I. Lh lettre de Zoslme REVELATUM NOBIS
— La Chronique de Vlllicalre^ ëvéque
de Vienne*
Le célestin Jean du Boys (i), dans sa Bibliothèque de Fleury, parue en 1605, a publié une lettre du pape Zosime à Tévôque de Vienne Simplicius (lettre Revclatum nohis), qui ne nous est point parvenue en manuscrit. Le document, comme tous ceux qu'avait révélés la publication de Du Boys, fut accueilli avec défiance. Ni Sirmond ni Labbe ne l'admirent, avec les lettres déjà connues de Zosime, dans leurs collections des conciles. Tillemont (a), et
(i) M. Guodiacb {Neuts Archiv^ t. XV, p. 13 et soiv., cf. Ep. Mtrow.^ p. 84) dit que la collection complète des Epistolae vienn«nses nous a été coDservée par Du Boys (loanais a Bosco Fiortaansis vêtus biblioikeca^ Lyon, pet. in- 18, 1603, Larvum xyston [appendice II]) et par Le Lièvre {Histoire de Vantiquité et saincteté 4e la cite de Vienne^ par Messire Jean le Lièvre, Vienne, 1623). Mais il remarque un peu plus loin [Neues Archiv^ p. 16-17) qu*Â partir de lu 7* lettre, qui est la outre, la publication de Le Lièvre a été faite d'après celte de Du Boys.
(3) Mémoires^ t. X (1705), p. 697-8, et à la fin du même volumet
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peu après lui Coustant (i), en firent la critique^ et le rejetèrent comme apocryphe. Il est admis aujourd'hui (3) universellement qu'il y faut voir, comme dans chacune des pièces qui composent la collection des Privilèges de TEglise de Vienne, une falsification pure et simple. Je crois qu'il faut revenir sur ce jugement, et me propose d'établir que la lettre Rcvelattim nobis est authentique.
Le texte de la lettre est le suivant (3) :
zosimus episcopus simplicio viennensi [archijepiscopo salutem,
« Revelatum nobis est, qualiter in Taurinensi « synodo causas tuae diocesis (a) prosecutus fueris. « Et licet Arelatensi episcopo, antequam legatus « tuus venisset, propter reverentiam sancti Trophi- « mi [b) ius et pontificium super très provincias < habere scripserimus, tamen, si ita est, ut scripta c tua nobis missa continent, intérim, usque dum
(à) Du Boys diaeceseos, — (b) Le Lièvre Tkropkimi,
p. 843, DDte 7 sur le pape Zosiroe. Pourtant Tilleinont a des doutes ; cf. p. 685 du même volume.
(\) Epistolae Romanorum pontificum^ p. 721. La censura epistoia^ a été réimprimée dans Migne, t. XX, col. 703.
(2) Jaffe, n« 335. — Langco, Geschichie der rofmischen Kércké, 1. 1, p. 745 et suiv.. — Gundlach, Dcr Streit dêr Bistkuenur Arles und Vitnné, II. Die Epistoïae Vicnntnses. Ncues Archic, t. XV, p. 88. — Dachcsac, Fastes épiscopauxt 1. 1, p. 162 et suiv. — U. Chevalier, dans l'Université catholique^ t. V, 1890, p. 499-500 (sur la collection viennoise en général, considérée comme entièrement apocryphe).
(3) Texte de M. Gundlach, Ep, Merow,, p. 90. Cest moi qui mets les crochets.
LA LETTRE DB ZOSIMB
« lucidius ventiletur, potestatem antiquam tibi « manere permittimus : ut, sicut in Taurinensi
< gravissimorum episcoporum synodo pacisconsilio
< decretum est, viciniores tibi iotra provinciam
< civitates vendices, donec plenius rei ordinexn c caritas(i] apostolica prosequatur.
€ Lazanim indebite episcopum criminatorem « fratris ordinatum, scias nostro iudicio esse dam-
< natum.
c Data sub die Kalendarum Octobris Hono- « rio XI et Constantio consulibus. >
Les arguments que Coustant a fait valoir contre l'authenticité de la lettre peuvent se ramener à trois (2).
I. Dans Tintitulé de la lettre se trouve le mot archiepiscopîis^ qui n'appartient pas à la langue ecclésiastique du v* siècle. 11 y avait au v* siècle des évêques métropolitains, non des archevêques; au reste, en écrivant à un évêque métropolitain, on l'appelait simplement : episcopus.
Il est sûr que Zosime n'eût jamais écrit Simplicio archiepiscopo. Mais le collecteur viennois, qui dans les pièces qu'il fabriquait donnait aux évoques de Vienne, dès le m* siècle, le titre d'archsept'scopfis.
|i) Tillemont, Mémoirest t. X, p. 843, propose de lire : auctoritai. La correction n'est peut-être pas nécessaire.
(2) Coustant (Migne, t. XX, col. 70^) : Sed eidem antiquitati primum adversatur usurpatum in ipsius înscriptionc archiepiscopi vocabulum.
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s*il a inséré parmi ses faux une lettre authentique du v' siècle adressée à un episcopus viennensis, a dû nécessairement, dans l'adresse, changer episco' pus en archiepiscopus. La fausseté de Tintitulé n*entraîne pas la fausseté de la lettre.
II. On se convaincra que la lettre est apocryphe, continue Coustant, si Ton en compare le contenu avec celui des lettres V" (Multa contra) et VT {Mirait admodutfi) du pape Zosime, datées du 29 et du 26 septembre 417, Zosime, dans Tune et Tautre de ces lettres, déclare avec force que Tévêque d'Arles doit seul posséder la juridiction métropolitaine dans les trois provinces de Viennoise, de Narbonnaise première et de Narbonnaise seconde. Peut-on croire qu'après trois jours le pape soit revenu sur une décision si arrêtée? alors surtout qu'on la trouve formulée à nouveau dans les lettres X* [Ctifn et in praesenti) et XV {Non miror) du même pape, datées du 5 mars 418?
Des invraisemblances et des contradictions signalées par Coustant, rien ne subsiste. Quand on a reporté le concile de Turin à sa date véritable du 32 septembre 417; quand on a constaté que loin d'être demeurées invariables, les décisionsde Zosime sur Taffaire arlésienne ont subi un changement brusque qui coïncide exactement avec le concile de Turin (i), on doit reconnaître que la déclaration
(1) Sur ce point particulier, l'opinion que j'ai émise ci-dessus (p. 20) et la démonstration que j'ai essayé de fournir sont indépendantes de la lettre Rtveîatum nobis. J'avais déjà conclu au changement de décision de Zosime, et à l'acceptation de la
LA LETTRE DE ZOSIME
faite à Simplicius par la lettre Reveîatum noàis, et la date que porte cette même lettre, concordent d'une manière exacte et délicate avec ce que nous apprennent, sur les phases de l'afTaire arlésienne, la série des lettres de Zosime reconnues authentiques. Pour que Zosime, qui le 29 septembre, sur Tavis que la question des métropoles gauloises était discutée à Turin, fulminait contre Proculus et Simplicius la lettre Multa contra^ ait dès le i" octobre ratifié raccord qu'avaient passé à Turin Simplicius et Patrocle, il suffit que cet accord lui ait été communiqué immédiatement : et la lettre Reveîatum nous apprend en effet que Simplicius lui avait dépêché un courrier spécial. Zosime était toujours impatient de prendre des résolutions et de les notifier. Le 39 septembre, la dépêche de Patrocle (expédiée sans doute le 2a) à peine reçue, il lançait la lettre Multa contra. Le surlendemain T' octobre, arriva au Latran le courrier de Simplicius, parti de Turin le 23 ou le 24 : Zosime aura expédié aussitôt la lettre Reveîatum.
On remarquera que le fait du changement d'attitude de Zosime à regard de Simplicius n'a pu être établi que par une analyse minutieuse de la série des lettres reconnues authentiques de Zosime. On admettra très difficilement que le rédacteur des pri-
transactîcn passée entre Simplicius et Patrocle (et même ;)chevé déjà tout le mémoire sur le concile de Turin), lorsque je lus cette lettre, que j'avais jusqu'alors négligée. Ce sont donc les conclusions où j'étais arrivé par Pétudc des seules lettres authentiques qui m'ont obligé à admettre rauthenticité de la lettre suspecte.
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vilèges viennois, le même qui adopta sans sourciller la chronologie dite adonienne de Tépiscopat viennois, fondée sur une erreur initiale de deux siècles, qui commettait toujours quelque choquant anachronisme lorsqu'il avait à dater un de ses faux, ait fait l'examen attentif des documents authentiques que supposeraient la fabrication de la lettre Rcvelatum, et Tatlribution à ce faux de la date du I*' octobre (i). L'hypothèse de la fabrication est dès à présent à peine tenable.
D'autres raisons se joignent aux raisons que Von a déjà de croire la lettre authentique. Qu*on la compare en effet aux pièces vraiment apocryphes de la collection des faux-privilèges viennois. L'objet manifeste du rédacteur de toutes ces pièces est de justifier les prétentions de l'église de Vienne : à Tapostolicité. à la jouissance d*une juridiction métropolitaine exceptionnellement étendue, à l'exercice du vicariat apostolique dans toutes les Gaules. Les cinq premières piècesont été fabriquées pour établir que dès les premiers siècles les évoques de Vienne étaient en Gaule les correspondants des évoques de Rome et leurs agents attitrés. La sixième pièce, prétendue lettre du pape Silvestre qui n'est qu'une transcription un peu modifiée de la lettre Placuit apostolicae de Zosime, confère à Tévêque de Vienne, avec le droit exclusif de délivrer des formates aux
(i) Examen d'autant plus délicat que la fausse date de la lettre Quid de Proculi (ci-dessus, p. 23)^ qui ûgure dans nos deux mss. du IX* siècle et figurait probablement sur rexcmplaire des Privilèges artésiens que le faussaire viennois eut en mains^ brouiUait toute la chronologie des lettres de Zosime.
LA LETTRE DB ZOSIMB
évêques qui quittent la Gaule, les pouvoirs métropolitains sur les sept provinces de la Gaule méridionale. En regard de titres et de privilèges si étendus, la concession que Zosime consent à Simplicius par la lettre Revelatum est mesquine. Le faussaire a-t-il voulu compléter ses six premières pièces par l'adjonction d'une septième fausse lettre, postérieure d'un siècle à la sixième, et qui faisait Tévêque de Vienne métropolitain, non plus de sept provinces, mais d'une demi-province? Loin de rien ajouter aux autres faux de la collection, la nouvelle fraude que Ton veut qu'il ait commise ne faisait que les rendre suspects.
Il y a plus. Zosime, dans la lettre Revelatum^ ne reconnaît Simplicius comme métropolitain de la demi-Viennoise qu'à titre provisoire (il le répète trois fois : intérim, usque dum lucidius ventilctur, donec plcnius rei ordincm caritas apostolica proseguatur), et conditionnel (si ita est, ut scripta tua nobis mfssa continent). Ces atténuations dans la forme conviennent parfaitement au caractère altier de Zosime : obligé de composer avec Simplicius, et de lui reconnaître à nouveau une partie des droits qu'il avait prétendu lui retirer, il ne veut pourtant point paraître infirmer simplement et tout d'un coup ses décisions du mois de mars. Il ne révoque pas son décret, il le suspend. Mais le faussaire — ailleurs médiocrement habile — qui travailla pourTévêché de Vienne, a-t-il eu un sens historique assez juste pour prêtera Zosime tant de précautions? Uniquement occupé de forger des titres aux prétentions immodérées du siège viennois, est-ce lui qui
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a fait dire et répéter à Zosime que la concession faite à Simplicius était conditionnelle et provisoire (i)?
III. Mais il faut examiner le troisième argument que Ton a invoqué contre Tauthenticité de notre texte. La lettre Rcvelatum twbt's fait partie du recueil des privilèges de TEglise de Vienne (2). Or il est admis
(i) On va Toir toat A ]*heure qu'il y eut dès le tiu* siècle une Chronique des évéques de Vienne; j*en attribue la compositton primitive à Tévéque ViUicaire (époque de Charles- Martel et du roi Pépia). C'est sur cette Chronique {source véritable de la chrono* logie dite adoniennc de l'épiscopat viennois) qu'a travaillé Tauteur des faux-privilégea viennois. Or l'évéque SimpUcius n'y figurait pas. On y Usait seulement le nom d'un certain Simpîides^ lequel était censé avoir vécu au temps de Probus, Tacite et Carus {\\i* siècle).
(2) J'admets ici avec M. Gundlach que toutes les pièces qu'il a publiées sous le nom é'Epistoïae Viennen&a spuriae étaient réunies en un même manuscrit, appartenant aux archives perdues de l'église de Vienne, le Liber priviUgi'orum eccUsiat Vienntnsis. C'est ce manuscrit que désignerait le mot de Charvet {Histoire d* la sainte Eglise de Vienne^ i76i,p. 523) cité par M. Gundlach (N^ues Archiv^ t. XV, p. 14, note) : « Du Boys avait tiré ces différentes pièces des archives de l'archevêché de l'église de Vienne, où l'on en trouvait plusieurs pièces sur un parchemin dont l'air d'antiquité aurait fixé l'attention de ces savants » (De Marca et Launoy,qui avaient des doutes sur les lettres). Sur ce qu'était cet « antique parchemin » , on peut tirer quelque renseignement du texte de Du Boys. Du Boy« ne publie pas ses lettres séparément, mais incorporées dans les diverses notices d'une chronique des évéques de Vienne. Or cette chronique.jusqu'àrépiscopatdeVillicaire.n'cst autre, sauf les arrangements que Du Boys y a apportés, que la Fundatio sjttcte ViVnnensts eccUsie^ dont nous possédons une copie du xvxii* siècle (Paris, ms. lat. 5214., foi. 149, publié par U. Chevalier, Documents inédits relatifs au Daupkiné, t. Il, fasc. V, document n* x, et par Waitz, j\/i>ri. Germ, 55 , t. XXIV, p. 8ib). Par malheur notre copie, qui se donne comme tirée tx tahulario Viennensis eccïesiae, ne cite, dans les notices, que les deux ou trois mots initiaux des lettres
LA LETTRE DE ZOSIME
que ce livre n'est qu*une collection de faux, tous apparentés entre eux (i). M, Gundlach, qui en a fait il y a quelques années une étude spéciale, a pu établir que la collection avait été établie (fabriquée de toutes pièces, pense-t-il) aux dernières années du XI* siècle ou au commencement du xii* siècle, sous l'influence de Tarchevêque de Vienne Guy de Bourgogne (1088- II 19), qui devait devenir pape sous le nom de Calixte II (2).
On pourrait répondre d'un mot qu'il faut juger notre lettre par elle-même, et non par les documents qui la précèdent et la suivent dans le recueil (justement suspect, il est vrai) de l'église de Vienne. Il n'y a rien d'absurde à supposer que Tarchevôque Guy, entre beaucoup de pièces supposées, ait fait insérer quelques pièces véritables. On a remarqué plus haut que si la lettre Reveîatum a fait partie de la collection canonique de l'église de Vienne, le
pontificales qui y avaient Hé insérées. Il est à peine douteux que, jusqu'à l'époque de Villicaire où s'arrête la Fundaiio, la publication de Du Boys ait eu pour source le manuscrit dont procède notre copie, manuscrit qui donnait les lettres pootiâcales in extenso,
(i) Gundlach, Neues Archiv, t. XV, p. 70-B8 ; conclusion, p. 88 : So ist damit crwiesen, dass auch die EpistoJae Viennenses ein cinhcitliches Ganses auamachen, dass sie in jedem ihrer Stuecke denselben l.'rsprung bekunden. — Rien de plus faux.
(2) Gundlach, iAi'</., p. 88-102. Pour notre pièce elle-même, M. Gundlach ne la mentionne qu'en passant, p. 68 et p. ^8, sans rien ajouter aux ar^ment; invoqués, contre son authenticité, par TiUemont et par Coustant; mais îl s'est longuement attaché i établir la fausseté de l'ensemble de la collection. Ses arguments ont été gén<;ratement acceptés. Voir Lécrivaio, La lutte d'Arles et de Vienne pour la primauté des Gaules. Annales du Midi, t. Il, 1890, p., 534. — Schmitz, Der Vikariat von ArleSy p. 5. — Duchesne, Fastes^ t. I, p. 163 et suiv. Etc.
2ffî
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privilège modique qu'elle conférait à cette église ne rentre point dans l'ambitieuse série des faux-privilèges viennois. L'argument tiré de la collection ne saurait prévaloir contre les raisons fournies par !a lettre même. ^
Par bonheur, on peut faire à cet argument une I autre réponse, qui est décisive. Nous allons voii Texistence de la lettre Revelatiim nobîs attestée dans un document antérieur de trois siècles à U constitution de la collection viennoise.
Ce document, que M. Léopold Delisle a signalé le premier (i), est un fragment de chronique des évoques de Vienne, conservé en manuscrit sur ua feuillet d'une Bible de Berne (Ms. A 9; fol. 333 V). L'éditeur du catalogue des manuscrits bernois, M. Hagen (2), M. Delisle, plus récemment M. Ulysse Chevalier (3), ont rapporté l'écriture du feuillet, comme de la Bible tout entière, au x* siècle. Pour la chronique dont le fragment de Berne, qui s'arrête à l'épiscopat de saint Avit (début du vi* siècle) for* mait la première partie, M. Delisle la donne comme « rédigée au plus tard à l'époque carlovingienne, peut-être au temps et sous l'influence d'Adon. > M. Chevalier « n'oserait y voir l'influence d'Adon >; il « la croirait antérieure. >
M. Duchesne, qui dans le premier volume de ses
(i) Histoire littéraire de la France, t, XXIX, p. 450.
(2) H. Hagen, Cataîogus coâUum bernensium^ p. 6.
(}) V Université catkoliqu«tTïO}syt\\it série, t. V(i890, toI. III), p. 4g3, article de M. U. Chevalier : Etude sur Us caialùguts di anciens évoques de la province de Vienne. Voir p. 499 : « Quoiqu'il en soit, IVcriture est du x« siècle. »