sans- Avoir, la poitrine percée de flèches ? succombe

glorieusement. D'autres seigneurs de marque périssent

.également. L'armée eût été écrasée, si les renforts envoyés

.de Constantinople n'eussent semé l'effroi parmi les Sarrasins

et ne les eussent arrêtés dans leur élan.

A peine est-il besoin d'ajouter que, suivant la coutume, les annalistes se livrent, au sujet de cette échauffourée de Givitot, aux affirmations les plus opposées. On ne sait à quelle chronique donner sa confiance ; l'existence des succès turcs paraît certaine ; mais, en ce qui concerne les événements qui les ont amenés et les faits qui les ont suivis, on ne peut rien avancer qui ne se heurte immédiatement à l'invraisemblable.

Par la méthode à laquelle nous avons eu recours, dans ce chapitre, nous avons voulu montrer comment on parvenait, en s'adressant à des documents réputés sérieux, à diminuer ou à grandir la taille de Pierre l'Ermite.

Suivant les préjugés, on peut faire du personnage ou un

. héros ou un aventurier. Il suffit de laisser dans l'ombre les

textes qui gênent. On arrive ainsi à dessiner ou un profil de

médaille ou une caricature. Est-il besoin d'ajouter que, la

plupart du temps, le dénigrement a su habilement profiter de

l'équivoque. Pour beaucoup, l'Ermite na été qu'un impulsif dépourvu de modération et de jugement.

La critique interjette appel; elle veut que le pour et le contre soient pesés dans une juste balance ; elle exige que les chroniqueurs comparaissent devant son tribunal et que leurs dires soient passés au crible. Entre les témoignages opposés, elle tâche de saisir la vérité. Aux amis trop ardents, elle dit qu'il y a doute ; aux adversaires acharnés, elle dit qu'il n'y a point de certitude.

La renommée de Pierre l'Ermite ne peut que gagner à ce verdict.

Un accusé, toujours condamné et privé de défense, entre-

voit une ère de justice dès que Ton consent à l'écouter et à le juger.

On n'oubliera pas spécialement de recueillir les dépositions de Godefroy et de ses compagnons, qui ne cessèrent, durant toute la campagne, d'entourer l'Ermite d'un respect persévérant et d'une vénération continuelle. De semblables attestations sont décisives ; elles prouvent que le prédicateur populaire de la Croisade fut toujours digne de ses débuis héroïques.

Page 1