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CHAPITRE XV

Les Croisés en Asie, — Siège et prise de Nicée. — Bataille de Dorylèe. — Prise d'Edesse. — Siège et prise d'Antioche. — Mort d'Adhémard de Rïonteil.

Si <r. l'autocrator » Alexis Comnène avait été doué de qualités militaires, il se serait placé à la tête de l'expédition, et, grâce à l'appui inopiné que la Papauté venait de lui fournir, il aurait conquis auprès des peuples orientaux une de ces renommées qui imposent le respect et qui consolident pour de longs siècles les fondements d'un empire.

Mais le monarque n'avait d'autre génie que celui de l'intrigue.

Il se refusa soit à précéder, soit à suivre les Croisés, sous le prétexte que sa présence était nécessaire en Europe, pour intimider les ennemis héréditaires de l'Etat grec, les Bulgares et les Hongrois. Il faut reconnaître que son insuffisance notoire dans la science de la guerre eût singulièrement compromis le succès des opérations. Au point de vue de sa sécurité personnelle, il se montra adroit en faisant valoir les -raisons supérieures qui attachaient sa grandeur au rivage.

Le commandement en chef revint à Godefroy de Bouillon. Celui-ci sut ménager avec un art suprême les susceptibilités de ses collègues. Il imposa rarement sa volonté/ les grandes décisions étant toujours prises en conseil. Son autorité ne prévalait que dans le cas de partage des voix. Ses qualités étaient tellement éclatantes, que l'armée entière tournait instinctivement les regards vers lui lorsque les difficultés s'amoncelaient et que l'heure se présentait de frapper un

grand coup. Il n'avait que trente-cinq ans (1) et il était dans toute la vigueur de son intelligence.

Après avoir établi ses cantonnements dans les plaines de Chalcédoine, Godefroy fixa son plan. En voici la donnée générale: longer Je littoral afin de pourvoir avec facilité au ravitaillement ; enlever de force les villes qui barrent le passage et y placer des garnisons de façon à assurer avec l'Europe des communications régulières; revenir au plus tôt au littoral lorsque le siège des villes ou la présence des chaînes de montagnes obligeront à s'en éloigner (2).

Sans attendre l'arrivée de Raymond de Toulouse, Godefroy lève le camp et se dirige sur la ville de Nicée qui est occupée par les Turcs (3).

Le blocus de la cité est entrepris rapidement, sauf du côté de la mer où le manque de vaisseaux ne permet pas d'organiser des croisières d'investissement. Dès que l'armée de Raymond a rejoint les assaillants, le siège est poussé avec vigueur. Deux espions turcs sont saisis au moment où, déguisés en pèlerins, ils tentent de pénétrer dans la place. Ils dissimulent sous leurs vêtements un message important qui apprend aux Croisés que le sultan Ralidji-Àrsalan accourt dans, le but de dégager la ville. Godefroy dispose aussitôt de ses forces ; une partie est chargée de faire face aux sorties opérées par les assiégés ; l'autre portion se tient prête à marcher contre les troupes de secours. Kalidji-Arsalan ne tarde pas à paraître à la tête de 50,000 hommes. Au cri de : Dieu le veut ! les Croisés se jettent sur l'ennemi ;

(1) 33 ans d'après plusieurs.

(2) Cet itinéraire fut tracé avec une exacte connaissance de la géographie. La construction d'une route reliant la capitale de l'empire aux pro- Tinces de l'Asie mineure ayant été décidée récemment par un décret du sultan, les ingénieurs choisirent la voie indiquée par le chef des Croisés. (Voir la Carte de Vitïnêraire des Croisades, par M. Peyré.)

(3) Robert-le-Moin^, Bongars, n° 39. Appelée d'abord Antigonh, par Antigone, son fondateur, Nicée est célèbre par le concile œcuménique qui s'y tint sous l'empereur Constantin en 325. Prise en 1076 par Soliman, elle devint la capitale de la sultanie de Konieh. Elle porte aujourd'hui le nom d'Isnik.

la mêlée est terrible. Au bout d'une heure d'effori s désespérés, les Turcs se débandent et prennent la fuite (16 mai 1097). Au lendemain de cette brillante victoire ? le siège est repris avec une nouvelle énergie. Divers assauts restent infructueux. Les fortifications se relient à une tour aux assises inébranlables. C'est la tour Gonate, célèbre dans les légendes. Un maître d'œuvre, à l'esprit ingénieux, conçoit un projet qu'il obtient d'exécuter. Il construit à l'aide de poutres une vaste carapace qu'il applique contre les murailles et sous laquelle un groupe d'ouvriers se réfugie à l'abri des flèches et pratique dans l'épaisseur des fondations une large ouverture. Des étais habilement enchevêtrés soutiennent, de chaque côté, les blocs de pierres dépourvus de leur appui. A un moment donné, le feu est mis à l'appareil et la tour s'effondre en entraînant ses défenseurs. Les chevaliers se précipitent par la brèche béante et s'emparent de la ville (20 juin) (1). -

A leur grande surprise, les Croisés aperçoivent, flottant sur les monuments, les étendards de l'empereur de Constantinople. Alexis se tenait en effet dans le voisinage. Dès qu'il apprit la capitulation de Nicée, il arriva par mer et prétendit, au nom désengagements contractés à Byzance, que la cité lui appartenait. Son droit était douteux (2). Une discussion assez; vive surgit entre les intéressés. Le fait accompli fut néanmoins accepté. Mais le bouillant Tancrède ne laissa pas que de trouver fort byzantin ce procédé qui consistait à s'adjuger le fruit d'un combat sans participer aux aléas de la lutte (3).

Dans un conseil de guerre, il est décidé que I'armée,laissant une garnison à Nicée, se dirigera sur Antioche et se divisera

(i) Rohert-le-Moine. p. 40 et suiv. ; Guillaume de Tyr, p. 666 et suiv, ; Albert d'Aix, p. 209 et suiv.

(2) Nicée avait été l'objet d'une cassion régulière consentie aux Turcs par les empereurs rie Byzance. Les engagements pris par les Croisés à Tégard d'Alexis ne concernaient donc point cette ville.

(3) D'après une lettre écrite en 1098 par les princes Croisés aux seigneurs d'Europe et pubJiée par D. Martène, les pertes de l'armée chrétienne, à Nicée, auraient été de 4,000 hommes et celles des Turcs de 10,000. (Migne, Pat. lat, vol. 185).

en deux corps, dans le but de ménager les ressources de la région de Roum, qu'elle aura à traverser (1). Godefroy, guidé par son coup d'œil militaire, s'oppose à cette détermination ; par esprit de concorde il se range de l'avis de ses collègues ; il prend le commandement du premier corps et laisse à Bohémond la direction du second.

De Mollke eût probablement approuvé un tel plan, lui qui avait adopté ce principe de stratégie : « Se séparer pour marcher et se concentrer pour combattre. j> Napoléon, partisan du <r déboucher en masse » (2) l'eût blâmé et eût donné raison à Godefroy.

Le sultan Kalidji-Arsalan connaissait par ses espions les dispositions prises par les Croisés. Il jugea qu'il y avait là une faute de tactique et qu'il lui serait facile par une marche rapide d'isoler l'une de l'autre les colonnes chrétiennes et de les battre séparément. En effet, Bohémond voit fondre inopinément sur son camp toute la cavalerie turque, composée de 140,000 hommes. Ses soldats font face à l'agression avec leur vaillance habituelle, mais la valeur ne pouvant rien contre le nombre, le désordre commence à se mettre dans leurs

rangs, Tancrède redouble d'efforts ; de son épée, ruisselante de sang, il accumule les cadavres autour de lui ; ses amis tombent frappés de flèches empoisonnées. Bohémond est sur le point de sonner la retraite, lorsque tout à coup on entend au loin les trompettes de Godefroy de Bouillon. Le héros, averti par des estafettes et aussi par les clameurs des combattants, se rend précipitamment sur le champ de bataille à la tête de 40,000 cavaliers. La mêlée reprend furieuse. Le sultan fait des prodiges d'énergie. Il encourage de la voix ses troupes. Enfin, rompus et écrasés, les Turcs cèdent et abandonnent la vallée de Dorylée, jonchée de leurs morts (1 er juillet 1097) (3).

(1) Robert-le-Moine, p. 40et41.

(2) Napoléon : hist. critique des campagnes de France, par Von der Goltz.

t3) Foucher de Chartres, p. 388 ; Guillaume de Tyr, p. 674 et suivant.

Assagis par l'expérience, les chefs croisés décident de ne plus marcher en corps séparés. Pourtant Tancrède et Baudoin obtiennent l'autorisation d'aller en éclaireurs et d'explorer les cols du Taurus, chaîne de montagnes fort élevées que l'armée doit franchir pour se rendre à Antioche. La voie étant ainsi indiquée par son avant-garde, Godefroy traverse le Taurus, assiège et enlève les forteresse situées sur sa route et occupées par l'ennemi, et débouche dans la vallée au fond de laquelle se dressent menaçantes les tours et les murailles de la grande cité syriaque.

Le passage du Taurus avait obligé le général en chef à gagner, sur sa gauche, l'intérieur des terres et à modifier gravement son itinéraire. Tancrède et Baudoin, poursuivant leurs explorations, se rapprochèrent du littoral et exécutèrent par des manœuvres habiles et rapides le thème fixé d'avance par le commandement supérieur. La ville de Tarse tomba au pouvoir de Tancrède qui, sur les conseils de Bohémond, l'abandonna à Baudoin (1).

Pendant que les troupes siciliennes opéraient leur jonction avec l'armée, Baudoin exposa à Godefroy et au conseil de guerre les avantages que l'on pouvait tirer d'une excursion en Mésopotamie, au sein de peuplades chrétiennes destinées à constituer, à l'entrée de la Palestine, un état feudataire soumis et fidèle. Le projet ayant été adopté, Baudoin, son auteur, est chargé de le réaliser. Le valeureux chevalier chasse de la région les garnisons turques et entre en triomphateur dans Edesse(2). Il parvient à conquérir l'affection des* habitants. Au sein d'une émeute dirigée contre le gouverneur, homme cupide et universellement abhorré, il est pro-

(1) Raoul de Caen, chap. 33; Guillaume de Tyr, p. 676 et suivante?. Bohémond, qu'on nous dépeint toujours comme un vulgaire ambitieux, fit preuve dans cette circonstance d'un désintéressement et d'une loyauté incontestables. Délaisser une ville à Baudoin parce que celui-ci est le frère de Godefroy, c'est là le fait d'une âme grande. Anne Comnène a véritablement calomnié le prince sicilien.

(2) Le peintre Robert Fleury a rappelé cet exploit dans un tableau qui n'est pas sans mérite. (Musée de Versailles, Galerie des Croisades.)

clamé maître de la ville (i), et il se hâte d'illustrer sa jeune royauté par la défaite totale du sultan qui opprimait le pays (2).

Le siège d'Àntioche et un des faits militaires les plus marquants du moyen-âge. Il paraît relever de la légende plutôt que de l'histoire. Il commença le 28 octobre 1097- La ville, défendue par son étendue même et aussi par la rivière qui l'alimente, et par les marais qui constituaient alors autour d'elle une demi-ceinture protectrice, ne put être investie complètement (3). Pourtant l'armée chrétienne comptait 300,000 hommes (4). Néanmoins, un fragment notable des fortifications fut laissé en dehors des opérations.

Les débuts furent malheureux.

(1) Guillaume de Tyr, p. 681 ; Albert d'Aix, p. 229 et suivantes.

(2) La conduite de Baudoin, dans ces circonstances, fut blâmafile. En acceptant ainsi une distinction qui relevait au-dessus de ses collègues, il ouvrait la voie à une émuïalion dangereuse et rompait les digues dans lesquelles s'étaient renfermés jusqu'à cette heure l'esprit de corps et les susceptibilités nationales. Désormais, chacune des armées aura le droit de réclamer des honneurs pour ses chefs. Cette infraction au principe de l'égalité devenait subversif de toute discipline hiérarchique. C'était là un des résultats inévitables de la politique à courte vue d'Alexis. Si l'empereur avait su accompagner les Croisés et conserver la prééminence attachée à son rang, il ne serait jamais venu à l'idée de ses inférieurs de transformer en principautés particulières les provinces conquises. Mais pouvait-on guerroyer sans avantage en faveur d'un souverain qui, d'une part, ne tenait point ses engagements, et qui, d*àutre part, eût été incapable de conFerver par ea valeur personnelle le bénéfice des victoires. Les généraux chrétiens étaient donc dans l'obligation de se substituer au monarque absent.

(3) Créée par Antiochus, achevée par Séleucus, qui lui donna le nom de fon fondateur, Antiocho fut la capitale des Séleucicles et devint la troisième ville de l'empire romain. En 638, elle tomba au pouvoir des Arabes commandés par Omar. L'ancienne Reine de l'Orient porte aujourd'hui le nom d'Antaki^h.

(4) Guillaume de Tyr : Noslrvrum qui gladium ipoterant educere ad trecenta millia diceretur numerus... (p. 689). Bien que dans l'énumération des effectifs, ce chroniqueur soit sujet à caution, nous acceptons volontiers ici le chiffre qu'il nous indique. A Constantinople, l'armée comprenait 400,000 hommes. L'occupation de l'Asie mineure, les garnisons, la mortalité durent faire subir au corps expéditionnaire une diminution de 100,000 hommes.

Godefroy de Bouillon et Raymond de Saint-Gilles étaient malades ; la discipline se relâcha.

Les soldats, fatigués par les marches et les privations des mois précédents, ne surent pas résister à la satisfaction qu'ils éprouvèrent en voyant affluer dans le camp les vivres que Beaudoin expédiait d'Edesse en abondance. En vain, les sages et les anciens s'entremirent-ils pour maintenir Tordre; on ne voulut rien écouter, La disette survint, la famine la suivit ; et, de l'excès, les cantonnements passèrent à la plus affreuse misère. Pierre l'Ermite avait essayé de faire entendre, avec l'autorité qui s'attachait à sa parole, des conseils à cette heure dédaignés (1). Constatant que son influence demeurait stérile, il prend le parti de quitter le camp. Tancrède parvient à le détourner de cette détermination et à le ramener au milieu des siens (2). Enfin Godefroy et Raymond reviennent à la santé. Les choses changent aussitôt d'aspect. Des pénalités sévères sont édictées contre les insoumis. Des cérémonies religieuses, présidées par Adhémar de Monteil, rappellent aux Croisés démoralisés le but de leur voyage. La confiance renaît. On s'aperçoit que le camp est envahi par les espions. Deux sanglantes exécutions ordonnées par Bohémond décident les traîtres à s'éloigner rapidement. Une sortie faite par les assiégés est repoussée. Ce succès partiel ranime l'enthousiasme ; on se reprend à espérer.

Sur ces entrefaites, le sultan du Caire, adversaire acharné

(1) Pierre l'Ermite avait rallié, à Cîvilot, les restes de son armée et avait attendu le passage de Godefroy de Bouillon. Nous ne comprenons guère que les Turcs, sachant la présence des soldats de Pierre l'Ermite dans les environs de Nicée, n'aient pas fcherché à les surprendre et à les anéantir. Décidément les chroniqueurs rendent bien étrange la vie militaire du prédicateur populaire de la Croisade.

(2) La critique allemande nous représente PErmîte fuyant, sous le poids de la peur et de la lâcheté ; elle nous représente encore Tancrède le ramenant au camp, non par la persuasion, mais par la force. (Hagenmeyer, loc. cit.) Les sources ne nous dévoilent rien de semblable. Si Pierre avait fui lâchement, il aurait perdu son prestige. Or, nous le voyons toujours remplissant les emplois les plus honorables.

des Turcs, envoya à Godefroy une dépulation chargée de lui offrir des présents et de lui proposer un traité d'alliance. Les ambassadeurs furent reçus au sein de brillantes fêtes militaires. Joutes, tournois, jeux, les Croisés mirent tout en œuvre pour frapper l'esprit des Orientaux qui revinrent émerveillés de la bonne tenue de l'armée, de l'adresse des soldats et de la valeur de leur chef. En se retirant, ils apprirent au généralissime qu'une armée turque s'était formée dans les environs d'AIep et de Damas et qu'elle arrivait à marches forcées pour dégager Antioche (1). Le conseil de guerre s'assemble. Il est statué que la cavalerie se portera au devant de l'ennemi, mais que pour éviter de donner l'éveil aux guets placés sur les tours, on partira en silence et la nuit. Tout réussit à souhait. Godefroy, que les Turcs croyaient encore sous les murs d'Anliocbe, se découvre tout à coup à la tête de ses cavaliers, traverse les rangs ennemis, les hache et les met en déroute (9 février 1098). Le gouverneur de la ville attendait encore le signal convenu pour opérer une sortie, lorsque les cris poussés par les vainqueurs lui apprennent la défaite des émirs (2).

Un incident, où se reflète assez exactement les mœurs rudes de nos pères, signale cette phase du siège. Dans la poitrine des chevaliers battait un cœur rempli de loyauté et cle simplicité parfois naïve; mais venaient-ils à être excités dans leur susceptibilité, ces preux se réveillaient féroces. La barbarie ancestrale reparaissait en eux.. Pendant une sortie, un Turc s'empare de la bannière représentant la Vierge Marie, et, par dérision, fixe l'image vénérée au sommet des remparts, en plaçant la tête en bas. Un chevalier qui a fait la veillée d'arme peut-il supporter un semblable affront? Voici la vengeance: les cadavres musulmans abandonnés sur le champ de bataille sont décapités, et les têtes sanglantes projetées dans la ville, au moyen de balisles, font connaître aux habi-

(1) Robert-le-Moine, p. 51 et Fuivonte.

(2) Baudric de Bourgueil, p. 97.

tants que les Croisés ne restent point insensibles aux' injures dirigées contre leurs croyances (1).

Les approvisionnements de la place diminuaient sensiblement. Le gouverneur prévenu par ses espions qu'une flolille, partie d'Italie, s'appprètait à aborder aux côtes asiatiques dans le dessein de ravitailler le camp chrétien, conçut le hardi projet d'enlever le convoi et d'infliger en même temps aux assiégeants un échec qui relèverait l'ardeur morale des siens. Il dissimula dans les anses du littoral un corps nombreux de troupes, et, au moment où les Croisés sans défiance se dirigent sur leur camp, il se découvre et enveloppe les # pèlerins. Une panique se produit. Déjà les Turcs poussent des cris de victoire. Mais Godefroy veille. Au risque de tomber, frappé de flèches, il pousse son cheval au milieu des rangs musulmans. Electrisés, ses soldats le suivent. Le convoi est dégagé et les Croisés rentrent sous leurs tentes, fiers de leur chef et des résultats de la journée. Le gouverneur demande alors un armistice qui lui est accordé ; il se hâte de le violer dès qu'il peut se convaincre que l'armée de Kerbo^ah est en route pour secourir la ville (2).

En effet, Kerbogah, émir de Mossoul et général du kalife de Bagdad, faisant un appel désespéré à toutes les forces turques, arrivait de l'Egypte et conduisait à sa suite une armée nombreuse.

Cette nouvelle jeta l'alarme dans le camp des Croisés. Le conseil de guerre s'assemble. L'une des deux déterminations suivantes est proposée à l'examen : ou abandonner le siège

(1) Les cruautés turques atteignirent, de leur côté, les limites les plus extrêmes. Un chevalier, nommé Vallo, saisi en dépit des traités, pendant un aroaistiee, fut tué et les lambeaux de son corps furent disséminés dans la ville. (Robert-le-Moine, loc. cit.) De nos jours encore, les Arabes suspendent fréquemment à la selle de leurs chevaux les têtes de leurs ennemis vaincus. Durant nos guerres d'Algérie, le général Rovigo désirant mettre fin aux atrocités kabyles, donna une prime à tous les soldats qui rapporteraient dans le camp la tête d'un ennemi. Chaque soir nos fantassins amoncelaient ces trophées près de leurs tentes, et les y laissaient jusqu'à complète décomposition.

(2) Raymond d'Agiles, p. 143 et suivantes.

(TÀntiocbe et courir au-devant de l'ennemi, ou tenter un assaut décisif. Bohémond prend la parole et propose un plan. II a des intelligences dans la place, raconte-t-il ; un assiégé se charge, en échange d'une somme très élevée, de trahir le gouverneur et de rendre facile l'escalade des murailles, À un signal convenu, des échelles seront appliquées contre les créneaux, les chevaliers pourront facilement, durant la nuit, envahir les chemins de ronde et se répandre dans la ville avant le réveil des gardes. <r A titre de rémunération, ajoute le prince Tarentin, je ne demande qu'une chose, la principauté d'Ànlioche. » Le temps presse; la proposition est acceptée (1),

Dans la nuit du 2 au 3 juin, une série de signaux apprennent à Bohémond que l'heure est venue; des échelles sont dressées contre les murs, les soldats les gravissent au milieu du silence le plus profond, ils enfoncent à coup de hache les poternes et se répandent dans la cité égorgeant les défenseurs qui se trouvent sur leur passage. Le gouverneur n'a que le temps de prendre ses vêlements et de se mêler aux soldats effarés qui fuient dans la campagne. Les paysans se mettent à sa poursuite. On le saisit, et sa tête, détachée du tronc, est offerte en spectacle aux habitants de la ville (2).

Les Croisés étaient depuis deux jours possesseurs de la place, lorsque Tavant-garde de Kerbogah se présenta aux portes. On eut à peine le temps de préparer la défense et de pourvoir à l'alimentation des troupes. Les approvisionnements se trouvaient épuisés. Il fallut néanmoins rompre toute communicalion avec le dehors. L'émir comptait sur une série de

(1) Guillaume de Tyr, p. 722 ; Albert d'Àix, p. 244.

(2) Bohémond fut proclamé prince d'Antioche. Cette investiture excita des mécontentements ptrmi les chefs croisés. Baudoin avait créé un précédent fâcheux. Sans doute il s'ingéniait à effacer l'impression produite. Par ses ordres, les présents et les vivres ne cessaient d'arriver chaque jour au camp, Néanmoins, il avait creusé un sillon où des germes dangereux devaient éclore, Etienne de Blois quitta l'armée. Les motifs de ce départ ne sont pas connus ; il est à présumer que le dépit n'y fut pas étranger.

combats; c'était un siège qu'il devait entreprendre. Il commença par un blocus rigoureux. En quelques semaines, la disette se fit sentir. On abattit les chevaux. Les vivres finirent par disparaître complètement. On en vint jusqu'à faire bouillir le cuir des boucliers et à boire le liquide noirâtre résultant de cette décoction. Le frère du roi, Hugues de Vermandois, exténué par les privations, n'avait plus la force de monter à cheval, et le comte de Flandre en était réduit à tendre les mains dans la-rue et à mendier son pain (1). Un espoir, rapidement déçu, vint luire un instant aux yeux des malheureux affamés. L'empereur Alexis, ayant eu connaissance de la prise d'Àntioche, pensa qu'il était d'une suprême politique de renouveler Pacte d'audace qui avait réussi à Nicée. Accompagné d'une flotte chargée de vivres, il met à la voile dans la direction des rivages de la cité asiatique. Il espère qu'amenés à composition par les fatigues, les Croisés lui abandonneront, en échange de présents, la souveraineté du pays conquis. Mais à la vue de l'armée de Kerbogah, Alexis, redoutant un désastre, reprend la mer et laisse ses alliés à leur destinée* C'est ainsi que l'empereur exécutait lçs clauses du contrat.

La glorieuse épopée de la Croisade semblait vouloir sombrer dans un irrémédiable désastre. La famine, ce fléau contre lequel legénie est impuissant, terrassait les plus braves. Déjà les désertions s'accentuaient. A l'aide de cordes, les soldats se glissaient le loner des murailles et eraemaient la campagne (2). On songeait enfin à organiser une sortie vigou-

(1) Albert d'Aix, p. 257 et suivantes*

Nous citons ces exemples pour montrer dans quelle exagération ne craignent pas de tomber parfois nos anciens chroniqueurs. Il est certain que Godefroy de Bouillon, qui partageait sa table avec de simples chevaliers, n'eût pas permis que les plus illustres gentilshommes de Tannée manquassent de l'absolu nécessaire. Dans ces récits, parfois fortement colorés, il est du devoir de la critique d'opérer des sélections.

(2) Les Provençaux, les Aquitains et les Auvergnats souffrirent moins que les autres peuples des maux causés par la famine. Ils possédaient déjà ces belles qualités d'ordre, d'économie et de prévoyance que les dictons et les chansons populaires ont cherché à ridiculiser, Les hommes

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relise et à périr les armes à la main lorsqu^un événement releva subitement les courages abattus. Le bruit se répandit que la lance dont la pointe avait transpercé la poitrine du Sauveur venait d'être découverte dans l'église dédiée à saint Pierre, sur les indications d'un prêtre de la suite de Raymond de Toulouse (1). Cette nouvelle transforme l'aspect de la ville. L'en Ira in remplace la morne stupeur. On brûle de se mesurer de nouveau avec l'ennemi. Godefroy n'eut garde de laisser s'écouler l'occasion que le Ciel paraissait lui offrir. Mais, mesurant, avec son expérience ordinaire, les conséquences terribles d'une bataille où de chaque côté on se battrait avec désespoir, il essaya de prévenir l'effusion de sang. Suivant la coutume féodale, il députa à l'émir de Mossoul Pierre l'Ermite, dans lé but d'offrir au lieutenant turc l'une des trois alternatives suivantes : ou un combat général, ou un combat restreint entre un nombre déterminé de soldats chrétiens et de soldats musulmans, ou un combat particulier entre deux chefs.

Prenant cette proposition pour l'expression du découragement et de la peur, l'émir répondit avec fierté que des vaincus n'avaient jamais osé lui imposer de semblables conditions.

Pierre revient à Antioche et rend compte de sa mission. Des clameurs de colère répondent à ses paroles. On court aux armes.

Godefroy dispose son armée en douze colonnes. Hugues de Vermandois, précédé de l'étendard de saint Pierre, dirige la première colonne; Àdhémar de Monteil, ayant près de lui la sainte lance, est en tête de la quatrième; le généralissime

de la langue d'oïl se grisaient de la poussière du champ de bataille ; les gens de la langue d'oc estimaient que pour conquérir des lauriers, il n'était pas nécessaire de mourir, au préalable, d'inanition. Si, immortels Tartarins, les Méridionaux étaient vantards, ils savaient, avec un sens pratique supérieur, se tirer des plus mauvais pas. On ne saurait le contester, le présent est encore souvent l'image du passé,

(1) Raymond d'Agiles, p. 142 et suivantes.

prend le commandement de la septième, formant le centre; Bohémond est chargé de l'arrière-garde (1).

Kerbogah, placé en observation sur une hauteur, est saisi d'admiration à la vue du déploiement de ces rangs pressés de fantassins et de cavaliers marchant avec discipline au milieu de ce silence poignant qui précède les grands combats. Il donne Tordre à un de ses lieutenants, Kilidji-Arsalan, d'opérer un mouvement tournant et d'attaquer l'arrière -garde chrétienne pendant que lui-même concentrera ses efforts contre Favant-garde. Les adversaires se rapprochent et se prennent corps à corps. Le sol tremble sous le pied des chevaux haletants et sous le poids des armures s'entre-choquan t avec fureur.

Bohémond, attaqué à l'improviste, se défend avec vigueur. Devinant la ruse de son adversaire, il envoie demander du secours à Godefroy, qui délaisse, pour un instant, la position qu'il vient de conquérir, et qui se rue sur le flanc des bataillons de Kilidji-Àrsalan. Ceux-ci, rompus et écrasés, sa désagrègent et fuient éperdus. À l'annonce du désastre de son général, Kerbogah fait sonner la retraite. Ce fut alors un carnage complet. Le camp turc et toutes ses richesses tombent au pouvoir des vainqueurs ainsi que d'immenses approvisionnements (28 juin 1098) (2).

L'été fut, en 1098, particulièrement chaud. Aucune pluie ne vint rafraîchir l'atmosphère embrasée. Atteintes par les privations du siège et les fatigues des opérations militaires, les santés les plus robustes fléchissaient. Dans ce milieu propice à Téclosion d'une épidémie, la peste éclata. Une des premières victimes fut Adhémar de Monteil, légat apostolique et chef spirituel de la Croisade. L'annonce de sa maladie manifesta aux yeux de tous combien était profonde la vénération qui entourait le courageux et pieux pontife. Les

(1 ) Baudric de Bourgueil, p. 720.

(2) Guillaume de Tyr, p. 722 et suiv.

D'après la lettre des chefs croisés aux princes d'Europe, les chrétiens perdirent au siège et aux batailles d'Antioche 10,000 h. Les Turcs y laissèrent 70,000 h. (Dom Martène, loc* cit.)

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larmes coulèrent: la foule se précipita vers la demeure du moribond ; les princes se rangèrent autour de son lit, suivant avec anxiété les progrès du mal. Sur le point de s'éteindre, Adhémar se plut à renouveler ses instructions et ses conseils: il recommanda la concorde, la discipline, l'obéissance ; il insista pour qu'on ne perdît jamais de vue le but élevé de l'expédition. Sentant ses forces diminuer, il leva péniblement la main et donna sa bénédiction. Dès qu'il eut rendu le dernier soupir (1 er août), les pèlerins envahirent les rues de la cité donnant libre cours à leur douleur. Les funérailles furent dignes du héros. L'armée entière y assista.

Déposée dans l'église de Saint-Pierre, à l'endroit même où avait été trouvée la sainte Lance, la dépouille mortelle de l'évêque du Puy parut veiller sur le triomphe définitif de la cause sainte (1).

Le fléau continuant ses ravages, le conseil de guerre examina s'il était urgent d'entreprendre immédiatement la marche sur Jérusalem ou s'il valait mieux s'établir dans les campagnes voisines et attendre les fraîcheurs de l'automne. Ce dernier avis recueillit la majorité des suffrages. L'armée se fractionna en corps suivant les nationalités et chaque peuple fixa ses cantonnements dans les montagnes qui dominent le bassin d'Antioche (2).

Toutefois, avant de se séparer, les chefs croisés convinrent entre eux d'envoyer à Alexis une députation avec mission de rappeler à l'empereur les traités solennellement ratifiés, et d'écrire au pape Urbain II pour lui exposer la situation de l'armée et lui raconter ses exploits glorieux.

Munie des instructions des princes, l'ambassade chercha à se frayer un chemin à travers la Bythinie. Traquée par des

(1) Guibert deNogent, p. 524.

Un chroniqueur nous fait connaîlre Tannée de la mort d'Adhémar de Monleil par les deux vers suivants, conçus dans le goût de l'époque:

Undecies centum si subtrahis inde bis unum Tune tôt erant anni Domini de Virgine nati.

(2) Guillaume de Tyr« p. 730 et suiv.

soldats turcs attachés au service de Pempereur, elle fut dispersée et se trouva réduite à errer à l'aventure dans les vallées du Taurus. Hugues de Vermandois, qui en faisait partie, parvint à gagner l'Europe et se réfugia en France (1).

Foucher de Chartres nous a conservé la lettre que les princes adressèrent au Pape au lendemain de la victoire d'Antioche (2), En voici la traduction :

« Au seigneur et vénérable pape Urbain ; Bohémond et Raymond de Saint-Gilles, le duc Godefroy et Robert duc de Normandie, Robert comte de Flandre et Eustache de Boulogne, salut, fidélité et soumission véritable dans le Christ, comme des fils à leur père.

» Nous désirons tous que vous sachiez combien la miséricorde de Dieu a été grande envers nous et par quel secours tout puissant nous avons pris Àntioche ; comment les Turcs, qui avaient accablé d'outrages Notre-Seîgneur Jésus-Christ, dans ses membres fidèles, ont été vaincus et mis à mort, et comment nous avons vengé les injures faites à notre Dieu ;

(1) Michelet, d'ordinaire peu impartial à l'égard des Croisades, juge ainsi la conduite du frère du roi : « Hugues de Vermandois et Etienne de Blois, dit-il, crurent l'armée perdue sans ressources et s'échappèrent pour annoncer le désastre de la Croisade. » (Hist. de France, éd. de 1879, t. n, p. 288.) Hugues et Etienne de Blois ne partirent pas en même temps. Etienne déserta ; Hugues sortit d'Antioche après la victoire des Croisés. Il n'avait donc aucun désastre à annoncer.

Michelet a été induit en erreur par Michaud : « Ce prince, arrivé à Constantinople, dit ce dernier, oublia les soldats de Jésus-Christ, et ne daigna pas même leur rendre compte de sa mission, soit qu'il craignît de retourner dans une armée où il ne pouvait plus soutenir l'éclat de son rang, soit que les travaux et les périls de la guerre eussent lassé son courage; il prit la honteuse résolution de retourner en Occident. » (Hist. des Crois., éclit. de 1857, t. i, p. 193.) Hugues ne se rendit pas à Constantinople. Aucun chroniqueur n'insinue ce fait. Il oublia si complètement les Croisés, qu'arrivé en France, il se hâta de recruter un corps d'expédition, rejoignit les siens en Pahstine et y mourut avec héroïsme. Guibert de Nogent défend hautement la mémoire du prince français : « De ejus redHu, juste nemo quœri debuit. qui postmodum, ad hoc idem post liminium faciens, martyr iis et optimî semper militis no-mine insigniendus, occubuit. (Bongars, p. 52i{.)

(2) Foucher de Chartres, Bongars, p. 394.

Baluze, Miscellanea, et Dom Ruinart, Vïta Urbani, ont également reproduit cette lettre.

comment .nous avons été ensuite assiégés par les Turcs venus de Karasan, de Jérusalem, de Damas et de plusieurs autres pays; et comment enfin, par la protection du ciel, nous avons été délivrés d'un grand danger.

» Lorsque nous eûmes pris Nicée, nous mîmes en déroute, comme vous l'avez su, une grande multitude de Turcs qui étaient venus à notre rencontre. Nous battîmes le grand Soliman (Kilidji-Àrsalan) ; nous fîmes un butin considérable; et, maîtres de toute la Samarie, nous vînmes assiéger Ànlioche. Nous eûmes beaucoup à souffrir dans ce siège, soit de la part des Turcs enfermés dans la ville,' soit de la part de ceux qui venaient secourir les assiégés. Enfin, les Turcs ayant été vaincus dans tous nos combats, la cause de la religion chrétienne triompha de cette manière. Moi Bohémond, après avoir fait une convention avec un certain Sarrasin qui me livrait la ville, j'appliquai des échelles aux murailles vers la fin de la nuit, et nous fûmes ainsi les maîtres de la place qui avait si longtemps résisté à Jésus- Christ. Nous tuâmes Accien, gouverneur d'Àntioche, avec un grand nombre des siens, et nous eûmes en notice pouvoir leurs femmes, leurs enfants, leurs familles et 'tout ce qu'ils possédaient. Nous ne pûmes point cependant nous emparer de la citadelle, et lorsque nous voulûmes l'attaquer, nous vîmes arriver une multitude infinie de Turcs, dont on nous avait annoncé l'approche depuis quelque temps ; nous les vîmes se répandre dans les campagnes et couvrir toute la plaine. Ils nous assiégèrent le troisième jour; plus de cent d'entre eux pénétrèrent dans la citadelle, et menaçaient d'envahir la ville, qui se trouvait dominée par le fort.

» Comme nous étions placés, opposés à la colline sur laquelle s'élevait le fort, nous gardâmes le chemin qui conduisait dans la ville, et nous forçâmes les infidèles, après plusieurs combats, à rentrer dans la citadelle. Comme ils virent qu'ils ne pouvaient pas exécuter leurs projets, ils entourèrent la place de telle manière, que toute communication était interrompue, ce dont nous fûmes vivement affligés et désolés.

Pressés par la faim et par toutes sortes de misères, plusieurs chrétiens tuèrent leurs chevaux et leurs ânes, qu'ils menaient avec eux, et les mangèrent; mais, à la fin, la miséricorde de Dieu vint à notre secours ; l'apôtre André révéla à un serviteur de Dieu le lieu où était la lance avec laquelle Longin perça le flanc du Sauveur. Nous trouvâmes cette lance dans l'église de l'apôtre Pierre. Cette découverte et plusieurs autres divines révélations nous rendirent la force et le courage, tellement que ceux qui étaient pleins de désespoir et d'effroi, furent pleins d'ardeur et d'audace, et s'exhortaient les uns les autres au combat. Après avoir été assiégés pendant trois semaines et quatre jours, le jour de la fête saint Pierre et saint Paul, pleins de confiance en Dieu, nous étant confessés de toutes nos fautes, nous sortîmes de la ville en ordre de bataille. Nous étions en si petit nombre, en comparaison de l'armée des Sarrasins, que ceux-ci purent croire que nous cherchions à prendre la fuite, au lieu de les provoquer au combat- Ayant pris nos dispositions, nous attaquâmes l'ennemi partout où il paraissait en force., Aidés de la lance divine, nous les mîmes d'abord en fuite. Les Sarrasins, selon leur coutume, commencèrent à se disperser de tous les côtés, occupant les collines et les chemins, dans le dessein de nous envelopper et de détruire toute l'armée chrétienne ; mais nous avons appris à connaître toute leur tactique. Par la grâce et la miséricorde de Dieu, nous parvînmes à les faire réunir sur un point ; et, lorsqu'ils furent réunis, la droite de Dieu combattant avec nous, nous les forçâmes de fuir et d'abandonner leur camp avec tous ceux qui s'y trouvaient. Après les avoir vaincus et les avoir poursuivis toute la journée, nous rentrâmes pleins de joie dans la ville d'Antioche. La citadelle se rendit à nous. Le commandant et la plupart des siens se convertirent à la foi chrétienne. Ainsi Notre- Seigneur Jésus-Christ vit toute la ville d'Antioche rendue à sa loi et à sa religion. Mais, comme toujours quelque chose de triste se mêle aux joies de la terre, Tévêque du Puy, que vous nous avez donné pour votre vicaire apostolique,

est mort après la conquête de la ville et après une guerre où il avait acquis beaucoup de gloire* Maintenant vos enfants, privés du père que vous leur aviez donné, s'adressent à vous, qui êtes leur Père spirituel. Nous vous prions, vous qui avez ouvert la voie que nous suivons, vous qui, par vos discours, nous avez fait quitter nos foyers et ce que nous avions déplus cher dans notre pays, qui nous avez fait prendre la croix pour suivre Jésus-Christ et glorifier son nom, nous vous conjurons d'achever votre ouvrage en venant au milieu de nous, et en amenant avec vous tous ceux que vous pourrez amener* C'est dans la ville d'Antioche que le nom de chrétien a pris son origine; car lorsque saint Pierre fut installé dans cette église que nous voyons tous les jours, ceux qui s'appelaient galiléens se nommèrent chrétiens. Qu'y a-Uil de plus juste et de plus convenable que de voir celui qui est le père et le chef de l'Eglise, venir dans cette ville qu'on peut regarder comme la capitale de la chrétienté ? Venez donc nous aider à finir une guerre qui est la vôtre. Nous avons vaincu les Turcs et les païens ; nous ne pouvons de même combattre les hérétiques, les Grecs, les Arméniens, les Syriens, les Jacobites ; nous vous en conjurons donc, très saint Père, nous vous en conjurons avec instance, vous qui êtes le Père des fidèles, venez au milieu de vos enfants ; vous qui êtes le vicaire de Pierre, venez siéger dans son église; venez former nos cœurs à la soumission et à l'obéissance; venez détruire par votre autorité suprême et unique toutes les espèces d'hérésies ; venez nous conduire dans le chemin que vous nous avez tracé et nous ouvrir les portes de Tune et de l'autre Jérusalem ; venez délivrer avec nous le tombeau de Jésus-Christ, et faire prévaloir le nom de chrétien sur tous les autres noms. Si vous vous rendez à nos vœux, si vous arrivez au milieu de nous, tout le monde vous obéira. Que celui qui règne dans lous les siècles vous amène parmi nous et vous rende sensible à nos prières. Amen (1).

(1) Traduction Darras.

Grande fut la joie du bienheureux Pape au reçu de cette missive. Il investit immédiatement Daïmbert, archevêque de Pise, des fonctions de légat apostolique et lui intima Tordre de se rendre sans retard en Palestine. II eut voulu se transporter lui-même sur cette terre sacrée où, à son appel, la chrétienté, représentée par ses plus valeureux enfants, accom plissait des prodiges de valeur, mais les lourds soucis de la plus vaste des administrations avaient courbé, avant l'heure, ses épaules. Il adressa à l'armée victorieuse la bénédiction féconde du patriarche mourant.

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