‹ Le Concile de Clermont en 1095 et la première croisadeChapitre 7 sur 36 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Préliminaires du Concile. — Synode de Plaisance, — Entrée d'Urbain II en France, — Itinéraire du Pape. — Vezelay et Le Puy choisis d'abord pour le siège de l'assemblée conciliaire. — Indiction du Concile à Clermont. — Voyages et travaux d'Urbain avant l'ouverture des séances.

Nous sommes en Tannée 1095. Urbain II est dans toute la vigueur de sa verte intelligence. Il fait face à la fois à toutes les difficultés de sa mission. Sous sa main d'habile nautonnier, la barque de Pierre, violemment secouée, évite avec bonheur les écueils*

Dans sa collection des Cardinaux français (1), Duchesne a donné une place au portrait du Pape. Assurément, cette gravure exécutée sur une peinture conservée à Rome, n'a pas la prétention de reproduire avec une absolue exactitude la physionomie de l'immortel initiateur des Croisades. Telle qu'elle est, néanmoins, elle consacre le type reçu. II est assez rare d'ailleurs qu'en ce qui concerne les lignes générales de la figure, un type accepté par la tradition puisse s'écarter de la vérité.

La tête est large au sommet 1 ; elle s'amincit rapidement et se termine presque en pointe au menton. Le front ample, découvert, est comme labouré de trois ou quatre rides profondes. Le nez, fort, est droit. Les yeux expriment la fermeté. Gomme contre-poids, les lèvres, un peu épaisses, respirenL la bonté. Les cheveux sont coupés en forme de couronne, suivant Tusage monastique. La barbe ombrage la lèvre supérieure ; elb

.1) Cette collection a paru en 18(50.

va, en s'évasant, rejoindre le collier qui part des tempes et passe sous le menton. Les muscles font saillie sur les joues émaciées et creuses. L'ensemble dénote l'austérité, la réflexion, le calme dans la force, l'intrépidité réfléchie, la suite dans les conceptions et la fermeté dans l'exécution . En un mot, c'est une de ces figures sculpturales dont le ciseau du moyen-âge a peuplé les dais et les voussures de nos cathédrales, et qui s'harmonisent si parfaitement avec le silence grave de ce que Montaigne appelle la vastité sombre des monuments religieux.

Le prélude de rentrée en campagne d'Urbain II fut le synode de Plaisance (1 er mars 1095).

Les actes officiels du Concile ne nous ont pas été conservés (1). 400 archevêques, évoques ou abbés, 4,000 clercs, 30.000 laïcs y assistaient. Aucune église ne put contenir la foule; l'assemblée eut lieu sur une place delà ville. La France y fut représentée par un cortège d'hommes éminents. On y constata la présence des métropolitains Raoul d'Orléans, archevêque de Tours, Àldebert de Bourges, Pierre d'Âix, Guillaume d'Auch, Amat de Bordeaux. Dans la liste des abbés, nous distinguons Ponce, de La Chaise-Dieu (2).

Les ambassadeurs du roi de France, Philippe I er , parurent pour déclarer que leur maître, désirant se faire relever de l'excommunication portée contre lui par le synode d'Autun, à la suite de son union adultère avec Bertrade de Monlfort, ne pouvait se rendre au Concile pour différents motifs retardant son départ, et qu'en conséquence il priait le seigneur Pape de lui accorder un délai. Usant de sa longanimité habituelle, Urbain accéda à la demande de sursis (3).

(1) V. Labbe : Concile vol. x, col. 503.

(2) V. Bernold : Chroniques (Pair. lat. Migne).

(3) Philippe I er , vaincu à Cassel, avait épousé Berthe, fille de Robert de Flandre, son vainqueur. De cette union, longtemps heureuse, naquit quatre enfants. Un jour vint, disent les Grandes chroniques de France, où, «dégoûté de Berthe, le roi la fit jet^ren prison pour s'abandonner à la luxure qui par trop était honteuse chose à si grand homme. »

Philippe s'éprend de Bertrade, fille de Simon de Montfort et femme de Foulques le Rêcbin. En dépit de la réprobation générale, la passion du

Il n'en fut pas ainsi pour Henri IV. Frappé d'anathème, il vit ses partisans se lasser des caprices de son caractère changeant et de ses promesses jamais réalisées. On renouvela aussi les censures précédemment infligées aux erreurs des Nicolaïtes sur le célibat ecclésiastique et de Beranger sur T Eucharistie.

Mais ces questions, bien que relativement importantes, pâlissaient devant l'affaire dont les esprits étaient pénétrés. La Croisade dominait les débats et les résolutions. Les députés de l'empereur de Gonstantinople attiraient tous les regards. Sous leurs vêtements aux couleurs brillantes, ces délégués portaient la guerre» Une vague odeur de combats flottait dans l'air et enivrait les foules fiévreuses.

« Une députation envoyée par Alexis Comnène, dit Bernold, devait se présenter au synode dans le but de prier le seigneur Pape et les fidèles du Christ d'accourir au secours de l'église d'Orient, menacée de ruines par les païens, dontl'avant-garde campait sous les murailles de Byzance. Le seigneur Pape accueillit leur requête. S'adressant à la foule, il lui recommanda la détresse des chrétientés d'Asie (1). »

Nous aimerions à lire, soit les discours d'Urbain, soit les missives de l'empereur. Ces documents ont péri ou du moins sont encore ensevelis dans des archives ignorées. On

roi grandit. Il fallut les menaces d'abord, puis les censures de l'Eglise, pour mettre une limite aux conséquences d'un tel dérèglement.

« Jamais, a écrit excellemment Joseph de Maistre, les papes et l'Eglise ne rendirent de service plus signalé au monde, que celui de réprimer, chez les princes, les atteintes aux lois sacrées du mariage. La sainteté du lien conjugal, base du bonheur public, est surtout de la plus haute importance dans les familles royales, où les excès contraires ont des suites incalculables. Si, dans la jeunesse des nations septentrionales, les papes n'avaient pas eu moyep d'épouvanter les passions souveraines, les princes, de caprice en caprice et d'abus en abus, auraient fini par établir en loi le divorce et peut-être la polygamie ; et ce désordre se répétant, comme il arrive toujours, jusque dans les dernières classes de la société, aucun œil no saurait plu3 apercevoir où se serait arrêté un tel débordement. » [Du Paps, liv. 11, c. 6.)

V. aussi Gosselin : Pouvoirs des Papes sur les soujerjliis du moyenâge.

(1) Bernold, loc. cit*

peut toutefois se faire une idée des supplications impériales, d'après la lettre adressée par Comnène aux princes d'Europe et en particulier à Robert, comte de Flandre* Cette lettre, dont Guibert de Nogent signale l'existence, Martène en aurait retrouvé le texte perdu, dans deux manuscrits, l'un du monastère de Saint-Aubin, l'autre du monastère de Saint- Evroule (1).

.Nous en traduisons ici les passages essentielles (2) : * Au seigneur et glorieux comte de Flandre, Robert, à tous les princes des royaumes d'Occident, à tous les fidèles de la religion chrétienne, tant clercs que laïcs, l'empereur de Constantinople, salut et paix en Jésus-Christ, Notre-Seigneur, en Dieu le Père, et en l'Esprit-Saint. Comte très magnifique, illustre soutien de la foi, c'est à votre prudence que je m'adresse spécialement pour faire connaître en Europe la situation lamentable des chrétiens d'Orient et du très saint empire grec, envahis, ruinés, couverts de sang et d'opprobres par les Turcs et les Petchénèques. Les horreurs que j'aurais à raconter dépassent l'imagination ; le peu que j'en dirai fait frémir. Les barbares saisissent les jeunes chrétiens, les traînent dans nos églises profanées, leur infligent la circoncision dans les baptistères, les forcent à souiller d'ordures le lieu où jadis ils furent régénérés dans l'eau sainte et à blasphémer l'adorable Trinité, dont le signe fut marqué sur leur front. Ceux qui refusent sont livrés aux plus affreuses tortures, et, en dernier lieu, massacrés. Les mères, en présence de leurs filles, les filles sous les veux de leurs mères, sont livrées à la brutalité de nos infâmes vainqueurs, et les malheureuses victimes, contraintes sous peine de mort, de chanter d'abominables refrains, en attendant le dernier des outrages. Sodome seule a vu des crimes pareils. Aucun âge, aucun sexe, aucune condition n'est à l'abri de leurs bouillures : Enfants, adolescents, vieillards, nobles et esclaves, clercs et

(1) Martène ; Thés, anecd. i. 267. — V. Patr. lab t. clv, col, 466.

(2) Pour le texte latin, nous renvoyons le lecteur à l'Appendice.

moines, évêques même. Hélas ! forfait inouïtlans la série des siècles, nous avons vu un évêque mourir de cette horrible mort. Depuis Jérusalem jusqu'aux régions européennes de la Thrace, tout ce qui fut jadis l'empire grec, la Cappadoce, la Phrygie, la Bithynîe, la Troade, le Pont, la Galatie, la Lybie, la Pamphylie, ITsaurie, la Lycie, les grandes îles de Chto et de Mitylène, Lesbos, tout, enfin, est tombé au pouvoir de ces barbares ; il ne me reste plus que Constanlinople. Encore' si Dieu et lesTidèles latins ne viennent promptement à notre secours, Constantinople même aura-t-il bientôt succombé. Déjà, en effet, avec deux cents navires construits et manœuvres par des prisonniers grecs, les Turcs se sont rendus maîtres de la navigation du Pont-Euxin et de la Propontide ; ils viennent attaquer notre capitale par terre et par mer. Au nom de Dieu, par pitié pour tous les chrétiens d'Orient, nous vous en conjurons, très magnifique Comte, armez, pour notre cause, tous les fidèles guerriers du Christ, grands et petits, chevaliers et simples soldats ; mettez-vous à leur tête et venez à notre secours. En ces dernières années, la bravoure des chevaliers chrétiens a arraché la Galice et les autres provinces d'Espagne au joug des Musulmans ; qu'ils tentent aujourd'hui la délivrance de l'empire grec. Pour moi, tout empereur que je suis, il m'est impossible de résister aux Turcs et aux Petchénèques. Refoulé d'une ville à l'autre par leur invasion formidable, je ne séjourne dans une forteresse que pour y attendre leur arrivée et leur échapper par la fuite ; or, j'aime mieux rendre Constantinople aux Latins que de la voir saccagée par ces barbares.

3> Ici sont réunis les plus précieuses reliques de Iq Passion, la colonne où le Seigneur fut attaché pour la flagellation, le fouet teint de son sang, le manteau de pourpre dont il fut revêtu, la couronne d'épines qui déchira son front, le roseau placé dans sa main en guise de sceptre, les vêtements dont il fut dépouillé sur le Calvaire, la portion la plus considérable du bois sacré de la Croix, les clous dont le Sauveur eut les pieds et les mains percés 5 les linceuls trouves dans le se»

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