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CHAPITRE XVII

Résultats des Croisades

Les contradicteurs de l'œuvre finale des Croisades se divisent en deux camps. Les uns avancent que les Croisades n'ont déterminé aucune conséquence, ni heureuse, ni néfaste, dans la marche des événements sociaux ; les autres se récrient, et, élevant la voix, prétendent qu'elles ont eu une influence désastreuse.

Aux premiers, nous répondons qu'ils nient l'évidence même. Il est impossible, en effet, qu'un si vaste déplacement de population, qu'un va-et-vient si régulier entre l'Europe et l'Asie, qu'un frottement si persévérant entre tant de peuples divers, que de telles explosions bouleversant périodiquement l'atmosphère sociale, n'aient pas modifié profondément les conditions vitales des nations.

Dans une Histoire universelle, en cours de publicalion (1), nous lisons que les progrès amenés par les Croisades, se seraient produits sans elles, par le seul moyen du temps. C'est là un sophisme. Que dirait-on si nous appliquions ce principe à toutes les grandes dates, et, en particulier, à celle de 89, et si nous affirmions que les progrès, dont nous sommes si fiers, auraient vu le jour, à la longue, sans la crise dont la fin du dernier siècle a été témoin. Une commotion, assurément, n'engendre pas, à elle seule, un ordre de choses nouveau. Toute révolution a des origines secrètes qui la préparent et qui l'annoncent. Il n'en reste pas moins vrai que

(1) Sous la direction de MM. Lavisse et Rambaud.

le choc opère une brusque rupture et rend le milieu propice aux opérations futures.

Des millions d'hommes ne se sont pas battus, durant plusieurs siècles, sur la lisière de deux mondes, le monde occidental et le monde oriental, sans bouleverser quelque peu Pair ambiant.

Aux seconds, nous répondons par l'exposé suivant des résultats des Croisades à V Intérieur et à Y Extérieur.

Les Croisades ont été le triomphe de la chevalerie et celle-ci a été le triomphe de l'âme sur la matière, suivant le mot préféré de Michelet.

Pour la première fois, l'Europe, nous l'avons déjà dit et nous ne saurions assez le répéter, combattait pour une idée, pour une croyance. De la main qui bâtissait les cathédrales, notre ancêtre prenait la lance et partait pour une entreprise qui, dans sa pensée, se liait intimement à celle qu'il délaissait pour un instant. Si la guerre, comme l'ont écrit des esprits éminents, est le creuset mystérieux où s'épurent les nations (1 ), quels effets ne dût pas produire sur toute une génération cette guerre, d'où les ressorts purement humains, l'ambition, l'intérêt, étaient bannis et à laquelle présidait l'inspiration la plus élevée (2).

Il y avait des trésors inépuisables de virilité dans ces populations, qui s'enflammaient ainsi pour l'idéal.

L'avenir, qui appartient toujours aux forts de caractère, leur appartenait assurément. Les Croisades furent le stimulant moral des grands siècles chrétiens du moyen-âge.

Chez les peuples jeunes, la fièvre est ardente ; il y a tension des nerfs et exagération de vie. Les chevauchées lointaines offraient une issue à des bouillonnements que le sol natal ne pouvait contenir. Si l'Asie eût ouvert plus tôt son littoral, les Normands n'eussent point songé à la conquête

(1) V. de Maistre: Soirées de Saint-Pétersbourg ; Louis Veuîllot : [m Guerre et l'Homme de guerre.

[2] Ici, nous avons principalement eu vue la première Croisade.

de la Grande-Bretagne. Quand le signal du départ pour Jérusalem retentit, les Normands de Robert Guiscard se trouvaient en Sicile, à mi-chemin . de la Palestine, Les Croisades terminées, c'est-à-dire l'issue fermée, la guerre de Cent Ans éclala ; l'Europe redevint champ de bataille (1).

Les expéditions en Terre-Sainte modifièrent la féodalité ; elle ne disparut pas, son existence était une nécessité à cette heure de l'Histoire, mais elle s'humanisa.

Les classes se connurent et se rapprochèrent ; vivant sous la tente en compagnie de tenanciers, souffrant comme eux de la faim et de la maladie, exposé à des dangers communs, le seigneur se lia d'affection avec ses inférieurs. Souvent, il leur dut la vie, et il fut dans l'obligation de témoigner sa reconnaissance par des procédés qui comblèrent en partie les dislances.

Les grands engagèrent leurs terres pour subvenir, soit aux frais de leur équipement, soit à la charge des hommes d'armes. Ils empruntèrent à leurs vassaux. De créanciers, ils passèrent ainsi au rang de débiteurs. La propriété se morcela au profit des déshérités.

Les villes furent gratifiées de franchises nombreuses. A la fin du xiii siècle,, toutes les villes de France possédaient une organisation communale.

(1) Du discours sur les Croisades, prononcé à la Faculté des Lettres, le 22 février de cette année 189o, par M. Desdevises du Dézert, professeur d'histoire à ladite Faculté, nous détachons le passage qui suit : « N'est-il pas vrai que la France soit la nation la plus prompte à l'enthousiasme, et la plus éprise d'idéal? Nous nous battons pour des idées, et quoique le monde en rie, nous voyons en cet idéal et en cet enthousiasme le meilleur et le plus pur de notre gloire. Nous nous sommes battus pour la Foi, pendant les Croisades, comme nous avons guerroyé pour l'Indépendance avec Jeanne d'Arc, comme nous avons lutté pour la Liberté sous la République, comme nous lutterons peut-être un jour pour la Justice sociale, si nos rêves, encore incohérents, mais généreux, viennent jamais à prendre corps et à se réaliser. Nous avons changé d'idéal à travers les âges, mais nos cœurs n'ont point changé ; et tous ceux d'entre nous qu'enflamme encore une parole sonore, un grand mot, une noble image, doivent reconnaître leurs pères dans ces héroïques soldats qui abandonnèrent famille et, patrie pour retirer des mains des Infidèles le tombeau de leur Seigneur. »

L'homme de main-morte était attaché à la glèbe. En déclarant que personne ne pourrait empêcher un chrétien de se croiser, l'Eglise brisa du coup, sur ce point spécial, la chaîne qui rivait le tâcheron à la terre du maître ; le bris d'un premier anneau détermina d'autres ruptures.

Dans un ouvrage protestant que nous avons sous les yeux, il est dit que les initiateurs de la Croisade, ne pouvant prévoir les progrès qui devaient, avec le temps, surgir de leur entreprise, ne sauraient être déclarés responsables du bien qui en fut la suite.

L'objection est plaisante. Lorsque Christophe Colomb quitta les ports de l'Espagne pour cingler vers les côtes inconnues de rArnérique, put-il prévoir l'illustration future de Washington et les magnificences récentes de l'Exposition de Chicago? Son mérite, pour cela, en est-il moindre?

A l'extérieur, les Croisades consacrèrent la suprématie de la France, non seulement en Europe, mais dans le monde entier. Longtemps, les Arabes n'ont désigné les Européens que sous le nom de Français. La réputation universelle de notre beau pays date d'Urbain II et de Godefroy de Bouillon. Sans doute, Charlemagne avait porté au loin la renommée du peuple qu'il commandait, mais la splendeur dont le grand empereur avait entouré sa couronne, ne dépassait guère les limites de l'Occident. C'est maintenant l'Orient qui s'incline à son tour et qui apprend que, là-bas, près de l'Océan, entre les Alpes et les Pyrénées, il est un pays, petit en étendue, fertile en héros, où les preux germent à l'envi.

C'est également des Croisades que date l'universalité de la langue française.

Au xiv e siècle, un Anglais s'exprimera ainsi dans un traité sur la manière de parler français :

« Du doulz françois, qui est la plus bêle et la plus gracious langage et plus noble parler (après latin d'escole), qui soit au monde et de tous gens mieulx prisée et amée que nul autre. Quar Dieux le fist si doulce et amiable principalement à l'oneur et loenge de luy mesme. Et pour ce, il peut l'en

comparer au parler des angels du ciel pour la grant doulceur et biaultée d'icel. >

Un siècle auparavant, en 1284, le maître du Dante, Brunelto Latini, tenait à ne point se laisser distancer en éloges :

« Et ce aucuns, écrivait-il, demandent porquoi cist livre est escris en romans, selonc le langage des François, puisque nos somes Italiens, je diroie que ce est porce que françois est plus delitaubles langages et plus communs que moult d'aultre (1). »

Mais, dira-t-on, la langue française, par les qualités de clarté, de précision et de logique qui la distinguent, est assurée d'une extension inévitable* Le latin aussi brille par les mêmes qualités. Si la légion conquérante ne l'avait pas portée jusqu'aux extrémités de l'univers, alors connu, la langue de Rome, en dépit de ses beautés, se serait étiolée sur place, à l'instar de la langue d'Athènes. Elle aurait fait les délices des lettrés; elle n'aurait jamais été le parler de la ville et des nations, urbis et orbis. Au xi e siècle, la langue française n'avait aucun droit à l'empire du monde ; elle sortait des langes ; elle n'avait pas encore dépouillé les bégaiements de son berceau. Il fallut la prodigieuse poussée des Croisades pour la répandre en tous lieux.

Tout prospère en même temps. La navigation se développe; les marines renouvellent leur matériel, les vaisseaux deviennent plus légers, plus confortables et d'un maniement plus facile et plus prompt. Le commerce se crée de nouveaux débouchés; les produits exotiques envahissent les marchés; la canne à sucre croît en Italie et en Espagne ; l'industrie cherche et trouve des ressources pour fournir en toute hâte à l'approvisionnement et à l'armement de nombreuses armées ; pour entrer en pourparlers avec les nations étrangères que les corps expéditionnaires parcourent, des interprètes sont nécessaires; on étudie les dialectes orientaux, et, à Paris,

(1) Citations empruntées au Bibliophile français. (Livraison de mars

des ' professeurs enseignent l'arabe. Il n'est pas jusqu'à l'astronomie, la médecine et l'alchimie, cette mère trop méprisée de la chimie moderne, qui ne gagnent à ces multiples explorations chez" les Asiatiques méditerranéens, peuples fins, curieux et observateurs.

Nous ne dirons rien de l'architecture.

Il est difficile de savoir ce que nos architectes ont pris aux ■ constructeurs de minarets et de mosquées. On peut présumer que les problèmes de statique et de perspective, résolus par les hardis ouvriers sortis de Bagdad et du Caire, attirèrent l'attention des maîtres d'oeuvre croisés, à une époque où l'art roman s'ingéniait à s'enrichir de formules savantes et où l'art ogival brodait dans les airs ses arcs et ses flèches (1).

Les expéditions d'Orient, durant les deux siècles de leur durée, ont fait périr, dit-on , deux millions d'hommes. Oui, mais elles en ont délivré vingt millions (2).

La comparaison classique, empruntée aux inondations du Nil, est ici à sa place.

Périodiquement, le célèbre fleuve égyptien franchit ses rives, et envahit la campagne, roulant dans ses flots jaunâtres, arbustes, murailles et habitations.

L'étranger, témoin de ce spectacle, pourrait croire à une irrémédiable catastrophe. Les eaux se retirent ; elles déposent sur le sol un limon fertile, richesse merveilleuse de ce pays privilégié !

Les Croisades, dit-on encore, n'ont pas eu de succès,

IJ faut distinguer.

(1) Pour plusieurs auteurs, l'idée première du style ogival serait originaire de l'Arabie, II est, aujourd'hui, complètement acquis que l'art ogival est un art français. La Grèce et la France sont les deux seuls pays' qui aient su créer un style d'architecture.

(2) La France fut si peu appauvrie en hommes, par le fait des guerres d'outre-mer, qu'au xin* siècle, après huit expéditions auxquelles elle participa dans une mesure toujours large, elle possédait un chiffre de population supérieur à celui d'aujourd'hui, et pourtant son étendue topographique était alors moins considérable. (V., sur la population au xm e siècle, L. Delisle : Etudes sur la condition des classes agricoles au moyen-âge.)

Au point de vue de la conquête militaire, elles ont échoué ; au point de vue des résultats pratiques, elles ont réussi.

On a remarqué que l'Europe n'avait jamais pu créer d'établissement considérable en Orient. Alexandre s'avança jusqu'aux bords du Gange et n'y fonda qu'un empire éphémère. Les Romains n'osèrent aller au delàdeTEuphrate. Napoléon s'est arrêté après avoir touché aux Pyramides.

Tout démontre que, là, le possesseur n'est qu'un locataire de passage (1).

Si la Croisade chrétienne n arriva pas à arracher aux mains musulmanes le tombeau du Christ, elle arrêta la marche des peuples d'Orient, refoula le Croissant, purgea le lac méditerranéen des flottilles qui l'infestaient et blessa au cœur les monarchies asiatiques. Deux ou trois siècles de sécurité s'écouleront jusqu'à l'instant où les Turcs, qui absorberont de plus en' plus les royaumes de Mahomet, redeviendront un sujet d'alarme. Un suprême effort de l'Europe chrétienne anéantira, à Lépante, les espérances du nouveau maître de Byzance et réduira à l'état de vieillard mourant cet athlète, qui avait juré d'étreindre dans ses bras le monde entier. La diplomatie prête aujourd'hui à la Turquie un semblant de vie. Si les intérêts plus ou moins éclairés des nations occidentales ne prolongeaient pas les derniers souffles de sa lente agonie, le % corps musulman roulerait dans les eaux du Bosphore et irait, cadavre décomposé, échouer contre nous ne savons quel rivage.

Chateaubriant a laissé, sur les Croisades, une page éloquente que nous nous plaisons à citer:

<t Les écrivains du dix-huitième siècle, a-t-il dit, se sont plu à représenter les Croisades sous un jour odieux. J'ai réclamé un des premiers contre cette ignorance ou cette injustice. Les Croisades ne furent des folies, comme on

(t) Grâce à sa marine, l'Angleterre a l'espoir d'accaparer l'Orient. Depuis que les progrès de la chimie ont permis à une torpille de renverser et de briser un cuirassé, quel peuple peut se flatter de posséder longtemps l'empire des mers.

affectait de les appeler, ni dans leur principe, ni dans leur résultat.

» Les chrétiens n'étaient point les agresseurs. Si les sujets d'Omar, partis de Jérusalem, après avoir fait le tour cle l'Afrique, fondirent sur la Sicile, sur l'Espagne, sur la France même, où Charles Martel les extermina, pourquoi des sujets de Philippe I er , sortis de la France, n'auraient-ils pas fait le tour de l'Asie pour se venger des descendants d'Omar jusque dans Jérusalem? C'est un grand spectacle sans doute que ces deux armées de l'Europe et de l'Asie, marchant en sens contraire autour de la Méditerranée, et venant, chacune sous la bannière de sa religion, attaquer Mahomet et Jésus- Christ au milieu de leurs adorateurs. N'apercevoir dans les Croisades que des pèlerins armés qui courent délivrer un tombeau en Palestine, c'est montrer une vue très bornée en histoire. Il s'agissait non seulement de la délivrance de ce tombeau sacré, mais encore de savoir qui devait l'emporter sur la terre, ou d'un culte ennemi de la civilisation, favorable par système à l'ignorance, au despotisme, à l'esclavage, ou d'un culte qui a fait revivre chez les modernes le génie de la docte antiquité, et aboli la servitude. Il suffît de lire le discours du pape Urbain II au Concile de Clermont, pour se convaincre que les chefs de ces entreprises guerrières n'avaient pas les petites idées qu'on leur suppose, et qu'ils pensaient à sauver le monde d'une inondation de nouveaux barbares. L'esprit du mahométisme est la persécution et la conquête ; l'Evangile, au contraire, ne prêche que la tolérance et la paix. Aussi, les chrétiens supportèrent-ils pendant sept cent soixante-quatre ans tous les maux que le fanatisme des Sarrasins leur voulut faire souffrir ; ils tâchèrent seulement d'intéresser en leur faveur: mais ni les Espagnes soumises, ni la France envahie, ni la Grèce et les deux Siciles ravagées, ni l'Afrique entière tombée dans les fers, ne purent déterminer, pendant près de huit siècles, les chrétiens à prendre les- armes. Si enfin les cris de tant de victimes égorgées en Orient, si les progrès des barbares,

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déjà aux portes de Constantinople, réveillèrent là chrétienté et la Orent courir à sa propre défense, qui oserait dire que la cause des guerres sacrées fut injuste? Où en serions-nous si nos pères n'eussent repoussé la force par la force? Que Ton contemple la Grèce, et Ton apprendra ce que devient un peuple sous le joug des Musulmans. Ceux qui s'applaudissent tant aujourd'hui du progrès des lumières, auraient-ils donc voulu voir régner parmi nous une religion qui a brûlé la bibliothèque d'Alexandrie, qui se fait un mérite de fouler aux pieds les hommes, et de mépriser souverainement les lettres et les arts.

» Les Croisades, en affaiblissant les hordes mahométanes au centre même de l'Asie, nous ont empêchés de devenir la proie des Turcs et des Arabes. Elles ont fait plus : elles nous ont sauvés de nos propres révolutions; elles ont suspendu, par la paix de Dieu, nos guerres intestines.

» Quant aux autres résultats des Croisades, on commence à convenir que ces entreprises guerrières ont été favorables aux progrès des lettres et de la civilisation. Roberlson a parfaitement traité ce sujet dans son Histoire da commerce des anciens aux Indes orientales. J'ajouterai qu'il ne faut pas, dans ces calculs, omettre la renommée que les armes européennes ont obtenue dans les expéditions d'outre-mer. Le temps de ces expéditions est le temps héroïque de notre histoire ; c'est celui qui a donné naissance à notre poésie épique. Tout ce qui répand du merveilleux sur une nation ne doit point être méprisé par cette nation même. On voudrait en vain se le dissimuler, il y a quelque chose dans notre cœur qui nous fait aimer la gloire ; l'homme ne se compose pas absolument de calculs positifs pour son bien et pour son mal, ce serait trop le ravaler (1). »

A ces judicieuses réflexions, joignons le jugement de M. Guizot.

« Les Croisades, a-t-il dit, on tété toute autre chose que des

(1) Itinéraire de Paris à Jérusalem.

guerres et des conquêtes ; leur vrai et propre caractère, c'était d'être la lutte du christianisme contre l'islamisme, de la féconde civilisation européenne contre la barbarie et l'immobilité asiatique (1). » *

Le célèbre Balmës, appelé à juste titre le Bossuet de l'Espagne, confirme, de son incontestable autorité, cet aveu de l'historien protestant.

« Les Croisades, écrit-il, loin d'être considérées comme un acte d'autorité, sont avec raison regardées comme un chef-d'œuvre de politique, qui, après avoir assuré l'indépendance de l'Europe, conquit aux peuples chrétiens une prépondérance décidée sur les Musulmans. L'esprit militaire grandit et se fortifia par là chez les nations européennes ; ces nations conçurent toutes un sentiment de fraternité qui les transforma en un seul peuple. L'esprit humain se développa sous plusieurs aspects; la féodalité fut poussée vers sa ruine entière; la marine fut créée; le commerce favorisé aussi bien que l'industrie. La société reçut ainsi des Croisades la plus puissante impulsion dans la carrière de la civilisation. En un mot, il n'existe pas, dans les fastes de l'histoire, un événement aussi colossal que celui des Croisades (2). $

<r Si l'on veut, dit M. de Falloux, peser exactement l'im- .porlance des Croisades, qu'on se demande quel serait aujourd'hui le résultat de ces expéditions si les Papes avaient été plue écoulés, si les peuples avaient été plus fidèles à leurs vrais intérêts? L'Egypte et la Grèce seraient des provinces chrétiennes; Constantinople rivaliserait avec Londres; Jérusalem consolée se réjouirait avec Rome, et la barbarie, reculant de deux mille lieues^ aurait cédé la place, avec moins d'effusion de sang qu'il n'en coûte à l'Europe, par siècle, en querelles intestines, sur un espace décent lieues carrées (3), »

Aussi, le grave de Bonald n'avait-il pas raison de s'écrier :

(1) Hist. de France, chap, xvn.

(2) Le protestantisme comparé au catholicisme dans ses rapports avec la civilisation européenne ; t* n, ch. xlii, p. 354, édit. Débécourt.

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<r Malheur au temps et aux peuples chez qui les motifs qui inspirèrent les Croisades ont pu être attaqués impunément par des déclamations de rhéteur, ou défigurés par dfcs subtilités de sophistes (1). »

Voltaire a ri des Croisades ; il a ri également de Jeanne d'Arc. Mais le rire n'a jamais constitué un jugement historique. Cet épisode de la vie de Voltaire eût été sans importance, si les encyclopédistes, qui prenaient le mot d'ordre à Ferney, n'eussent imité le maître. De là un long dédain pour la plus grande épopée du moyen-âge. Le jour viendra, et il commence à poindre, à en juger par les publications parues depuis une vingtaine d'années, oii l'injustice sera réparée.

Ce problème de la disparition de l'islamisme et de son remplacement par un état chrétien, a tourmenté, dans le cours des temps, les plus grands esprits.

On sait que Christophe Colomb n'avait qu'un but , en cherchant, à travers l'Océan, la route directe des Indes, celui d'amasser des trésors pour entreprendre la délivrance du tombeau du Christ (2).

Le P. Joseph, le bras droit de Richelieu, la célèbre <r Eminence grise j> , était hanté par l'idée d'une nouvelle Croisade. Il fit, en vue de son projet, le voyage de Rome. L'ambition de la Maison d'Autriche fut un obstacle à l'entreprise (3).

Un écrivain allemand , philosophe , mathématicien et homme d'Etat à large envergure, Leibnitz, avait conçu le plan de la disparition totale de l'empire rnahométan.

Il s'en ouvrit à Louis XIV, dans un rapport remarquable (4). Après avoir fait cet aveu, douloureux à son patriotisme national, que la France seule pouvait exécuter le projet, il exposait au roi que le côté vulnérable de la puissance musul-

(1) Législation primitive; t. ni.

(2) V* Christophe Colomb^pàr M. Roselly de Lorgues.

(3) Voir l'ouvrage : Le P. Joseph, par Gustave Fa^niez.

(4) V. Voyages en .Hanovre, années 4805 et 4804, par M. Mangourit, agent diplomatique.

mane était, non à Jérusalem, mais en Egypte, comme l'avait admirablement compris saint Louis (1) ; qu'en conséquence, il fallait frapper un grand coup aux pieds des Pyramides, s'emparer, de cette manière, de la clef des Indes, remonter ensuite vers l'Asie mineure, proie facile à saisir, et couper * toute issue, en Orient, aux armées campées sous les murs de Conslantinople. Privée de ses ressources nécessaires, la Turquie serait ainsi à la merci de la France. Occupé à combattre les alliés, Louis XIV n'eut pas le loisir d'examiner celte combinaison, qui dénotait chez son auteur la perspicacité d'un homme d'Etat.

Et maintenant, l'ère des Croisades est-elle fermée ?

Nos ancêtres luttaient pro arîs ctfocis. L'avenir ne verrat-ii pas un autre soulèvement de l'Europe ? Ne viendra-t-il pas un jour où un Urbain II convoquera, à nouveau, sous un même étendard, tous les peuples ardents à défendre leurs autels et leurs foyers ?

Récemment, le chancelier allemand a prononcé de graves paroles : Au siècle prochain, a-t-il assuré, l'axe des champs de batailles sera déplacé, les nations européennes auront à se garder des attaques d'une autre partie du monde habité.

Ces mots, aux allures prophétiques, ont paru une énigme.

Un publiciste de talent, M- Arthur Loth, a peut-être soulevé le voile qui cache le mystère, lorsqu'il a écrit la page suivante:

<r Chaque fois que des événements surgissent en Extrême- Orient, l'allenlion de l'Europe se trouve éveillée par une sorte de curiosité et d'angoisse mystérieuses. On sent que quelque chose d'extraordinaire est caché dans ces profondeurs de peuples. Il y a là un inconnu, un avenir qui font songer.

i> Notre petit monde européen n'est rien comme étendue et comme population auprès de ces immenses contrées de l'Orient. Il les domine par la supériorité de sa civilisation ; mais du jour où nos arts et nos industries auront passé chez

(1) Napoléon Pavait compris également. De là l'expédition d'Egypte.

elles, du jour où celles-ci seront parvenues au même degré de culture morale et matérielle que nouSy elles nous accableront de toute la force du nombre et de retendue.

i» Tout ce qui se passe dans ces pays lointains intéresse de plus en plus notre Occident. Les mouvements de peuples, les conflits, les progrès de l'art militaire, les rapports plus intimes avec les Etats européens, tout cela rapproche cet avenir, plus ou moins voisin, qui mettra le vieux monde asiatique en contact direct avec l'Europe moderne.

» À celte époque-là, quand la Chine et le Japon, lTnde et la Perse auront nos armées, noire outillage de guerre, nos moyens de communication, nos sources de richesse et de crédit, tout ce qui fait aujourd'hui notre supériorité, s'il survient un conflit d'intérêts, un choc de races entre les deux mondes, ce sera la lutte d'un petit continent de dix millions de kilomètres carrés et de trois cent millions d'habitants avec un immense continent d'une superficie quintuple et d'une population triple de la sienne (1). »

Lorsque l'heure de ce gigantesque conflit, qui apparaît déjà comme un point noir à l'horizon, aura sonné, les législations, les institutions, les trônes, que l'on croit volontiers aujourd'hui assis sur des bases inébranlables, se seront évanouis; ils mêleront leurs débris à la poussière des archives et des chemins; et la Papauté sera encore debout!

Les préjugés auront disparu. Les peuples tendront alors les bras vers le seul pouvoir que respectent les tempêtes.

Au nom de ces Croisades calomniées, qui les ont déjà sauvées du fanatisme asiatique, les nations européennes demanderont une fois de plus à Celui qui tient entre ses mains la Croix invincible, de les arracher à la barbarie.

(1) Journal la Vérité, 3 août 1894.

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