CHAPITRE XVI
Marche sur Jérusalem. — Siège et prise de la Ville sainte. — Bataille d'Ascalon. — Organisation du royaume de Jérusalem, — Mort du pape Urbain II. — Retour de Pierre l'Ermite en Europe. — Fin de la Croisade*
L'automne étant arrivé, les Croisés songèrent à se mettre en marche pour atteindre la ville, objet de leurs aspirations. L'amélioration sanitaire sur laquelle on avait compté au retour des pluies ne se produisit point. 11 fut décidé qu'on attendrait le printemps de l'année suivante et qu'on utiliserait cette halle forcée pour asseoir définitivement la possession des régions conquises.
Godefroy se dirigea sur'Edesse, où s'était installé son frère Beaudoin ; Bohémond prit la route de Cilicie, enlevant aux Turcs les villes qui se refusaient à lui céder passage ; le duc de Normandie s'empara de Laodicée, et le comte de Toulouse battit à Albara une forte colonne musulmane (1).
Enfin, le 13 janvier 1099, les princes, cédant à l'impatience des troupes, donnèrent Tordre du départ (2).
Godefroy trace l'itinéraire que l'armée doit suivre. Les bagages et les machines de guerre sont confiés à la flottille qui mouille sur le littoral d'Àntioche ; de celte façon, ils ne peuvent être un embarras pour les piétons ou pour les cavaliers. Le corps expéditionnaire longe la cote, ayant, à sa droite, la mer, et, à sa gauche, une série de montagnes et de vallées, où le ravitaillement s'opère facilement.
Quel est le chiffre approximatif des forces dont dispose le
(1) Robert-le-Moine, p. 61 et suiv, ; Raymond d'Agiles, p. 161 ; Albert d'Aix, p. 263.
(2) Baudric de Bourgueil, p. 127.
général en chef? Sans hésiter, Michaud avance que l'armée ne comptait que 70,000 soldats. D'après lui, 250,000 hommes auraient péri au siège d'Antioche. C'est aller un peu vite ; c'est jouer vraiment avec les centaines de mille.
Michaud s'appuie sur un texte de Guillaume de Tyr, qui évalue à peu près à ce total le nombre des hommes en état de porter les armes (1). Nous avons déjà fait observer que le chroniqueur est un guide infidèle en matière de dénombrement.
Un si faible contingent n'aurait certainement pu ni entrer prendre le siège de Jérusalem, ni soumettre* la Palestine entière, ni repousser victorieusement les innombrables armées du sultan d'Egypte (2).
Nous avons vu par la lettre que les princes chrétiens adressent aux princes de l'Europe, à la suite de la prise d'Antioche, que les pertes de l'armée s'élèvent à 10,000 morts. Or, 30O 3 O0O hommes assiégeaient Anlioche. Nous accordons que les incidents du siège, l'occupation du pays d'Edcsse, par Beaudoin, et du territoire d'Antioche, par Bohémond, les désertions et la mortalité, aient réduit l'armée de 200,000 hommes, il nous reste encore un effectif de 100,000 hommes.
Nous estimons qu'en nous arrêtant à ce chiffre, nous nous éloignons fort peu de la vérité (3).
Sur ces entrefaites, une de ces révolutions, si fréquentes dans les milieux musulmans, où la possession du pouvoir
(1) Guillaume de Tyr ébrit d'abord 50,000 et plus loin 20,000. Raymond d'Agiles s'évertue à être plus précis ; 13,000 hommes lui suffisent.
(2) Lorsque les historiens du xi* ou du xn e siècle nous disent, par exemple, que toutes les hordes turques périrent dans tel combat, ou que toute l'armée chrétienne fut atteinte par telle épidémie, on ne saurait assurémant donner à de pareilles assertions la valeur de documents officiels. Il y a là une façon de s'exprimer qui ne comporte point la méprise.
(3) Michaud fait périr 250,000 hommes sous les murs d'Antioche. Combien en fera-t-il périr sous les murs de Jérusalem et à la bataille d'Ascalon? II n'en a garde que 50,000 ! Il aurait dû, au moins, en conserver un plus grand nombre en faveur de son nécrologe.
était la source d'ardentes compétitions, renversa la dynastie des Turcs seldjoukides au profit des Arabes falimites du Caire. La Palestine tomba sous la domination de ces derniers, qui tentèrent de sauver leur nouvelle proie en contractant une alliance avec les Croisés. L'entrée de Jérusalem serait libre à la condition que les pèlerins ne pénétreraient dans la ville que par groupes et sans armes.
Telle était la principale condition du traité.
Godefroy répondit avec fierté que Jérusalem, ayant été enlevée aux fidèles du Christ, devait revenir à ses maîtres légitimes, et que, d'ailleurs, l'Europe chrétienne ne s'était pas ébranlée pour s'arrêter au seuil du triomphe.
Surpris des succès persistants de ceux qui avaient été ses alliés, l'empereur de Constantinople ne craignit point de réclamer sa part des fruits de la conquête. Le conseil de guerre, se souvenant du siège d'Antioche et de la lâcheté dont Alexis donna des preuves manifestes en cette circonstance, décida que les Grecs n'avaient aucun droit à se réclamer de traités dont ils avaient les premiers oublié le texte (1).
La marche sur la Ville sainte s'effectua avec ordre. Elle eût été assez rapide, si l'humeur chevaleresque et batailleuse de Raymond de Saint-Gilles n'eût sans cesse créé des obstacles imprévus.
Il fallut toute l'autorité de Godefroy, jointe aux murmures des soldats, pour ramener le vieux comte, dont l'ardeur résistait au poids des années, et qui ne savait se maîtriser dès qu'une forteresse se dessinait à l'horizon ou qu'un turban s'égarait dans la plaine.
Un jour, les Croisés recueillirent un pigeon que poursuivait un oiseau de proie. Sous les ailes du volatile, ils découvrirent un mince rouleau de papyrus qui contenait un ordre transmis
(1) Pour M. Michaud, Alexis est l'honnêteté, la droiture même, « C'est un parti-pris chez cet historien, dit Darras, de présenter l'empereur comme un type de loyauté chevaleresque et les Croisés comme une troupe indisciplinée et barbare, » (Loe. cit., xxiv e vol., p. 230,)
à un gouverneur par un émir arabe. Déjà ils avaient pu se convaincre (1) que les Orientaux se servaient de ce moyen pour communiquer entre eux à de grandes distances.
Dans leurs fatigues, les troupes rencontrèrent, non seulement un réconfort, mais encore une alimentation fort substantielle, dans une sorte de roseau qui croissait sur le bord des rivières, et qui, broyé au pilon, fournissait un liquide épais, ayant le goût du miel. Ce roseau, importé par les Croisés en Europe, est connu sous le nom de canne à sacre (2).
Abandonnant enfin la côte, l'armée s'engagea dans les terres, après avoir retiré des vaisseaux les bagages et le matériel de siège. Elle campa à Nicopolis, localité située à cinq lieues seulement de Jérusalem. Sortie de Nicopolis vers le milieu de la nuit, elle prit la direction du mont Moriah, impatiente de plonger les yeux dans cette ville pour laquelle, depuis près de trois ans, elle supportait les plus cruelles souffrances.
Tout à coup , Jérusalem profile, sur le ciel illuminé par les premières clartés de l'aurore, ses créneaux et ses dômes.
Un saisissement, rapide comme la foudre, s'empare des troupes. Les cavaliers mettent pied à terre ; les fantassins quittent leurs sandales; tous se prosternent à genoux, les bras tendus vers la cité. Sur ces visages guerriers, hâlés par
[\] Pr inceps de HasaH ex more solito aves domesticas pie susc'tpiens, charlas intitulatas a caudis earum solvit (Albert d'Aix, p. 262.)
On voit par cette anecdote que le fait d'utiliser pour la guerre les pigeons voyageurs ne date pas, comme on l'a prétendu, de notre dernière guerre et du siège de Paris.
(2) Calamellos mellitos per camporum planitiem abundanter repertos, quos vocant sucra, suxit populus, illorum salubri succo laetatus, et vixad saturïlatem prae dulcedine expleri hoc gustato valebant. Hoc enim genus herbae summo labore agricolarum per singulos excolilur annos. Deinde tempore messis maturum mortariolis indigent contundunt, succum collatum in vasis suis reponentes, quousque coagulatus indurescat sub specie nivis vel salis albi. Quem rasum cum pane miscentes, aut cura aqua terentes, pro pulmento sumunt, et supra favum mellis gustantibus dulce ac salubre videtur. (Albert d'Aix, p. 270.)
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le soleil et amaigris par les privations, se répand une pâleur livide causée par la plus poignante des émotions. Un long cri de: Jérusalem! Jérusalem! s'élève de toutes parts. D'une voix entrecoupée par les larmes, les clercs entonnent les psaumes de David, auxquels répondent les échos longtemps assoupis des collines de Sion. (Mardi 7 juin 1099.) (1)
Au point de vue de la défense militaire, l'assiette de Jérusalem présente des dispositions qui, à chaque époque, ont attiré l'attention des stratèges et des tacticiens. Protégée, d'une part, par son plateau, et, de l'autre, par les vallées qui en cchancrent profondément les bords et les flancs, la place échappe aux dangers d'un investissement complet. Titus ne put l'attaquer que sur trois côtés.
Godefroy, forcé par les nécessités lopographiques, en fut réduit à renouveler le plan de l'empereur romain. Mais tandis que Titus eut recours à la famine pour contraindre l'ennemi, le héros français préféra, dans son élan chevaleresque, le réduire de haute main.
Empruntons, au chroniqueur Robert-le-Moine, le récit de ce beau fait d'armes :
<r L'armée se rangea dans cet ordre autour de Jérusalem : le comte de Flandre et le comte de Normandie déployèrent leurs tentes du côté du Septentrion, non loin de l'église bâtie sur le lieu où saint Etienne, premier martyr, fut lapidé; Godefroy et Tancrède se placèrent à l'Occident ; le comte de Saint-Gilles campa au Midi , sur la montagne de Sion, autour de l'église de Marie,, mère du Sauveur, autrefois maison où le Seigneur fît la Cène avec ses disciples. Les tentes ainsi disposées, tandis que les troupes fatiguées de la route se reposaient et construisaient des machines propres au combat, Raymond Pilât et Raymond He Turenne sortirent du camp avec plusieurs autres pour visiter les lieux voisins, dans la crainte que les ennemis ne vinssent les surprendre avant que les Croisés fussent préparés. Ils rencontrèrent sur leur route
(1) Guillaume de Tyr, p. 745.
trois cents Arabes ; ils en tuèrent plusieurs, et leur prirent trente chevaux. Le second jour de la troisième semaine, 13 juin 1099, les Français attaquèrent Jérusalem ; mais ils ne purent la prendre ce jour-là. Cependant, leur travail ne fut pas infructueux; ils renversèrent l'avant-mur et appliquèrent les échelles au mur principal. S'ils en avaient eu une assez grande quantité, ce premier effort eût été le dernier. Ceux qui montèrent sur les échelles, combattirent longtemps l'ennemi à coups d'épée et de javelot. Beaucoup des nôtres succombèrent dans cet assaut ; mais la perte fat plus considérable du côté des Sarrasins, La nuit mit fin à Faction et donna du repos aux deux partis. Toutefois, l'inutilité de ce premier effort occasionna à notre armée un grand travail et beaucoup de peine, car nos troupes demeurèrent sans pain pendant l'espace de dix jours, jusqu'à ce que nos vaisseaux fussent arrivés au port de Jaffa. En outre, elles souffrirent excessivement de la soif; la fontaine de Siloë, qui est au pied de la montagne de Sion, pouvait à peine fournir de l'eau aux hommes, et Ton était obligé de mener boire les chevaux et les autres animaux à six milles du camp, et de les faire accompagner par une nombreuse escorte.
i> Cependant, la flotte arrivée à Jaffa procura des vivres aux assiégeants, mais ils ne souffrirent pas moins de la soif ; elle fut si grande durant le siège, que les soldats creusaient la terre et pressaient les mottes humides contre leur bouche ; ils léchaient aussi les pierres mouillées de rosée ; ils buvaient une eau fétide qui avait séjourné dans les peaux fraîches de buffles et de divers animaux; plusieurs s'abstenaient de manger, espérant tempérer la soif par la faim
j> Pendant ce temps-là, les généraux faisaient apporter de fort loin de grosses pièces de bois pour construire des machines et des tours. Lorsque ces tours furent achevées, Godefroy plaça la sienne à l'Orient de la ville ; le comte de Saint-Gilles en établit une autre toute semblable au Midi. Les dispositions ainsi faites, le cinquième jour de la semaine.
les Croises donnèrent et distribuèrent des aumônes aux pauvres; le sixième jour, qui était le douzième de juillet, l'aurore se leva brillante ; les guerriers d'élite montèrent dans les tours, et dressèrent des échelles contre les murs de Jérusalem. Les enfants illégitimes de la ville sainte s'étonnèrent et frémirent en se voyant assiégés par une si grande multitude. Mais comme ils étaient de tous côtés menacés de leur dernière heure, que la mort élait suspendue sur leur tête, certains de succomber, ils ne songèrent plus qu'à vendre cher le reste de leur vie. Cependant Godefroy se montrait sur le haut de sa tour, non comme un fantassin, mais comme un archer ; le Seigneur dirigeait sa main dans le combat, et toutes les flèches qu'elle lançait perçait l'ennemi de part en part. Auprès de ce guerrier, étaient Beaudoin et Eustache ses frères, de même que deux lions auprès d'un lion ; ils recevaient les coups terribles des pierres et des dards, et les renvoyaient avec usure à l'ennemi.
» Tandis que Ton combattait ainsi sur les murs de la ville, on faisait une procession autour de ces mêmes murs, avec les croix, les reliques et les autels sacrés. L'avantage demeura incertain pendant une partie du jour, mais à l'heure où le Sauveur du monde rendit l'esprit, un guerrier nommé d'Etolde, qui combattait dans la tour de Godefroy, saute le premier sur le rempart de la ville : Guicher le suit, ce Guicher qui avait terrassé un lion ; Godefroy s'élance le troisième, et tous les autres chevaliers s'élancent sur les pas de leur chef. Alors, les arcs et les flèches sont abandonnés, on saisit l'épée. A celte vue, les ennemis désertent les murailles et se jettent en bas dans la ville ; les soldats du Christ les poursuivent avec de grands cris.
» Le comte de Saint-Gilles, qui de son côté faisait des efforts pour approcher ses machines de la ville, entendit ces clameurs. Pourquoi, dit-il à ses soldats, demeurons-nous ici ? Les Français sont maîtres de Jérusalem ; ils la font retentir de leurs voix et de leurs coups. Alors, il s'avance promplement vers la porte qui est auprès du château de
David; il appelle ceux qui étaient dans ce château, et les somme de se rendre. Aussitôt que Ternir eut reconnu le comte de Saint-Gilles, il lui ouvrit la porte et se confia à la foi de ce vénérable guerrier.
» Mais Godefroy, avec les Français, s'efforçait de venger le sang chrétien répandu dans l'enceinte de Jérusalem, et voulait punir les outrages qu'ils avaient fait souffrir aux pèlerins. Jamais dans aucun combat il ne parut aussi terrible, pas même lorsqu'il combattit le Géant, sur le pont d'Antioche ; Guicher et plusieurs milliers de guerriers choisis, fendaient les Sarrasins depuis la tête jusqu'à la ceinture, ou les coupaient par le milieu du corps. Nul de nos soldats ne se montrait timide, personne ne résistait. Les ennemis ne cherchaient qu'à fuir ; mais la fuite pour eux était impossible ; en se précipitant en foule, ils s'embarrassaient les uns les autres. Le petit nombre qui parvint à s'échapper, s'enferma dans le temple de Salomon, et s'y défendit assez longtemps. Comme le jour commençait à baisser, nos soldats envahirent le temple ; pleins de fureur, ils massacrèrent tous ceux qui s'y trouvèrent* (Vendredi 15 juillet 1090) * (1).
Ignorant ces scènes de carnage, Godefroy de Bouillon se hâte de déposer son armure et de revêtir la robe de bure des pauvres. Suivant la coutume des pèlerins, il fait le tour de l'enceinte, franchit le Gédron et se prosterne sur le roc où fut creusé le sépulcre du Sauveur, Il reste là longtemps en prières, rendant à Dieu des actions de grâces pour les victoires qui lui ont permis d'entrer vainqueur dans la cité où ses ancêtres ne pénétraient qu'en tremblant sous l'œil des usurpateurs (2).
€ Huit ou dix jours après la prise de Jérusalem , dit M. Guizot, les chefs croisés se réunirent pour délibérer sur l'élection d'un roi de leur conquête.
(1) Robert-le-Moine, p. 74. Traduction de Chateaubriant : Itinéraire de Paris à Jérusalem.
(2} Albert d'Aix, p. 282.
» Plusieurs étaient indiqués et pouvaient y prétendre. Le duc de Normandie, Robert Courte-Heuse, s'y refusa absolument, <r aimant mieux, d'après un chroniqueur anglais, se livrer au repos et à l'indolence en Normandie que de servir en guerrier, dans la ville sainte, le roi des rois (1). » Le comte de Toulouse déclara « qu'il aurait horreur de porter le nom de roi dans Jérusalem, mais qu'il donnerait son consentement à l'élection de tout autre. $ ïancrède n'était et ne voulait être que le premier des chevaliers. Godefroy de Bouillon réunit d'autant plus aisément les suffrages, qu'il ne les recherchait point; il était vaillant, prudent, digne et modeste; ses propres serviteurs, secrètement consultés, attestèrent en lui les vertus qui se pratiquent sans se montrer.
» Il fut élu roi de Jérusalem (2) ».
Mais par un excès d'humilité, il ne peut se résoudre, lisonsnous dans la Préface des Assises de Jérusalem « à estre sacré et corosné roy, parce que il ne vult porter corosne d'or là où le Roy des Roys, Ïésus-Christ, le Fils de Dieu, porta corosne d'espines le iour de sa Passion, »
En conséquence, Godefroy ne prend que le titre de défenseur et baron du Saint-Sépulcre *
Voici que de l'Egypte, des bords de la mer Rouge et de l'Arabie, accourent les hordes soumises au kalife fatimite du Caire. Elles se pressent dans le dessein de renouveler, à Jérusalem, la manœuvre habile, en vertu de laquelle, sous les murs d'Antioche, les Croisés, d'assiégeants devinrent assiégés.
(1) Les historiens répètent à Penvi cette accusation du chroniqueur anglais. Nous ne savons ce qu'elle a de fondé. Le courage que Robert déploya en toute occasion, et spécialement à la bataille d'Àscalon, nous le montre sous un jour différent. Nous ne voyons guère dans ce soldat terrible qui, de son épée, fauche les têtes musulmanes et qui, à lui seul, enlève l'étendard ensanglanté du sultan, le personnage débonnaire qu'on nous dépeint.
On doit se défier des boutades humouristiques transformées en jugements historiques.
(2) Loc, cit.
Elles se massent autour d'Ascalon avec une telle promptitude, que Godefroy n'apprend qu'au dernier moment le danger qui le menace. On prévoit que les émirs, sentant leurs principautés perdues, vont jouer dans un sanglant effort leurs suprêmes espérances de salut. Tancrède, Bohémond, Raymond de Saint-Gilles, guerroyent au loin ; ils reçoivent ordre de se replier sur la Ville sainte. Toutes les dispositions étant prises, Godefroy se résout à surprendre par une marche rapide son adversaire, en voie d'organisation. Il se présente en effet à Timproviste dans les plaines d'Ascalon, range son armée en colonnes, et, de cette voix puissante qui porte le trouble dans les cœurs musulmans les mieux trempés, il donne l'ordre du combat. De part et d'autre on rivalise de courage. Sur le soir, les bataillons ennemis, décimés et épuisés, fléchissent et abandonnent la ville, où le vainqueur trouve en armes et en troupeaux d'immenses approvisionnements (1).
La victoire d'Ascalon fut le couronnement de cette héroïque campagne, à laquelle rien n'a manque, 'sinon un Homère pour la chanter (2). Godefroy de Bouillon fit preuve de toutes les qualités qui caractérisent les grands capitaines. Il incarna l'œuvre militaire de la Croisade, œuvre de dévouement et de foi. Sur ce fond du moyen-âge, si riche en hommes illustres, sa physionomie se détache en lignes monumentales. Il vivra dans les mémoires aussi longtemps que la France aura une histoire (3).
Les^ princes, les évêques, les clercs et les plus notables d'entre les Croisés se réunirent dans le palais de Salomon, en vue de l'organisation féodale du nouveau royaume. Des délibérations qui eurent lieu à ce sujet, sortit le code qui a reçu le nom d'Assises de Jérusalem.
(1) Guillaume de Tyr, p. 768 et suiv.
(2] La Jèrusalemldélivrèe, du Tasse, est plutôt un roman de chevalerie qu'un poème épique.
(3) Bruxelles a élevé à Godefroy une sialue de bronze.
a Cette législation de Godefroy, qui s'accrut et s'améliora sous les règnes suivants, dit Rohrbacher, servit de modèle à saint Louis pour améliorer la législation de France (1). »
<r Chose étrange, dit, de son côté, M. Edouard Laboulaye, les chevaliers de la Croisade, ces hommes de combat, qui ne se plaisaient qu'aux grands coups d'épée dans les batailles, ne nous paraissent pas moins grands dans les oeuvres de la paix que dans les exploits de la guerre.
î> Je dirai plus, il règne en général dans leurs Assises un bon sens si exquis, une dignité si calme, une douceur si chrétienne, qu'on se refuserait à attribuer tant de sagesse à ces hardis courages, si la naïveté du langage et l'étrangeté de certaines institutions ne nous reportaient au milieu de ces anciens jours, si enfin tous les monuments contemporains n'étaient unanimes à nous attester que les Godefroy, les Beaudoin, les Amaury, les Lusignan, n'étaient pas moins fiers du titre de <r chevaliers es lois » que du renom de preux combattants. Aussi, dès que la sainte cité de Jérusalem eut été conquise sur les ennemis de la Croix et remise au pouvoir des fidèles de Jésus-Christ, le vendredi 15 juillet 1099, le premier soin de Godefroy de Bouillon fut d'instituer deux cours de justice, Tune pour les nobles et pour les feudataires, la cour des Barons, l'autre pour le menu peuple et la bourgeoisie, la cour des Bourgeois ; la première, composée de hauts barons du royaume et présidée par le roi ; la seconde, composée de bourgeois et présidée par le vicomte de Jérusalem, En même temps, et pour donner à ces tribunaux une règle à suivre dans leurs décisions, Godefroy rassembla ce qu'il put réunir de chevaliers et de prud'hommes versés dans les coutumes de la patrie et leur fit rédiger par écrit ces usages. Ce fut leur travail qu'il présenta au patriarche, aux évêques, princes et barons réunis à Jérusalem. De leur avis, il choisit les dispositions les plus utiles et les plus sages, et dressa ainsi un code officiel, destiné à devenir la loi du
(1) Edit. Gaume, t, xxiv.
nouvel empire. Ce code si précieux pour l'élude de la législation du moyen-âge, puisqu'il renferme, en quelque façon, la fleur des coulumes françaises, c'est ce que nous nommons les <r Assises » de Jérusalem. Il devint l'objet d'une vénération presque religieuse.
j> L'original, écrit avec tout le luxe imaginable en majuscules, avec des initiales d'or et des rubriques de vermillon, signé, en outre, et scellé à chaque feuille par le roi, le patriarche et le vicomle, fut renfermé dans le Saint-Sépulcre. Il fut défendu de sortir du saint tombeau ce Palladium des libertés franques, hormis lorsque les diverses cours étaient en désaccord sur un point de droit, et, dans ce cas même, il fallait que les trois garants de la paix publique, le roi et ses hommes-liges, le patriarche et les chanoines, le vicomte et les jurés de la bourgeoisie, assistassent au déplacement de ces précieuses écritures (1). d
Quelques jours après la prise de Jérusalem, le pape Urbain mourait sans connaître l'heureux résultat de cette gigantesque entreprise, née de son âme généreuse. L'Eglise, troublée par les menées schismatiques de Guibert, goûtait enfin la paix. La prudence et l'habileté du Pontife avaient aplani ou surmonté les difficultés.
Dieu appela au repos le serviteur courageux qui, en dépit des circonstances, continua sans relâche le dur labeur quotidien.
Piome fit à son roi des funérailles magnifiques.
La piété publique consacra plusieurs épitaphes à l'émule de Grégoire VII. II en est une qui se distingue par la délicatesse des pensées. En voici la traduction : <r L'enfant de bénédiction que la terre de France vit naître et qu'elle nomma Odon. la mort Ta frappé sous le nom pontifical d'Urbain IL
(1) Compte-rendu du livre de M. Victor Foucher : Les Assises de Jérusalem.
Perdu vers la fin du xn e siècle, le texte deè Assises a été rétabli en grande partie, au xni 6 sîècl û , par Gehan Ibelin, seigneur d'Ascnlon,
L'éloquence, dont les accents remplissaient le monde, s'est éteinte. L'univers a perdu un guide et Rome son ami (1). j>
L'Eglise rend au bienheureux Urbain un culte d'honneur. Un jour viendra sans doute où, de par un jugement du siège apostolique, le mot de Saint, que le pinceau d'un peintre a inscrit, au xn e siècle, sur la fresque de l'oratoire de Saint- Nicolas, à Rome, au bas du portrait du Promoteur de la Croisade, sera répété par toutes les lèvres chrétiennes (2).
Reconnu par les fidèles de Palestine, Pierre l'Ermite fut accueilli partout comme un sauveur. Oa s'agenouillait devant lui, dit Guillaume de Tyr ; on lui baisait les mains; on le remerciait des promesses réalisées. Jugeant sa mission achevée, Pierre revint en France et fonda, dans le diocèse de Liège, le monastère de Neufmoutiers, où il mourut, âgé de 62 ans, le 8 juillet 1115 <3).
Les princes croisés quittèrent, à leur tour, Jérusalem; leurs adieux à celui qui les avait toujours conduits à l'honneur, furent touchants. Godefroy embrassa cordialement ses frères d'armes.
Les uns restèrent en Terre-Sainte, établissant sur des bases solides les principautés qu'ils avaient su se créer (4) ;
(1) Urbanum papam quem Francia dixit Odonem, Quae regio lenerum protulerat puerum,
Vitales aurae morientem deseruere ,
In quo sic orbis lingua diserta ruit,
Ut simili careat doctore superstite mundus.
Hic igitur posuit liens sua Roma suum.
(2) Consulter sur Urbain II, outre les ouvrages déjà indiqués : Analecta
juris pontif.X. 517 (1868) ; Barjavel: Biographie Vauclusienne^ II> 460
(1841); Cave : Scriptores ecclesiastici (1745) ; Contestin ; La vie et le
pontificat d'Urbain 77, clans la « Revue des sciences ecclésiastiques »
(1882) ; Jadart : Du lieu natal du pape Urbain 77, dans le Recueil des
travaux de l'Académie de Reims; Jaffé : Regesta Pont. Rom. (1851); Pétin:
Dict. hagiographique (1850) ; Riant : Un dernier triomphe d'Urbain 77,
dans la « Revue des questions historiques » (1883); Barlhelmy : Revue
de Champagne (1882) ; J.-B. de Rossi : Revue de Vart chrétien (1883).
. (3) Vion, loc. cit., p. 402.
(4) Tancrède mourut prince d'Antioche, en 1112; Bohémond s'éteignit dans sa principauté da Tarante en 1111. Michaud prétend qu'il périt de
les autres gagnèrent la raère-patrie ; en se retirant, ils rencontrèrent, soit sur les mers, soit dans les ports d'escale, les vaisseaux qui apportaient vers les rivages asiatiques, de nouveaux pèlerins. Désormais, l'Asie mineure est une annexe de l'Europe (1).
désespoir. « C'est là, dit Rohrbacher, une figure de rhétorique assez familière à M* Michaud, et qui n'a aucun fondement dans l'histoire. »
Raymond de Toulouse se tailla une principauté à Tripoli. Le premier évêque de cette ville fut un moine, nommé Arberfc, que Raymond avait amené de la Chaise-Dieu. Avant de partir pour la Croisade, le comte de Toulouse s'était rendu en Auvergne, auprès du tombeau de Robert, fondateur de la Chaise-Dieu. Il avait déposé sur le corps du saint ses éperons d'or et avait demandé, en échange, le gourrïon et la tasse de bois qui avaient servi au pieux cénobite. A la mort du comte, Arbert renvoya à la Chaise-Dieu les vénérables reliques, désormais célèbres à double titre. (Dominique Branche: Les Monastères en Auvergne),
Godefroy de Bouillon fut empoisonné; il éprouva, du moins, les atteintes de la fièvre qui devait l'emporter, immédiatement après avoir goûLé d'un fruit que lui présentèrent les émirs arabes. Sa mort, survenue en 1100, frappa d'un deuil douloureux l'Europe et la Judée. Son corps fut enseveli sur le mont du Calvaire (23 juillet). La scène des funérailles a inspiré le pinceau de Cibot, dont la toile, fort remarquable, est au musée de Versailles.
En général, la peinture a peu demandé; soit au Concile, soit à la l re Croisade. Nous espérons qu'une réaction s'opérera. Ce sera la réparation d'une injustice.
(1) M. Michaud cite, parmi ces pèlerins de la deuxième heure, ï'Evêque de Clermont, en Auvergne. (Edit. de 1857, t. *, p. 268.)
Encore une fois, l'historien a pris ces renseignements dans son imagination.
L'évêque de Clermont était alors Guillaume de Baffle, qui ne songea jamais au voyage d'outre-mer. Les charges de son administration le retinrent constamment dans son diocèse.