‹ Le Concile de Clermont en 1095 et la première croisadeChapitre 5 sur 36 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Les précurseurs de la Croisade : Sylvestre II,

Grégoire VII, Victor III.

Comme tous les pouvoirs forts et durables, la Papauté n'agit jamais par soubresauts. Dans les déterminations qui doivent, pendant plusieurs siècles,, sinon changer, du moins modifier la physionomie sociale, elle va avec lenteur. Le pontife qui a conçu l'idée est rarement celui qui l'exécute ; il la lègue à ses successeurs dont la série ininterrompue sera toujours présente pour la recueillir et veiller sur son éclosion.

Avant d'avoir des promoteurs, les Croisades ont eu des précurseurs.

En 881, le patriarche de Jérusalem, Hélias, troisième du nom, envoie une lettre pressante à Charles-le-Chauve, et en sa personne « à tous les princes très magnifiques, très pieux et très glorieux de l'illustre race du grand empereur Charles, aux rois de tous les pays des Gaules, aux comtes, aux très saints archevêques, métropolitains, évoques, abbés, prêtres, diacres, sous-diacres et ministres de la sainte Eglise, aux saintes sœurs, à tous les adorateurs de Jésus-Christ, aux femmes illustres, aux frères, aux laïcs, à tous les catholiques et orthodoxes de l'univers chrétien. » Après avoir rappelé en termes pathétiques les nombreuses tribulations que les chrétiens de Jérusalem ont eu à souffrir, le patriarche s'autorise de cette parole de l'apôtre que lorsqu'un membre souffre les autres membres souffrent aussi, pour solliciter en faveur des affligés dont il a la charge, la charitable intervention de leurs frères d'Europe. Il implore leur pitié et les prie, avec larmes,

27 — de venir à son aide. On ignore si plusieurs destinataires

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firent réponse à l'éloquente supplique. Il est à croire que Charles-Ie-Chauve ne laissa pas partir les deux moines porteurs de la lettre, sans leur donner certaines assurances.

Il y a comme un pressentiment du soulèvement futur dans cette voix de l'Orient, qui, deux cent quatorze ans avant le concile deClermont, monte suppliante vers l'Occident.

La première idée des expéditions militaires eut pour auteur un enfant de notre vieille Auvergne, Gerbert, qui devint pape — le premier pape français — sous le nom de Sylvestre II.

Gerbert naquit dans la Haute-Auvergne. Il était le fils d'un pastour des montagnes. Son intelligence précoce attira l'attention. Placé à l'école du monastère d'Aurillac, il se fit remarquer par la promptitude avec laquelle il saisissait et s'assimilait l'enseignement de ses maîtres. Il ne tarda pas à conquérir une réputation qui franchit les limites de la nation et qui lui assura le titre du plus savant homme de son temps. A l'étude de la théologie, de la philosophie et de l'histoire, il ajouta celle des mathématiques, de l'astronomie, de la mécanique, de la musique, de la linguistique et de l'alchimie. Il passe, à tort, pour avoir inventé les horloges à roues et à balancier (1). Ses familiers étaient fortement intrigués en le voyant, le soir, examiner la marche des planètes et le mouvement des étoiles à l'aide « d'un long* tube de cuivre, » Les recherches alchimiques auxquelles il se livrait firent croire, aux esprits faibles, qu'il avait des relations criminelles avec les êtres infernaux. D'aucuns assurèrent qu'après sa mort, ses ossements agités par une main invisible s'entrechoquaient dans la tombe, à chaque nouvelle

élection pontificale, et que la dalle qui fermait rentrée de son caveau devenait humide par suite de pleurs mystérieux. Ces ridicules légendes, très répandues en certains

(1) Le silence des écrivains contemporains autorise à placer cette invention au rang des légendes. Saint Louis se servait d'une bougie allumée pour mesurer le temps et régler la durée de ses exercices religieux pendant la nuit, ce qu'il n'aurait pas fait si les horloges eussent été connues.

milieux crédules de l'Italie et de la France, montrent la célébrité qu'avait su acquérir fierbert, dont l'activité menait de front et les sciences et le gouvernement de l'Eglise. A l'exemple de tous les hommes de valeur, Gerbert eut des amis fidèles et des adversaires ardents. Il est presque impossible de parler de lui sans tomber dans l'excès de l'éloge ou dans l'excès du blâme. Il est certain que la malveillance jalouse se plut à lui créer d'incessants embarras. D'autre part, la mesure, dans la défense, ne fut pas toujours le lot de la victime (1). Quelques actes de sa vie, antérieurs au Pontificat, ne peuvent être loués sans restriction formelle. Quoi qu'il en soit, il domina de très haut son siècle par l'étendue et la variété prodigieuse de ses connaissances. Parvenue la chaire de saint Pierre, il porta spécialement son regard vaste et profond sur l'Orient. En l'an 1000, il adressa à la chrétienté le premier appel général en faveur de la Terre-Sainte, et il insinua l'idée d'une levée en masse. Voici par quel concours de circonstances il fut amené à concevoir ce hardi projet. Le sanguinaire Hali-Iïakem, 3° kalifefatimite d'Egypte, signalait sa domination en Palestine par la plus farouche persécution. L'empire grec se voyait menacé. L'Italie était périodiquement dévastée par les incursions des infidèles, qui, partis des côles barba resques* ravageaient tour à tour la Sicile et le sud de la Péninsule. Dans une de ces expéditions, les Sarrasins venaient de s'emparer de Capoue. L'empereur Othon II, qui se trouvait alors en Italie, marcha à leur rencontre, leur infligea une défaite sanglante et reprit sur eux la capitale de la Campanie. Cet événement fit naître dans l'âme du Pape le désir de garantir l'avenir en portant la guerre en Asie, au centre même de la puissance musulmane. 11 songea, dès lors, à former, dans ce but, une immense coalition de tous les peuples latins, sans distinction de races ni de nationalités. Il

(1) V. sur Gerbert les travaux de M. Barse (Riom, 1849), de M. Olleris, ancien professeur à la Faculté de Clermont ,1867); de Hock, traduction Axinger (1859).

écrit à son jeune et royal élève, Othon III, ainsi qu'à tous les princes chrétiens une lettre où, s'effaçant lui-même, il fait parler l'église de Jérusalem. Nous y lisons le passage suivant : <r A l'œuvre donc, soldat du Christ ! sois notre portedrapeau et notre champion! et si tu ne peux le faire par les armes, viens à notre secours par tes conseils, par tes richesses. Qu'est-ce donc que tu donnes? et à qui le donnes-tu? De ton abondance tu donnes peu de chose, et tu donnes à celui qui t'a donné gratuitement tout ce que tu possèdes ; il ne recevra pas gratuitement ce que tu lui donneras ; il multipliera ton offrande, il la récompensera dans l'avenir. »

L'incitation était pressante. Les Pisans obéirent et s'apprêtèrent à partir. Une diversion inattendue vint entraver Télan populaire. Des troubles éclatent en Italie ; l'Empereur et le Pape sont dans l'obligation de quitter Rome et de chercher au loin un refuge. La mort d'Othon, suivie, à peu d'intervalle, de celle de Sylvestre, acheva d'anéantir des espérances qui recevaient déjà un commencement de réalisation.

Il appartenait à un autre pape, le plus grand du moyenâge, au jugement de M. Guizot, Grégoire VII, de rallumer les espérances éteintes.

Au moment de son exaltation au souverain pontificat, les Turcs, échappés des steppes de l'Asie et convertis récemment à l'islamisme, s'étaient jetés sur l'Asie-Mineure et y avaient dressé leurs tentes. Leur chef, Soliman, prenant pour résidence la ville de Nicée, inquiétait Constantinople, dont les riches monuments se dressaient magnifiquement au delà du Bosphore, comme une invite continuelle à Tinsatiabilité des envahisseurs. L'empereur Michel Ducas implore le secours du Pape et de tous les princes d'Occident. Grégoire VII cultivait d'étroites relations avec Byzance ; il espérait par là gagner la faveur des Grecs, provoquer une explication théologique et parvenir à la réunion des deux églises dont Cérulaire venait de consommer fa séparation. La hauteur des vues du Pontife, retendue de son génie, l'énergie de son caractère le rendaient capable des plus vastes entreprises. Aussi, n'hésite-t-il point

à reprendre en sous-œuvre le programme de son devancier Gerbert. Dès la deuxième année de son règne, il fait parvenir des lettres à Guillaume, comte de Bourgogne, au comte de Saint-Gilles et à d'autres seigneurs, pour leur rappeler la iiclélilé qu'ils ont vouée aux successeurs de saint Pierre; il leur recommande d'exciter le zèle des barons placés sous leurs ordres, <r afin que, ajoute-t-il, après avoir fait la paix avec les Normands d'Italie, nous passions ensemble à Cons- Lantinople et portions a nos frères le secours qu'ils demandent avec instance. » Plusieurs mois après, il insiste dans de nouvelles lettres, il fait la peinture des dévastations commises par les troupes mahométanes, leurs déprédations, les sévices dont elles accablent les populations du littoral européen. Enfin, Tannée suivante, il revient à ses supplications. « Je partirai moi-même, s'écrie-t-il ; mon ame est triste jusqu'à la mort ; j'aime mieux exposer ma vie pour les membres souffrants de Jésus-Christ, que de commander à des hommes qui négligent de les secourir. » 50,000 hommes répondent à la voix du Pontife, et s'organisent pour se rendre à Constantinople et de là à Jérusalem. Un obstacle surgit encore. La querelle des investitures paralysa tous les efforts et fit avorter cette deuxième tentative de Croisade.

Un troisième essai fut plus heureux. II eut lieu sous Didier, ancien abbé du Mont-Cassin, qui avait, en succédant à Grégoire Vil, pris le nom de Victor III.

Bien que, pendant son court pontificat de dix-huit mois, il fut sans cesse aux prises avec l'empereur d'Allemagne Henri IV et l'antipape Guibert de Ravenne, Victor essaya de mettre un terme aux pirateries des Sarrasins qui désolaient continuellement les côtes d'Italie et entravaient la liberté de la navigation et du commerce dans la Méditerranée. En dépit de ses souffrances physiques et des atteintes de la maladie qui devait l'emporter, il réunit une armée imposante, composée de presque tous les peuples italiens, mais principalement de Pisans et de Génois, et lui confie l'étendard de saint Pierre. Le corps d'expé-

dition débarque sur le rivage de la Mauritanie, s'empare des villes situées à proximité de la mer, et taille en pièces, dit-on, une armée ennemie de cent mille hommes (1). Effrayé, le sultan de Tunis se hâte de rendre les prisonniers chrétiens et de se reconnaître vassal du Saint-Siège. Heureuse de ses succès, l'armée revint en Italie, chargée d'un butin immense qui fut employé à la construction et à l'ornementation des églises. C'est avec une portion des dépouilles que furent bâtis la belle cathédrale et le merveilleux Campo Santo de Pise.

Victor III mourut peu après. Les avantages remportés contre les Maures d'Afrique semèrent la consternation parmi les hordes mahométanes et enflammèrent d'ardeur les pays d'Europe.

La mine, longtemps creusée et patiemment préparée, est sur le point d'éclater.

Mais le beau rôle va, de droit, échoir à la France, la fille aînée de l'Eglise.

La France, première à la défense sous Charles Martel, sera première à l'attaque.

Un pape français, Urbain II, donnera le signal avec le secours d'un moine français, Pierre l'Ermite.

Un héros français, Godefroy de Bouillon, ouvrira l'âge des combats épiques ; un Français le fermera héroïquement, saint Louis.

(1) Baronius.

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