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pulcre après la résurrection ; nous conservons les douze corbeilles qui furent remplies de pain miraculeusement multiplié . quand Jésus nourrit la foule au désert ; nous possédons le chef de saint Jean-Baptiste, préservé jusqu'ici de toute allération et ayant encore les cheveux et la barbe ; des reliques et même quelques corps entiers des saints Innocents, des prophètes, des apôtres, du premier martyr saint Etienne, d'une foule d'autres saints martyrs, confesseurs, vierges, dont la liste seule serait plus longue que cette lettre ; ces trésors inappréciables doivent rester aux chrétiens ; nous ne voulons pas les abandonner aux profanations des infidèles ; en dehors de ces richesses spirituelles, Constantinople renferme à elle seule plus d'or peut-être qu'il ne s'en trouverait dans le reste du monde ; diamants, perles, pierreries, métaux rares, ornements de tout genre, nos églises ^en sont pourvues dans une proportion qui pourrait enrichir tous les temples de la chrétienté ! A lui seul le trésor de l'église de Ste-Sophie dépasse tout ce qu'on peut imaginer; sans aucun doute celui du temple de Salomon ne régalait pas. Je ne parle point de l'opulence des familles sénatoriales quand de simples commerçants, chez nous, sont riches à ne pouvoir calculer leur fortune ; les palais impériaux renferment, accumulées sous leurs voûtes, non seulement les richesses des empereurs de Constantinople, mais celles des Césars de la vieille Rome. Accourez donc avec toute votre nation, vos guerriers, vos soldats;. ne laissez point de pareils trésors à la rapacité des Turcs et des Petchénèques. Si jamais tant d'or se trouvait entre leurs mains, qui sait s'ils ne trouveraient pas un moyen de conquérir l'univers entier? C'est avec For, plus qu'avec la force des armes, qu'autrefois César fit la conquête des Gaules. AJa fin des temps, quand l'antechrist subjuguera l'univers, ce sera encore son moyen de séduction. Hâtez-vous donc, si vous ne voulez voir anéantir les royautés chrétiennes et, ce qui serait plus douloureux encore, perdre à jamais le tombeau du Christ (1). »
(1) Le texte publié par Dom Martène ne contient point la phrase contre laquelle Guibert de Nogent se récrie avec justice. Dans cette phrase,
- Un tel langage devait être facilement compris. Il était évident que si les Turcs parvenaient à s'emparer de Constantinople, l'Europe chrétienne était à deux doigts de sa perte. En effet, les vainqueurs ne tarderaient pas à se jeter sur la Bulgarie et la Hongrie et à s'y établir à la faveur des divisions qui troublaient ces pays. Epiant l'occasion favorable, les hordes mahométanes traverseraient le Danube et rien ne résisterait à cette formidable poussée. Enfin, dans un élan suprême, auquel seraient conviés les Maures d'Espagne, elles inonderaient la France, impuissante à résister au courant asiatique, débordant à la fois sur deux frontières- L'Italie serait une vaine barrière, et le cheval arabe, suivant une menace célèbre, brouterait l'herbe sur le tombeau désert de l'apôtre saint Pierre. Il importait donc souverainement que la digue byzantine ne fût pas rompue (1).
l'empereur Alexis ne craignait point, pour entraîner les princes d'Europo, de faire appel à l'amour des plaisirs faciles. Il rappelait que la beauté des femmes de l'Orient a été de tout temps célèbre et, qu'en venant lui prêter main forte, les guerriers d'Occident pourraient à Taise, dans la multitude des sérails, satisfaire leurs goûts. Bien que, sur les rives du Bosphore, on ait, sur la morale, et surtout sur sa pratique, des théories assez larges, , cet argument, par trop oriental, ne laisse pas que de surprendre. Tout en récriminant, Guibert de Nogent eut bien fait de nous livrer le texte authentique. Jusqu'ici les auteurs modernes ont accepté le fait sans se demander si la lettre impériale renfermait le passage en question. On voit que les manuscrits consultés par Martène ne disent rien de semblable. Toutefois, une difficulté se dresse ici. Ces manuscrits ont-ils pour eux tous les caractères voulus d'authenticité. Pour plusieurs le doute s'impose. Quoi qu'il en soit, nous pensons qu'il faut décharger de ce chef la mémoire de l'empereur Alexis. La prudence la plus vulgaire, l'habileté la moins byzantine lui eussent fait un devoir de n'invoquer aucun motif de ce genre dans une pièce officielle, envoyée à tous les princes de l'Europe. 11 eut irrité, sans raison, le Pape et le clergé, et il eut, évidemment, abouti à un résultat très opposé à celui qu'il désirait. Agir autrement eût été fort peu grec. Alexis était un personnage peu recommandable ; mais encore faut-il lui reconnaître la finesse diplomatique propre à sa race.
(1) Nous lisons dans les publications modernes que le vaste empiro. musulman, travaillé par des dissensions, touchait sinon à la fin du moins à l'ère de la décrépitude. On voudrait amoindrir, par de telles assertations,le caractère héroïque des Croisades. Nous convenons que les premières tribus mahométanes avaient perdu leur ancien lustre et que, jouets de l'ambition de leurs chefs, elles vivaient dans cet énervement qui est b symptôme de la désagrégation. Mais les Turcs avaient surgi à l'horizon
Contrairement aux apparences, la Croisade tint le premier rang dans les délibérations du concile de' Plaisance. Néanmoins, elle n'y fut point résolue. Toujours avisé et prudent, Urbain sentait, à merveille, que le terrain italien n était point propice au développement de l'entreprise. Nation marchande, l'Italie ne comprenait alors l'idéal qu'à travers les préocupations du négoce. Le seul peuple capable de saisir la pensée chevaleresque des Croisades était ce peuple français qui ne marchande jamais ses ardeurs et son héroïsme.
La détermination pontificale, favorable à la France, n'est acceptée qu'avec peine, on le conçoit, par les historiens anglais et allemands; ils en recherchent les raisons politiques et se livrent, à ce sujet, à des dissertations sans fin. Pour les uns, Urbain, étant Français, devait naturellement se tourner vers sa patrie. Pour les autres, il tardait au pouvoir spirituel, grisé par ses succès, de se mesurer avec le pouvoir civil dont Philippe I er était le représentant avili. Toutes ces suppositions, rejetées par la critique, dissimulent mal les étroites jalousies nationales. L'anglais Shakespeare, plus impartial, n'hésite pas à appeler la France le soldat de Dieu, Ce titre, la France T'a conquis par son caractère fait de générosité et de désintéressement, et par son histoire remplie de glorieux exploits inspirés par le plus élevé spiritualisme. Le sourire de Clotilde . illumine le berceau de la royauté française ; Charlemagne agrandit et dessine avec son épée les limites du pouvoir temporel des papes ; le marteau d'un autre Charles ébrèche le croissant et le cimeterre musulman. Est-il, dans le monde, un autre peuple pouvant fournir, avec plus de vérité, ce titre du beau livre qui va s'écrire : Gesla Dei per Francos? (1)
du monde arabe, et ce peuple, altéré de conquête et de sang, résumait, en l'amplifiant, fout le fanatisme oriental. Venus les derniers au foyer de Mahomet, les Turcs s'emparèrent bien vite de la Lente, du festin, de tout l'héritage et particulièrement de la lance et du cimeterre.
(1) Guibert de Nogent fait ici une réflexion très judicieuse.
« Le pape Urbain, dit-il, était un fils de J'illustre nation des Francs ; les instances et les prières de l'empereur grec Alexis Comnène l'avaient d'autant plus impressionné que l'invasion musulmane menaçait l'Europe
Familiarisé avec le maniement des peuples, Urbain a compris. Sa parole, c'est aux chevaliers français à l'entendre et aux échos français à la redire.
Le synode de Plaisance se termina par l'annonce d'un Concile, en France, où la guerre sainte serait enfin décrétée. L'enthousiasme populaire fut grand. Venise, Pise, Gênes, les cités maritimes de TApulie et de la Sicile promirent leurs flottes. Bohémoncl et Tancrède s'engagèrent à partir.
Le IV des ides d'avril (10 avril 1095), le Pape fait son entrée solennelle à Crémone où Conrad vint à sa rencontre et l'introduisit dans la ville, en tenant à la main, comme un simple écuyer, la bride du cheval que montait le Pontife. En reconnaissance, celui-ci se préoccupa de ménager au jeune roi une alliance destinée à assurer sa suprématie dans la péninsule, et il négocia, à cet effet, le mariage du prince avec la
elle-même, et qu'on savait, par les cruautés des Sarrasins en Espagne, le sort réservé aux vaincus par les farouches soldats de Mahomet. Ce fut en France que le Pontife vint chercher du secours contre les infidèles. La tradition du siège apostolique n'a jamais varié sur ce point. Les papes Etienne et Zacharie, à l'époque de Pépin-le-Bref et de Charlemagne, avaient eu recours à la France. Entre toutes les autres nations, celle-ci s'est toujours montrée la plus soumise, la plus dévouée au bienheureux Pierre, prince des apôtres; jamais elle n'a imité la téméraire audace des peuples qui se révoltent contre Dieu, sous un faux prétexte de liberté. Depuis longtemps nous avons vu l'empire teutonique, par je ne sais quelle barbare obstination, résister à l'autorité des Pontifes successeurs du bienheureux Pierre et préférer la mort dans les liens d'un éternel anathème à ta soumission due par les chrétiens au siège apostolique. L'année dernière, je m'entretenais avec un archidiacre de Mayence de cet esprit d'insubordination de l'Allemagne, il me disait : « Votre Roi, vos Princes, vous tous, vous n'êtes plus des Français !» Et il en trouvait la preuve dans l'accueil fait chez nous au pape Pascal II, lors de sa récente visite dans notre pays. « Si nous sommes à ce point dégénérés, lui rêpondis-je, comment se fait-il que les Français^ l'appel d'Urbain II, ont, par leur bravoure invincible, repoussé l'invasion des Turcs. Vous autres, Teutons, on ne parla point alors de vos faits d'armes ; sans les chevaliers du royaume de France que vous insultez aujourd'hui, votre empire teutonique. anéanti par la barbarie musulmane, aurait cesser d'exister. » Oui, Dieu avait, entre toutes les nations, prédestiné les Français à une triple gloire :1a fidélité à la religion, la vaillance rîans les combats, la loyauté du caractère. Leur nom est devenu synonyme de franchise ; si l'on rencontre cette loyauté chez un Breton, un Anglais, un Italien, on dit, pour en faire l'éloge : c'est un homme franc* » (Guibert; Ed. Bongars, p. 472.)
fille de Roger, comte de Sicile. De Crémone, Urbain se rend à Milan où il passe le mois de mai en entier. Il y réconcilie avec l'Eglise l'archevêque Arnulf, créature de Tex-empereur Henri IV, et il reçoit les ambassadeurs de Guillaume-le-Roux, roi d'Angleterre, chargés de ranger désormais leur maître sous l'obédience pontificale.
A la fin de mai, Urbain est à Côme, où il consacre, le 3 juin, la nouvelle cathédrale, construite sous le vocable de saint Abundius. De là il passe à Verceil, à Pignerol et à Asti, prêchant partout la paix entre les chrétiens, unis, dans un même élan, contre les Musulmans. Asti semble avoir été sa dernière étape en deçà des monts. Nous l'y trouvons encore le 1 er juillet. Ayant ainsi parcouru l'Italie septentrionale, le Pape se dirige vers la France. D'après le chroniqueur Bernold, il aurait choisi la voie de mer ; Albert d'Aix contredit formellement cette assertion et affirme qu'il prit la voie de terre (1). Le silence des chroniques françaises nous paraît décisif sur ce point ; nos écrivains n'eussent pas manqué de nous faire connaître Titinéraire pontifical si les villes maritimes de la Provence avaient eu l'honneur de recevoir le Chef de l'Eglise.
A cette époque de Tannée (mois de juillet), il n'y avait aucun inconvénient ni aucun danser à s'enrager à travers les défilés des Alpes.
On sait que tout le moyen-àge a cheminé sur les voies romaines. De nos jours encore les ingénieurs utilisent l'assiette de ces grandes artères, fixées avec une connaissance parfaite des reliefs topographiques.
Or, dès les temps romains, cinq routes principales mettaient l'Italie en communication avec la France ; c'étaient :
la route du littoral ou delà corniche ;
la route qui aboutissait au Simplon ;
la route qui atteignait le Grand Saint-Bernard ;
celle qui se soudait au Petit Saint-Bernard ;
et, enfin, celle qui s'amorçait au mont Genèvre. Ce dernier
(1) Transactis Alpibus (Albert d'Aix, édiL Bongars, p. 185j.
chemin comptait parmi les plus connus et les plus fréquentés. Il partait de Milan, passait à Pavie, à Turin, à Suze, escaladait le mont Genèvre, descendait à Briançon, desservait Gap, Grenoble, Cularo et Valence (1).
Urbain, escorté des trois compagnies d'hommes à cheval, que lui fournissait, à titre gracieux, la ville de Bologne (2), franchit les Alpes, probablement au mont Genèvre, et se trouva à Valence le 5 août.
De cette ville, le Pape se rend au Puy, cité de Sainte Marie. Civitas Sanciœ Mariœ, comme l'appelle Albert d'Aix (3). Il y est attiré sans doute par la célébrité du pèlerinage et par la renommée de Pévêque du lieu. Adhémar de Moriteil, issu d'une noble famille de' Valentinois, avait commencé sa carrière par les armes ; rompant avec des espérances brillantes, il était entré dans les Ordres et avait succédé, sur le siège du Puy, à Etienne de Polignac. Prélat de haute vertu, de rare distinction et d'un mérite universellement reconnu, il avait été remarqué par le Chef de l'Eglise, qui se promettait d'attirer à lui, pour l'accomplissement de ses vastes projets, ce caractère généreux et cette intelligence supérieure (4).
Urbain s'étant donc présenté aux abords de la ville du Puy, entouré des cardinaux et des prélats de sa suite, auxquels s'étaient joints les archevêques de Lyon, de Bourges, de Bordeaux, et les évêques de Cahors, de Grenoble et de Glermont, Adhémar de Monteil vint au devant de lui et l'introduisit dans Péglise angélique par une porte que l'on pratiqua à cette occasion, dans l'épaisseur des murs, et que Ton mura aussitôt après par respect pour le Vicaire de Jésus-Christ, afin qu'elle
(1) Consulter : M. C. Lenthéric, ingénieur en chef des Ponts-et- Chaussées : Les villes mortes du golfe de Lyon; la Grèce en Provence ; Histoire d'un fleuve, le Rhône,
(2) V, Historia Bononlce et Vie d'Urbain par Adrien de Brimont. Etant donné l'élasticité du terme : compagnie, nous ne pouvons connaître avec exactitude ie nombre d'hommes armés composant le détachement,
(3) Hist. HierosoL; édit. Bongars, p. 185.
(4) V. le Gallîa christlana et V Histoire du Languedoc de Dom Vaissette.
ne s'ouvrît désormais que sur les pas des Pontifes œcuméniques, ses successeurs.
Le lendemain, Urbain célébra en grande pompe la fête de l'Assomption, plaçant sous le patronage de « TAuxiliatrice du peuple chrétien, » le succès de ses desseins. Jusque-là, le lieu et l'époque fixe du Concile restaient incertains.
Au dire de Guillaume de Tyr, on aurait eu la pensée de convoquer rassemblée à Vézelay, l'un des points les plus centraux et les plus accessibles du royaume (1). On songea ensuite à la ville même du Puy.On se rabattit enfin sur Cler-< mont. Quels furent les motifs déterminant de ces hésitations? Vézelay était trop directement sous la dépendance du roi de France ; dans cette localité il y avait à redouter, de la part du monarque excommunié, un coup de main, ou tout au moins des intrigues capables d'entraver la liberté des Pères conciliaires (2). En ce qui concerne Le Puy, Dom Ruinart avance qu'aucun préparatif n'avait été fa il, dans cette cité, en vue de l'honneur qui allait lui échoir. Cette allégation est puérile. Il est surprenant que le savant bénédictin ait cru devoir la recueillir et la répéter. Aucune ville n'ayant été encore désignée, les préparatifs n'avaient été entrepris nulle part. A ce point de vue, Clermont était sur le même pied que Le Puy. Les historiens de N.-D. du Puy, antérieurs à Dom Ruinart, se sont imaginé que le Pape avait eu le projet d'ouvrir le Concile dès son arrivée dans le Velay et que s'il changea d'avis ce fut pour donner aux évêques convoqués le temps de se rendre au lieu assigné. Cette allégation est encore enfantine. Le Pape ne pouvait pas concevoir l'idée de présider un synode, à l'iuiprovisle, en dehors des formes requises et sans avertissement préalable communiqué aux intéressés.
(1) « Concilktm géniale, prius apud Vigiliacum, deinde apud Podium convocare disposuit. Il décida de convoquer le Concile d'abord à Vézelay, ensuite au Puy. » (Guillaume de Tyr ; édit. Bongars, p. 639.)
(2) Vézelay, célèbre au moyen-Age par son abbaye de sainte Madeleine, e?t situé dans le département de l'Yonne. Saint Bernard y prêcha la deuxième Croisade^
Le Puy est perdu, dit-on encore, dans un enchevêtrement de rochers. Il est, en outre, bâti sur une colline abrupte. Son enceinte était trop étroite, ses pentes trop raides, ses ressources trop précaires, pour recevoir, contenir et alimenter les foules. Clermont, par sa position merveilleuse sur les bords plantureux de la Limagne, offrait toutes les conditions désirables. Que cette considération ait pesé d'un certain poids sur l'esprit d'Urbain, nous l'admettons volontiers, mais qu'elle ait suffi à elle seule à entraîner sa détermination, nous ne le croyons guère. L'histoire prouve que les Conciles se sont laissés rarement effrayer par les difficultés dé la topographie. Le Concile tenu à Trente, au sein d'une région hérissée de montagnes, en est une preuve convaincante.
Clermont, ajoutent plusieurs historiens, relevait de ses comtes héréditaires et de son évêque. Par là, il présentait de réelles garanties contre les menées du roi et contré ses armes. L'argument est sans consistance. En 1095, la ville du Puy dépendait également de son évêque (1). Àdhémar de Monteil n'était pas. certes, homme à fléchir. Près de lui, le synode aurait poursuivi ses délibérations en toute sécurité.
On le voit, les raisons indiquées ne résistent point à Pexamen. Les recherches auxquelles nous nous sommes livré, pour élucider le problème, sont restées sans résultat.
Le soir même de cette journée de l'Assomption. Urbain datait du Puy les lettres apostoliques portant indiction , dans la cité d'Auvergne, d'un Concile de toutes les provinces occidentales de l'Europe, pour l'octave de la prochaine fête de saint Martin, dimanche 18 novembre 1095. Le texte de ces lettres de convocation est perdu. Par différentes voies, nous pouvons juger de l'insistance que mettait le Pape dans son appel à la catholicité. Dom Ruinart rapporte la lettre pres^ santé adressée à Lambert, évoque d'Arras (2). De semblables missives furent, selon toute apparence , envoyées, sinon
(1) Note communiquée par M. Vernière, président rie l'Académie de Clermont.
(2) V. à l'Appendice.
à tous les évêques, du moins à tous les métropolitains et aux principaux seigneurs laïcs.
De toute part on déploie une activité extrême pour préparer les esprits aux solennités conciliaires.
Durand, évêque de Clermont, se multiplie afin de mettre la ville, siège de sa juridiction, en état de recevoir ses hôtes.
Urbain parcourt le Midi et le Centre de la France, tandis que Pierre l'Ermite franchit à pas de géant les provinces du Nord.
Elles sont toujours merveilleuses ces chevauchées de Termite; elles tiennent de la légende par leur soudaineté et leurs résultats.
Dans une page souvent citée, Guibert, moine de Nogent, nous en retrace un tableau très vivant, dont certains traits, légèrement caustiques, n'étonneront pas le lecteur lorsqu'il saura que le chroniqueur nourrissait une secrète jalousie à l'égard du chevalier improvisé, qui avait le tort, à ses yeux, de n'être pas un moine à la manière classique. Les enthousiasmes de Guibert vont directement à Urbain, moine de Cluny. Assurément, le Pape en est digne ; de son côté, Pierre a ses mérites, et ce n'est pas diminuer la gloire du Chef que de les reconnaître.
« Nous vîmes un certain Pierre, parcourant les villes et les bourgs, dit Guibert, et prêchant partout ; le peuple l'entourait en foule, l'accablait de présents, et célébrait sa sainteté par de si grands éloges, que je ne me souviens pas que l'on ait jamais rendu à personne de pareils honneurs. Il se montrait fort généreux dans la distribution de toutes les choses qui lui étaient données. Il ramenait à leurs maris les femmes détournées de leurs devoirs, non sans y ajouter lui-même des dons, et rétablissait la paix et l'intelligence entre ceux qui étaient désunis, avec une merveilleuse autorité. En tout ce qu'il faisait ou disait, il semblait qu'il y eût en lui quelque chose de divin, en sorte qu'on allait jusqu'à arracher les poils de son mulet pour les garder comme reliques : je ne prétends point justifier une telle exagération, mais elle prouve l'élan
du vulgaire toujours avide de nouveauté." Nu-pieds, une tunique de laine sur la peau, sur les épaules une cuculle qui lui descendait jusqu'aux talons et, sur le tout, un manteau de bure, tel était son costume. 11 ne mangeait que du pain ; à grand'peine on le forçait quelquefois d'accepter du poisson et du vin (1). d
<r Les seigneurs et les sages du siècle, ajoute Robert-le- Moine, le tenaient en affection. Sa sainteté le plaçait dans l'opinion publique au-dessus des évêques, abbés ou clercs; son abstinence rappelait celle des prophètes : elle faisait ses délices (2) . » .
<r II portait à la main une croix, dit l'auteur de YHisloria belli sacri, et la présentait comme l'étendard de la guerre sainte (3). »
Certains n'ont voulu voir dans les succès de Termite que Je produit de la singularité de ses mœurs jointe à Tétrangeté de son costume. Nous croyons pouvoir assigner trois causes
(1) « Urbes et municipia praedïcationis obtentu circumire vidimus ; tantîs populorum multitudinibus vallari, tantis muneribus donari, tanto sanctitatis praeeonio conclamari, ut neminem meminerim similem honore haberi. Multa enim fuerat, exhis quœ sibi dabantur, dilargitione liberalis : prostitutas mulieres non sine suo munere maritis honestans, in discordibus ubique paceset fœdera, mira auctoritate, restituens^ Quidquid agebat namque, seu loquebatur, quasi quiddam subdivinum videbatur, prœsertim cum etïam de ejus mulo pili pro relîquiis raperentur : quod nos non ad veritatem, sed vulgo referimus amanti novitatem. Lanea tunica ad purum, cucullo super utrisque talaribus, byrro desuper induebatur ; brachis minime, nûdipes autem. Pane vix aut nunquam vino alebatur ac pisce, » (Edition Bongars, page 482.)
Michels traduit ainsi cette dernière phrase ; « Il ne mangeait point ou presque point de pain,, et se nourrissait de vin et dé poisson. » [Hist. de France.) La traduction n'est-elle pas inexacte? La difficulté gît dans la ponctuation, ce terrible cauchemar des éditeurs aux prises avec les anciens manuscrits dépourvus de points et de virgules, Robert-le-Moine semble donner raison à Michelet, pour le fonds du moins, dans ce passage de sa chronique : « Née pane nec carne vescebatui\ sed tamen vino aliisque cibis omnibus fruebatur. » (Edit. Bongars, page 32.)
(2) « Qui apudillos qui tewena sapiunt magni œstimabatur, et super ipsos prœsules et abbates apice religionis efferabatur. (Robert-le-Moine; édit. Bongars, page 32,)
(3) Cité par Baronius, Muséum itcd..