DU SACRÉ COLLÈGE
[. — Le camerlingue et les Doyens d'ordre: pouvoir exécutif. — Congrégations particulières et générales. — Souveraineté intérimaire.
IL — La tenue des congrégations générales. — Une prière. — Les affaires courantes et les incidents imprévus. — Révoltes d'aubergistes et conspirations de Carbanari. — Un gouvernement provisoire et les Bonaparte. — Usages traditionnels et temps nouveaux.
III. — Clément XII et le programme des congrégations novemdiales. — Les délibérations des cardinaux après la mort de Pie IX • — Procédure ancienne et questions nouvelles.
IV. — Cardinaux et diplomates. — Réception d'un ambassadeur à laadience du Sacré Collège. — Échange de discours. — L'Ambassadeur de France et le cardinal di Pietro.
V. — Importance de la période d'interrègne. — Cardinaux romains et cardinaux étrangers. -» L'opinion publique et les cardinaux du conclave. — Paris, libelles et pasquinades.
Vi. — Le conclave et le journalisme moderne. — La succession de Pie IX et la presse européenne. — Le gouvernement italien et son bureau d'informations vaticanes. — La Gazette de France et le Journal de» Débats au conclave de 1830-18BI.
Parallèlement aux cérémonies des obsèques du pontife défunt, le fonctionnement du gouvernement collectif de l'Église (et jadis de TÉtat pontifical), par le Collège cardinalice, s'établit sous la direction du camerlingue assisté du doyen et des chefs d'ordre. Ce gouvernement collégial s'exerce surtout par le moyen de réunions ou « congrégations » des cardinaux présents à Rome. Celles-ci sont de deux sortes : les congrégations particulières du directoire exécutif, les congrégations générales ou plénières du Sacré Collège tout entier.
L'on a vu plus haut qu'aussitôt après la constatation du décès du pape, le camerlingue réunit les prélats de la Chambre apostolique, ses subordonnés immédiats, et leur distribue les charges spéciales de leur compétence.
D'après Tordre traditionnel, la congrégation préparatoire des trois chefs d'ordre doit ensuite être convoquée, le plus tôt possible, pour le soir môme du jour delà mort du pontife, si faire se peut. De concert avec le camerlingue, ces trois doyens arrêtent alors
les premières mesures indispensables. Comme ils re- "irésentent le pouvoir exécutif, tous les ordres et résoiitions émanant du Sacré Collège devront Hve signés lar CCS quatre cardinaux, contresignés et expédiés lar le secrétaire du Sacré Collège, fonctionnant en [ualité de secrétaire d'État.
C'est ainsi qu'en 1878, la note par laquelle les carlinaux voulurent appeler l'attention des Puissances ur les conditions exceptionnelles daos lesquelles alait s'ouvrir le conclave, — note dont la rédaction ,vait été confiée au cardinal Franchi, — fut signée e 17 février par le camerlingue elles trois chefs d'or- Ire et transmise, le 19, aux représentants diplomatiues près le Saint Siège.
Autrefois, ces réunions particulières du directoire xécutif se tenaient régulièrement chaque soir. Les aembres de ce directoire se rendaient en soutane vioïlte, et accompagnés de leurs domestiques, dansThaitation du doyen. Là, ils prenaient place dans la aile du conseil, tous quatre, sur la même ligne, ocupant des sièges qu'abritait un baldaquin fixé au aur. Le secrétaire s'installait au bout de la table sur in escabeau de bois et exposait les affaires sans prenre part à la délibération. Un maître des cérémonies atroduisait les diverses personnes admises à l'auience. lesquelles faisaient devant les cardinaux la énuflexion comme (levant le pape. A la fin de la éance, chacun des cardinaux, suivant le grand cérélonial, était accompagné à sa voiture par deux porî-torches, et le camerlingue rentrait chez lui, entouré e son escorte de gardes-suisses.
En 1878, ces congrégations particulières se tinrent ircément au Vatican même. Mais elles avaient une
importance bien moindre qu'autrefois, p^rce que les réunions pliînières étaient plus fréquentes et que toutes les questions tant soit peu graves étaient soumises, parle cardinal camerlingue, Pecci, à la délibération de tous les membres du Sacré Collège présents à Rome. En effet, au lieu de cette première réunion des chefs d'ordre, la première congrégation générale fut convoquée pour la matinée même du len-
demain de la mort de Pie IX (8 février), congrégation qui, d'après la pratique ancienne, n'aurait dû se tenir que le troisième jour après le décès du pontife, au moment du transport du corps à S.-Pîerre.
Les congrégations générales se sont tenues de tout temps au Vatican. La première se réunissait dans la salle des parements, cette espèce de sacristie sise sous les loges de Raphaël oîi se forme d'ordinaire le cortège pontifical, lorsque le pape se rend processionnel-
lement à la^hapelle Sixtioe, k travers la salle Ducale
-' 'i salle Royale. Les jours suivants, les cardinaux
iemblaient après l'office funèbre des Novemdiali,
3 la salle capitulaire du chapitre de S.-Pierre.
ivés au palais ou & la basilique en habit cardina*
ordinaire, rocbet et mozette {pèlerine) violette, revotent, pour la séance, l'babit de cérémonie, i d'hermine ou de soie, suivant les saisons, 'est dans ces réunions que le Sacré Collège assemipparatt dans le plein exercice de sa souveraineté. s égaux entre eux, ses membres forment un corps |ue qui gouverne momentanément le Siège apos- |ue et reçoit, & ce litre, toutes les marques extéres de la déléreuce qui s'adressent au souve-
et au pontife. Individuellement, nous l'avons léjà, ils affirment, par la façon de porter le ro- . à découvert, l'épanouissement de leurjuridic- . Ils ne peuvent admettre personne à leurs cdtés, ) leur voiture, à cause de leur participation à la 'eraineté ; mais dès qu'ils sont réunis en corps, ùt-ce qu'au nombre capitulaire de trois, tout e fléchit le genou devant eux, parce qu'au desii à travers leur personnalité collective apparaît ige du Siège apostolique, celle du Christ qui vit ; la chaire de Pierre, selon le mot d'un Père de lise: Vivit in Pelro Christus ! Cette déférence, m dit aussi, est témoignée aux cardinaux parce
dans leurs rangs, se trouve celui qui sera l'élu iemain. Gela n'est vrai que dans une certaine Lire ; car l'élu pourra être un cardinal absent me Adrien VI ou môme un prélat non revêtu de ourprc cardinalice, comme Urbain VI, C'est : comme corps souverain que le Sacré Collège
se présenle aux regards des fidèles. Parce que chacun de ses membres participe, dans uoe mesure égale, à celle souveraineté, chacun aussi en porte quelques marques distinctives. Tous et chacun ont ainsi droit au baldaquin dans la salle du scrutin, lequel baldaquin s'abaissera au moment où sera proclamé le nom de Télu.
Leur autorité coll ectivo est représentée, au dedans, par leur doyen assisté du plus ancien de l'ordre des prêtres et de l'ordre des diacres ; au dehors, principalement, par le camerlingue dont nous étudierons plus loin les attributions , dans leur origine et leur dé veloppement historique. Comme nous l'avons ditplus haut, le camerlingue, à partir du moment oîi il a constaté la mort du pape, est accompagné partoutdela garde pontificale, pour affirmer devant les popu-
latîoQS son autorité suprême quoique provisoire. \^A\a même il traversait dans ce but la ville, de en temps, entrain de gala, dans le carrosse des grandes circonstances-. A lui aussi rele droit souverain de battre monnaie à ses avec les insignes du pavillon patriarcal domiles deux clefs d"or et d'argent du pontificat, acanlc. Le droit ecclësiastique ne voit dans sa ine que le représentant, primus inter pares, du Collège ; comme le Sacré Collège lui-mèmen'est ! détenteur momentané et collectif de l'autorité me, autorité qu'il lui est interdit d'aliéner ou : simplement d'engager, à quelque titre que ce jO pontife futur devra retrouver intacte et dans nitude la juridiction suprême de l'Église, sans is électeurs aient pu en restreindre l'exercice ou liter l'étendue,
It
ame toutes les congrégations romaiocs, ces réuplénîères du Sacré Collège s'ouvrent par une dont les termes sont empreints d'une haute ation (1). Quel spectacle que celui de ces vieillie! la formule de celle belle prière dont la récîlalioD ouvre es eoDgré|{atioaB cardinaticett :
mus. Domine sancte apiritua, adiumui ptccali guident immatelenti, ted in nomine tua congregali ; veni ad noi el eilo no- , et digiiare illabi cordibut noitrii ; doce no< quid agamut, adiamur et attende g uid efficere debeamui, ut te auxUiante imnitiui placere ualeamui. Esta »oiu> el tuggeitor et effector ■um noitrorum, qui solat cum Deo patte et «jus filio nomen I glorioaum.—Non patiari» no$ perturbatorat es>ejtatitim,gui m diligit requitalem ; non in sinislrunt not trahat ignorant faver inflèetal, non aeceptalio muneris uel pertonm corrumtjunge no* effioaciter tibi, loliu* gratis dono, ut ticuti in no-
lards représentant, par leur origine et leur passé, le ^ corps ecclésiastique tout entier! Ils sont initiés à tous les secrets du gouvernement des hommesetdumonde, habitués au spectacle, et même au maniement de toutes les passions humaines, et les voilà tous à genoux» implorant à haute voix la lumière divine, la grâce d'en haut qui écarte de leurs résolutions toute injustice, toute erreur, toute suggestion de faveur humaine, toute acception de personne, toute discorde, toute ambition personnelle et toute faiblesse ! Comment ne pas croire, môme au simple point de vue humain, qu'une assemblée d'hommes d'État qui vient de s'agenouiller et de faire entendre une semblable invocation, ne se trouve pas dans les dispositions les plus favorables pour délibérer sur les grands intérêts confiés à sa garde ?
En ces congrégations, les cardinaux prennent place, d'après leur rang d'ancienneté, autour de longues tables recouvertes d'un tapis vert et disposées d'ordinaire en fer à cheval. Devant chacun d'eux est placé unécritoire. L'ordre d'ancienneté règle aussi le tour de parole de chacun. La séance est présidée par le doyen, dont la sonnette interrompra les discours trop prolixes ou ramènera l'orateur à la question. D'un coup de sonnette aussi le président appelle les deux cérémoniaires qui se tiennent à la porte de la salle des délibérations et qui introduisent les fonctionnaires ou personnages admis à l'audience du Sacré Collège. A une petite table spéciale, assis sur un escabeau, se trouve le secrétaire, chargé d'exposer
mine tuo collectif sic in cunctis teneamui, cum moderamine pietatis^ juêtitiam^ ut et hic a te nuUa diêsentiat aententia nostra, et in futuro pro bene gestis cansequamur prosmia iempitema. Amen,
les affaires, de donner lecture des pièces, de rédiger les notes et les procès-verbaux.
Clément XII, dans le règlement ou chirographe qui fait suite à sa bulle de 1732, a tracé minutieusement le programme des congrégations quotidiennes du Sacré Collège, dans l'intervalle qui s'écoule entre la mort du pontife et le début du conclave ; mais il est clair que cet ordre du jour subit des variations selon les circonstances, et que ce programme ne saurait être qu'un cadre où doit trouver place l'imprévu.
Bien souvent dans le passé, cet imprévu toucha aux plus graves intérêts de l'Église. Après la mort de S. Pie V par exemple, le Sacré Collège dut donner des ordres pour assurer le succès final de la grande ligue organisée par ce pape contre les Turcs et qui avait déjà amené la victoire de Lépante. De même encore au lendemain du décès d'Innocent X, les cardinaux durent envoyer un légat pour calmer les troubles qui agitaient la Lombardie, et le prélat Altieri qui fut plus tard le pape Clément X, fut trouver en leur nom les princes italiens.
La première des préoccupations qui s'imposât toujours au Sacré Collège était le maintien de l'ordre à Rome et dans les provinces. Donc et avant tout, choisir des prélats capables de remplacer intérimairement, en qualité de /?ro-/^^û/^, les cardinaux-légats qui gouvernaient les provinces les plus importantes et qui devaient quitter leur poste pour venir au conclave.
Sous le régime d'une monarchie élective, il arrive facilement qu'à la fin d'un règne, durant lequel * le caractère personnel du chef de l'Etat ou de ses ministres s'est affirmé avec un certain relief, il y ait des réactions dans l'opinion et comme des velléités de re-
vanche chez les mécontents. A Rome, le caractère collégial du pouvoir intérimaire, les délais et les hésitations dans son fonctionnement initial, produisent aisément le désarroi du premier moment. Le plus souvent, les agitations qui naissent de cette situation n'ont pas grande importance, et l'indulgence habituelle aux gouvernements d'assemblées se manifestait volontiers en ces circonstances. Après la mort de Benoît XIV, ce pape si éminent qui, chose curieuse, avait été si peu populaire, les habitants de Pérouse prirent les armes, sous prétexte d'assurer la sécurité de la cité et malgré la défense formelle que le pontife défunt avait^ortéeàco sujet. Une relation manuscrite du temps porte que cette agitation ne prenant pas un caractère alarmant, la congrégation préféra ne pas sévir, non ha crediUo tt'mterloqxdrc^ lasciando che, corrano le cose corne si trorano.
En ce siècle, lors de la mort de Léon XII, la réaction se traduisit incQjilinent par la pittoresque révolution des cancelletti (1). Et ici encore le Sacré Collège passa l'éponge sur le méfait de la foule. La rigueur des principes de police recevait peut-être quelque atteinte de cette attitude débonnaire ; mais, somme toute, il n'y ajamais eu de grands inconvénients pratiques. D'après un dicton qui avait fini par s'accréditer, « le conclave
(1) L'austère pontife, dans le but de prévenir les rixes et les coups de couteaux auxquels le bas peuple de Rome re'court si volontiers, avait défendu aux cabaretiers de laisser s'asseoir leurs clients. A cet effet, rentrée des osterie (cabarets) était garnie d'une grille {concelh) qui permettait aux buveurs de demander leur verre et de le vider debout, sans leur donner la possibilité de s'attabler, —'sorte de bar américain. — Le popolino du Transtévère et des Monti voyait là une intolérable tyrannie. A peine la nouvelle de la mort de Léon XII s'était-elle répandue dans la ville, qu'elle envahissait les auberges en arrachant ces grilles abhorrées. Ce jour-là, la liberté célébra une de ses plus caractéristiques conquêtes.
était le carnaval de la canaglia ». Ce mot disait assez qu'il y avait plus de tapage que de mal dans ces ébats tumultueux d'une foule qui se croyait sans maître pour quelques jours (1).
Parfois cependant, cette agitation revotait un caractère plus grave ; alors la perspicacité des cardinaux ne s'y trompait point, et leur sagesse gouvernementale savait prendre toutes les mesures nécessaires.
En 1846, après la mort de Grégoire XVI, la situation des esprits n'était pas rassurante : le travail souterrain du carbonarisme n'était pas demeuré sans résultats ; des Romagnes et des Marches, arrivaient à Rome les rumeurs d'une fermentation qui devait paraître inquiétante. A Ancône, un colonel avait été poignardé en pleine place publique, l'Autriche envoyait ses navires dans ce port et doublait sa garnison de Ferrare. Les Romagnols, toujours fort surexcités depuis l'insurrection de 1831 , avaient manifesté leurs réclamations au moment du départ de leurs prélats pour le conclave. A Bologne, à Forli, à Ravenne, on signait des pétitions pour réclamer des réformes, et un pape qui voulût « répandre la paix, Tabondance et la vertu, là où jusqu'ici il n'y avait eu que tumultes, pauvreté, larmes ». Au bas de cette phraséologie creuse et dangereuse se lisaient des signatures comme celles de Minghetti, Tanari, Pepoli. Le Sacré Collège, après une minutieuse délibération, y expé-
(1) Il y avait peut-être là comme une réminiscence des vieilles traditions d'autonomie de Rome revivant en partie dans Tintervalle entre un pontificat et Tautre. De fait, la municipalité faisait frapper deâ médailles au sigle S. P. Q. R. Mais de là il y a loin à affirmer, avec Bonghi [Pie 7X, ciel Papa futuro, p. 34), que c'était là une renaissance périodique du droit historique de la République romaine passé aujourd'hui au royaume d'Italie.
dia, comme pro-légat, Mgr Savelli, prélat sagace et énergique. La rapidité avec laquelle se fit l'élection de Pie IX empêcha l'explosion... ou plutôt elle Tajourna.
Au conclave précédent, en 1830-31, le péril avait été plus sérieux encore, et Ton ne peut que rendre hoaimage à la sagesse et à la vigueur des décisions qu'adoptèrent les cardinaux, dans leurs réunions plénières.
La révolution de Juillet avait, selon le mot de Metternich, produit sur l'Europe Teffet d'une rupture de digues. La mort de Pie VIII parut offrir un moment favorable aux révolutionnaires répandus en Italie. Le 11 décembre, au cours delà huitième congrégation générale, le cardinal doyen révéla au Sacré Collège que, depuis trois jours, le comité exécutif des chefs d'ordre et du camerlingue était tenu au courant, par le gouverneur de Rome, Mgr Gapelletti, des menées d'une conspiration. Trois ou quatre cents initiés, parmi lesquels des Corses et des familiers de Charles Bonaparte, visaient à provoquer un soulèvement dans la ville. Leur projet avait été d'envahir, dans la nuit du 10 décembre, la prison des Carceri nuove^ d'en délivrer les détenus, de se jeter avec eux sur le château S.-Ange, de s'emparer de la banque S, Spirito, et de monter enfin au Capitole pour y « proclamer la liberté », suivant le mot d'une relation inédite. L'arrestation des cardinaux sur le point d'entrer en conclave devait suivre ces premières mesures, api*ès quoi l'on établissait la régence d'un nouveau royaume d'Italie dont la couronne devait être placée sur la tète du fils aîné, alors âgé de seize ans, de Jérôme, l'ancien roi de Westphalie.
On juge de la stupeur et de Témotion des cardinaux qu'on informait en même temps des mesures prises . Un bon nombre d'individus compromis avaient été arrêtés, d'autres expulsés d'urgence de Rome et de rÉtat pontifical. Le cardinal doyen avait informé confidentiellement le cardinal Fcsch de la situation dans laquelle s'étaient mis ses neveux, en le priant d'user de son influence pour engager le fils de Jérôme et celui de Louis, roi de Hollande (le futur Napoléon III) à s'éloigner de Rome. Mais le cardinal Fcsch s'y refusa, protestant de riunocence de ses neveux, promettant simplement que ceux-ci cesseraient de faire arborer la cocarde tricolore à leurs livrées et équipages.
Mis au courant de ces détails, l'assemblée plénière des cardinaux approuva les mesures énergiques déjà prises par les chefs d'ordre et le camerlingue. Ces derniers firent aussitôt notifier à Louis Bonaparte l'ordre de quitter Rome dans la soirée même, et une lettre du secrétaire du Sacré Collège en avisa le corps diplomatique. Le ministre de Russie, Gagarine, intervint en faveur du fils de Jérôme, faisant valoir les liens de parenté qui unissaient la famille de l'ancien roi de Westphalic à la maison du czar et se portant garant des dispositions pacifiques de son jeune protégé. Il y eut, à ce sujet, entre le Sacré Collège et le représentant russe, un vif échange de notes officielles dont le résultatfut l'ajournement de la mesure d'expulsion (1).
(1) Après la chute de Napoléon, le roi Jérôme, sous le titre de comte de Montfort, s'était d'abord réfugié à Trieste. Mais pour' échapper à la gênante surveillance de la police autrichienne, il obtint de Pie VII l'autorisation de s'établir à Rome, où il habita le palais Torlonia actuel de ViaCondoUi, Son fils aîné, Jérôme, qui était l'objet de cette surveillance des cardinaux^ était né eu 1814 et mourut en 1847, officier dans l'armée wurtembergeoise ; son second
A la fin des novemdiali^ le camerlingue put rassurer see collègues, en faisant valoir les précautions prises, les dispositions pacifiques de la population romaine et le fait que « tous les individus compromis, à part quelques mauvais sujets d'infime condition, étaient tous des étrangers et des Romagnols qu'on avait expulsés du territoire ».
Fort heureusement, des alertes aussi graves sont rares dans l'histoire des conclaves. A l'avenir, les préoccupations seront d'une nature toute différente, puisqu'il appartiendra au gouvernement italien de veiller à la sécurité extérieure des comices pontificaux. Il est vrai que, de ce chef, il y aura toujours place pour de sérieuses appréhensions que les cardinaux auront à examiner et à apprécier dans leurs congrégations plénières. Cependant, quelles que soient les incertitudes et les éventualités des temps nouveaux, les dispositions traditionnelles gardent leur valeur et, dans TEglise romaine surtout, on a l'habitude de s'en inspirer alors même qu'on est dans Ja nécessité de s'en écarter. Le programme des congrégations plénières tel qu'il fut tracé par le règlement ou chirographe de Clément XII, en date du 24 décembre 1732, garde donc toute sa valeur et son intérôt. Et si, en 1878, plus d'une variante y fut introduite, néanmoins Tordre que ce document prescrit fut régulièrement observé dans son ensemble. Aussi ne sera-
fils, Joseph-Charles, né en 1822, qui, dans la suite, adopta le nom de Jérôme, est venu mourir le 16 mars 1891 dans cette Rome où s'était écoulée son enfance. — Le roi Louis habitait le palais Salviati au Corso, tandis que sa femme, la reine Hortense, vivait séparée de lui, au palais Ruspoli, avec ses deux fils. C'est là que Louis fut arrêté le soir du 11 décembre 1830. Sorti de Home, il s'unit aux bandes d'insurgés en Romagne où vint le rejoindre son frère qui fut tué au cours de cette campagne insurrectionnelle.
t-il pas inutile d'en reproduire ici les dispositions principales, en signalant les modifications qu'on leur fit subir avant l'ouverture du dernier coiiclave.
Dans la pi^emière de ces congrégations qui se tient dans la salle des paramenti, on doit, avant toutj donner lecture des diverses constitutions pontificales qui règlent la tenue des conclaves, et les cardinaux prêtent le serment de les observer.
Cet acte préliminaire accompli, le premier maître des cérémonies brise successivement l'anneau du pêcheur que lui remet le cardinal camerlingue et la matrice des « Bulles » de plomb exhibée par l'officier de la chancellerie qui en a la garde. C'est le symbole officiel de la cessation du pontificat. Le sous-dataire et le secrétaire des Brefs apportent^ ensuite chacun une caisse renfermant les requêtes et suppliques présentées à leurs bureaux et non encore expédiées. Ces pièces sont confiées à la garde de deux prélats de la chambre apostolique qui les remettront au pontife futur. C'est l'affirmation de l'interruption de la juridiction pontificale.
On s'occupe alors des besoins du service. Les cardinaux désignent deux prélats chargés de faire, l'un, l'oraison funèbre du pape défunt, l'autre le discours d'ouverture du conclave. Une commission de trois cardinaux, dont le camerlingue fait partie de droit, est élue pour surveiller les travaux relatifs à la construction et à l'aménagement du conclave. Jadis le vole des cardinaux confirmait, dans sa charge, le pré-
lat gouverneur de Rome ou lui nommait un successeur; un second vote désignait ensuite les prélats qui devaient aller remplacer les cardinaux légats à la tète du gouvernement des Marches et des Romagnes. Sans parler de ce double vote devenu sans objet, la première congrégation du 8 février 1878 ne remplit pas intégralement le reste du programme. Tous les esprits étaient préoccupés de cette grave question : en quel lieu se tiendrait le conclave? Avant le serment prescrit, auquel les cardinaux joignirent la promesse de garder le secret sur toutes les délibérations qui allaient être prises, on donna lecture d'une partie des Constitutions pontificales, mais en commençant par les dernières en date. Celles de Pie IX sanctionnaient les prescriptions de la bulle de Pie VI, Atteniis peculiaribus ac deplorabilibus circumstantiis, en donnant aux cardinaux .toutes les facultés nécessaires pour prendre telles résolutions qui leur paraîtraient opportunes quant au mode et au lieu de l'élection. Ces Constitutions de Pie IX portaient les dates du 23 août 1871, du 8 septembre 1874 et du 10 octobre 1877 ; elles étaient complétées par un règlement daté du 10 janvier 1878. On prétend de plus que les exécuteurs testamentaires de Pie IX, les cardinaux Bilio, Monaco, Simeoni, auraient attesté Texistence de lettres pontificales autorisant le Sacré Collège à passer, en cas de péril, par dessus toutes les formalités et à. élire le pape, dans n'importe quelle salle du Vatican ou église de Rome et môme hors de Rome. Cela nous paraît d'une authenticité fort douteuse, les documents mentionnés délimitant avec une largeur très suffisante le rôle du Sacré Collège.
Enfin la discussion s'engagea sur la question du
conclave actuel en Italie ou hors d'Italie. Une sorte de vote provisoire aurait constaté que la grande majorité des cardinaux présents (31 sur 38) paraissaient opiner pour la célébration du conclave hors de Rome ; mais sur ce point encore les chroniqueurs et les reporters ont accrédité bien des récits légendaires qui ne méritent aucune créance.
ha. seconde co7igréffation, comme toutes les suivantes, devrait selon le rituel se tenir dans la sacristie de S. -Pierre. Le règlement de Clément XII établit que la confirmation de tous les fonctionnaires supérieurs de PEtat pontifical se fera là par un seul tour de scrutin (1). Les cardinaux députés à la surveillance des travaux du conclave doivent présenter leur rapport sur les premières décisions prises par eux ; et enfin le Sacré Collège doit aussi recevoir, en audience officielle, la magistrature municipale de Rome venant exprimer ses condoléances et les assurances de sa fidélité au gouvernement intérimaire du Saint Siège.
Rien de tout cela ne pouvait se faire en 1878. La congrégation du 9 février tenue au Vatican, dans la salle du consistoire, fut consacrée tout entière à la continuation des délibérations relatives au choix du lieu où se tiendrait le conclave. Après une sorte de vote public qui révéla que la majorité, cette fois, pen-
(1) Bien rarement se produisait le fait d*un changement de titulaire pour certains postes. Il y eut cependant Tun ou l'autre exemple. En 1730, Mgr Sacripanli fut substitué à Mgr Negroni au ministère des finances et Mgr Ricci à Mgr Sardini au ministère des armes. Antérieurement, le prélat Jules Rospliglosi, depuis pape Clément IX, avait été mis, par les cardinaux, à la place du gouverneur de Rome en fonctions, Mgr Aliberti, compromis comme partisan de la célèbre Donna Olimpia, belle-sœur d'Innocent X, laquelle, on 1» sait assez, avait abusé de la vieillesse et de la faiblesse du pontife et imposé son influence au gouvernement pontifical.
chait pour Rome, un scrutin secret désignait cette ville par 32 voix contre 5. On décida en outre que la clôture serait observée durant le conclave et qu'on ne se prévaudrait point autrement des facultés exceptionnelles qu'accordaient les bulles de Pie IX.
Pour la troisième congrégation, le cérémonial de Clément XII ne prescrit que l'élection d'un confesseur du conclave. Pour la quatrième et la cinquième il n'impose quQ la désignation des médecins, des pharnaaciens et des barbiers ; il pourvoit à tout, aux soins de l'âme et à ceux du corps.
En 1878 cependant, le programme se trouva être plus complexe. Dans la troisième congrégation (10 février), qui correspondait en réalité à la première du règlement de Clément XII, on acheva la lecture des Constitutions pontificales commencée l'avant-veille, après quoi furent brisés les sceaux et désignés les* orateurs de l'oraison funèbre et du discours d'ouverture. On lut les télégrammes de condoléance arrivés de l'étranger et Ton adopta le projet préparé par l'architecte Martinucci pour rétablissement du conclave dans l'intérieur du Vatican, à l'exclusion de la maison canoniale du chapitre de S. -Pierre. Une commission de quatre cardinaux fut désignée pour assister le camerlingue dans l'exécution et la direction de ces travaux préparatoires. Enfin l'on chargea le cardinal Franchi de rédiger, de concert avec deux autres de ses collègues, une note adressée au Corps diplomatique, pour appeler l'attention des puissances sur les conditions exceptionnelles dans lesquelles le conclave allait s'ouvrir.
Dans la quatrième congrégation, (11 février), on effectua le dépôt des papiers de la Daterie et de la se-
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crétairei'ie des Brefs ; on décida de retarder la cérémonie de la sépulture de Pie IX jusqu'au soir du i3 'on fixa la dalederouverUtreduconclave au 18 fér.
la cinquième congrégation, (12 février), fut consat à la désignation des médecins, chirurgiens, phar- :^ieDS du conclave, el aux questions de détails relais à l'organisation des divers services matériels, lans la sixième congrégation oîi furent désignés les maîtres des cérémonies qui ontla direction du seri intéi'ieui', on nomma la commission de deux caraux chargés d'examiner et d'approuver le choix conclavistes, (secrétaire et domestique), que cha- : cardinal entend garder avec soi, commission qui, f)rès les anciens usages, aurait été élue seulement coui-8 de la huitième congrégation. L'on arrt^ta în quelques points de cérémonial relatifs à l'ene en conclave. Par contre, il fut impossible de iger à effectuer, ce jour-là, comme le prévoient les lements traditionnels, le tirage au sort des cellules ervées aux cardinaux, les travaux n'étant pas assez ncés.
'our la septième Congrégation, le règlement de ment XII prévoit la désignation des valets et res attachés au service commun et général du iclave. Leur nombre ne doit pas dépasser le chifde trente-cinq et aucun d'eux ne doit être pris mi les familiers de la maison d'un cardinal, în môme temps, les cardinaux qui, par suite de r état de santé, auraient besoin de l'assistance n troisième conclaviste, présentent une requête à effet. Les cardinaux étrangers revendiquaient ta le droit d'être toujoui-s assistés de trois concla-
GOCVER^EMËKT PROVISOIRE DU SACRÉ COLLÈGE 203
vistes {I), Ces délails n'arrêtèrent pas longtemps l'attention des cardinaux dans leur réunioo pléniÈre du 14 février 1878. L'objet principal de leur délibération fut la rédaction définitive de la note aux représentants des puissances. Le cardinal Franchi donna lecture du projet qu'il avait rédigé de concert avec les cardinaux Panebianco et Ferrieri. La rédaction fut approuvée à l'unanimité, sauf une seule abstention, et te document, signé des trois chefs d'ordre et du secrétaire, fut remis aux membres du Corps diplomatique la veille de l'entrée en conclave.
L'objet réglementaire de la huitième congrégation, — choix des deux cardinaux chargés du soin d'approuver les conclavistes, — était épuisé d'avance en 1878, par la mesure prise dès l'avant-veille. C'est & eux que chaque cardinal remet la liste des conclavistes qu'il entend tenir avec lui. Ceux-ci doivent faire partie de sa maison depuis un an au moins, muis sans être de sa parenté ni attachés au service de quelque prince.
En 1878, cette approbation ne souleva guère de difficultés. Quelques objections, — sans résultat d'ailleurs, — s'élevèrent contre le choix du conclavisie du cardinal Hohenlohe, un avocat qui ne paraissait pas faire partie de sa maison, mais qui avait fait des travaux pour lui. Comme ce jour-là, vendredi 15 février, on célébrait le premier des trois offices solennels de la chapelle Sixtine, la congrégation qui se réunit aussitôt après fut plus courte. En cette circonstance commencèrent les réceptions officielles des diplomates.
(1) EDcore au conclave de Grégoire XVI, le cardinal de Rohan revendiqua ce privilège {Diario inédit)-
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Pour la neuvième et dernière congrégation est prévue simplement la nomination d'une commission de trois cardinaux qui devront surveiller et vérifier la clôture du conclave et qui demeureront chargés, pendant toute sa durée, de veiller au bon ordre et à la régularité du service intérieur. Le 16 février 1878, après la réception de quelques diplomates et diverses communications du camerlingue, on procéda à la désignation, par le sort, des numéros des cellules. Ces cellules n'étaient plus, comme dans le passé, de simples loges en planches, mais de véritables petits appartements composés de trois ou môme quatre chambres, et aménagés, par le moyen de cloisons provisoires, dans les grands appartements.
Le 17 février 1878, après le dernier des offices solennels qui fut terminé par Toraison funèbre du défunt et le chant des cinq absoutes, les cardinaux tinrent une dixième congrégation, pour recevoir encore quelques diplomates et prendre les dernières mesures relatives à rentrée en conclave fixée au lendemain soir.
Dans cette congrégation finale, le cérémonial prescrit la vérification des Brefs qui donneraient le droit de vote, à titré de faveur personnelle, aux cardinaux qui ne seraient pas dans les ordres sacrés. Faute de cette dispense spéciale, obtenue du pape défunt, ces cardinaux ne pourraient en effet prendre part aux scrutins (1). On a vu des cardinaux, en ce cas, se faire ordonner sous-diacres et diacres dans Tintérieur môme du conclave (2).
(1) Bulle In eligendis de Pie IV.
(2) Ce fut le cas, au conclave de Grégoire XVI en 1830, pour le cardinal de Simon! qui, ordonné le matin du 4« jour (18 décembre), prit aussitôt part au scrutin du soir.
D'après les coutumiers liadilionnels, les cardin tenanl toutes leurs coûgrégalions (sauf la preniij dans la sacristie de S.- Pierre, y recevaient clia jour, en audience officielle, les membres du Corps plomaiique accrédités près le Saint Siège. En lï le Sacré Collège n'assistant aux services funèbres i durant les trois derniers jours, reçut la visite des plomales aussitôt après l'office, dans la salle du c sîstoire, où il tenait tonles ses réunions généra
En dehors des visites particnlières que l'un l'autre diplomate put faire au cardinal camerling comme celle de l'ambassadeur de France dans la rée du 8 février, les récepi ions officielles ne com m cèrent donc que le vendredi 15 février. Ce jour versH heures, furent successivementintroduits,d la salle consistoriale, les ambassadeurs d'Autrich d'Espagne, les ministres du Brésil, de Bavière, Belgique et de Bolivie. A l'expression des condol^ ces de leurs gouvernements respectifs répondaî cardinal sous-doyen di Pietro qui remplaçait le i dinal doyen, Amat, alorsmalade, et avec lequel ( cun des diplomates eut ensuite un entretien pa culier. Le lendemain i6 février, réception analo des ambassadeurs de France et de Portugal. Le t sième jour, 17 février, ce fut le tour des ministre Costarica, Monaco, Nicaragua, du Pérou et du Cl
Ces visites ont pour but principal l'expression lennelle des senlimenls de condoléance que les s verains et chefs d'État font parvenir au Sacré CoIlJ et l'aflirmation de leur intention de continuer
bons rapports avec le souverain intérimaire. Jadis, les diplomates s'acquittaientdecette mission par une sorte de présomption d'office ; aujourd'hui un coup de télégraphe les en charge expressément. Plus tard, si la longue durée du conclave leur en laisse le temps, les représentants des puissances demandent d'ordinaire à être reçus une seconde fois par les cardinaux internés dans leur réclusion électorale. La première ré- . ception, durant la période des obsèques ou des novemdialiy n'avait, autrefois, qu'une importance et un caractère d'apparat. Aujourd'hui, pendant cette même période, de graves résolutions incombent aux cardinaux, notamment en ce qui concerne le lieu du Conclave. Aussi daus les conditions spéciales qui résultent pour la souveraineté du Sacré Collège, de la situation politique de Rome, ces réceptions de diplomates ont une signification plus caractéristique.
Le cérémonial de ces visites, pour les ambassadeurs, diffère quelque peu de celui des autres envoyés. Ne fut-ce qu'à titre de curiosité, il mérite d'être indiqué.
Jadis, l'ambassadeur, laveilledujouroùil désirait être reçu par le Sacré Collège, envoyait son gentilhomme à l'heure des offices, aviser de son désir le préfet des cérémonies. Ce prélat donnait connaissance de cette démarche aux cardinaux réunis en congrégation et ceux-ci faisaient répondre, par l'entremise du prélat, que Son Excellence serait reçue le lendemain, au sortir de l'office (1). A l'heure convenue, l'ambassadeur, disent les anciens cérémoniaires, se rend à ' S. -Pierre en train de gala. Il descend devant la façade
(1) D'après les usages, Tambassadeur désigne le jour, et le Sacré Collège indique Yheure de la réception. La môme règle vaut pour Taudience en conclave.
de la basilique, entre à Téglise, visite le S. Sacrement, le tombeau de lapôtre, et, s'il s agit de l'ambassadeur de France, lautel de Ste-Pélronille i^i): si Toffice n'était pas terminé et que l'ambassadeur ne voulut pas en attendre la fin dans Téglise même, il se retirerait dans la salle dite del Banderai*o, que son gentilhomme aurait fait préparer d'avance, d'accord avec le chapitre de S. -Pierre.
L'office étant achevé et les cardinaux se trouvant réunis en congrégation, le premier gentilhomme de l'ambassadeur envoie un de ses aides prévenir le préfet des cérémonies de la présence du diplomate. Ce prélat avertit les cardinaux et charge, de son côté, deux de ses cérémoniaires d'introduire Tambassadeur auprès de leurs Eminences.
L'ambassadeur parait seul en la présence des membres du Sacré Collège ; ses secrétaires et le personnel de sa suite restent dans l'antichambre. Le Sacré Collège représentant le pouvoir suprême de l'Église durant la vacance du Siège, l'ambassadeur, comme lorsqu'il entre chez le pape, fait les génuflexions d'u-
(1) Depuis Pépin le Bref, les rois de France ont toujours exercé un droit de patronat sur la chapelle de Ste-Pétronille, que le moyen âge vénérait comme la fille de S. Pierre, et dans laquelle l'archéologie moderne, à la suite des découvertes de M. de Rossi, a reconnu une illustre chrétienne de la famille impériale des Plaviens, parente de Vespasien et Titus. L'ancienne chapelle a été remplacée dans la basilique actuelle de S. -Pierre, par un autel situé dans le transept de droite et orné d'une magnifique mosaïque d'un tableau du Guerchin. D'après les explications fournies officiellement à Chateaubriand, ce patronat français subsiste toujours. Depuis peu, une plaque de marbre portant une élégante inscription lapidaire rédigée par M. de Rossi et une lampe suspendue par les soins des pèlerinages d'ouvriers français, rappellent cet antique et touchant souvenir national. — Les aml3assadeurs, en visitant solennellement la basilique Vaticane, à l'occasion de leurs audiences solennelles chez le pape, se rendent toujours devant l'autel de Ste-Pétronille.
sage. A rentrée du carré des bancs où siègent les cardinaux, il salue le Sacré Collège en s'inclinant vers chaque banc la tète découverte. Les cardinaux répondent en ôtant leurs barettes et en se levant de leurs sièges. L'ambassadeur commence immédiatement un discours dans lequel il exprime les regrets que la mort du pape fait éprouver à son gouvernement et la conviction que le Sacré Collège lui donnera pour successeur le personnage le plus digne et le plus apte à gouverner rÉglise. — C'est un thème évidemment peu compromettant. La forme cependant dans laquelle ces choses-là sont dites n'est pas sans donner lieu à bien des remarques et des sous-entendus.
En commençant son discours, l'orateur a la tète découverte : mais, à peine a-t-il prononcé les premiers mots que le cardinal doyen doit l'inviter à se couvrir. Aussi a-t-il soin de mettre son chapeau et de continuer sa harangue la tête couverte. Seulement, toutes les fois qu'il lui arrive de nommer le pape ou son souverain, il se découvre et les cardinaux en font autant.
A la fin de son discours, l'ambassadeur se découvre de nouveau et salue les cardinaux qui, de leur côté, ôtent leur barette et se lèvent.
Le cardinal doyen répond au nom du Sacré-Collège. Dès qu'il a, de son côté, prononcé les premières paroles, il fait signe à l'ambassadeur de se couvrir, et celui-ci garde son chapeau sur la tète jusqu'à ce que le cardinal doyen ait fini de parler. Alors il se découvre de nouveau et salue les cardinaux. Après cet échange de paroles officielles, le diplomate est entouré par les cardinaux de sa connaissance personnelle et s'entretient avec eux en conversation fa-
mîlière. Ce petit circo/o n*est pas sans intérêt pour Tobservateur sagace : l'empressement des uns, la réserve des autres, le ton ou la nature des quelques paroles échangées, le jeu même des physionomies, fournissent plus d'une indication intéressante. — En sortant de la salle, l'ambassadeur reprend son attitude officielle et fait les mômes révérences qu'à son entrée (1).
Les représentants des cours protestantes font, au lieu de génuflexions, de simples inclinations de tête.
Le cérémonial de ces visites, pour les diplomates d'un rang inférieur à celui d'ambassadeur, est moins solennel. En premier lieu, ces agents n'ont pas le droit de négocier préalablement le moment de leur visite. Ils se rendent en train de gala à S. -Pierre, se présentent à la sacristie pendant que les cardinaux s'y trouvent réunis en congrégation et demandent h être reçus. En second lieu, ils n'ont pas le droit de porter avec eux leur chapeau, ce qui les obligea rester, tout le temps, la tête découverte, et les cardinaux leur rendent le salut, en ôtanlleurbarette, mais sans se lever de leurs sièges.
Les discours prononcés par les diplomates, dans cette première réception dite des congréfjalions ou des novemdiali, sont généralement plus brefs que ceux qu'ils réservent pour la seconde, dite du conc/ave. Avant l'élection de Léon XII, l'ambassadeur de France, le comte de Laval-Montmorency, reçu le 29 août 1823, au début de la huitième congrégation
(1) Le secrétaire du Sacré Collège remet, d'ordinaire, aux ambassadeurs une feuille indiquant les principaux points de ce cérémonial.
LE CONXLAVE. — 14
novemdiale, insistait, en termes quelque peu emphatiques, sur la tendresse que le roi très-chrétien avait eue pour Pie VII et l'affliction qu'il allait éprouver à la nouvelle de sa mort, en célébrant « le majestueux accord de génie, d'expérience et de pur zèle religieux » dont était animé le Sacré Collège...
Le 18 février 1829, à la veille du conclave de Pic VIII, Chateaubriand prononça, dans la sixième congrégation, une petite oraison funèbre du pontife défunt, qui, malgré sa belle forme littéraire, n'eut pas le retentissementde laharangue qu'il fit entendre trois semaines plus tard.
Au conclavjB de Grégoire XVI, en 1830, l'ambassadeur M. de Latour-Maubourg, jusque-là ministre à Naples, ne devant arriver à Rome que plus tard^ l'ambassade était gérée par M. de Bellocq, chargé d'affaires. Le jeune diplomate ne pouvait, en cette qualité, demander à ùtre reçu en audience solennelle ; mais il alla selon l'étiquette, le 8 décembre, après la cérémonie des obsèques, faire une visite au cardinal-doyen et au secrétaire du Sacré Collège.
En 184(), le comte Pellegrino Rossi se trouvait à Rome depuis un an, mai^ comme simple envoyé extraordinaire. Il n'en fut pas moins admis à l'audience du Sacré Collège, le 9 juin, après le sixième service funèbre, et prononça un discours très bref, mais rendant hommage, en fort bons termes, à la mémoire de Grégoire XVI.
Après la mort de Pie IX, le baron Baude, reçu par le Sacré Collège le 16 février 1878, après le second des grands services célébrés par les cardinaux à la chapelle Sixtine, se borna à dire les paroles suivantes :
« M. le président de la République m'a confié la mission d'exprimer à Vos Eminences, au nom de la France, sa participation au deuil général de l'Église. J'essaierais de dire l'étendue des regrets laissés par le grand pontife qui en est l'objet, si, appelé à parler devant les illustres confidents de ses desseins et les coopérateurs de ses œuvres, je ne sentais l'expression de nos sentiments trop imparfaite pour leur douleur. La condoléance dont j'apporte Thommage au Sacré Collège est le tribut d'un dévouement traditionnel à l'Eglise et de la plus profonde vénération pour la mémoire impérissable de Pie IX ».
La réponse que lui fit, en italien, le cardinal di Pie- Iro, sous-doyen du Sacré Collège (1), n'était guère moins sobre : « La France, disait-il, qui jadis recevait des pontifes Romains le titre de Trh-chrétien pour le Chef qui la gouvernait, a prouvé en toute occasion que le Saint-Siège trouvait, chez elle, d'inaltérables sentiments de grande vénération et de sincère affection. Le pontificat du Saint-Père Pie IX qui, au cours de plus de trente ans, fut sujet à tant de vicissitudes, en a eu, lui aussi, les preuves irréfragables. Et aujourd'hui, le Sacré Collège en reçoit un nouveau témoignage par la bouche de Votre Excellence qui veut bien dire, selon la mission spéciale qu'elle en a reçue de l'illustre président de la République, combien sont grands ses regrets et vive la douleur partagée par toute la nation, devant la perte irréparable que fait éprouver à l'Eglise entière la mort de ce grand pontife. Quant à nous, nous ne
fl) On a vil plus haut que le Doyen du Sacré Collège, le Cardinal Âmat, alors malade, avait dû se faire remplacer aux réceptions officielles par le Cardinal di Pietro.
saurions demeurer indifférents à la communication que nous fait Votre Excellence et qui est une véritable consolation pour notre deuil. Nous la prions de vouloir bien être l'interprète des sentiments de notre gratitude auprès du digne président de votre généreuse et glorieuse nation ».
Cette période des neuf ou plutôt o/ize jours de novemdialiviXxnQ grande importance, au point de vue de la préparation deTéleclion pontificale. C'est pendant cet interrègne rempli de cérémonies et de congrégations, que s'ébauche, généralement, dans le silence le plus discret, le premier travail des combinaisons de candidatures, le groupement des divers partis, le sondage réciproque des dispositions éventuelles des uns ou des autres, la tactique des quelques cardinaux influents qui joueront, au Conclave, le rôle de grandsélecteurs. Pendant que les cardinaux étrangers se mettent en route, ceux qui se trouvent à Rome se livrent déjà à un déploiement d'activité qui permet, très souvent, de deviner d'avance la physionomie du Conclave lui-même. « Si le pape, assure un dicton assez caractéristique, est très souvent un cardinal étranger à la curie romaine, ce sont les Romains qui le font ».
Il faut compter néanmoins que l'élément international sera représenté, dans une plus large proportion, au sein des conclaves futurs. D'une part, Léon XIII, développant heureusement la pensée de Pie IX, a appelé un plus grand nombre de prélats étrangers à
faire partie du Sacré Collège : TADglelerre, TAmérique, le Canada, TAustralie, s'y trouvent aujourd'hui représentés et Ton y a même vu un cardinal oriental ; de telle sorte que parfois, en ces dernières années, le nombre des étrangers égalait presque celui des Italiens. D'autre part, grâce à la rapidité des communications, les cardinaux du dehors pourront presque tous être présents à l'ouverture du Conclave et même prendre part encore à quelques-unes des congrégations novemdiales. L'on peut donc espérer que cette tendance à exprimer l'universalité de l'Eglise catholique^ dans la composition du Sénat suprême du pontificat romain, ira en s'accentuant et que," plus que jamais, l'Eglise apparaîtra comme embrassant dans son sein toutes les races et tous les peuples.
Il n'en est pas moins certain que les vues qui s'échangent entre les cardinaux de curie ont une importance décisive, touchant la préparation des courants d'idées et le groupement des opinions. C'est comme une sorte de tracé préliminaire des cadres dans lesquels les cardinaux étrangers viendront prendre place. Il y a d'ailleurs presque toujours, parmi les cardinaux romains, quelque Porporato qui, entretenant des rapports personnels avec tels de ses confrères étrangers, est en mesure d'exercer sur eux une influence utile et de diriger leurs pas sur un terrain dont ils n'ont, le plus souvent, qu'une connaissance imparfaite.
Durant cette période aussi, l'opinion publique a toujours essayé de faire sentir son influence ; mais ses manifestations ont revêtu des formes diverses selon les temps et les circonstances.
Une des plus anciennes et des plus curieuses est celle des paris. Ce n'est pas aux habitués du turf
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moderne, que s'adressent les sévères paroles de Pie IV dans sa Bulle de 1562 : « Nous faisons défense de faire, au sujet de la future élection du Pontife, n'importe quels pactes ou paris, — sponsiones quas excommissds vocant, — nous les déclarons nuls et sans effet, et nous ordonnons au gouverneur de la ville de punir les parieurs et leurs intemédiaires, proxenetas^ (Bookmakers),
Grégoire XIV, par sa constitution Cogit nos^ renouvelle cette défense, en ordonnant, au bénéfice des établissements de bienfaisance, la confiscation des sommes engagées; il y joignait l'excommunication contre les parieurs et leurs auxiliaires. Le Pape espérait ainsi mettre fin aux intrigues et aux pressions par lesquelles ces tenants du J9ari mutuel essayaient souvent, soit de prolonger le conclave, soit de dénigrer les candidats qui n'étaient pas les favoris de cette singugulière cote !
Ajoutons à cela les lettrés qui savaient employer les formes plus raffinées du libelle. Dès qu'un conclave était en vue, on voyait se répandre quantité de petites feuilles volantes, de papiers mystérieux et anonymes. C'étaient tour à tour des parodies du miserere ou du de profundisy des paraphrases peu révérencieuses de l'Evangile, des applications critiques des épitres de S. Paul, indiquant les qualités nécessaires au Pape futur, satires mordantes contre tel ou tel candidat discrètement désigné. C'étaient parfois des prophéties soi-disant découvertes dans quelque vieux couvent. D'après un savant Jésuite, le père Claude Ménestrier, (1) la fameuse prophétie de Malachie qui
(1) Réfutation des prophéties faussement atribuées à S. Malachie sur les élections des Papes. Paris, 1689.
désignerait chaque Pontife par une sorte de devise, Aquila rapax Crux de Crtice, Liwien in CoelOy Ignis ardenSy neseraitpas autre chose qu'unécritde circonstance fabriqué en 1S90 — lors du conclave qui élut Grégoire XIV — par les partisans de la candidature d'un cardinal Simoncelli. D'autrefois, sous l'influence croissante du classicisme, c*élaient des visions^« des songes, des dialogues où figurait volontiers S. Pierre le portè-clef du Paradis, des litanies burlesques, des versets de TÉcriture ou des vers de Virgile travestis, des proverbes, paraboles ou allégories contenant des allusions malicieuses aux faits, gestes, mœurs ou prétentions de quelque cardinal.
L'habitude prise par certains pédagogues romains de la Renaissance de faire exécuter, par leurs élèves, des exercices scolaires qui mettaient en scène deux personnages satiriques populaires, Pasquino et Marforio, incarnés dans les tronçons mutilés de deux statues antique?, fît naître l'usage des Pas^ quinades.
Ces exercices d'écoles trouvèrent des imitateurs moins ingénus parmi les curiales romains, gens enclins à la maldicenza, connaissant leurs classiques, possédés du goût des concetti vivement frappés, admirateurs d'un distique bien tourné, d'une épigramme hardiment aiguisée, d'un jeu de mots suggestif ou d'une allusion à double entente. Dans ce monde-là, on a mis de tout temps en vers latins ou en bouts rimes, sous la sauvegarde du bon mot anonyme, ses mécontentements et ses petites rancunes professionnelles contre le régime ou les hommes du jour, ses calculs d'ambition, ses observations satiriques, ses réflexions épicées : Sales Romanorurriy saty^
ricae argutiœ^ suivant le mot d'un élégant écrivain (1). Les pasquinades véritables et authentiques ne ressemblent guère aux contrefaçons haineuses et honteuses, mises en circulation, sous un faux nez, par des polémistes protestants aussi peu estimables qu'un Ulrich de Ilutten ou un Gregorio Leti (2).
Mais lorsque certains écrivains libres-penseurs veulent nous faire voir, dans ces mordantes joyeusetés, lïndignation tragique « d'un peuple courbé sous un joug de fer et de sang, gémissant sous la servitude et devant le spectacle d'une incommensurable série de crimes et d'horreurs, serrant ses lèvres sous la main du sbire et du bourreau de Tinquisition, pour expier douze cents ans de gloire et de triomphes >; (3) !... il n'y a qu'à hausser les épaules.
Voilà des phrases et des mots qui eussent singulièrement étonné les clercs et les avocats de cette bonne ville de Rome, lorsqu'ils taillaient, avec une spirituelle bonhomie, les distiques etlesépigrammes qu'on était censé avoir lus aux pieds de Pasquin.
La vérité est que l'intention politique était, pour ainsi dire, toujours absente de ces arguties satiriques qui faisaient la joie des antichambres de prélats, des bureaux de spedizionicri^ des .sacristies de chanoines, des salons patriciens,' des confraternités de Fraiellonij et ne dépassaient guère l'horizon assez étroit de la basoche romaine. Or, pour ce monde-là, les meilleurs cardinaux, comme les meilleurs papes,
(1) Nodari, Vitœ, RR. Pontificum Pii VI, Pii VII, Leonis XII, Pii Vin, Patav., 1840.
(2) PasquiUorum tomi duo. Eleutheropoli, mdxluu.
(3) Mary-Lafon, Pasquino et Marforio. — Petruccelli délia Gattina, Histoire diplomatique des Conclaves.
sont ceux dont on peut espérer quelque augmentation de propines ou d'incerte, quelque promotion ou avancement dans la carrier a.
Pour la première fois, au conclave de Grégoire XVI, le trait politique apparaît quelque peu dans les malices de Pasquino; Ton y sent l'inspiration du carbonarisme alors dans sa pleine activité. Un sonnet y parle du « tourbillon » de l'esprit des temps nouveaux qui va faire surgir des soldats ou des rebelles, couler des larmes, provoquer des chants d'allégresse et de triomphe, selon la personne du souverain qu'on élira. Une prosopopée en quatrains convie la Rome antique à reconquérir sa liberté, en chassant les hordes de lâches tyrans gorgés d'or et de sang. Style et métaphores qui sentent bien leur époque, mais qui n'ont rien de commun avec la pasquinade traditionelle et classique, la pasquinade-épigramme alimentée par le « potin » de curie. ^
A part ces quelques rares exceptions, Pasquin parle sa vieille langue en 1830, comme en 1823 et 1829. Un jour, le Sacré Collège lui apparaît comme une bibliothèque dont il compile le catalogue : il y trouve un traité du vide ou du néant attribué à un cardinal Nembrini dont la réputation n'était pas celle d'un savant ; un iiber de vana prœsumptione dédié au cardinal Pacca ; une dissertation de Pontificatus importantia écrite par le cardinal de Gregorio, l'un et l'autre papaggianti malheureux dans deux conclaves successifs. Un autre jour, il voit dans le conclave un musée de peinture : le moulin à vent de Claude Lorrain est attribué au loquace cardinal Galeffi ; le démoniaque de r Évangile appartient au pétulant cardinal Pallotta ; les fumeurs au cabaret deviennent une toile de l'au-
trichien Gaisruck ; Vdne de Balaam est dédié au candide cardinal Barberini ; David et Bethsabé à l'aventureux agent de l'Autriche, Albani. D'autres pasquii^ades décrivent les cardinaux métamorphosés en botes ou chansonnés par la tarantelle populaire. Ailleurs ils récitent en commun les psaumes du Bréviaire : Sanguis ejus super caput ejus^ domine^ et non super nos^ psalmodie le cardinal Fesch, au souvenir de Napoléon son neveu ; illuminare his qui in ienebris sedeni, continue Taveugle cardinal Brancadoro ; cor ejus plénum dolo et fallacia chante celui qui porte le nom expressif de Falsacappa ; Domine jumenta non edfaltabis^ et onus asino entonne l'ingénu Dandini, tandis que Thabile avocat Gamberini lui réplique: alligabo vulpes et demittam eo^; passant pour ambitieux et faible, le cardinal Benvenuti chante judicabit orbem terrarum et puella dominabitur ep.m. Albani s'écrie siiniquitates observaverisy quis sustinebit, tandis que Taustère et taciturne Mauro Capellari murmure quare tristis es anima mea et quare conturbas me ! Tous répètent à l'unisson l'antienne : Delicta juventutis eortim ne meminerisy domine. L'un des plus exposés aux traits est Albani, ce vieillard ambitieux, dit une « imprécation contre les longueurs du Conclave », qui jouant du Veto de l'Autriche, retarde tout, dans l'espoir d'avoir un pape qui lui conserve sa charge de secrétaire d'Etat. Les préférences comme les animosités se traduisent parfois avec une justesse piquante : « Qui veut le retour de Tordre, élise délia Genga » faisaient dire à Pasquino les partisans du futur Léon XII, tandis que Marforio avise ses adversaires que « délia Genga sera un pape fort leste, capable de révoquer lesmo/w
proprio de Pie VII, les réformes de Consalvi et tout le reste ».
Telle est cette satire longtemps cultivée avec succès, faite de malice et de bonhomie, tour à tour spirituelle et bouffonne, à la fois très libre et très prudente, qui a défrayé pendant plus de trois siècles les mauvaises langues de la Rome d'autrefois. Aujourd'hui, Ton ne peu^ que constater la disparition à peu près complète de ce genre de littérature. Déjà au Conclave de Pie IX, les pasquinades étaient rares ; lors de celui de Léon XIII il n'y en avait plus du tout.
Et pourtant on ne saurait accuser do cette extinction le curieux et sévère édit que Benoît XIV fit promulguer en 1754 par son secrétaire d'Ktat : « Que personne, mandait le bon cardinal Silvio Valenti, ne se permette de composer dorénavant des écrits en prose ou en vers qui contiennent des médisances, détractions ou calomnies, contre des princes, des dignitaires ecclésiastiques ou autres personnes, à titre de facéties, pasquinades ou libelles, sous peine de mort, de confiscation des biens, d'infamie perpétuelle ou au moins de galères, mvme si les choses dites dans ces pasquinades étaient vraies ! » .
N'en déplaise à la grande ombre de Benoît XVI, le véritable destructeur de ces facéties expressives, si chères à l'esprit satirique delà vieille Rome ecclésiastique, est bien moins le Bando générale Aq son secrétaire d'Etat que le journalisme contemporain. Les articles à allure inspirée, les correspondances politicoreligieuses, les télégrammes à sensation des journaux italiens, anglais ou américains, sans parler de ceux d'Allemagne et d'Autriche, ont déjà remplacé, au dernier conclave, les naïves pasquinades romaines.
Ki Pasquin ni Marforione seront plus guère, dorénavant, les porte-voix de « Topinion publique ». Le reporter les a réduits au silence.
Il n'est pas douteux qu'à Tavenir les conclaves ne prennent, de ce chef, une physionomie toute nouvelle, et qu au point de vue de Taclion exercée par la presse sur Tesprit des électeurs pontificaux, la période des novemdiali ne présente désormais un intérêt de plus en plus considérable.
Déjà en 1878, le journalisme a joué un rôle qui mérite d'être remarqué. Le cardinal Franchi devenu, avec le cardinal Bartolini, le Grand-Électeur du conclave de Léon XIII, asu très habilement diriger le langage d'un certain nombre de feuilles publiques, en faveur de la candidature du cardinal Pecci. Un prélat de ses amis, aujourd'hui cardinal lui-môme (1), s'était mis, dès le soir de la mort de Pie IX, en rapport avec quelques rédacteursde journaux italiens, tels queFanfulla^ la Gazzetta d'iialia^ le Carrière délia Sera, et divers correspondants de grands journaux étrangers : le Figaro, le Times ^ le Manchester Guardian, XîiNeue Freie Presse. Les télégrammes et les articles de ces journaux formèrent un ensemble de manifestations et alimentèrent un mouvement d'idées qui ne furent pas défavorables à la candidature préparée, avec une si rare perspicacité, par le cardinal Franchi.
En même temps que fonctionnaient ces sémaphores de la presse, on distribuait aux cardinaux diverses brochures traitant de l'état et des besoins de l'Eglise et dont quelques-unes fort remarquables, attri-
(1) V. les lettres du Comte Graziadei et du Comte Grabinski, publiées par R. di Cesare, Condopc di Leone XIII, 1888, p. 849.
GOL'VER>EMEiNT PROVISOIRE DU SACRÉ COLLÈGE 221
buées à Tinspiration de prélats très en vue, furent Tobjet d'une sérieuse attention.
Si peu que les membres du Sacré Collège soient enclins à se laisser impressionner par Faction du journalisme, ils ne sauraient se soustraire complètement à Tinfluence des courants d'opinion qui se produisent autour d^eux, dans le milieu surexcité où ils se meuvent durant les jours qui précèdent l'ouverture d'un conclave.
D'autre part, le gouvernement italien ne se fera pas faute, en un pareil moment, d'utiliser, pour ses fins particulières, le jeu de la presse. A la Consulta (1) comme au palais Braschi, (2) on possède à un degré éminent l'art de manier les voix du journalisme. Cet art, on l'exerce volontiersetavecune dextérité parfaite à l'égard du Vatican. On a pu s'en convaincre plus d'une fois, sous le gouvernement de M. Crispi ; et naguère encore, en plein parlement, l'un de ses successeurs (3) prévenait les journalistes et reporters^ que l'on tenait à leur disposition, au ministère de tintéi'ieur du roi Ilumbert, un bureau spécial d'informations vaticanes 1 Aussi, peut-on compter qu'au moment du conclave, le gouveniement italien saura se procurer des « renseignements », pour les divulguer dans les formes et dans les termes qui conviendront le mieux à sa politique. Le bon public des deux mondes fera bien, en ces occurrences, d^accueillir les télégrammes de Rome avec un rigoureux esprit critique; et les hommes politiques du dehors, de sui-
(1) Palais construit sous Benoit XIV, sur le sommet du Quirinal, aujourd'hui siège du ministère des affaires étrangères.
(2) Siège du ministère de l'intérieur, palais construit par Pie VI.
(3) M. Nicotera, Séance parlementaire du 22 janvier 1892
222 LE CONCLAVE. CHAP. \l
vre et d'analyser avec intérêt les manœuvres d'une certaine presse.
Sans doute, les vieux cardinaux de Curie, psychologues habitués à deviner les dessous d'une intrigue, ne seront pas dupes de ces manœuvres. Mais les cardinaux étrangers à la Curie sont moins familiarisés avec les procédés du machiavélisme moderne et pour ceux-là, pensc-t-on, il en restera toujours quelque chose des bruits répandus. D'ailleurs, tout ce qui peut contribuera porter quelque désarroi ou confusion dans les esprits sera bien venu des pêcheurs en eau trouble.
Il serait puéril cependant, de méconnaître que, la presse peut refléter les émotions sincères et, dans une certaine mesure, les préoccupations réelles de l'opinion publique. Il est malaisé de se figurer ce que serait, au milieu de l'atmosphère créée par le journalisme moderne, un conclave qui durerait SO jours comme celui de Grégoire XVI, ou trois mois et demi comme celui de Pie VII. Une réclusion électorale de 36 jours seulement, comme pour Téleclion de Pie VIII, ou même simplement de 26 jours comme pour Léon XII, provoquerait déjà des impressions singulièrement vives, qui finiraient très probablement par se faire sentir derrières les portes dont le maréchal du conclave tient les clefs. Il est vrai qu'une soixantaine de cardinaux auraient bientôt fait de distinguer ce qu'il peut y avoir de factice ou de sérieux dans une campagne de journalistes, que ceuxci soient clercs ou laïques, officieux ou affaristes^ fantaisistes ou consciencieux.
Il est bon, aussi, de ne pas oublier qu'un coup de journal produit parfois un effet tout opposé à celui
<jui était en vue. Et là dessus, détachons pour finir, <i'ua diario inédit du conclave de Grégoire XVI, une citation qui mérite d'être dédiée aux jonmalistes trop zélés :
23 décembre 1830. « La Gazette de France arrivée ce matin fait grand éloge du cardinal de Gregorio (le candidat des adversaires de TAutriche). Cela peut exciter les susceptibilités des autres puissances, et les cardinaux qui lui sont hostiles en profitent déjà pour détacher de lui un certain nombre de votants ».
26 janvier 1831. « La candidature que la majorité avait écartée sur l'observation faite par le cardinal Isoard qu'elle déplairait au gouvernement français, est reprise par le cardinal Albani. Ce porporato parcourt les cellules de ses collègues, exhibant le n® du Jouimal des Débats du 15 janvier, où il est dit que le roi Louis-Philippe renoncerait au droit de veto. Les amis d'Albani prétendent que le cardinal Isoard a parlé sans aucune instruction de sa cour, en se laissant dominer par des sentiments d'inimitié personnelle. Le prélat français est vivement indigné d'une pareille imputation et la repousse énergiquement ». •
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