‹ Le Concile de Clermont en 1095 et la première croisadeChapitre 4 sur 36 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les pèlerinages au tombeau du Christ, depuis Constantin

jusqu'à la fin du XI e siècle.

<r Parmi les grands événements de l'histoire, dit M. Guizot, aucun n'a été préparé de plus longue main et plus naturellement amené que les Croisades. Dès ses premiers jours, le christianisme vit dans Jérusalem son divin berceau ; c'était, dans le passé, la patrie de ses ancêtres et le centre de leur histoire ; dans le présent, le théâtre de la vie, de la mort, de la résurrection de son fondateur, Jérusalem devint de plus en plus la ville sainte. Aller à Jérusalem, visiter le mont des Oliviers, le Calvaire, le tombeau de Jésus-Christ, telle fut, dans leurs plus mauvais jours, au sein de leur obscurité et de leurs martyres, la pieuse passion des premiers chrétiens (1). »

De tout temps, dans toutes les religions, les pèlerinages ont été en honneur. Ces pérégrinations sont en effet trop en harmonie avec les sentiments du cœur de l'homme pour qu'elles n'aient point pénétré dans les mœurs et les usages de la plupart des peuples. Si la vue d'une terre qu'ont habitée des héros et des sages, lors même que leur mémoire ne se lie à aucune croyance, suffit pour éveiller en nous un essaim de souvenirs, si l'âme du philosophe se sent remuée à Faspect des ruines d'Athènes, de Palmyre et de Memphis, quelles émotions doivent exciter chez le croyant la vue et l'aspect des lieux illustrés par la présence des personnages

(1) Histoire de France racontée à mes petits enfants ; chap. XVI.

grands entre tous, qui furent les fondateurs, les apôtres ou les martyrs de la religion et de la foi dont il se reconnaît l'adepte.

Il n'est donc point extraordinaire que les lieux saints de Palestine aient été et soient toujours, parmi les chrétiens, l'objet d'une vénération universelle et le but de fréquents pèlerinages.

Le paganisme expirant essaya d'interrompre ces pieux voyages. Jérusalem perdit son nom sous le règne d'Hadrien; Jupiter eut son temple au Golgotha : Adonis et Vénus furent adorés à Bethléem (1). Mais ce renouveau d'une mythologie démodée fut de courte durée. Constantin parut, et. avec lui, le christianisme monta sur le trône des Césars. La mère de Constantin, sainte Hélène, ne craignit pas, en dépit de son grand âge, d'entreprendre le voyage de la Palestine, Par ses ordres et sous ses yeux, le sommet et les alentours du Calvaire sont fouillés, dans le but d'y retrouver le tombeau du Christ et le bois de la croix. Les efforts de la t princesse sont couronnés de succès. Une basilique se dresse bientôt sur les lieux témoins de la mort de la divine victime. A l'inauguration du monument, des foules immenses de fidèles se rendent à la cité sainte, et le savant évêque de Césarée, Eusèbe, y prononce un discours. Bientôt après, Bethléem, le Thabor, le Carmel, les rives du Jourdain, les bords du lac de Génézareth, en un mot la plupart des localités marquées par les pas du Sauveur voient s'élever des églises fondées par le zèle d'Hélène .aidée des largesses et des encouragements de son fils.

Piemis ainsi en honneur par le premier empereur croyant, le berceau du christianisme ne pouvait qu'attirer encore davantage de nombreux croyants. Sous Julien l'apostat, Tidolatrie tenta un suprême assaut ; le plan fut déjoué. Rien n'arrêta l'élan donné. Parmi les pèlerins, nous voyons les Eusèbe, de Césarée, les Porphyre, les Jérôme, les rejetons de la famille des Scipions et des Gracques : Paule et sa fille

(1) V. Poujoulat : Hist, de Jérusalem.

Ëustochîe. Saint Jérôme nous apprend que les pèlerinages étaienl si fréquents en Judée, qu'autour du tombeau on entendait célébrer dans les langues les plus étranges et les plus diverses les louanges de riiomme-Dieu.Bien plus, un docteur de l'Eglise, saint Augustin, craignant que quelques esprits trop ardents ne se fissent illusion et ne s'imaginassent qu'une excursion lointaine pouvait tenir lieu de la foi et de la charité, disait aux siens : « Ne méditez pas de longs voyages ; ce n'est pas en naviguant, c'est en aimant qu'on va à celui qui est partout. »

Le conseil était sage ; il prévenait les abus, mais il ne frappait d'aucun blâme l'idée mère du pèlerinage.

À mesure que les peuples de l'Occident se convertissaient, leurs regards se tournaient vers l'Orient. Du fond de la Gaule, des forêts de la Germanie, de nouveaux chrétiens accouraient impatients de voir par eux-mêmes le sol où avait pris naissance cette foi qu'ils venaient d'embrasser. Un itinéraire servait de guide aux pèlerins, depuis les bords du Rhin et de la Garonne jusqu'aux rives du Jourdain, et les conduisait, à leur retour de Jérusalem, jusqu'aux principales villes de l'Italie.

» Les grandes invasions barbares ne suspendirent point le mouvement. Dans les premières années du v e siècle, nous rencontrons, au sein des groupes pacifiques qui marchaient souvent à travers des champs de carnage, une femme de distinction, l'impératrice Eudoxie, épouse de Théodose-le- Jeune. Elle jette les fondations d'une basilique sur le lieu où le sang du premier martyr, saint Etienne, avait coulé.

Elle fit deux fois le voyage de Palestine, et y termina même ses jours. Dix ans après, sa petite-fille, visitée par le malheur, vint s'agenouiller près de la tombe de son aïeule. Succombant au mal qui la rongeait, elle voulut être ensevelie à ses côtés.

Au vi e siècle, sous le règne de l'empereur Justinien, le pèlerinage prit une extension encore plus considérable. Justinien fit bâtir sur le mont Moriah, en l'honneur de la vierge

Marie, une basilique avec deux hospices adjacents, l'un pour les malades et les pauvres du pays, l'autre pour les voyageurs étrangers.

Mais ce fut là le dernier reflet d'une belle journée. A partir des premières années clu vn e siècle, sous le règne d'Héraclius (610-628), les Perses, ayant à leur tête Ghosroès II, ravagèrent la Palestine. Ils s'emparèrent de la ville sainte qu'ils mirent à feu et à sang. L'église du Saint-Sépulcre fut incendiée, le bois de la vraie croix enlevé et le patriarche Zacharie traîné en captivité. Héraclius marcha contre les ennemis, leur livra une série de batailles et finit par les vaincre. Les Perses demandèrent la paix qui fut signée à Tauris en 628. L'une des clauses du traité fixait que la vraie croix serait restituée. Elle fut rendue en effet. L'année suivante, l'empereur Héraclius voulut la porter sur ses épaules, nu-pieds, et vêtu d'une simple tunique, dans l'église du Saint-Sépulcre, nouvellement construite.

A cette nouvelle, la joie fut grande dans la chrétienté ; les pèlerinages prirent un nouvel essor, mais pour peu de durée. <r Précisément à cette époque, dit M. Guizot, apparaissait un ennemi bien plus redoutable pour les chrétiens que les sectaires de Zoroastre : en 622, Mahomet fondait l'islamisme ; quelques années après sa mortj, en 638, le second des kalifes, ses successeurs, Omar, envoyait deux de ses généraux à la conquête de Jérusalem. Pour les Musulmans aussi, Jérusalem était une ville sainte. Mahomet, disait-on, y était venu ; c'était même de là qu'il était parti pour monter au ciel dans son voyage nocturne; en s'approchant des murailles, les Arabes répétaient ces paroles du Coran : <r Entrons dans la terre sainte que Dieu nous a promise, » Le siège dura quatre mois. Les chrétiens se rendirent, mais à Omar lui-même qui vint de Médine recevoir leur soumission ; une capitulation conclue avec leur patriarche Sophronius leur garantit leur vie, leurs biens et leurs églises. Toutefois ils furent obligés de cacher leurs croix et leurs livres sacrés; la cloche n'appelait plus les fidèles à la prière ; la pompe des cérémonies leur

était interdite. Sur les ruines du temple de Salomon, Omar, le plus modéré des fanatiques musulmans, fit construire la mosquée qui porte son nom (1). j>

La vue de ce temple consacré au culte du faux prophète de là Mecque et l'abomination de la désolation régnant ainsi désormais dans la cité sainte, affligèrent tellement le patriarche Sophronius qu'il en mourut, dit-on, de douleur. L'empereur Héraclius ne put lui aussi résister longtemps à la perte de la Palestine et mourut à son tour en 640.

Cependant la domination musulmane, tolérante d'abord conformément aux promesses et aux exemples d'Omar, ne tarde pas à se faire sentir lourdement. Les impôts pèsent écrasants, les croix sont abattues, les églises elles monastères sont profanés, et parfois même deviennent le théâtre de massacres sanglants.

Sous la dynastie des Ommiades et plus tard sous celle des Abbassides, malgré l'oppression qui étreignait les chrétientés d'Orient, malgré les obstacles et les périls que rencontraient les pèlerins sur leur route, les visiteurs d'Europe n'en continuaient pas moins d'affluer on grand nombre à Jérusalem. Parmi eux, on distingue, au commencement du vm e siècle un évoque des Gaules, saint Àrculphe, qui passe les mers et reste neuf mois en Palestine. Le récit de son séjour, rédigé par un moine bourguignon, contient de nombreux et curieux détails sur les Lieux- Saints. Vingt ou trente ans après, c'est un autre évèque du pays saxon, nommé Guillebaud, qui entreprend la même excursion.

Nous arrivons ainsi au temps de Charlemagneel d'Ilarounal-Haschid, le plus grand des kalifes de la dynastie d'Abbas. Le règne de ce sultan fut une ère de calme et de sécurité pour les chrétiens d'Orient. Par égard pour le grand empereur dont la gloire éclipsait toutes les renommées contemporaines, Haroun chercha à vivre en harmonie avec un si puissant

(1) Loco cit. Y. aussi : Les églises de la Terre Sainte, par M. de Vogue.

monarque et il échangea avec lui les plus riches présents. Au nombre de ces dons, figuraient en première ligne les clefs de Jérusalem et du Saint-Sépulcre. Charlemagne profita de ces dispositions bienveillantes pour faire construire, non loin du Saint-Sépulcre, un hospice pour les pèleHns occidentaux. En même temps, il établissait, à perpétuité, l'envoi régulier et périodique d'aumônes abondantes destinées aux pauvres de ces contrées. <t Ce n'était pas seulement dans son pays et dans son royaume, dit Eginhard, que Charles répandait ces libéralités que les Grecs appellent aumônes, mais encore au delà des mers, en Syrie, en Egypte, en Afrique, à Jérusalem, à Alexandrie, à Carthage ; partout où il savait que des chrétiens vivaient dans la pauvreté, il compatissait à leur misère, et il aimait a leur envoyer de l'argent (1), » Un des capitulaires de l'an 810, porte ce passage : « Aumônes à envoyer à Jérusalem, pour rétablir les églises de Dieu. y>

Encouragés par ces circonstances favorables, les voyages par delà les mers ne firent qu'augmenter à la fin du vm e et . au début du ix e siècle.

Aux pèlerins de marque, venus du pays franc, de Rome, de la Scandinavie, se joignirent les marchands de Gênes, de Pise et de Venise.

Les kalifes qui succédèrent à Haroun-al-Raschid, mort en 809, ne suivirent pas longtemps sa politique conciliante et firent revivre les lois d'oppression. Malgré la décadence de leur race et la sujétion où ils étaient tombés à l'égard des Turcs, les Abbassides continuèrent dans celte voie de violence jusqu'à ce qu'ils furent dépossédés de la Palestine par les kalifes fat imites d'Egypte, en l'an 972, sous le règne de Moezz-Edin.

Les nouveaux maîtres traitèrent d'abord leurs sujets comme des alliés et des auxiliaires. Ils favorisèrent même le commerce des Européens. Mais tout à coup la persécution se réveilla, terrible. Hakem, le troisième des kalifes fat imites

(1) Vita et gesta Çaroli-Magni,

d'Egypte, signala son règne par tous les excès du fanatisme et de la démence. Le sang coula à flot ; les églises furent détruites ou converties en élablcrics ; celle du Saint-Sépulcre fut renversée de fond en comble (1). Les historiens arabes blâment eux-mêmes une telle férocité. <r Toutes les actions cPHakem étaient sans motif, et les rêves que lui suggérait sa folie n'étaient susceptibles d'aucune interprétation raisonnable. j> Ainsi s'exprime Makrizi (2).

Spectacle étrange, l'attraction qui soulevait les populations occidentales et les amenait en Orient ne perdit rien de sa vigueur. Dès qu'une éclaircie se glissait entre deux nuées orageuses, qu'un kalife imbécile disparaissait de la scène, le courant reparaissait.

On était d'ailleurs en Tan 1000; Tbeure terminant le cycle humain allait sonner, les regards se portaient irrésistiblement vers la cité, image matérielle de cette autre cité qui était sur le point de s'ouvrir par delà le temps. L'heure s'écoula sans les perturbations redoutées. La Palestine profita largement du contentement universel. Les routes se remplirent de pèlerins. « L'affluence fut prodigieuse, écrit Raoul Glaber. D'abord la basse classe du peuple, puis la classe moyenne, puis les rois les plus puissants, les comtes, les marquis, les pontifes, enfin, ce qui ne s'était' jamais vu, beaucoup de femmes, nobles ou pauvres entreprirent la course » (3). En 1026, Guillaume ïaillefer, comte d'Angoulême ; en 1028, Foulques le Noir, comte d'Anjou; en 1035,. RoberMe-Magnifîque, duc de Normandie, père de Guillaume-le-Conquérant;

(1) Un incident fort touchant de cette persécution a fourni au Tasse l'épisode admirable d'OIinde et de Sophronie {Jérusalem délivrée).

Voici le fait historique qui a inspiré le poète italien : Une nuit, on trouva sur le seuil de la mosquée le cadavre d'un chien. Irrité, le kalife ordonne de mettre à mort tous les chrétiens de la cité. L'ordre allait être exécuté. Un jeune homme s'écrie: Il est inadmissible que nous périssions ainsi pour un crime imaginaire. Je suis innocent, mais je vais assumer toutes les responsabilités, je m'avouerai coupable et je vous sauverai* » Ainsi fut fait. Le jeune homme eut seul la tête tranchée.

(2) Historien né au Caire en 1360,

(3) Ghronicon.

en 1086, Robert-le-Frison, comte de Flandre, et beaucoup d'autres seigneurs, abandonnèrent leurs terres pour visiter cette autre terre où avait vécu leur Dieu, En 1054, Leidbert, évêque de Cambrai, partit, suivi de 3,000 pèlerins, tous originaires de la Flandre ou de la Picardie; en 1064, l'archevêque de Mayence, les évêques d'Utrecht, de Spire, de Cologne et de Bamberg se mirent en marche suivis de 10,000 hommes. Attaquée par les Arabes, la troupe perdit 3,000 des siens, et arriva à Jérusalem brisée par la fatigue. Le récit que firent les survivants des dangers qu'ils avaient courus et de la mort de leurs compagnons contribua puissamment à exciter dans les cœurs un désir de vengeance. D'un autre côté, les Musulmans redoublaient de rigueurs ; leurs cruautés ne connaissaient plus de bornes (1).

Une rencontre devait infailliblement se produire. Les pèlerinages pacifiques allaient se transformer en pèlerinages armés. L'Occident commençait à avoir conscience de sa force. Les Croisades étaient à l'état de germe dans le sillon européen ; survienne un coup de vent chaud ou une pluie féconde et le ererme éclatera .

<r Mêmes générales et vives, a dit M. Guizot, les émotions populaires demeurent souvent stériles. Il ne suffit pas que des aspirations se manifestent pour amener de grands événements et de sérieux résultats ; il faut encorfe que quelque grande âme humaine, quelque puissante volonté individuelle se fasse l'organe et ragent du sentiment public et le rende fécond en le personnifiant.

» La passion chrétienne du xi 6 siècle, pour la délivrance de Jérusalem et le triomphe de la Croix, eut cette fortune (2). *>

(1) Guillaume de Tyr: Dom Bouquet: Recueil des Hi$t. de France ; Lebeau : Histoire du Bas-Ernpire.

(2) Loc. cit.

Page 1