LE TERRITOIRE MUNICIPAL D ARLES
aurait la même étendue que le territoire municipal arlésien, Zosime ne paraît pas faire autre chose que d'admettre Tévêque d'Arles au bénéfice du droit commun. La seule chose dont on s'étonne ici, c'est que le pape, pour autoriser une revendication conforme à la discipline régnante, éprouve le besoin de remonter à la chimérique mission de saint Trophime.
Après un examen plus attentif, on s'aperçoit que l'on ne pouvait, dans le cas présent, appliquer la règle générale, sans porter atteinte aux droits traditionnels les mieux fondés. C'est sur l'évêché de Marseille que Patrocle prétendait reprendre Citharista et Gargarius. Or, ni Arles, ni Marseille, n'étaient des cités comme les autres. La cité d'Arles était presque une province ; la cité de Marseille n'était qu'un canton. Que l'on sépare du département moderne des Bouches-du-Rhône le morceau de terrain situé au nord des Alpines, qui formait la cité de Glanum (Saint-Rémy) ; qu'on en détache encore la haute vallée de l'Arc depuis la hauteur d'Aix, qui appartenait à Aix ; qu'on y ajoute, par contre, tout l'angle sud-ouest de notre département du Var, avec Toulon : on a ainsi à peu près reconstitué l'ancien territoire arlésien (i). Il est vrai qu'il en faut retrancher encore une enclave, qui formait le domaine de Marseille ; mais Marseille, de la vaste légion où s'était exercé au temps de l'indépendance de la Gaule le pouvoir de ses magistrats, n'avait
(i) Voir Julliaa, Inscriptions de Îa vallée de V I^iuvea une j cin<\ articles dana le Bulletin èpigrapkique de la Gauîe^ t. V, Sur les limites de la cité d'Arles, voir p. 166.
LB TERRITOÏRE MUNICIPAL DK MARSEILLF,
gardé que sa banlieue maritime, une bande littorale qui peut avoir eu trente à quarante kilomètres de longueur, sur deux ou trois lieues de large ( i ),
Aucune cité n'avait été traitée par le gouvernement romain plus favorablement qu'Arles, aucune plus durement que Marseille. C*est qu'Arles fut érigée en colonie romaine au temps de la dictature de César, en 4b avant Tère chrétienne. On était au lendemain de la guerre civile des années 49-48. Quand les hostilités avaient éclaté entre César et Pompée, Marseille s'était donnée au parti de Pompée, et n'avait ouvert ses portes au lieutenant de César qu'après un siège de plusieurs mois. Dès le moment de la capitulation, à la fin de l'été de Tan 49, la ville coupable s'était vu enlever ses armes, ses navires, ses trésors. En 46, on lui prit encore son territoire presque entier pour Tattribuer à la cité d'Arles (2).
(i) JulLîan, Bulletin épigraphique^ t. V, p. i68 : « Arles englobait Marseille de toute part.,. Eo somme, Vagtr Masstlitnsis était peut-être une bande de terre s'étendent te long de la mer depuis le fond du golfe de TEstaque jusqu'au cap Cable, bande profonde au plus de deux lieues et demie. » On ne connaît pas d'un* manière potitive les limites du territoire marscilbis sur la côte. Ce que l'on sait, c*e6t que vcrsTintcrieuril ne comprenait ni le pays d'Aubagne, ni la Ciotat. On conjecture avec infiniment de probabilité que les limites sur le littoral étaient aussi voisines de* murs de la ville.
(2) JuUian, p. 169 : « Cfsar lui ftileva, dit Dion Cassius. tt tes armes et ses navires et ses tréson, plus tard m^me tout h reste^ sauf U nom de liberté. (Dion Cassius, XL! 25.) « Le reste », c'est rimmense territoire de Marseille; il lui fut laissé momentanément eu 4y ; on ne le lui enleva que plus tard, c'est-à-dire, comme l'a conjecturé M. Herzog avec infiniment de raison, en 40, lors de la fondation des colonies romaines. Ce territoire servit à les doter. » — Il est possible que le territoire de Marseille ait compris, en
CEYRESTE
Les deux circonscriptions municipales de Marseille et d'Arles subsistèrent, telles qu'elles avaient été établies, jusqu'à la fin de l'Empire (i). Zosime nous en donne la preuve, quand il affirme que Citharista et Gargarius étaient « situées sur le territoire de Patrocle >. Citharista et Gargarius, en effet, étaient toutes voisines de Marseille. Citharista était une petite ville maritime bâtie, comme l'ancienne
outre du littoral marseillais, quelques comptoirs sur la côte provençale (v. Corp. Inscr. îat^yX. XII, p. 53 et 55). Mais les textes de Pline et de Tacite que l'on cite pour rétablir peuvent reposer sur des témoignages antérieurs à l'an 46.
(i) C'est là Topinion de M. Jullian (ibid.^ p. 169), M. Duchesne, Fastes^ t. I, p. 97 et 99, se demande si postérieurement au second siècle (rinscription de St-Jean de Garguier, Corp. inscr. lat.^t. XII, n* 594, qui atteste que Gargarius est le chef lieu d'un pagus arlésien, est du temps d'Antonin), la cité de Marseille n'avait pas été agrandie aux dépens d'Arles, et agrandie de Citharista et Gargarius. Le diocèse de Marseille, en effet, « dés le haut moyen âge »| comprenait ces deux localités, et « les diocèses du haut moyen âge correspondent sensiblement dans ces contrées aux cités de la fin de Tempire. m Au surplus, « il est à noter que Zosime, dans les deux pièces relatives A cette affaire, ne dit pas que Citharista et Gargarius appartiennent présentement à la cité d'Arles. Il est question d'abord, dans sa première lettre, du territoire de Vègîise d*Arlcs, non du territoire de sa cité {in territorio sue sifas). » M. Uuchesne cite ensuite le texte de notre décrétale, idcirco.,. ut antiquitus habuit^ etc., et le texte de la lettre Cum advenus^^^ (Migne, t. XX, col. 663) : Territoriis indebitis^ ad Artiatinsium civitat^m antiquitus pertinâniibuSt où il traduit antiquitus par : jadi'j. — Je crois nécessaire de traduire : depuis les temps antiques. Dans la décrétale Pïacuit^ en effet, parœcias in suo territorio siias ne peut vouloir dire que : paroisses situées dans le territoire municipal, et non dans le territoire ecclésiastique d'Arles ; si l'égUse d'Arles « désire que les deux paroisses lui soient incoiporécs, > c'est que présentement elles ne font pas partie de son ressort. Je tiens pour certain, avec M. Jullian, que Citharista et Gargarius en 417 appartenaient encore à la cité d'Arles.
SAÏNT-JEAN-DE-GARGUIER
Tauroentutn, sur Tanse des Lèques. Tandis que le nom de Tauroentum s'est perdu, celui de Citharista est encore porté par le petit village de Ceyreste, situé à une demi-lieue de la mer. Mais la véritable héritière de la ville antique n'est pas Ceyreste. C'est le port de la Ciotat (Civitatem)^ qui, n'ayant été jadis que la dépendance maritime de Citharista, s'est peu à peu développée à ses dépens, jusqu'à ôtre appelée par les gens du lieu : la cité, tandis que la ville primitive tombait au rang d'une bourgade (i). Il n'est pas impossible qu'au commencement du V* siècle la Citharista maritime fût déjà aussi peuplée que la Citharista de l'intérieur ; on peut dire que Zosime voulut incorporer au diocèse d'Arles la double ville de Ceyreste-La Ciotat. — Pour Gargarius, dont le nom n'est plus porté que parle hameau de Saint-Jean-de-Garguier, à vingt kilomètres environ à l'est de Marseille, c'était le centre du fertile p?tit bassin, traversé par THuveaune, qui forme aujourd'hui le canton d'Aubagne, et le chef-lieu de l'un des pays de la cité d'Arles, le pagus Lucretius (2).
Pour être administrés par le corps municipal d'Arles, les habitants de Citharista, de Gargarius
(i) JuUian, Ciyreste. — RuUeiin èpigraphique, t. VI, p. 28.
(2) Jullian, Bulletin èpigraphique, t. V, p. 170 et suiv.. 340 et Buiv., p. 256 : « Nulle part en Provence, pour laisser de c6té les grandes villes, on o'a trouvé une aussi grande agglomération de rooDumeots gravés. Garguier était donc un établissement d'une réelle importance, et comme le montrent les noms gaulois gravés sur les anciennes épitaphes, c'était un centre d'habitation antérieur i la conquête romaine. » (Une des villes, peut-être la principale, du puissant peuple des Salj'i.)
LBS PAROISSES MARSEILLAISES
et des villages voisins n'en conservèrent pas moins, par la force des choses, des rapports beaucoup plus fréquents avec Marseille. C'est de Marseille que ces deux petites villes reçurent, sans doute au m" siècle, la prédication chrétienne ; les groupes de chrétiens qui s'y formèrent se rattachèrent naturellement au groupe marseillais. Quand les deux églises locales eurent grandi, et que le moment sembla venu de leur donner leur clergé propre, ce fut Tévèque de Marseille qui leur institua des prêtres ( i ). L'église de Marseille déborda ainsi largement sur le territoire d'Arles qui l'entourait de toute part^ et au delà même de la zone arlésienne sur les domaines d'Aixfa). Il n'y a aucun indice que Ton ait prétendu identifier les diocèses ecclésiastiques avec les territoires municipaux avant la fin du règne de Constantin. La chrétienté marseillaise put grandir librement sans que ni Tévêque d'Arles, ni aucun évoque de la région prît ombrage de son développement.
(i) On voit en eflfet par ta décrétalc Plaçait apostolicae, § 3 (cf. plus loin), que les deux paroisses appartenaient au temps de ZoBÎxne à Téglise de Marseille, bien qu'étant sur le territoire de la cité d'Arles. Une telle anomalie ne peut s'expliquer que par une tradition antérieure à l'adoption de TEglise par l'Empire. Cette explication est d'ailleurs indiquée par les termes du 1" canon de Turin : Siquidém asserertt ta&dem eccUsias tel suas parroecias fuisse^ tel episcopos a se in iisdem âccUsiis ordinatos.
(2) Pour Aix, nous le savons d'une manière positive par la lettre Licet proxime de Zosime, adressée à Rémigius d'Aix. (Duchesne, FasteSj t. I. p. 99.) Mais l'église de Marseille avait rayonné sur d'autres territoires municipaux encore, s'il est vrai, comme on peut le supposer, que les pouvoirs métropolitains exercés par son évoque sur toute la Narbonnaise seconde s'expliquent par la propagande qu'elle avait faite autrefois dans la région.
BVÊCHBS ET CITÉS
L'Eglise, patronnée, adoptée par le pouvoir, put ensuite décider de se fondre dans les circonscriptions administratives de TEmpire, et faire de chaque cité un évôché, en attendant de prononcer que chaque province serait une province ecclésiastique. Une prescription déjà établie avait décidé que si la cité de Marseille, toujours réduite à ses quelques lieues de rivage, demeurait soumise aux dures conditions imposées jadis par le légat de César, Téglise marseillaise s*en était affranchie (i).
Une situation de fait si particulière et des droits acquis si légitimes n'arrêtèrent pas Zosime. Il entreprit de renfermer Marseille dans ses limites municipales, de faire revivre, après quatre siècles et demi, les conséquences de la défaite de Pompée. Il est fort douteux qu'il pût ici se réclamer de rétroite légalité. Aucune loi canonique positive, à notre connaissance, n'avait arrêté que les diocèces épiscopaux auraient les mêmes bornes que les territoires des cités. On doit tenir pour probable que le principe de discipline auquel se réfère le mot de la décrétale : sn territorio suo sttas, ne s'était
(i) On pourrait citer le canon XX du troisième concile de Carthage (397) : Placuit, ut a nul/o episcopo usurpenturpUbes aUenat, rite aliquis episcoporum supergradiatur in diocesi suum coîUgam. (Bruns, I, p. 1^6.) Mais ce canon fut édicté par un concile africain, et Tidentité du diocèse et de la cité n*y est pas afilrmée. Nous arons une lettre du pape Innocent â Tévéque de Tibur Florentinua, qui avait usurpé sur le territoire de son collègue Ursus en célébrant la messe à Nomentum. Innocent y parle des limites traditioonellcs des diocèses, non des limites de cités : ... Tramferri non oporttre terminas a patribus constitutos : quia ne/as tst^ si quod aiUr semper possèdent, alUr invadat (Innocent, ep. XL, Non nmtl, Migne, t. XX, col. 606).
SAINT TROPHIMB
établi que par l'usage (i). Ce qui est sûr, par contre, c'est qu*en voulant dépouiller Marseille, Zosime tentait de rompre violemment les traditions de l'église provençale. Lui-même en eut bien conscience. Et comme il avait contre lui l'histoire véritable, il appela à son aide l'histoire fictive ; à Tappui de sa décision, il invoqua la prétendue mission de saint Trophime.
Zosime n'assigne aucune date h cette féconde prédication de saint Trophime, qui aurait eu pour effet de gagner la Gaule entière à l'Evangile. Mais nous savonsà quelle époque il plaisait aux Arlésiens de la placer. Un document de l'année 449, émané de l'église d'Arles, nous informe que le soin d'évangéliser la Gaule avait été confié à Trophime par saint Pierre lui-même (2). Un Trophime contemporain des apôtres ne peut guère être que TEphésien de ce nom cité dans les Actes et dans la deuxième épître à Timothée comme ayant accom-
(i) Ce qui me parait avoir dû contribuer le plus à IVtabltssement de cet usage, ce fut Texercice de la juridiction civile que reropereur Constantin, en 331, accorda aux évèques [Const, Sirm. I, ap. Haenel, Leg. noo. p. 445). Cette juridiction eut sans doute, en fait, la même extension que les pouvoirs des autres magistrats de la cité.
(a) Ep. Memofés quaniumy cap. 11. (Migne, t. LIV, col. 879; Ep. Mérow.j p. 18.) Omnibus etenim regionibus Gallicanis notum est, sed nec sacrosanctcc ecclesisc Romanx habetur incognitum, quod prima int«r Gallias Arelatensis civitas missum a beatiasimo Petro apostolo sanctum Trophimum habere menait sacerdotem, et exinde aliis paulatim regionibus bonum Gdei et religionis infu- 8um. — Il est remarquable que dans sa réponse à la supplique Msmorâs quantum^ Léon le Grand, moins comp'aisant que Zosime, ne &t aucune allusion 1 la légende de saint Trophime.