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CHAPITRE XIV

Départ et arrivée à Constantinople de» armées de Godefroy de Bouillon, de Hugues de Vermandois, de Raymond de Toulouse et de Bohémond,

<r Parmi les chefs étrangers dont on annonçait la venue, on citait spécialement Godefroy , qui , pour se rendre à

Jérusalem, avait vendu les domaines de ses pères. On vantait

ses richesses, sa générosité, sa bravoure. Par ses titres de

noblesse, il égalait les rois: il devint plus tard le chef de

toute l'expédition. Son but véritable était la délivrance de

Jérusalem, et sa piété au Saint-Sépulcre était réellement

l'inspiratrice de ses actions. i>

Ces paroles sont d'Anne Comnène (1).

Il fallait que le mérite du héros fût réellement au-dessus de toute atteinte, pour que la fille de cet empereur, que le chef des Croisés eut plusieurs fois l'occasion de ramener énergiquement au devoir, ne craignît point de le proclamer de la sorte.

Godefroy se mit en route le 15 août 1096.

Ses troupes traversèrent dans un ordre parfait la Haute- Germanie, suivant à peu près les traces de Pierre l'Ermite (2).

(1) Alexiade, liv. x.

(2) Sous les ordres de Godefroy, marchaient son frère, Beaudoin de Boulogne ; le comte de Hainaut, B3audoin de Mons, célèbre dans la légende par les souvenirs de Geneviève de Brabant ; Beaudoin du Bourg ; le comte de Saint-Paul, Conon de Montaigu, etc. (Guillaume de Tyr, Bongars, p. 651.)

On arrive sans encombre en Hongrie. Les populations de cette région allemande sont encore sous rémotion des désordres commis par les bandes du faux croisé Emich.

Ce n'est pas sans effroi qu'elles aperçoivent ce nouveau torrent d'hommes, envahissant leurs vallées et leurs champs. Le roi Coloman appartient de cœur aux ennemis de lgi Papauté. Par le plus étrange des aveuglements, il ne comprend point que si les Turcs s'emparent de Constantinople, c'est lui, ce sont les Etats hongrois, qui deviendront la proie convoitée des Musulmans.

Pour le moment, il est à ses haines à peine dissimulées.

Repousser par la violence les bataillons croisés, Coloman l'eût fait volontiers. Mais il n'avait plus en face de lui des hommes déterminés à courber la tête et à subir l'humiliation.

Celui qui était là, c'était le chevalier Sans-Peur; Le roi, en politique sournois, chercha à endormir la vigilance de son adversaire. Il protesta de son dévouement, accorda la licence commerciale et autorisa le passage dans le royaume, en échange de garanties et d'otages. Irrité par l'abus de telles précautions, Godefroy le prit de haut ; il laissa entrevoir qu'on n'attenterait pas en vain à sa loyauté et qu'il saurait, l'épée à la main, se frayer un chemin. Coloman revint immédiatement à une attitude pacifique. Il intima à ses sujets Tordre d'apprêter partout les approvisionnements nécessaires, avec défense, sous peine de mort, de surenchérir sur les prix ordinaires. L'armée poursuivit sa marche, parvint à Belgrade, s'engagea dans les forêts de la Bulgarie et trouva, à Nissa, d'immenses magasins de blé, que l'empereur Alexis mettait gratuitement à sa disposition. Elle campa enfin à Philippopolis (1).

Dans les premiers jours de septembre, Hugues de Verman-

(1) Guillaume do Tyr, Bongars, p, 632 et suiv, Albert <TAix, Bongors, p. 198 et suiv.

dois, frère du roi de France, donna à ses vassaux Tordre du départ (1). Cette seconde armée comprenait la fleur de la chevalerie française. On voyait, aux côtés du général en chef, Robert, comte de Flandre, Etienne de Blois, comte de Chartres, Eustache, corn le de Houlogne , Robert Courte- Heuse, Etienne d'Aumale, Alain, duc de Bretagne, etc., entraînant à leur suite des soldats recrutés spécialement dans le Nord de la France, en Angleterre, en Normandie, dans les Flandres et en Bretagne (2).

De Paris, les troupes se dirigèrent sur les Alpes, qu'elles franchirent à Suse ; à Lucques, le pape Urbain remit à Hugues Tétendard de saint Pierre et donna aux Croisés une solennelle bénédiction. L'armée visita, en passant, la Ville Eternelle, alors au pouvoir du pseudo-pape Guibert, et, longeant la côte, elle parvint d'abord dans les environs de Naples, et ensuite à Bari, port sur l'Adriatique (3).

Le programme de Hugues de Vermandois comportait le transbordement sur les côtes de TEpire , à l'aide d'une flottille. Les navires firent défaut, ou du moins, le nombre en fut insuffisant. Un nouveau programme est rapidement élaboré. Hugues prend avec lui l'élite de ses gens et s'em T barque, laissant en Italie le gros des troupes qu'il confie aux soins d'Etienne de Blois et d'Eustache de Boulogne. L'hiver approchant et le froid devenant rigoureux, on ne peut songer à imposer aux populations du littoral italien la lourde charge de pourvoir à l'alimentation d'une foule de soldats aussi considérable. Tandis qu'une portion des troupes se cantonne à Bari, un fort contingent va demander un asile aux rivages grecs (4),

A Dyrrachium, l'affront le plus sanglant attendait le chef croisé.

(1) « Hugo signifer et dux tantse militiae. » (Robert-Ie-Moine, Bongars, p. 35.)

(2) Guillaume de Tyr, Bongars, p. 663.

(3) Foucher de Chartres.

(4) Foucher de Chartres, Bongars, p. 382 et suiv,

Alexis avait intimé Tordre au gouverneur de la ville de se saisir adroitement de Hugues et de ramener sous bonne escorte à Constantinople où, sous prétexte de s'entretenir avec lui et de le féliciter de ses succès. 'il se proposait de le retenir prisonnier.

Alexis était la parfaite incarnation de l'astuce et de la fourberie.

Après avoir fait appel aux princes de l'Europe, il s'était pris à redouter leur intervention. Placé entre les Turcs qui . s'emparaient de ses Etats, et les Occidentaux qui accouraient les défendre, il ne savait où se dissimulaient ses plus grands ennemis. Il craignait qu'une fois vainqueurs des Musulmans, les Croisés ne s'arrogeassent le droit de se partager entre eux son empire, et de dépouiller de son trône un roi trop faible pour assurer le fruit de la conquête. Cette pensée se transforma rapidement chez lui en obsession. S'il maudissait les Turcs, il haïssait plus encore peut-être ses nouveaux hôtes. Passant tour à tour des promesses flatteuses aux attitudes hautaines, il trouvait le moyen, dans la même audience, de menacer avec superbe ses libérateurs et de se jeter en rampant à leurs pieds. Cette politique, véritablement byzantine, devait avoir pour résultat de froisser d'abord, puis d'irriter les chefs de la Croisade; ils en arrivèrent souvent à se demander si, pour s'emparer de Jérusalem, il ne serait pas, au préalable, nécessaire de s'emparer de Constantinople et de précipiter dans la mer le caméléon bizarre qui présidait aux destinées des débris de l'empire romain. c Alexis, a dit M. Guizot, se conduisit envers ces redoutables alliés, avec un mélange de pusillanimité et de hauteur, de promesses et de mensonges, de caresses et d'hostilités, qui les irritait sans les intimider et leur rendait toute confiance impossible, comme toute estime. Tantôt il les remerciait avec effusion de l'appui qu'ils lui apportaient contre les infidèles ; tantôt il envoyait des troupes qui les harcelaient sur leur route, et quand ils avaient atteint Constantinople, il exigeait qu'ils lui jurassent fidélité et obéissance comme

ses propres sujets ; un jour, il leur refusait des vivres et essayait de les dompter par la famine; le lendemain , il leur prodiguait les banquets et les présents (1).

Le gouverneur de Dyrrachium s'acquitta avec adresse de sa mission. Entouré d'une garde qui le comblait de prévenances, Hugues se rendit au palais de l'empereur et apprit qu'ayant violé les lois de FEtat, il restait à la disposition du maître des demeures impériales (2).

Le récit de cet événement parvint aux oreilles de Godefroy de Bouillon. Le cœur du chevalier bondit dans sa poitrine. Il dépêche une ambassade à Alexis et le somme de rendre la liberté au frère du roi de France.

Alexis répond par un refus. Aussitôt, Godefroy donne à* ses troupes Tordre de se répandre dans la campagne et de la mettre en coupe réglée. L'empereur, effrayé, comprend sa faute et se hâte de délivrer le prisonnier. De son côté , Godefroy suspend les hostilités; mais pour donner une leçon aux Byzantins, il se rend à Constantinople à la tête de son armée rangée en bataille.

Grand fut l'émoi des officiers de l'empereur quand ils virent cette forêt de lances, au sein de laquelle étincelaient les cuirasses d'argent et d'acier poli. Leur énergie s'éteignit subitement. Alexis proposa une audience à Godefroy. Connaissant par expérience la mauvaise foi du souverain et pressentant un piège, le général refusa. Furieux, Alexis

(1) Hist. de Fi*., ch. xvi.

En vain, dans son Alexiade, Anne Gomnène se livre-t-elle aux efforts les plus énergiques pour pallier les fautes de son père et pour couvrir ?a mémoire, elle ne parvient pas à donner le change à l'histoire. Elle n'hésite point pourtant à recourir aux subtilités de langage, à violenter les faits, lorsqu'elle ne peut les passer sous silence, et parfois à les altérer hardiment.

A tous Iw défauts de son caractère, Alexis ajoutait le crime de sa couronne. 11 avait usurpé Tempire sur son bienfaiteur Nicephore Bô-

toniate, en 1081,

La famille Comnène, qui fournit plusieurs empereurs à Byzence, eut une existence très mouvementée. Chassée du sol oriental, au xvi° siècle, par Mahomet, elle se réfugia en Italie et en Corse.

(2) Robert-Ie-Moine, Bongars, p. 35 et suiv.

retira la licence commerciale et prohiba toute vente de denrées aux Croisés. Godefroy revint à son procédé ; les soldats envahirent les environs et commencèrent le pillage. Une fois encore, l'empereur, renonçant aux conseils maladroits de son entourage, céda à la pression de la peur, rouvrit les marchés et proposa un traité de concorde et d'amitié.

Les palais qui dominaient les rives dû Bosphore furent assignés, à titre de campement, aux troupes chrétiennes, qui y trouvèrent des vivres en abondance. Dès ce moment, Alexis conçut pour Godefroy de Bouillon un respect mêlé d'épouvante (1).

La majeure partie de l'armée, restée sur les côtes italiennes, prit ses quartiers d'hiver en Àpulie. Elle utilisa ce repos forcé, soit pour parfaire son armement, soit pour combler les lacunes produites par les défections et pour se procurer des navires. Le S avril 1097, elle s'embarqua et leva l'ancre à Brindes. L'Epire et la Macédoine réservèrent aux troupes divers obstacles, que la vaillance des chefs surmonta avec courage, Montagnes à escalader, fleuves à traverser à la nage, rien ne put ralentir leur ardeur. Enfin, brisées de fatigue, elles se préparèrent à goûter, sous les murs de Byzance, une tranquillité achetée par les plus dures privations. Toujours défiant, Alexis exigea des serments de soumission et de fidélité. A ce prix, l'armée retrouva son général et les vivres lui furent distribués à profusion (2).

Robert, comte de Flandre, n'avait pas attendu le retour du printemps pour distraire le groupe de vassaux relevant de sa suzeraineté, du corps expéditionnaire disséminé dans les, campagnes de Bari. Il prit les devants et dressa ses lentes dans l'Illyrie.

Dès que les chemins furent praticables, il gagna Constantinople, et, de nouveau, se plaça sous les ordres de son chef (3).

(1) Albert d'Aix, Bongars, p. 200 ; Robert-le-Moine, loc. ciL

(2) Foucher de Chartres, Bongars, p. 386.

(3) Guillaume d« Tyr, p. 639.

Durant le mois d'octobre 1096, Raymond dé Saint-Gilles, comte de Toulouse, acheva ses préparatifs (1). Le centre de ralliement des troupes était Lyon. Bientôt, l'armée se disposa à partir, ayant pour chefs les seigneurs les plus marquants de l'Aquitaine et de la Provence.

Adhémar de Monteil bénit solennellement les Croisés, qui se mirent en marche, au sein des ovations populaires (2).

L'itinéraire fut habilement fixé, de manière à éviter les régions qui avaient été parcourues par les armées précédentes. Remonter le Rhône, franchir les Alpes, traverser la Lombardie et le Frioul et gagner Dyrrachium par le rivage de l'Adriatique, tel était le plan. Son exécution offrait des difficultés ; on avait l'espoir de les surmonter à force d'endurance et de courage (3),

Tout alla bien , conformément aux prévisions. Dans les vallées glacées de la Dalmatie, les indigènes tentèrent de s'opposer au passage des troupes.

Un déploiement inusité de sévérité fut suffisant pour

(1) Dans son Histoire de France, Michelet, nous ne savons pourquoi, est très sévère à l'égard de Raymond de Saint-Gilles. Anne Co amène, autorité non suspecte sur ce point spécial, nous fait rlu comte de Tou louse un portrait différent : « L'auguste empereur, dit-elle, avait poiu lui une affection marquée. Il la justifiait par ses vertus, sa foi sincère, sa prudence, sa remarquable loyauté, son dégoût pour la perfidie, sa simplicité de vie et l'intégrité parfaite de ses mœurs, r [Aleœiade, 1. x.)

(2) Parmi les chevaliers enrôlés sous la bannière du comte de Toulouse, se trouvait le contingent auvergnat.

Dans le Nobiliaire d'Auvergne, M. Bouillet, ou plus exactement, M. de Sartiges, cite plusieurs noms appartenant à l'armoriai de notre pays. Aucune référence n'accompagnant ces noms, nous n'avons pu, en conséquence, nous livrer au contrôle nécessaire. Il serait urgent que des recherches patientes fussent entreprises à ce sujet et qu'on arrachât à l'oubli le souvenir de nos compatriotes qui continuèrent sur les champs de bataille de l'Asie, les .traditions de vaillance arverne.

(3) Guibert de Nogent, homme de la langue d'oïl, nourrissait contre les gens de la langue d'oc une antipathie pno fonde : « L'armée de Raymond, écrivait-il, n'était inférieure à aucune autre, si ce n'est par l'éternelle loquacité de ses Provençaux. » (Bongars, p. 487.)

Raoul de Caen se souvient toujours cle son titre de Normand. Les gens du Midi ont le don d'échauffer sa verve. « Autant la poule diffère du canard, dit-il, autant les Provençaux différaient des Francs, par les

cglmer l'ardeur sanguinaire de ces hordes pillardes et pour les refouler dans leurs repaires. On entra enfin sur le territoire grec, où Ton put se réjouir de retrouver des alliés (1). C'était compter sans la perfidie de l'empereur de Constantinople. En dépit de ses échecs successifs, Alexis revenait sans cesse à sa politique ondoyante.

En apprenant la présence, sur le sol de l'empire, du comte de Toulouse, dont on lui vantait la valeur, il prit ombrage et résolut de recourir à ses moyens ordinaires. Il envoya à Dyrrachium une ambassade destinée à saluer le chef croisé, à lui exprimer la satisfaction du souverain et à le prier de se rendre seul, au plus vite, à Byzancc, pour recevoir les honneurs dus à son rang et à sa réputation* En chevalier qui ne forligne point, Raymond répondit affirmativement et se mit en mesure d'assister au rendez-vous que lui demandait l'empereur. A peine était-il sorti du camp, que les soldats grecs firent aux Croisés une guerre continuelle d'embuscades, enlevant les pèlerins attirés traîtreusement dans la campagne, et massacrant les détachements en quête de vivres. Une nuit, l'armée fut attaquée au milieu de son sommeil. Le désordre s'ensuivit et le sang coula avec abondance (2).

Le comte arrive à la cour, ignorant les incidents. Alexis le reçoit avec des démonstrations vraiment orientales de respect

mœurs, le caractère, le costume, la nourriture : ils étaient économes, inquiets, avides, âpres au travail ; mais, pour tout dire, peu belliqueux. Leur prévoyance fit leur force et leur servit plus que le courage aux autres. Quand ils n'avaient point de pain, ils se contentaient de racines. De là ce dicton que chantent les enfants : les Francs -à la bataille, les Provençaux à la victuaille. » Ailleurs, il ajoute : « La nation des Provençaux est économe ; elle ménage plus son avoir que sa réputation ; elle travaille non comme les Francs à se ruiner, mais à s'engraisser de son mieux. » (Ch. xv.) Ces critiques railleuses seraient sans importance, si elles ne dévoilaient pas une tendance évidente au parti-pris et à la partialité. De fait, ces chroniqueurs éprouvent une joie réelle à relever les insuccès de l'armée qu'ils jalousent. Nos historiens modernes n'ont pas toujours su se tenir en garde contre des assertions dictées par un esprit de « nationalisme » éftroit.

(1) Raymond d'Agiles, Bongars, p. 139.

(2) Raymond d'Agiles, p. 140 et suiv.

et de prévenances. Mais Raymond apprend le guet-apens dont ses troupes ont été victimes. La colère s'empare de lui, il se répand en menaceSj écrit à Godefroy et à Hugues et parle d'entrer en conquérant dans Constantinople et de passer au fil de l'épée l'empereur et tous les habitants (1).

Alexis savait que si, dans la hiérarchie des fauves, le lion passe pour être un roi débonnaire, il y a parfois des inconvénients à irriter son humeur souveraine. En entendant celle explosion de fureur, il se mit à trembler. De hautaine, son altitude devint modeste. Les courtisans durent, en toute hâte, recourir aux princes croisés, en les suppliant de calmer leur collègue qui, déjà, entrevoyait les ruines fumantes de la cité, asile du traître. Raymond céda aux observations de Godefroy; il comprit que, venus pour combattre les Turcs, les chrétiens ne pouvaient légitimement faire retomber sur les Grecs les conséquences de la folie de leur maître.

Alexis subit toutes les humiliations exigées; il se fit rampant. En séance publique, il nia sa participation dans les ordres donnés et promit toutes les réparations que les seigneurs latins demanderaient. De leur côté, les princes s'engagèrent à lui restituer les provinces que les Turcs lui avaient ravies (2).

Levantin modèle, Alexis s'estima heureux des résultats de sa campagne diplomatique. Son orgueil avait été blessé sans doute ; mais de cela il n'en avait souci, il avait reconquis son territoire !

Les hostilités ayant cessé, l'armée provençale se déploya sur les routes de la Macédoine et, enseignes flottantes, se dirigea sur Constantinople.

Bohémond, nous Pavons vu, s'était taillé un royaume au sud de l'Italie. Avec une rare persistance, il arrondissait ses Etats aux dépens de ses voisins. La nouvelle du soulèvement

(1) Roi ert-Ie-Moine : « Pi ei crederetur, tota civHas.cumsuis habitatoribus et ipso împeratore deslrueretur, » p. 38.

(2) Roberl-le-Moine, p. 38; Guillaume de Tyr, p. 672.

de la France vient le surprendre sous les murs d'Àmalfi, place forte dont il faisait le siège.

Il écoute avec attention les récits de ses soldats. Son ardeur chevaleresque s'enflamme ; il lui semble que les ombres de ses ancêtres le poussent à prendre la croix, à s'associer aiix luttes et aux victoires de ses anciens frères d'armes et à couvrir de gloire le berceau de son royaume naissant. II appelle à lui les chefs de ses troupes et il leur expose ses desseins et sa détermination. m

L'enthousiasme accueille ses paroles. Tous prennent la croix (1).

(Il Voici comment M. Michaud narre cet épisode :

« Bohémond avait accompagné son frère et son onde au siège d'Amalfi. Personne ne savait mieux parler à propos le longage de l'enthousiasme et couvrir son ambition des couleurs du fanatisme religieux ; il prêcha lui-même la Croisade dans l'armée des assiégeants. 11 parcourut les rangs, en nommant les princes et les grands capitaines qui avaient pris la croix. Il parlait aux guerriers les plus pieux de la religion à défendre ; il faisait valoir auprès des autres la gloire et la fortune qui allaient couronner leurs exploits. L'armée fut entraînée par ses discours ; tout le camp retentit bientôt des mots : Dieu le veut! Bohémond s'applaudit en secret du succès de son éloquence et déchire sa cotte d'armes pour en faire des croix, qu'il distribue aux officiers et aux soldats. 11 ne manquait plus qu'un chef pour la sainte expédition : les nouveaux Croisés viennent solliciter le prince de Tarente de se mettre à leur tête. Bohémond paraît d'abord h éditer ; il refuse ce qu'il désire avec ardeur ; les soldats assemblés autour de lui redoublent leurs sollicitations. Enfin, il a l'air d'obéir et de se rendre à leur impatience. Alors l'empressement, l'enthousiasme devient plus vif et plus général; dans un moment, toute l'armée a juré de le suivre dans la Palesline. »

Donnons maintenant en regard le passage de la chronique, dont le texte a servi de canevas à cette brillante amplification.

« Lorsque cette armée eut débarqué dans la Pouille, Bohémond, fils de Robert Guiscard, en fut informé. Il assiégeait alors Amalfi. lldemanda le motif de ce pèlerinage, et apprit qu'ils allaient enlever Jérusalem, ou plutôt le Sépulcre du Seigneur et les Lieux Saints, à la domination des gentils.

On ne lui cacha pas non plus combien d'hommes, et de noble race et de haut parage, abandonnant, pour ainsi dire, l'éclat de Jours honneurs, se portaient à cette entreprise avec une ardeur inouïe-. Il demanda s'ils transportaient des, armes, des provisions, quelles enseignes ils avaient adoptées pour ce nouveau pèlerinage ; enfin quels étaient leurs cris de guerre. On lui répondit qu'ils portaient leurs armes à la manière française, qu'ils faisaient coudre sur leurs vêtements, sur l'épaule ou partout ailleurs, une croix de drap ou de toute autre étoffe, ainsi que cela leur

Or, parmi ces preux, se signalait un chevalier, sur le compte duquel la renommée racontait des choses merveilleuses. Tancrède était son nom.

Pieux autant que brave, Tancrède avait parfois d'étranges inquiétudes d'âme ; il ne parvenait point à concilier certains conseils de l'Evangile avec sa profession.

Ne point se venger d'une injure, offrir sa joue à un soufflet, le bon chevalier se scandalisait volontiers de semblables recommandations. Comme plus tard Grillon, il eût voulu assister au drame de la Passion pour exterminer d'un tour de

bras la tourbe des bourreaux déicides. Puisque la Croisade bénissait la chevalerie, Tancrède était Croisé. Ses préparatifs furent courts. Il choisit un casque, une cuirasse, une masse d'arme, une épée et un cheval. Le reste, c'est-à-dire les préoccupations de l'existence matérielle n'existèrent plus pour lui ; il suffisait au héros qu'il eût champ clos à parcourir et mécréant à pourfendre ; la Palestine et le Turc lui offrirent l'un et l'autre (1).

Aux côtés de Tancrède. se pressa la noblesse normande, devenue italienne par adoption et par droit de conquête.

Bohémond avait le privilège de peupler de fantômes les nuits sans sommeil de l'empereur de Byzance.

Alexis se souvenait de la terreur qu'avait semée dans ses Etats l'apparition des chevaliers normands, poussant d'audacieuses pointes jusqu'en Illyrie. Il sentit dès lors son empire menacé par cet ennemi tenace, qui n'attendait qu'un prétexte pour se précipiter sur sa proie.

Sans le vouloir, Anne Comnène trahit, dans ses Mémoires, les inquiétudes paternelles. Les épithètes les plus violentes se placent d'elles-mêmes sous sa plume; il lui semble qu'elle

avait été prescrit ; qu'enfin, renonçant à. l'orgueil clés cris d'armes, ils s'écriaient tous, humbles et fidèles : Dieu le veut ! Emu, il se fait apporter une étoffe précieuse, qu'il divise en une multitude de croix. 11 en prend une et en donne à ceux qui se dévouent comme lui. Tous les soldats partagèrent sa décision. » (Guibert de Nogent, p, 488.) (1} Raoul de Gaen : Gesta Tancredi, Migne, vol. clv.

décharge son cœur en jetant à la face du duc de Tarente les mots les plus injurieux du vocabulaire hellénique. Elle en arrive enfin à traiter Bohémond de fourbe et d'astucieux. Sur des lèvres grecques , l'insulte ne manquait pas de saveur.

Alexis parlait moins ; sa politique tortueuse recherchait le silence et les ténèbres. Après avoir mûrement réfléchi, il s'arrêta à une combinaison digne de son passé.

Il donna à ses lieutenants des instructions précises, en vertu desquelles les troupes devaient s'opposer adroitement au passage de l'armée italienne. On procéderait d'abord à la stérilisation des régions que cette armée se proposait de traverser. Les Croisés n'hésiteraient pas à s'écarter de leur itinéraire pour trouver des subsistances. A ce moment, le* Grecs se précipiteraient sur les compagnies en désordre el les massacreraient (1). Pour assurer la réalisation de ce plan hypocrite, Alexis n'hésita pas à soudoyer des mercenaires turcs et à leur communiquer ses intentions (2).

En même temps, une ambassade se présentait à Bohémond au nom de l'empereur et protestait des sentiments d'attachement du maître.

Le matois Normand flaira le piège ; il remercia les ambassadeurs elles chargea de porter à Alexis l'hommage de sa vénération (3). Redoublant de vigilance, il prescrivit les mesures les plus rigoureuses, soit pour sauvegarder la discipline, soit pour repousser les agresseurs*

Le 15 février 1097, l'armée s'arrêta sur les bords du fleuve Vardar. Les bateaux font défaut. Tancrède pousse son chevol dans la rivière ; un détachement le suit et aborde à la rive opposée. Tout à coup, les Turcs et les Grecs, massés dans un pli de terrain, surgissent et dirigent une nuée de flèches contre l'escadron. Tancrède met en ordre de bataille sa troupe

(1) Guillaume de Tyr, p. 658 et suiv.

(2) Anne Comnène, I. x.

(3) Guillaume de Tyr.

et se précipite contre l'ennemi, qu'il anéantit. Le gros de l'armée, s'apercevant du danger que court l'avant-garde, s'engage à son tour dans le fleuve, laissant sur le rivage les malades et les vieillards.

Tout à coup, les soldats d'Alexis, jugeant l'heure favorable, se jettent sur les pèlerins inofiensifs et s'apprêtent à les égorger. Entendant les clameurs de désespoir et les cris de morL, Tancrède revient sur ses pas, suivi de sa troupe ; il pousse à nouveau son cheval dans les flots et tombe à l'improvisle sur les impériaux, dont il fait un affreux carnage (1).

Le récit de cette fatale journée plongea la cour byzantine dans une morne consternation. Alexis savait se ressaisir promptement. N'ayant à son arc que deux cordes, la courtisanerie et la trahison, il eut vite dressé son plan. On enverrait des excuses à Bohéraoncl, on le comblerait de présents, on mettrait à sa portée des vivres en abondance, on l'inviterait à se rendre au palais impérial où, par des flatteries, on apaiserait son courroux. Le procédé avait vieilli. Bohémond se prêta néanmoins à ces avances pour le bien de son armée. Laissant le commandement à Tancrède, il s'achemina vers la demeure de l'empereur.

Les deux adversaires dissimulèrent leurs anciens ressentiments sous les apparences de la courtoisie la plus correcte. Ils cherchèrent à se sonder mutuellement. Malgré sa fougue naturelle, le duc de Ta rente resta politique jusqu'à la fin. Aux protestations d'amitié, il répondit par des protestations de déférence. A les voir, on eût dit deux amis s'ingéniant à évoquer la mémoire classique d'Oresle et de Pylade. Un incident rendit visible la sincérité de cette attitude. Invité à un festin, Bohémond ne toucha à aucun mets. A ceux qui lui exprimaient leur étonnement, le chevalier se contenta de dire qu'il craignait d'être empoisonné (2);

(1) Raoul de Caen, loc. cïL

(2) Robert-le-Moine, Bongar?, p. 37; Anne Comnène, liv. x.

De celte conférence, il résulta de précieux avantages pour l'armée normande. Le pays se transforma en éden, les vivres affluèrent ; à la disette succéda l'abondance.

Toutefois, Tancrède jugeant que son chef ravalait sa dignité en déposant des serments féodaux au pied du trône impérial, se refusa à l'entrevue que lui fît proposer Alexis, II résolut même de fuir le contact du traître couronné; il se détourna de Constantinople et passa avec les siens sur les rivages asiatiques (1).

En cette année 1097, Constantinople présente une animation extraordinaire. Les plus forts contingents de quatre armées campent à l'ombre de ses fortifications.

Le Bosphore, sillonné d'embarcations, retentit d'acclamations joyeuses , que répètent à l'envi les collines de la Bythinie. La joie éclaire tous les visages, A l'aube, les trompettes éclatent en sonneries guerrières ; les soldats s'arrachent au sommeil, et, agenouillés sur le sol, disent à haute voix la prière • Ils sortent des tentes ; le frais soleil du matin frappant leurs armures, l'air s'irradie de mille feux. Dans le jour, c'est un bourdonnement confus. Lorsque le soleil s'éteint à l'horizon et que les premières buées du soir enveloppent les cantonnements, le chant du Salve Regina, redit par d'innombrables voix, s'élève grave et majestueux.

L'armée chrétienne place ainsi son repos sous la protection de V Etoile des Mers (2),

Un homme veillait toujours. L'empereur ne pouvait supporter la présence des alliés. Près de ces terribles voisins, il était loin de se sentir en sûreté . Godefroy ne venait-il pas de lui infliger un nouveau et suprême affront. Alexis insistait pour que le duc acceptât une entrevue. Ne pouvant rompre l'obstination de son hôte, il se répandit en plaintes et finit

(1) Guillaume de Tyr, p. 689.

(2) On attribue ordinairement à Adhémar de Monteil la composition du Salve Regina, appelé pour cette raison le chant de la Croisade.

Quelques écrivains en font remonter l'origine à la première partie du xi e siècle- L 7 auteur serait Herman-le-Petit, mort en 1054.

par retirer de nouveau aux Croisés la licence commerciale. Fatigué de ces perpétuelles fluctuations, Godefroy évacue les palais du Bosphore, assignés à ses troupes, et ordonne d'y mettre le feu. En même temps, il organise une démonstration militaire contre la capitale. De son côté, Alexis se prépare à défendre la ville ; les soldats grecs se massent aux portes et à l'extrémité du pont qui relie la cité au camp des Croisés, Beaudoin s'élance le premier sur l'ennemi ; il le presse et le rejette au delà des forts avancés ; Alexis capitule et demande grâce. Ses trésors seront désormais le gage de ses bonnes intentions. Pour preuve de sa sincérité, il livre en otage son propre fils, et offre à Godefroy le titre de fils adoptif (1).

Le chef des armées croisées prend enfin le parti d'abandonner le territoire grec et de se transporter en Asie.

(1) Albert d'Aîx, Bongars, p. 190, 200 et suiv. ; Guillaume de Tyr, p. 655 et suiv.

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