I. — La lettre MOVEMUR RATIONE
Le texte qui peut nous rendre ici le plus de services est la lettre Movemur ratione du pape Hilaire, écrite en 463-465 (i). Ce document offre quelques difficultés d'interprétation, qu'il faut tenter d'éclaircir.
A nos très chers frères les éveques Léonce (d'Arles), Véranus [àt Vence)<r/ Victurus, Hilaire, pape.
...« Notre frère dans Tépiscopat, Ingcnuus d'Em- « brun, qui de tout temps a pu revendiquer dans la « province des Alpes-Maritimes la dignité de mélro- « politain, nous a représenté, comme on le voit par
< les pièces ci-jointes, que la décision que nous « avons rendue sur la demande de notre frère dans % Tépiscopat l'évêque Auxanius, se trouve être tout € ensemble préjudiciable aux intérêts d'Embrun, et
< contraire à tous les principes intéressés dans la c cause.
€ Après avoir, en notre tribunal, pris connais- « sance des mémoires que notre frère dans Tépis- « copat Véranus, d'accord avec d'autres évêques de « sa province, a adressés à notre saint prédécesseur, € et de la réponse qui y fut alors faite par le siège « apostolique, il nous a paru manifeste que Ton
(1) Thiel, p. 152. Pour rintcrprétation de la lettre, voir Tillemont, Mim.y tome XV, p. 819; Lœning, tome I, p. 496 (tris inexact); Duchesne, La cititas Rigomaginsium et Véviché de Nice^ p. 4i et suiv., ut Fastes^ t. I, p. 2Ô6 et p. 1 24.
€ n'eût dû rien entreprendre contre ce décret, et « que la décision contraire, attentatoire aux règles c synodales, que Ton a récemment obtenue de nous c par surprise, n'eût pas dû être rendue. La déci-
< sion que l'on nous a fait rendre doit être désor-
< mais considérée comme infirmée, attendu que
< celui qui Ta obtenue de nous a pu être soup- € çonné de n'avoir pas voulu Texécuter (i).
< Cependant, pour ne nous montrer favorable ou € défavorable à personne, car la partialité ne saurait
< intervenir dans un débat de droit, nous chargeons € Vos Charités de statuer sur la plainte ci-jointe, en « spécifiant que les décisions qui ont pu nous être
< arrachées ne doivent valoir ni contre les canoas
< vénérables, ni contre la sentence prononcée par « notre prédécesseur^ de sainte mémoire.
« IL Aussi bien, très chers frères, nous ne vou- « Ions poiut que les privilèges des églises, qui sont <. imprescriptibles, leur puissent être enlevés, et ne
< permettons pas qu'un évêque ait juridiction dans « la province d'un autre. Nous voyons dans de tels c abus, non seulement une infraction aux principes c posés par de saintes tradititions, mais une offense € au Seigneur même ; car le Seigneur veut qu'on c s'applique, dans notre ministère, non pas à € étendre le domaine de son autorité, mais à con- € quérir des âmes.
« Que notre frère Ingénuusaît donc le hautpon-
(t) Ceci paraît signifier (voir ce qui suit), qu^Auxanius était accusé par Ingénuus d'avoir manqué à quelque stipulation du décret d'Hiîaire, par exemple une réserve relative aux privilègea d*Embrun.
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« tificat sur sa province, où le siège apostolique, il < n'y a pas très longtemps, lui a fait un grief de « céder à un autre son autorité. Respectez tout ce « qu'a ordonné, sur les églises de la cité de Cimiez « et du bourg de Nice, notre prédécesseur de sainte € mémoire. Ne permettez pas que le droitdes églises « subisse aucune atteinte : le fait que dans Tune des « deux dernières localités l'un des deux compéti- « teurs, < pour couper les voies, comme il disait, à « toute usurpation d'un autre >, a consacré un « évoque, ce fait ne doit rien préjuger. Et mainte- « nez bien la seconde décision que nous avons « énoncée: à savoir que les deux localités doivent « être réunies sous l'autorité d'un seul et même € évêque. C'est à tort, en efifet, qu'elles ont été € divisées en deux diocèses. >
Le village de Cimiez est dans les environs immédiats de Nice; il n'en est pas, en ligne droite, à plus de deux kilomètres. Au temps où fut rédigée la Notifia Galliarum, c'est-à-dire au commencement du v* siècle, Cimiez était le centre de Tune des cités des Alpes-Maritimes [Civitas Cacmenelcnsium). Pour Nice, qui ne fut jamais une cité et qu'llilaire appelle un castellum, la Notitia n'en fait pas mention, et Ton ne peut dire à quelle province elle appartenait à la fin de Tempire.
Au I*' siècle de l'empire, Nice était, comme Monaco, une possession de la république de Marseille, qui y avait un gouverneur appelé episcopus (i).
(i) Corpus inscr. iat., t. V, part. II, n* 7,914, et Duchesne, La civitas Rigomagensium et Vèvfché Ht Nice, p. 40 et suiv. Sur le changt^mcDt qui ayait pu être apporté à la condition admioiatrative
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Dépossédée pendant la dictature de César de son vaste territoire continental, Marseille avait pu conserver du moins, avec le nom de la liberté et le titre de cité fédérée, quelques échelles sur la côte de. Provence.
Les chartes particulières jadis accordées aux diverses cités provinciales n'étaient plus, vers Tan 400, qu'un lointain souvenir. L'administration impériale avait peu à peu substitué l'uniformité à la diversité originelle du régime des villes. Cités libres, colonies, raunicipes et villes stipendiaires d'autrefois n'étaient plus que des cités égales, jouissant des mêmes droits et supportant les mêmes charges (t). Marseille avait cessé depuis longtemps d'être, en théorie, un état indépendant. A un moment que Ton ne peut déterminer, elle avait été incorporée à une province, qui était la Viennoise.
Qu'étaient devenues, à ce moment, les possessions extérieures de Marseille? Pour Nice en particulier, la fit-on rentrer dans la province des Alpes- Maritimes, dont elle occupait une partie de la façade littorale, en l'adjoignant au territoire d'une cité de cette province, qui aurait évidemment étéCimiez? Ou bien Nice continua-t-elle à dépendre de la curie municipale de Marseille, et, à ce titre, releva-t-elle du gouverneurde la Viennoise, quisiégeaità Vienne?
de Nice au m* siècle, d'après ricacr. n» 7,870, voir la remarque de Mommsen, p. 916 du môme tome.
(1) Bouché-Leclercq, Manuel^ p. 200: % Au temps de Constantin, le nivellement est achevé. Il n'y a plus de constitutions particulières; tout est ramené à un type uniforme; on ne trouve plus dans tout Tempire que des sujets du même maître régis par le droit romain. »
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— Nice était le port de Cimiez, comme la Ciotat Tétait de Gargarius. Si les habitants du port ont été, jusqu'à la fin de Tempire, administrés et jugés par les magistrats de Marseille et par le gouverneur de Vienne, tandis que la cité était régie par sa curie propre et par le gouverneur d'Embrun, on peut être assuré que les complications sans nombre qu^une telle dualité administrative apportait dans toutes les affaires de police, de justice ou de travaux publics intéressant les deux villes leur furent une gêne insupportable, et entravèrent gravement leur développement économique. Mais si l'avantage deCiraiez et de Nice et les commodités de l'administration voulaient évidemment que Nice fût annexée aux Alpes-Maritimes, on ne peut affirmer a priori^ les documents explicites faisant défaut, que cette réforme ait jamais été opérée, et qu'au v* siècle encore Nice ne fût pas un morceau de Viennoise enclavé dans la province d'Embrun.
On est un peu mieux renseigné (i) sur la place qu'occupèrent les deux villes dans l'organisation ecclésiastique du temps. Nice et Cimiez, à la fin du IV* siècle, avaient chacune leur évcque. Dans la querelle des métropoles provençales, Cimiez prit parti pour Arles. L'évêque Valérien de Cimiez, dont on a quelques écrits, pritpartaux trois conciles arlésiens de Riez (439)» d'Orange (441) et de Vaison (443). Pour Nice, son église était certaine-
(1) Duchcsne, Fastés, t. I, p. 285 et 286, Le premier ërèque de Cimiez connu est Valérianus, contemporain d'Hilairc d'Arles; maig étant une cité, Cimiez devait être évéché dés le iV si(>cle. L*évéque de Nice Amantius assistait, en 381, au concile d'Aqutlée,
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ment une colonie de l'église marseillaise, et son évêquc fut, sans nul doute, Tun des suffragants de Marseille. 11 semble bien qu'après le concile de Turin, il demeura fidèle à Proculus. Alors qu'on trouve, parmi les suscriptions des trois grands conciles tenus par Hilaire, les noms des évoques de Toulon, de Fréjus, d'Antibes, de Cimiez, de Vence, on n'y rencontre jamais le nom de Tévêque de Nice, et sa signature ne peut être identifiée dans les pièces arlésiennes de l'époque qui suivit.
Ces remarques vont nous aider à interpréter la lettre du pape Hilaire. Ingénuus, évêque d*Embrun et métropolitain des Alpes-Maritimes, se trouve en conflit avec un autre évêque. Le conflit a trait à la juridiction métropolitaine sur certains territoires, — évidemment sur tout ou partie des évêchés de Nice et de Cimiez, On voit encore qu'Hilaire, par une décision antérieure, avait ordonné la séparation des deux évêchés de Nice et de Cimiez, qui à l'époque précédente avaient été réunis en un par Léon le Grand. La première décision d'Hilaire était préjudiciable aux intérêts du siège d*Embrun ; Hilaire la retire et prononce que le décret de réunion rendu par Léon doit être remis à exécution. — Pour la contestation qui lui a été déférée, le pape ne veut pas la régler lui-même. Il remet la cause au jugement de Léontius d'Arles, de Véranus de Vence et de Victurus. Tel est le sens général de la lettre. Dans le détail, plusieurs points y restent obscurs.
Il faut d*abord se demander quel était le compétiteur d*Ingénuus. Pour ma part, je ne me serais pas posé la question, si elle n'avait été soulevée par
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M. Duchesne (i). A la lecture de la pièce, il m'avait paru clair que ce compétiteur était Auxanius. Un examen plus attentif a confirmé cette impression. C'est sur la requête d'Auxanius qu'un décret du pape a ordonné la séparation des deux évôchés, par laquelle les privilèges d'Embrun se sont trouvés compromis. On voit, par plusieurs expressions de la lettre, qu'il était directement intéressé dans l'affaire: sa requête est qualifiée à*obreptio ; Hilaire déclare que le décret en question lui a été obrcptus^ elicitus ; aussitôt après avoir parlé de la requête et du décret, Hilaire ajoute : Nolumus namque eccle* siarum privilégia.,, confundi^ ncc in alterius provincia saccrdotis aïtcrum jus habere permittimus. On ne peut douter qn'alterius ne s'applique ici à Tévêque d'Embrun, etalterum àTévêque Auxanius. Ayant avec Tévêque d'Embrun une querelle de juridiction, Auxanius est donc un métropolitain. Ce métropolitain provençal, qui n*cst pas évéque d'Embrun, n'est pas évéque d'Arles, — le siège d'Arles était alors occupé par Léontius ; il n'est pas évéque de Marseille, car Marseille avait alors pour évéque Eustasius. 11 faut de nécessité qu'Auxanius,
(i) La civitas Rigomagensium^ etc. La thèse principale de M. Duchesne, dans la seconde partie de ce travail, est que le compétiteur de l'évéque d'Embrun était l't^vt^que de Marseille Eustasius. Aussi a-t-il été conduit à admettre qu*Auzaniu9, en cette affaire, n'avait pas agi pour son propre compte. Voir p. 42, n. 1 : % 11 est possible que cet Auxanius ait été évéque d'Aix;Tien cependant ne le prouve absolument... Quel qu'ait été le siège d*Auxamu8, il n'y a rien dans la lettre du pape Hilaire qui oblige â croire que cet éréque. en s'intéressaat à l'affaire de Nice, ait travaillé pour son intérêt personnel. »
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comme on en a plusieurs fois fait la conjecture, ait été évêque d'Aix (i). Aussi bien, on a remarqué plus haut que l'évéque d'Aix qui succéda à Rémigius devait être Tun des trois évéques Auxonius. Arcadius et Fillucius, de siège inconnu, que la lettre Apostolici vcrba, écrite en 431, attribue comme suffragants à Vénérius de Marseille (a). Il est infiniment probable qu'il faut faire de TAuxonius de 43 1 et de l'Auxanius de 463 un seul et même évéque d*Aix. On peut, par convention, préférer pour son nom la forme Auxonius, pour le distinguer d*un autre évéque provençal nommé Auxanius, qui vivait encore vers 475, alors que le siège d*Aix était, à ce qu'il semble, occupé par Basilius (3).
On objectera qu'avant Tépoque où la lettre d'Hilairefut écrite, ni à l'époque qui suivit, on ne voit Tévêque d'Aix en possession de la dignité métropolitaine (4), Mais on en pourrait dire autant de
(1) TiUlemont, t. XV, p. 830 : « Auxane semble avoir esté ETcaque d'Aix. » Auxanius est compté parmi les évêques d'Aix par Albanès, Gallta christiana novissima^ 1. 1, i, p. 5. Mùrae attribution de siège dans Gundiach, Ep. Merow.yp. 25 et p. 30. (Mais Itlivre d*Albanèa est, pour les origines, un ouvrage fort peu critique: et plusieurs des identifications admises par Gundiach sont arbitraires).
(2) Migne, t. L, col. 528, Les deux autres suffragants de Vénérius que nomme l'intitulé sont Marinus et Léootius ; or ceux-ci (ep. Va- Untinae nos, écrite en 419, ap. Migne, t. XX, col. 756) étaient déj évéques au temps où Rémigius était évéque d*Aix.
(3) Duchesne, fastes, t. 1, p. 350, texte n" 13 ; sur Basilius, ibié^ p. a;a.
(4) Duchesne, La civitas Rigomagensium etc., p. 43 : « Aîx, il est vrai, était la métropole civile de la seconde Karboanaiae, mais les documents du v* siècle prouvent surabondamment que l'évéque d*Aîx n'avait sur ses comprovinciaux aucune autorité roétropoli-