‹ Le Concile de Clermont en 1095 et la première croisadeChapitre 6 sur 36 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Le promoteur de la Croisade : Urbain II, Pierre l'Ermite : sa mission.

Un jour de Tannée 1078, deux moines de Cluny, Odon ou Eudes et Pierre, traversaient Rome et se rendaient à la demeure du Pape. Grégoire VII les reçut avec affabilité et les investit de leurs nouvelles fonctions de secrétaires et de confidents intimes. Tels furent les services qu'ils rendirent à la cause religieuse que bientôt, à titre de récompense, Pierre est placée la tête d'un monastère bénédictin près de Salerne, et Eudes reçoit les insignes cardinalices.

L'élévation rapide de ce dernier eut le don d'exciter les murmures et le mécontentement. Les envieux décernèrent au favori l'appellation de pediseqims Gregorii, valet de pied de Grégoire. L'histoire a accepté l'expression ; mais d'injurieuse qu'elle paraissait, elle Ta rendue élogieuse. Quel était donc ce personnage comblé des attentions du Pape !

Il avait vu le jour en 1042, à Lagéry, près de Châtillonsur-Marne, d'après les uns, à Bainson, près de Reims, suivant les autres (1). Son père se nommait Eucher et sa mère Isabelle. Tout jeune encore, il est envoyé à l'école épiscopale de Reims, alors très florissante. Il y eut pour maître de son adolescence l'illustre saint Bruno, qui devint plus tard le fondateur de l'Ordre des Chartreux. Sous la direction de ce professeur révéré, Odon eut bientôt acquis ce

(1) La notice rédigée par la chancellerie romaine, immédiatement après la mort d'Odon , le fait naître à Chàtillon-sur-Marne (v. Codex

regius).

fonds de savoir qui le fît passer dans la suite pour un des orateurs les plus éloquents de son époque, et lui mérita le qualificatif de docteur extraordinaire, Doctor egregius.

Entré dans la cléricature, il obtint d'abord une prébende de chanoine dans l'église métropolitaine de Reims. Les cha- . noines menaient encore, à ce moment, la vie commune.

Le nouveau venu se signala par sa piété, sa science et sa vie régulière, et ne tarda pas à être promu à la dignité d'archidiacre. Poussé par le désir d'une vie plus silencieuse et plus parfaite, il vint frapper à la porte du ïnonastère de Cluny et embrassa la profession monastique. C'était alors le temps de l'universelle réputation de cette abbaye célèbre. Saint Hugues, qui en était abbé, accepta avec empressement une si importante recrue et lui conféra de ses mains l'habit de l'Ordre. Bientôt, l'exactitude dif jeune proies à s'acquitter de tous les devoirs religieux le fît établir prieur du monastère.

Après avoir présidé en celle qualité à la fondation d'un prieuré clunisien à Bainson, Odon fut envoyé par Hugues, en compagnie d'un autre de ses frères, en religion Pierre, auprès du Souverain Pontife, qui avait demandé à l'abbé deux de ses religieux, pour le soutenir de leurs conseils dans les difficultés que suscitaient à l'Eglise l'empereur Henri IV et l'antipape Guibert.

On comprend maintenant l'attachement de Grégoire VII pour le moine qui, entre tant d'hommes doués d'une haute intelligence, avait été, de la part de son supérieur, l'objet d'un choix flatteur et largement mérité. Sur son lit de morl, le Pape d qui eut au cœur l'amour de la justice et la haine de l'iniquité, et qui, pour cela, mourut en exil, d (1) désigna le cardinal Odon, évêque d'Ostie, comme devant être son successeur.

La faveur du conclave se porta sur Victor III. A ses derniers moments. 'Victor, dont le rèçne fut de courte durée,

(1) Paroles de Grégoire VII.

demanda aux cardinaux, à l'exemple de son prédécesseur, de porter leurs voix sur Odon. Ceux-ci déférèrent à un désir deux fois exprimé en des circonstances si solennelles. Le conseiller de Grégoire Vil fut élu, et, en Rasseyant sur le trône de Pierre, il prit le nom d'Urbain II.

Les cinq années qui suivirent son exaltation furent employées à soutenir la lutte engagée entre Henri IV et Guibert. II la poursuivit à travers des alternatives de succès et de revers, mais avec une constance et une énergie toujours égales, nourrissant, dans son âme, l'espoir de pacifier l'Europe et de délivrer la Palestine du joug odieux des sectateurs de Mahomet (1).

Le Pape songeait au moyen de faire sortir le projet des

(1) Au sujet de la question des investitures, Urbain II et Grégoire VII ont été violemment attaqués par Técole encyclopédique et par l'école révolutionnaire.

Ils ont été vengés par les écrivains protestants.

« Le pouvoir papal disposant des couronnes, a écrit M, Coquerel, empêchait le despotisme de devenir atroce ; aussi, dans ces temps de ténèbres, ne voyons-nous aucun exemple de tyrannie semblable à celle de Domitien, à Rome. Un Tibère était impossible ; Rome l'eût écrasé. Les grands despotismes arrivent quand les rois se persuadent qu'il n'y a rien au-dessus d'eux. » {Essai sur Vhist. du christianisme.)

« La monarchie pontificale, dit le presbytérien Robertson, apprit aux nations et aux rois à se regarder comme compatriotes, comme étant tous également sujets du sceptre divin de la religion ; et ce centre d'unité religieuse a été, durant des eiècles nombreux, un vrai bienfait pour le genre humain. » (Cité par le ministre de Goux: Lettres sur l'Italie.)

« Si les papes, dit à son tour Leibnitz, reprenaient l'autorité qu'ils avaient au moyen-âge, ce serait le moyen d'assurer la paix perpétuelle et de nous ramener au siècle <Tor. » [Pensées de Leibnitz.)

« Sans doute, ajoute le protestant Voigt, une indignation s'empare de l'Allemand quand il voit son empereur humilié à Canosse, ou du Français quand il entend des leçons sévères données à son roi. Mais Thistorien qui embrasse la vie des peuples sous un point de vue général, s'élève au-dessus de l'horizon étroit de l'Allemand ou du Français, et trouve fort juste ce qui a été fait, quoique les autres le blâment. » (Tom. II. passim.)

Chateaubriant ratifie ce jugement. « S'il existait au milieu de l'Europe un tribunal qui jugeât au nom de Dieu les nations et les monarques, et qui prévînt les guerres et les révolutions, ce tribunal serait sans doute le chef-d'œuvre de la politique et le dernier degré de la perfection sociale. Les papes ont été au moment d'atteindre ce but. »

Nous pourrions multiplier ces extraits.

Croisades de la phase d'essais et de tâtonnements où il s'était maintenu jusque-là et de l'amener à la réalité, lorsqu'il vit venir à lui un moine, à l'aspect misérable, aux vêtements en lambeaux, à la barbe en désordre, aux pieds nus, s'oflrant à remplir le rôle d'apôtre de la guerre sainte. C'était Pierre l'Ermite.

Né à Amiens, ou près d'Amiens, en Picardie, Pierre eut une jeunesse assez obscure. 11 se maria, et de son union avec Béatrix de ltoussy, naquirent deux enfants. Après la mort de sa femme, il donna libre cours aux idées d'existence solitaire qui l'obsédaient et se retira dans le diocèse de Liège où, au v sein de la campagne, loin de tout contact social, il se construisit un ermitage. De là cette dénomination d'Ermite que l'Histoire a retenue.

On s'est demandé si le terme d'Ermite, ajouté au nom de m Pierre, élait un surnom particulier ou s'il appartenait précédemment à la famille sur laquelle noire reclus devait jeter une brillante notoriété.

On oublie qu'au xi e siècle, les noms, loin d'être héréditaires dans la descendance familiale, étaient personnels et viagers. Sous le patriciat romain, le terme désignant la gens se transmettait aux enfants. Cet usage disparut durant la période franque ; la féodalité le remit plus tard en vigueur, mais, à l'époque où vivait Pierre l'Ermite, le nom de famille n'existait pas. Chacun avait le droit de placer, à côté de son nom de baptême, le nom qui se trouvait à sa convenance. Un fief, une propriété, une qualité, un défaut, une fonction, un signe distinctif dans la figure, dans le geste, dans la voix, servaient de source aux appellations. Souvent aussi le lieu d'origine était utilisé pour qualifier les personnes. C'est ainsi que nous rencontrons dans les chroniques,, tantôt: Pierre d'Achèrcs, du lieu présumé de la naissance, et tantôt : Pierre l'Ermite, vocable emprunté à la vie pénitente de notre personnage (1). L'erreur provient d'un texte, faussement interprété, de

(1) Orderic et les chroniqueurs du comte d'Anjou,

Guillaume de Tyr. L'annaliste écrit : Petrus qui et re et nomine cognominabatur Heremita. On traduit par ces mots : Pierre, dénommé l'Ermite, de son nom et de sa profession. La phrase est susceptible d'un sens moins étroit. Rien n'indique, en effet, que Guillaume de Tyr ait voulu affirmer que le nom d'Ermite ait été donné antérieurement à la profession. Re est placé avant nomine.

D'ailleurs, les textes des chroniqueurs contemporains ou voisins de l'époque résolvent la question. Robert-le-Moine dit: Erat in illis diebus quidam, qui eremila extilerat nomine Petrus (1). Guibert de Nogent est plus affirmalif: Petrus celeberrimus heremita, ou non incognitus heremita, Peints quidam heremita (2). Foulques se sert de cette expression : heremita Petrus (3). D'autres chroniqueurs, parmi lesquels Albert de Stade (4), remplacent le mot heremita, par rnonachus et même reclusus.

Il est évident que, pour tous, ermite n'est que le qualificatif d'une profession, et qu'à ce qualificatif on peut à volonté en substituer un autre, celui de moine ou de reclus, par exemple.

Anne, fille de l'empereur Alexis Comnène, désigne Pierre pous Je nom de Coucoupiètre (S), Ducange traduit ce terme grec par : Pierre à la Cuculle, Petrus cucullatus (6). Nous savons que le solitaire de Belgique avait adopté pour costume, par-dessus le vêtement que portaient les gens du peuple, une coule ou capuchon, dont les dimensions énormes attiraient quelque peu les regards ; elle lui descendait jusqu'aux talons : cuculla super utrisque ialaribus (7).

Le vulgaire saisit l'exagération et, inévitablement, la

(1) Edit. Bongars.

(2) Id.

(3) Duchesnes : Hlst. Gesior.

'41 Mon. A Ger?n., t. xvi.

(5) Àlexiade.

(6) Patrologie grecque, t. cxxxi, col. 725.

(7) Guibert de Nogent: édit. Bongars.

caractérisa par le sobriquet dont la fille de Comnène nous a apporté Técho (1).

Mû par la dévotion la plus vive, l'ermite de Liège ne tarda pas, suivant les aspirations de son temps, à être saisi du désir d'entreprendre à son tour le pèlerinage des Saints Lieux.

Laissons ici la parole à Guillaume de Tyr. Des pages du vieil écrivain se dégage une saveur exquise : -

<l Au temps où la ville aimée de Dieu était en proie à tant de douleurs, parmi ceux qui visitèrent les Lieux Saints se trouva un ermite, appelé Pierre, né dans le royaume de France et dans le diocèse d'Amiens. C'était un homme de très petite stature, et dont l'extérieur n'avait rien que de misérable ; mais une grande âme habitait ce corps chétif ; son esprit était prompt, son œil perçant, son regard pénétrant et doux, et il parlait avec éloquence... »

Le voyage offrait de réels dangers; les plus déterminés finissaient par être effrayés de l'étrange hospitalité qui les attendait au terme de la route.

« Après avoir échappé à mille chances de mort, les pèlerins, qui arrivaient enfin aux portes de la ville, n'y pouvaient pénétrer sans payer aux préposés des infidèles une pièce d'or par tête à titre de tribut ; mais ayant tout perdu en chemin, et n'étant parvenus qu'à grand'peine à sauver leurs corps, la plupart n'avaient plus de quoi acquitter l'impôt. Il leur fallait donc bivouaquer en dehors de la ville, sollicitant en vain la permission d'y entrer ; ces malheureux, réduits à une nudité absolue, succombaient bientôt de faim et de misère. Si quelques-uns trouvaient moyen d'acquitter le péage, ils étaient pour les habitants chrétiens, leurs frères, un sujet de perpétuelles sollicitudes. Les <r fidèles j> du pays craignaient que les étrangers, en se promenant sans précautions, ne fussent frappés, souffletés, conspués ou même massacrés par les païens. Enfin, pour comble de maux, les

(1) Léon Paulet : Recfierches sur Pierre V Ermite i.

églises, réparées et conservées avec d'extrêmes difficultés, étaient chaque jour en butte à de violents outrages. Pendant le service divin, les infidèles, entrant avec des cris furieux, venaient s'asseoir jusque sur les autels, ils renversaient les calices, foulaient aux pieds les vases consacrés, brisaient les marbres, accablaient le clergé d'insultes et de coups. Le seigneur patriarche de ^Jérusalem était lui-même traité par eux comme une personne vile et abjecte ; ils le saisissaient par la barbe ou par les cheveux, le précipitaient du haut de son siège et le traînaient par terre. Souvent ils s'emparaient de lui, et le jetaient au fond d'un cachot, ainsi qu'un ignoble esclave, sans autre motif que le désir d'affliger le peuple par les souffrances de son pasteur. »

Un tel spectacle attendrit jusqu'aux larmes le cœur de Pierre. Un ami lui offrit sa maison, et il n'eut plus de repos qu'il n'eût été présenté au patriarche. Il obtint l'audience désirée. Enhardi parla bonté de Siméon, il s'ouvrit entièrement et finit par gagner la confiance de son vénérable interlocuteur.

« Le patriarche, continue Guillaume de Tyr, reconnaissant au langage de Pierre que c'était un homme de prudence, expérimenté dans les choses de ce monde, lui exposa toutes les calamités qui pesaient sur les serviteurs de Dieu habitant dans la cité sainte. <r Eh quoi ! dit Pierre, en versant des » pleurs de compassion fraternelle, n'est-il aucune voie de » salut pour échapper à de telles misères ? — Si votre peuple, » dont le Seigneur a conservé les forces intactes jusqu'ici, ■» "voulait prendre pitié de nous, nous garderions encore » quelque espérance de voir prochainement le terme de nos » maux. Quant à l'empire des Grecs, quoiqu'il soit plus » rapproché de nous, il ne peut nous offrir ni ressources ni •» consolations ; à peine cette nation se suffit-elle à ellej> même ; toute sa force s'est éteinte à tel point que, dans y> l'espace de quelques années, elle a perdu plus de la moitié * de ses provinces. — Sachez, saint père, répliqua l'ermite, » que si les princes d'Occident apprenaient par un homme

* digne de foi l'excès de vos souffrances , ils tenteraient cer- » tainement d'y porter remède par les paroles et par les

* œuvres. Ecrivez donc au plus tôt au seigneur Pape et à

» l'Eglise romaine, aux rois et aux princes de l'Occident, et » à votre témoignage écrit, ajoutez l'autorité de votre sceau.

* Moi, je ne refuse point de m'imposer une tâche pour le » salut de mon âme : avec l'aide du Seigneur, je suis prêt à y> les aller trouver tous, à les solliciter, à leur dépeindre » ardemment l'immensité de vos douleurs et à les prier » chacun en particulier de hâter le jour de votre délij> vrance (1). »

Siméon accepta avec empressement une offre qui comblait ses vœux.

Pierre mit à profit les dernières semaines de son séjour pour se pénétrer de la grandeur des responsabilités qu'il avait assumées. Un jour où, rompu par la fatigue des exercices religieux, il s'était rendu dans l'église de la Résurrection, il s'affaissa sur le sol du temple et s'endormit. Mais l'idée qui envahissait son âme veillait toujours. Il lui sembla que le Sauveur lui reprochait son inaction, A son réveil, il résolut de ne plus différer. Il prend congé du patriarche dont il emporte les lettres, fait ses adieux à ses nouveaux amis, se rend à la côte et s'embarque à destination de l'Italie (2).

Son premier soin est d'entretenir le Pape des spectacles dont il a été le témoin et de la mission dont il s'est chargé. On îsrnore si l'entrevue entre Pierre et Urbain eut lieu à Rome ou dans une des villes de l'Italie centrale. Perséculé par ses ennemis, le Pontife en était réduit à chercher un

(1) Edit. Bongars, p. 637.

{2} Guillaume rie Tyr. V. également Albert d'Aix, édiL Bongars, p. 185. Anne Comnène, fille de l'empereur Alexis Comnène, laisse entendre, dans son Alecciade, que l'Ermite ne put atteindre la Palestine, ce qui tend à contredire les assertions " de Guillaume de Tyr. Entre cet historien et Anne Comnène, dont le récit fourmille d'erreurs, et qui était animée d'une haine profonde contre les Croisés, et en particulier contre les Français, nous n'avons pas à hésiter. Nous optons pour Guillaume de Tyr et Albert d'Àix.

asile sur un sol hospitalier. Quoi qu'il en soit, l'audience fut féconde en résolutions, Urbain écouta le récit du moine, et

s'assura du contenu des lettres patriarcales.

Le texte authentique de ces lettres ne nous est point parvenu. Un auteur du xvi e siècle, Paul -Emile de Vérone, a cru pouvoir combler la lacune et nous fournir le document perdu (1). Un examen rapide suffit pour montrer qu'à la place de la missive originale, l'historien a eu la naïveté de glisser une amplification de rhétorique, fort ingénieusement conçue, suivant les règles les plus subtiles de la littérature. Vraisemblablement, Siméon eut un moindre souci de l'art.

A titre de curiosité, nous transcrivons cette pièce qui, pour le fonds, donne une note vraie :

<r Citoyens de la ville sainte et compatriotes du Christ, nous souffrons tous les jours ce que le Christ, notre roi, n'a souffert qu'une fois dans les derniers moments de sa vie mortelle. Nous sommes chassés, frappés, dépouillés. Tous les jojrs, quelqu'un de nous éprouve le supplice du bâlon, de la hache ou de la croix. Nous irions chercher un refuge jusqu'aux extrémités du monde ; nous abandonnerions cette contrée pour mener une vie vagabonde, si nous ne regardions pas comme un crime de laisser sans adorateurs et sans prêtres une terre consacrée par la naissance, par la mort, parla résurrection et par l'ascension du Seigneur ; nous nous croirions coupables, s'il n'y avait plus personne ici pour souffrir le martyre et la mort, s'il n'y avait plus de chrétien qui voulut mourir pour le Christ, comme sur un champ de bataille, où Ton voit toujours des guerriers combattre, tant qu'il y a des ennemis qui attaquent. Les maux que nous souffrons sont capables d'exciter la compassion..- La puissance des Turcs grandit de jour en jour, et chaque instant \ oit diminuer nos forces. Leurs nouvelles conquêtes ajoutent à leur audace ; leur ambition embrasse toute la terre. Leurs armes sont plus cruelles et plus redoutables que ne l'étaient

{Il Hlsioria Gestorum Francorum.

celles des Sarrasins ; leurs projets mieux combinés, leurs entreprises plus hardies; leurs efforts plus grands, leurs combats plus heureux... Qui répondra du reste du monde chrétien, lorsque Jérusalem, la demeure du Christ, la sentinelle de la religion, sera assiégée, prise, vaincue, réduite, mise à feu par les infidèles. Lorsqu'il ne restera que de faibles débris du christianisme, quel secours pourra-t-il espérer? Cette terre, qui est tous les jours arrosée de notre sang, ce sang lui-même demande un vengeur. Très saint Père, et vous, rois, ducs, grands, chrétiens de nom, de profession et d'esprit, nous implorons humblement voire appui, votre pitié, votre foi, votre religion. Ecartez la tempête qui nous menace, vous et vos enfants, avant que la foudre éclate et tombe sur vos tètes.

i> Défendez ceux qui vous implorent ; vengez la religion d'une servitude impie, vous aurez bien mérité de toute la terre; le fils de Dieu, dont vous aurez délivré la patrie, conservera ici-bas vos royaumes temporels, et vous accordera, dans la vie à venir, une félicité éternelle. »

Les supplications du patriarche et les instances enflammées de l'Ermite trouvèrent, auprès du Pape, un champ tout préparé.

<r La pensée qui domine l'esprit d'Urbain à cette époque de son pontificat, dit M. Adrien de Brimont, l'objet incessant de ses préoccupations, le but avoué de ses désirs les plus ardents, c'est la délivrance de la terre sainte ; il sent qu'une grande réparation est due au nom du Christ outragé. Le récit des profanations qui souillent le berceau du christianisme révolte son cœur ; le flot musulman, prêt à rompre la digue du Bosphore, alarme sa foi. La société occidentale, tout occupée d'établir la féodalité et ses privilèges, s'enlre-déchire dans des luttes intestines. De tous les ennemis, les moins rédoutés sont les mahométans ; et cependant il suffirait de se retourner pour les voir franchir les dernières barrières qui les séparent de l'Europe. C'est donc au Pape de veiller sur la chrétienté : comme ces guetteurs flamands, qui, placés sur

les beffrois, jetaient le cri d'alarme lorsqu'un incendie éclatait dans la cité endormie, de même le Souverain Pontife, qui voit le feu s'étendre et gagner, dénonce le péril avec cette fermeté et cette universalité de vue qui caractérisaient sa haute mission (1). »

Energique mais prudent, Urbain, jugeant l'heure venue, veut néanmoins prendre toutes les mesures propres à assurer le succès. Avant que l'appel décisif soit jeté aux quatre coins du monde civilisé, certaines affaires en litige seront terminées, l'Italie sera pacifiée, les intentions des seigneurs les plus renommés seront connues et le nom de la nation privilégiée d'où partira le signal de la mise en marche de l'Occident vers l'Orient sera fixé.

En attendant, le Pape remet au moine des lettres de créance ; il le charge de parcourir la France et de lui préparer les voies.

Dès lors, Pierre l'Ermite commence celte campagne où il fera preuve d'une indomptable activité et qui le placera, dans l'Histoire, aux premiers rangs des entraîneurs de peuples.

Il n'est pas étonnant que la gloire de l'Ermite ait été discutée. C'est la destinée, commune à tous les hommes éminents.

Pendant le moyen-âge, cette gloire est demeurée intacte. Pour rencontrer le dénigrement systématique s'atlachant à l'intrépide moine, il faut arriver à nos temps modernes.

Une école, quireconnaît pour chef l'anglais Gibbon, accepte les données historiques sur lesquelles s'appuie le mérite de Pierre l'Ermite, mais cherche à les expliquer par le fanatisme, l'illuminisme, etc. (2).

Ces grands mots, par cela même qu'ils sont vicies de sens. manquent rarement leur effet sur les esprits superficiels.

Une deuxième école, née au delà du Rhin, rejette l'explication par trop fantaisiste de Gibbon ; elle s'étonne qu'on invoque

(1) Un pape ait moyen-âge ; Urbain IL

[2) Histoire de la Décadence et de la Chute de V empire romain.

le fanatisme pour résoudre un problème dont le dernier mot est à la portée du vulgaire : L'Hermite, s'écrie-t-elle, n'a . jamais eu le succès qu'on lui attribue; la légende constitue seule son histoire ; ses prétendues œuvres sont des mythes.

On le voit, les deux écoles, bien que divergentes en apparence, convergent au même point. Le résultat cherché est de renverser Pierre de son piédesLal.

Les pages que Gibbon consacre à notre héros sont sans valeur critique. Les affirmations, en cette matière, ne remplacent jamais les preuves ; l'écrivain d'outre-Manche ne s'est guère soucié d'étayer ses assertions de documents contemporains. Il dit, et l'on s'incline.

Nous avons lu avec une attention soutenue les pages allemandes. La première lecture, nous l'avouons, surprend. Il y a là un attirail de mise en scène, de citations, de dates, de références habilement présentées, de combinaison ingénieuse de textes, qui ne laisse pas que d'éblouir. On se ressaisit vite, et le défaut de l'argumentation germanique devient évident. A l'aide d'une semblable méthode, un écrivain ingénieux se chargera -volontiers de détruire les trois quarts de l'Histoire de France. Quant à l'Histoire d'Allemagne, elle sombrerait entièrement. Ce n'est plus de la critique, c'est de l'hypercritique. Comme tout ce qui est violent et exagéré, le procédé manque le but ; l'arme vise trop haut ou porte à

côté (1).

Que parfois on ait mis en un relief trop accentué les gloires de l'Ermite , au dépens de celles d'Urbain; qu'on ait fait de lui, à tort, le véritable promoteur de la Croisade,

(1) On ne saurait se méprendre sur notre pensée ; nous parlons ici des excès de la critique quintessenciée dont la Germanie s'honore de posséder le monopole. Cette érudition, profonde à force d'être obscure, possède aussi le monopole de la fatuité. On en jugera par cette citation, empruntée à un écrivain allemand, assez équitable pour faire, par hasard, réloge d'un livre français :

« Le .livre de Renouard, sur la Vie des Aides Manuces, est écrit avec tant de sagacité, de solidité et de consciencieuse exactitude, qu'on- pourrait croire qu'il a été fait par un Allemand. » [Le Bibliophile Français ^ n° de mars 1873.J

mérite qui revient au Pape, nous le voulons bien ; que dans l'enthousiasme, les uns aient voulu lui créer une généalogie et une filiation perdues dans les brumes épiques, tandis que d'autres lui décernaient des titres de vénérabilité et de sainteté que l'Eglise n'a pas encore ratifiés, nous reconnaissons ces exagérations. Dans le recul des siècles, la figure de Pierre a subi un grandissement qui a faussé peut-être certaines proportions. Mais une exagération a-t-elle jamais légitime une exagération opposée ?

Pour nous, après étude approfondie, nous restons fidèle au Pierre l'Ermite de la tradition. Pierre est ce que l'Histoire sereine le montre. Sa stature, même dépouillée des arabesques légendaires, est toujours belle.

Les attaques anglaises et allemandes ne sont pas parvenues, à notre avis, à déboulonner la colonne du haut de laquelle le moine français répète le cri de : Dieu le veut !

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