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LE VETO D EXCLUSION DES PUISSANCES

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beaucoup demandé pourquoi cette prérogative n'avait été reconnue qu'à ces trois souverains, et plusieurs ont soutenu qu'il y avait là comme une réminiscence del'ancienne prérogative impériale. L'empereurd'Autriche est, depuis Rodolphe de Habsbourg, le successeur de Charlemagne et des princes francs, comme chef du Saint Empire romain. Les rois de France, par les Carlovingiens, ne sont pas moins les successeurs de Charlemagne, et c'est encore par Charles- Quint et la Maison d'Autriche, que les rois d'Kspagne prétendent succéder à une part de l'héritage du grand Empereur.

Il est possible que la vieille idée religieuse de l'empire de Charlemagne ait plané sur les inspirations des représentants de l'Eglise et les ait portés à rechercher plus particulièrement Tunion avec les trois principaux souverains catholiques, môme dans l'acte électoral. Cependant, il ne faut pas perdre de vue que le « droit d'exclusion » tel qu'il s'est développé et exercé depuis quatre siècles, n'a, juridiquement et historiquement parlant, aucun rapport avec les droits d'ingérence que les Empereurs d'autrefois revendiquèrent dans l'élection papale.

Du XII® au XV' siècle, il ne fut plus question du droit impérial, visiblement éteint sous les cendres de l'ardente et opiniâtre lutte que le Sacerdoce et l'Empire s'étaient livrée autour de la question des investitures. Les prétentions séculaires des empereurs Byzantins et de leurs continuateurs Saxons ou Souabes avaient été définitivement écartées par Alexandre 111 et Grégoire X, lorsque ces pontifes eurent organisé le Conclave et monopolisé l'élection entre les mains des Cardinaux. Or, les princes du XVI* siècle, qui pra-

tiquèrent l'exclusion soit secrète soit publique, entendaient-ils le ressusciter? Rien, dans les faits historiques, ne permet de le croire. La forme sous laquelle se présente cette nouvelle intervention n'est plus du tout la môme. Au lieu d'une approbation postérieure à l'élection et qui tenait en suspens la consécration de l'élu, l'exclusion s'exerce dans le sein même du collège des électeurs, avant que le scrutin ait donné son résultat. Aussi faut-il dire, envers et contre Taulorité de Gfrœrer, qu'aucun lien ne rattache le « droit d'exclusion moderne » au « droit de confirmation impériale » d'autrefois (d).

Parmi les auteurs, plus ou moins systématiques, qui, tardivement (2), ont cherché à déterminer l'origine et la valeur juridique du « droit d'exclusion », plusieurs ont essayé d'en faire un droit impérial spécialement réservé à la couronne des Ilabsbourg. L'exclusion de l'Empereur a, dit celte école, seule le caractère d'un « droit » juridique et réel, parce qu'il l'exerce en vertu de son « droit d'advocatie », — Advocatm Ecclesiœ Romanœ (3), — hérité de Jus-

(1^ Wahrmund, AusschUessungsrecht, p. 3, 286. — Bonghi, Pio IX ed il Papa futuro. MiUmo, 1877. p. 47.

(2) Au XVIl« siècle, en dehors de quelques opuscules rédigés au sein du Conclave môme, à Toccasion des incidents provoqués par l'exclusion espagnole dans les Conclaves d'Innocent X (16i4) et d'Alexandre VII (1055), opuscules qui ont été édités récemment en partie, d'après les archives du Vatican, par Wahrmund [SUzioif/sherwhte (1er K. Akademie in Wien : Bd. 1*22, Xllî), Ton ne peut citer qu'un seul ouvrage imprimé traitant de la question, celui de l'Espagnol AdarzOy évêque de Vigovano en Italie : Dictarnen Fr. Gabrielis Adnrzo de Sanfander, Episcopi Vicevanensis, ad interrof/ata respondens circa E.rclusiraut quandoque a Principibus interpositam^ ne aliquis in Surnmutn Ecclesiœ Pontifi». ccrn eli(/atur, Francof., 1600. — Ce n'est guère qu'au XVII1« siècle qu'on tenta J'examen scientifique de la matière.

(3) Estoi'y Commentatio de jure ExcUisivae. lenae, 1740. — Kern-

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tinien et de Charlemagne ; celle de la France et de TEspagne n'est qu'un empiétement toléré pour des motifs d'opportunité politique (1). Aucun pape n'a pu dépouiller le chef du St Empire du droit que possédaient les empereurs byzantins, francs, saxons, souabes, d'intervenir dans l'élection du chef de TEglise. Le droit impérial n'est sujet à aucune restriction : il est loisible à l'Empereur d'exclure autant de cardinaux qu'il lui plaît, et l'élection d'un pontife ainsi exclu serait invalide.

D'autres docteurs allemands ont tenté de nous présenter l'exclusion comme un droit régalien^ inhérent à toute souveraineté politique, basé sur le droit naturel ou la nature même des choses, et dérivant du devoir qu'a l'Empereur de parer d'avance aux périls qui résulteraient, pour lui, de l'hostilité d'un pape ennemi (2). Il y a là comme un écho des théories ûoctrinaires de Puffendorf qui méconnaît, dans le « droit

merich, De jure Aug. Iraperatoris circa constituenduni Ecclesiae Romanse Gaput. Tenae, 1740. — Cfr. Bnder, Vindicise juris iniperatorii adversus Urbis Rom» Episcopos. lenœ, 1719. — Burchard Mnii^ De R. P. Electione Gsesarumque circa eam jura. Kiel, 1729. — OttOf De jure imperatoris circa Election em Pontificis Romani. Ultraject., 1723.

(1) Il est assez piquant de constater que, du côté français, on était parfois tenté de répondre à cet exclusivisme allemand en contestant tout à fait le droit d'exclusion à la maison d'Autriche. Au Conclave d'Innocent XII (1691), le cardinal do Forbin-Janson déclarait à un de ses collègues du parti hispano-autrichien que si l'Empereur continuait à peser trop fortement sur le Conclave, il déclarerait qu'à ce souverain « n'appartient en aucune façon le droit d'exclusion » dont jouissent seules la France et l'Espagne, et que « la France ne tolérerait pas qu'un autre prince prétende l'exercer ». {Wahrmund, Ausschliesungsrecht, p. 172).

(2) Ley, Quid de Exclusiva quam Imperator dare solet. Ap. Barthel, Opuscula juridica. Ramberg, 1771.

Hammer, De jure Principis Catholici circa Sacra. Ap. Schmidt, Thesaur. jur. eccles. Heidelb. 1774.

tSO LE 0350-1 VE. CHAF. XHI

J^ gens ». la vaî«=-arde5 stipulations p«>5ilives (1 . De DOS îcars encore, on a essûv^f Je rafeunir celle Ibéorie de la -• natore des choses ■. f*>iiren induire logiquement l'attriLutioD du droit d'exclusion à tous les gouvernements indistinctement 2 .

C-.*s thèses exa^ér».'es prov'>:juent toul naturellement de^ anti'th''<^< non moins forcées. Pour certains écrivains religieux, ce pr^^lendu droit des gouvernements n'est qu un abus de pouvoir, un empiétement de la puissance civile sur les druitsde l'Eglise, un attentat contre son indépendance, une violation de ses lois : abus, empiétement, attentat, violation qu'elle subit comme on subit la tyrannie de la force, pour

♦ I De yiT^ n^tTirir et ^enLianx, lOT-2. — De m-.-Qarchia PoDtificis Bomani, l«3wJ3.

•il — Ueber die Rechte derR'evziemn^a beim Coaclave. Maniclu

— Ein Wort ùber die Pnpst'^-Ahl. B«?rlin, 1>C2.

A C'ts diirax opuscules all^manis, qai ^^ararent presque simultanrt.;^nl et dont le ire:iîirr.a5<;ini:t-on. avait p^'i^ar anteor le Comte Greppi, m-.DÎslre d'Italie i MiTaiob. -'U aUribua g^nêraiement une port'-e of^'-i^'ns**.. C'»':ait ie temps où M. de Bismark, ouvrait le Kïtlt)t ,-k»' »t' ^,f \tx\i^^\i:Vi, et m-ir.î^^sta. dans une circulaire célt-bredontle proc^fS Ami m r^v-^Ia Texiàtence V. p!as loin Cb. XVllT, Tîntention dexercer une pression c^-sarienne sur la papauté elle-même. A ce ^l0^1^'nt, la santé de Pie IX ini|uiétait. et la presse gouvernementale allemande fit bruyamment êcbo aux tb^ses des deux opuscules anonymes. Windborst. le cbef du Centre catholique, prononça â la tribune parlementaire, le 14 juin 187:i. ces graves paroles : « il s'agit d'une lutte de vie ou de mort : on veut organiser une £glise nationale, séparer les catholiques du S. Siège, les tenir sous le bâton et essayer, ou iyrochni,\ Co/irlnre, de détruire ou fausser la Papauté >.

D'autres publications semblables se firent l'écho de ces théories :

— Die Papstwahl nach ihrer gescbicbtiichen Gestaltung und dem geltenden Recht, Prag. 1874.

Lorenz, Papstwahl und Kaiserthum. Berlin. 18î4.

Bonqhi^ Il Conclave ed il diritto dei governi. Xuor. Antologia, 1872, i. XXI. — Pio IX ed il Papa fuluro. MiL 1877.

La Citiltn cattolicn ^série VIII, vol. 7, 1872) releva les tendances et les erreurs de ces publications.

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autant qu'on ne peut s'y soustraire, mais contre lesquels on doit en toute occasion protester et réclamer. Entre ces théories extrêmes, s'est maintenu, dans les écoles catholiques, un courant de doctrines plus modérées. Les écrivains de l'Ecole romaine traditionnelle se refusent à reconnaître que l'exercice de l'exclusion constitue, pour les gouvernements, un droit strict et proprement dit ; mais ils l'admettent néan- ^

moins comme une pratique raisonnablement introduite et légitimement exercée. S^ils contestent le droit absolu, ils ne repoussent point ce qu'ils nomment favis pacifique ou la remontrance amicale (1) d'un souverain ami de l'Eglise ; et cela dans le but de - -i

maintenir la paix et la bonne entente entre le St Siège et les grands États catholiques. Il est entendu qu'en principe, les cardinaux électeurs restent juges du bien fondé de ces remontrances et que, — toujours en principe, — ils demeurent libres d'y donner satisfaction ou de passer outre ; mais il est reconnu aussi qu'en pratique, il peut y avoir pour eux obligation de prudence et de conscience d*en tenir compte. Ils ont à élire le plus digne et le plus apte au gouvernement général de l'Eglise ; mais si éminent, si capable et si digne que puisse être un candidat, s'il soulève l'hostilité, s'il est l'objet des préventions d'un ou de plusieurs des souverains catholiques, il sera moins apte à diriger utilement le gouvernail de l'Eglise (2). En résumé, il n'y a jamais, pour laçons-

(1) Consuetudine tollerata quale pacificn avverteiîza,d*a.pTès la formule de Moroni {DUionar., XXII, p. 82), Tun des plus exacts représentants des idées romaines.

(2) C'est récho d'un mot attribué à s. Thomas ti'Aquin, consulté sur le choix d'un chef religieux : Doctus esty doceat ; pins estf oret; sapiens est, regnt.

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cience des cardinaux, obligation de justice^ mais il peut y avoir obligation de prudence, à déférer au Veto des puissances (1). Or la prudence est une vertu cardinale qu'on sait estimer et pratiquer à Rome.

Cette doctrine est reproduite, dans ses traits fondamentaux, par la plupart des auteurs ecclésiastiques. Mais hors de Rome, en France surtout, on s'exprime volontiers en des termes plus absolus et plus accentués (2). A Rome môme, parfois, des représentants de ce qu'on pourrait nommer la jeune école se plaisent à répéter que, si des raisons graves et justes ont pu faire tolérer autrefois cette concession de l'Eglise, d'autres raisons très graves doivent la faire repousser aujourd'hui (3). Les gouvernants modernes, — disentils, — ne professent plus les sentiments catholiques des souverains d'autrefois et la législation nouvelle des Etats européens a cessé de s'inspirer de l'esprit chrétien (4). Il y a du vrai dans cette dernière observation ; mais il est vrai aussi que la manifestation à Rome de ces opinions date surtout de la campagne ma-

(1) Civilta cattolica, L <?., p. 298.

(8) Élection et couronnement du S. Poitife (Paris 1846). « Ce droit prétendu n'est qu'une coutume... et certes, une élection, faite d'ailleurs validement, en dépit de l'exclusion dénoncée, serait bonne et valable. Aussi JKome a-t-elle toujours protesté contre la prétention des puissances ; seulement, pour éviter de plus grands maux, elle a cru devoir subir le fait. Après tout, le Sacré Collège est juge. . . s'il croit qu'en nommant un pape en dépit des préventions, il rend à ce pape le bien impossible, personne ne peut le blâmer d'abandonner cette candidature... L'avenir n'est nullement engagé, et si jamais l'avenir était tel que les princes de TËglise crussent devoir passer outre, les rois ne trouveraient rien qui excusât leurs tentatives de schisme ». — Cfr. Migne, Bict, des Pa~ pes^ art. Élection, — Barbier de Montault, Le Conclave et le Pape, Paris, 1878, ch. VI.

(8) Cnpravay Dissertations de l'Académie Tibérine, 1876.

(4) Osservatore Romano^ 29 juin 1872. — Civilta cattolica, 1878, t. I, p. 643.

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ladroite et perfide des partisans du Kultiirkampf allemand : elle fut comme une réaction contre cette campagne et aussi contre l'agitation organisée en Italie, à l'approche de la mort de Pie IX, pour réclamer le concours du peuple dans l'élection du souverain pontife. Aussi croyons-nous que, dans les hautes sphères de la Rome ecclésiastique, l'opinion traditionnelle demeure encore l'opinion générale.

En Allemagne, ces controverses se sont rallumées tout récemment. Le docteur Wahrmund, en publiant, sur rhistoire des Conclaves et sur l'exercice du Veto des puissances catholiques, une série de documents tirés des Archives de Vienne et du Vatican, a formulé l'opinion que l'usage de l'exclusion pourrait bien avoir revêtu, par la suite des temps, le caractère d'un véritable droit coutumier (i). Une discussion savante s'en est suivie : des érudits comme Lingens et Saegmuller ont combattu cette opinion par des arguments juridiques. Faisant valoir l'opposition qui existe entre la pratique du Veto et l'esprit général de la législation canonique, ils ont soutenu que le principe supérieur de la liberté de l'Eglise dans les élections pontificales empêchait, à priori^ la formation d'un droit coutumier de cette nature (2).

(1^ Wahrmund^ Ausschliesungsrecht der Kathalischen Staaten. Wien, 1888. — Beitrâge zur Geschichte des Exclusionsrechtes (Sitzungsbesichte der Akademie der Wissenschaften in Wien. Bd. 12 ^ XIII). — Archiv. f. Kath. Kirchenrecht. Bd. 68, p. 100.

(2) Lingens, Archiv f. Kalh. Kirchenrecht, Mainz, 1889, I, p.

Sàgmuller, Katholik. Mainz, 1889, 1, p. 589.

— Die Papslwahlen iind die Staaten von 1447 bis 1555. Tûbing.,

— Die PapstwahlbuUen und das Staatliche Rechl der Exkhisive. Tùbing., 189;^.

iSi LE CONCLAVE. CUAP. XIII

li ne nous appartient pas de prendre parti dans cette controverse. Coutume ou droit coutumier, cette question ne pourra être complètement tranchée que lorsque Thistoire des Conclaves sera mieux connue. Tous les esprits sérieux sont d'accord pour reconnaître que ce qu'on en sait par les mémoires des Conclavistes anonymes, par les racontars de chroniqueurs suspects, de pamphlétaires passionnés, ne présente le plus souvent qu'une caricature de la véritable histoire. M. Bonghi lui-môme estimait, en 1877, que le jour où s'ouvriraient les archives du Vatican, la réputation des Conclaves y gagnerait infiniment. Ce jour est venu, grâce à Léon-XIll, et les résultats de cette étude devenue possible seront certainement considérables ; mais il faut les attendre pour asseoir, sur ces points controversés, un jugement définitif.

En tous cas, ne l'oublions pas : le droit de Veto n'est pas un droit écrit. Aucune Bulle, aucun document pontifical n'en a jamais fait mention ou concession. Son origine comme sa formation sont essentiellement historiques : la coutume, « le droit », se sont développés à travers les siècles et à travers les faits, et ce sont ces faits qu'il s'agit de bien connaître. Le Cardinal Wiseman disait : « C'est un privilège que trois grandes puissances catholiques possèdent plutôt en vertu de Tusage qu'en suite d'une reconnaissance formelle » (2).

En attendant de nouveaux documents et de nouvelles lumières, le parti le plus sûr, ce nous semble, pour

(Ij Bonghi, l. c. p.7-

{2) Wiseman, Souvenirs des quatre derniers Papes: {Grégoire XII) : « Privilège rested more by usage than by any formai act of récognition at leaul in the tbree great Powers ».

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dégager, dans la mesure actuelle du possible, la vérité en cette délicate question, est de tracer un rapide tableau des Conclaves dans lesquels, en notre siècle, les puissances ont fait usage de « Texclusion » sous ses formes pratiquement acceptées.

En 1823, le droit de Veto fut exercé par T Autriche. Le Conclave s'était ouvert le 2 septembre, et la grande question était de savoir si on élirait un Pape qui continuerait, ou non, la politique de Pie VII. Consalvi, Tâme et le représentant de cette politique, avait beaucoup d'ennemis dans le Sacré Collège. On lui reprochait les allures autoritaires de son long ministère, les tendances modernes de son administration, les condescendances de sa politique générale ; les zelanti surtout réclamaient un changement d'orientation (1). Parmi ces derniers, un certain nombre inclinait vers une entente avec l'Autriche, et les préférences du cabinet impérial se portaient naturellement sur eux. Admis le 16 septembre à l'audience du Conclave, le comte Apponiy, ambassadeur d'Autriche, avait déclaré que l'ambassadeur intérieur chargé de représenter les vues de la Cour de Vienne était le cardinal Albani. L'une des deux lettres remises de la

(1) C'est là un fait historique qui se produit surtout lorsqu'un pontificat a eu une longue durée et une physionomie caractéristique. L'élection et le pontificat suivants marquent alors presque toujours un mouvement de réaction. C'est ainsi que, selon le mot d'un de nos écrivains les plus distingués, la succession des Papes représente c la part de mobilité dans Timmutubilité de l'Église ». {L. Lefébure^ La Renaissance religieuse, Paris, 1886, p. 69.)

iS6 L£ C05CLATE. CHAT. DU

part de l'Emperear accréditait d'ailleurs formellement ce Cardinal.

La majorité des voix se porta, dès les premiers jours, §or un adversaire résolu de Consalvi, le cardinal Severoliy ancien nonce à Vienne, mais persona nvrjrata ponr Mettemioh, qui le savait peu favorable à ses projets d'intervention en Italie. On rappelait d'ailleurs que Severoli avait été au nombre des cardinaux noirs qui avaient refusé d'assister au mariage de Napoléon avec Marie-Louise. On Faccusait aussi d^avoir fait preuve, dans sa délégation de Yiterbe, de faiblesse et même, disait-on. de connivence à Tégard des carbonari.

Le 21 septembre, au premier tour de scrutin, le cardinal Severoli avait réuni 26 suffrages et, comme il ne lui en manquait plus que sept, son élection paraissait imminente. Mais Albani s^étant concerté avec quelques-uns de ses partisans, estima qu'il n'y avait pas un instant à perdre pour déclarer, au nom de rAutriche, l'exclusion dont il était chargé : pendant que, dans la chapelle du scrutin, les cardinaux étaient occupés à préparer leurs bulletins pour le second tour ou vole A' accession^ il remettait au Doyen, séance tenante, une note ainsi conçue :

a En ma qualité d'Ambassadeur extraordinaire d'Aat riche près le Sacré Collège réuni en Conclave, qualité notifiée à vos Èminences tant par la lettre de S. M. I. et R. à Elles adressée, que par la déclaration faite à vos Eminences par TAmbassadeur d^Autriche, et en vertu des instructions qui m'ont été données, je remplis le devoir pénible pour moi de déclarer que la cour impériale de Vienne ne peut accepter comme souverain pontife S. Em. le cardinal Severoli, auquel elle donne une exclusion formelle. — Le 21 septembre 1823.

Albani.

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La lecture de cette noie causa une vive émotion et provoqua un mouvement de résistance parmi les cardinaux ; non pas qu'on contestât le droit de l'Empereur, mais plusieurs doutaient que le cardinal Albani eût réellement agi conformément à ses instructions. L'Ambassadeur d'Autriche, mis au courant de cet état des esprits, crut devoir, le surlendemain, adresser au Sacré Collège une note officielle. Dans cette pièce, il protestait contre les soupçons injurieux au cardinal Albani, bien et dûment accrédité, disait-il ; il affirmait d'ailleurs que « les notifications et déclarations faites par le cardinal Albani étaient conformes aux instructions de Sa Majesté Impériale et Royale, et que lui-même, comte Apponiy, n'hésitait pas à y donner sa pleine et entière adhésion » (1).

Le résultat immédiat de cette communication fut que le cardinal Severoli ne recueillit plus qu'une ou deux voix dans les scrutins suivants. ]Nous verrons plus loin que le résultat définitif devait sauvegarder la dignité des cardinaux, mais il s'agit pour le moment de l'exclusion.

Les crises politiques que subissait l'Espagne ne lui permettaient pas de songer à exercer son Veto indépendamment de la France, et de son côté, le cabinet de Paris cherchait à s'orienter. Le duc de Laval avait reçu une dépèche datée du 13 septembre, en laquelle Chateaubriand, alors ministre des Affaires étrangères, disait (2) :

(1) Voir le texte de celle curieuse note dans Artaud y Vie de Léon XII, ch. VI. — Le texte que prétend en donner Petruccelli délia Gattina{iri«f.rfe5 Concl., t. IV) et que reproduit Wahrmund {Ausschliesungsrecht p. 232), est notablement plus bref, et n'est évidemment pas complètement exact.

(2) Cfr. Artaud, Ibid.

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« 11 semble qu*on veaille faire élire un pape dont la politique ressemblerait à celle que le cardinal Consalri a suggérée au pape défunt. Les z^lanti qui composent le parti italien sont pour rAutriche trop italiens. Cest là ce que cette puissance redoute beaucoup plus que la sévérité des principesdu Saint Siège.

Nous au contraire, nous voulons un membre du parti italien, du groupe modéré, capable d'être agréé par tout le monde. Tout ce que nous lui demandons, se réduit à un seul point : ne pas troubler nos affaires ecclésiastiques. Politiquement, nous ne désirons rien de lui ; peu nous importe qu'on consene ou modifie l'administration du Cardinal Consalvi, pourvu toutefois que, par un excès de zèle rigide, on ne provoque pas une explosion qui donnerait à TAntricbe un prétexte pour s'avancer et intervenir à main armée >.

En conséquence, le lendemain même de Texclusion autrichienne, TAmbassadeur communiquait ces instructions aux cardinaux français enfermés au Conclave, en y ajoutant quelques explications plus détaillées et, en réalité, hostiles à Consalvi.

» Pouvons-nous espérer raisonnablement, leur disait-il, de réaliser les vues du roi, par le moyen du cardinal Consalvi ? — Je n'ignore assurément pas ce qu'il a pu vous dire de ses préoccupations touchant le parti italien, des craintes d'une réaction contre ce qui a été fait durant les deux derniers pontificats, ses sentiments en faveur du cardinal Ârezzo... 11 ne veut sincèrement ni du cardinal doyen (délia Somaglia) ni du cardinal Castiglioni. — Je connais intimement le cardinal Consalvi. 11 aime réellement la France et n'aime guère l'Autriche ; mais, par dessus tout, il aime son œuvre, fruit de vingt-quatre ans d'efforts et de gloire. Je reconnais la perspicacité de son esprit, la pureté de ses intentions, les services qu'il nous a rendus et ceux qu'il veut nous rendre encore. Pour mon compte, je ne puis que me louer de ses prcJcédés et de son amitié : il est certainement l'homme que j'aime le mieux dans Rome. Malheureusement, par la complication des affaires, ses intérêts ne sont pas les nôtres en celte grande cir-

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constance. D'ailleurs je le demande, pourquoi ne pas tenter de se rapprocher des zelanii modérés qui doivent être naturellement nos amis... Nous ne voulons pas nous servir de notre influence pour demander au Sacré Collège des sacrifices à nos intérêts particuliers. Nous demandons que Ton mette sur le trône pontifical un prélat distingué par sa piété et par ses vertus. Nous demandons seulement qu'il soit assez modéré et assez conciliant pour qu'il puisse juger la position politique des gouvernements. Nous ne demandons pas un cardinal qui soit particulièrement dévoué à la France. Nous voulons seulement qu'il ne soit le serviteur d'aucune puissance, car nous sommes plus intéressés qu'aucun italien à la complète indépendance du S. Siège... Il ne faut pas être hostile àTAutriche mais je ne vois pas la nécessité, surtout lorsqu'elle se trouve désarmée par l'exclusion qu'elle vient de prononcer, de pousser la complaisance jusqu'à prendre un candidat qui lui soit agréable.

Cette insistance du duc de Laval à déconseiller l'entente avec Consalvi embarrassait fort les cardinaux français. Au nom du roi, Laval leur avait précédemment beaucoup recommandé l'élection du cardinal Castiglioni, et celui-ci, obstinément repoussé par les zelanti^ était soutenu par Consalvi. Il Tétait môme par Albani, qui venait de se rallier à sa candidature (1).

On leur demandait aussi de ne voter pour aucun des principaux candidats du parti des zélés : di Gregorio, Bertazzoli, Cavalchini ; or cet avis était difficile à concilier avec celui de se rapprocher des zelanti\,,.

Contre le cardinal délia Genga, le gouvernement français n'avait pas d'objection spéciale; mais, en vertu de Valliance de famille^ il s'associait quelque peu aux

(1) Il y a là un exemple curieux des erreurs si fréquemment commises, lorsque les étrangersaux choses romaines veulent classerles cardinaux sous des catégories de parti trop absolues, conçues d'après des idées générales que devraient modifier souvent les considérations locales et personnelles.

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répugnances que témoignait contre ce candidat la Cour de Naples. Au fond, du parti consalvien on ne repoussait à Paris que les candidatures de Zurla et d'Arezzo, et encore sans vouloir aller jusqu'à prononcer aucune excltision formelle. On souhaitait Castiglioni (1), mais à son défaut tous les vœux étaient pour le vieux cardinal-doyen, d^la Somaglia. La mauvaise humeur provoquée par l'exclusion du cardinal Sevcroli produisit un résultat d'ailleurs assez fréquent. Ses partisans, blessés par l'exclusion bien qu'ils y cédassent, prièrent Severoli de désigner luimême le candidat qu'ils porteraient à sa place, et Severoli indiqua le cardinal della Genga. Pendant plusieurs jours les deux candidatures de Castiglioni et de della Genga se contrebalancèrent. Les instructions inincohérentes données par le duc de Laval aux cardinaux français paralysaient un peu leur action ; quelques démarches indiscrètes que Chateaubriand lui reprocha dans la suite, effarouchèrent le Sacré Collège (2); on répandit môme, dans le Conclave, que l'ambassadeur de France allait demander à Paris l'exclusion formelle contre le cardinal della Genga. Cette

(1) Celui-ci fut élu au Conclave suivant. On connaît à ce sujet la curieuse lettre envoyée par Chateaubriand à Mme de Récamier : « Rome, 31 mars au soir. Victoire ! j'ai un des papes que j'avais mis sur ma liste: c'est Castiglioni, le cardinal même que je portais en 1823, lorsque j'étais ministre. Mâtn, (VCHitre-Tombe ».

(2) Etait-ce par allusion à cette attitude que le ministre de Naples formulait, sur son collègue de France, le jugement cité plus haut ? Deux ans plus tard, dans une dépêche du 29 octobre 1825, le môme marquis de Fuscaldo écrivait encore : « L'ambassadeur de France a tous les mériles ; mais il est d'une telle légèreté qu'il n'est pas permis de compter sur lui. Il fit manquer l'élection passée. Puis, par l'extrême volonté qu'il a d'agir et d'écrire, il se compromet facilement et gâte les affaires. .. Il n'y a que la France sur laquelle on pourrait se baser, si elle n'était pas aussi légèrement représentée ». Petruccelli, t. IV, p. 330.

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crainte d'une nouvelle exclusion rendit des forces aux adversaires du cardinal Castiglioni ; ils parvinrent à détacher de sa candidature les cardinaux napolitains et piémontais, lesquels se ralliant à celle du cardinal délia Genga, celui-ci se trouva élu par 34 voix, dans la matinée du 28 septembre. Ses partisans s'étaient remués si bien, <lurant la dernière soirée, qu'ils arrivèrent à gagner l'un des cardinaux français. D'oîi la division des deux français pour le scrutin final : le cardinal de la Fare demeurait, avec Consalvi, fidèle à Castiglioni, le cardinal de Clermont-Tonnerre fournit la 34® voix nécessaire à l'élection du cardinal délia Genga. Quoiqu'il en soit, la France ne prononça et ne voulut, prononcer aucun Veto en ce Conclave, qui dura du 2 au 28 septembre (1).

Six ans plus tard, lorsque le trône pontifical se trouva de nouveau vacant par la mort de Léon XII (19 février 1829), Chateaubriand était ambassadeur de Charles X à Rome, et naturellement disposé à suivre les instructions qu'il avait données, comme ministre, au duc de Laval. Il y mit moins de zèle inconsistant, mais aussi moins d'activité que son prédécesseur. Les prévisions et les incidents d'un Conclave assez long (23 février-31 mars) lui inspirèrent quelques dé-

(1) Il s^est accrédite à cet égard une légende entièrement fausse recueillie par Moroni {Bizion. XXII, 89) et répétée par Bonghi {Pio IX ed il Papa futuro, p. 49). Les cardinaux français auraient été chargés de prononcer l'exclusion contre le cardinal délia Genga, mais se seraient laissés surprendre par les secrètes dispositions du parti de V inclusive Qi la rapidité des opérations électorales. Ils n'auraient compris l'imminence du succès de cette candidature, qu'au moment où la lecture des bulletins était déjà commencée, si bien qu'il était trop tard pour prononcer une exclusion. Les indications données ci-dessus, et qui sont puisées à une source absolument sûre, démentent ce racontar.

lemcnt écrites, reproduites, pour la ) Mémoires d'Ovlre-lombe. Ces dépê- Q vues générales et en réflexions spiliques ; mais elles trahissent une con- ;uperficie11e des idées et du personnel :lésiastiquc (Ij. Le sujet convenait lie que la peinture des liori/ons de naine. En somme, pour des raisons lubriand exerça une induence très m Conclave, et l'on a pu dire de lui, plus et mieux qu'il n'agissait, de prédilection de 1823, Castiglionî, }8 ses sympathies ; il n'avait été classé I un groupe secondaire de papabili ne, disait-il, nesongcrait tout d'abord février). Ce fut cependant Casiiglioni s premiers scrutins les votes les plus 5 le premier groupe, Cliateaubriand

cardinaux : Capellari (le futur Grécca, di Gregorio, Giustiniani. Sauf

qui n'eut jamais plus de quatre ou idications étaient exactes, mais il au- ■ qu'elles le fussent absolument, y mi. Les trois candidatures sérieuses colles des cardinaux Pacca, qui finit

cause de son grand âge, di Grego-

Chateaubriand, élpit « un pape constiglioni, qu'il ne pouvait guère réi précédents de 1823. En réalité, sa

nitesle s'en Irouve dans ce qu'il Jil, par exemont 1 on iifi fait plus le pape o, louchant l'imiBsadeurs à agir sur les cai'dinaux, à moins de , sur l'inutilité de la présence des cardinaux

LE VETO d'exclusion DES PUISSANCES 493

situation était assez agréable et relativement facile, puisque les deux candidatures qui avaient les préférences du Sacré Collège avaient aussi les siennes ; cela le dispensait des grands efforts.

Dans le discours diversement commenté que Chateaubriand avait adressé au Conclave, il n'est fait au* cune allusion à la désignation d'un dépositaire du secret de la couronne de France, et le Sacré Collège était persuadé qu'il n'existait de sa part aucun projet d'exclusion (1).

Chateaubriand aurait voulu, cependant, que la France prononçât l'exclusion contre le cardinal Giustiniani, ancien nonce en Espagne, avec lequel il avait eu à Madrid de mauvais rapports. Par contre, il se fit i

autoriser à la déclarer éventuellement contre le vieil oncle de Napoléon, le cardinal Fesch. Puis, au dernier moment, il profita de l'entrée tardive du cardinal de Clermont-Tonnerre au Conclave, pour lui confier, de sa propre initiative, une exclusion, toujours éventuelle, contre Albani.

Précautions inutiles, nous l'avons vu, ces deux cardinaux ne devant recueillir aucune voix dans aucun scrutin. Albani n'en fut pas moins l'un des principaux électeurs de Pie VIII, dont il devint le secrétaire d'État. Cette fois encore il avait été chargé du veto de l'Autriche contre le cardinal di Gregorio (3), sujet napolitain, repoussé néanmoins par la cour de

(1) Dlario de Dardano, p. 41.

(2)/6ic?., p. 41.

(3) Albani avait été formellement désigné par le discours aux cardinaux parTambassadeur, comte deLutzow, comme l'ambassadeur intérieur de Sa Majesté Apostolique près du Conclave. Ainsi Tavaitil été déjà, en 1823, par le comte Apponiy. (Gfr. Artaud, Vie de Pie VIII, ch. IV).

49i LE CONCLAVE. CHAP. XIII

Naples, mais auquel l'Espagne était favorable. Instruit par l'expérience, Albani ne commit plus la faute de se hâler de prononcer l'exclusion formelle; il se ^ contenta de faire habilement entendre à ses collègues,

V qu'il avait cette arme à sa disposition. Et ce jeu réussit

!r à empocher les votes donnés à di Gregorio d'attein-

^;. dre la proportion des deux tiers. L'Espagne qui, de

i son côté, tenait l'exclusion en réserve contre son an-

cien nonce, Giustiniani, n'eut pas à en user, et le Conclave s'acheva sans qu'aucune des trois puissances ^ eût fait un usage formel du Veto.

Au Conclave suivant (15 décembre 1830 — 2 février 4831), le cardinal Albani, toiyours ambassadeur intérieur et agent infatigable de la Cour de Vienne, était de nouveau chargé du Vé'/o d'exclusion contre le môme cardinal di Gregorio, dont il était d'ailleurs l'ennemi personnel. Maisdi Gregorio ayant lui-même retiré sa candidature pour contribuer à l'élection de Grégoire XVI, Albani n'eut pas à prononcer officiellement son exclusion. Avait-il aussi l'exclusion contre le cardjnal Capellari? 11 le faisait croire. Ce qu'il y a de certain, c'est que, jusqu'au dernier jour, il mit tout en œuvre pour faire échouer cette élection, d'abord en favorisant la candidature Pacca, et puis, en désespoir de cause, en inventant, comme diversion, des candidatures Macchi ou Galeffi. L'on pensa au Conclave que les instructions qu'AIbani finit par demander à Vienne, par l'entremise du duc de Modène, l'avaient autorisé à accepter m extremis Télection du cardinal Capellari.

LE VETO d'exclusion DES PUISSANCES 495

D'autres affirment cependantque le gouvernement impérial maintint son intention de Veto contre le futur Grégoire XVI, parce que, jeune Camaldule, Capellari avait prêché en Tyrol. un sermon jugé trop libre par les autorités autrichiennes. D'après cette version, Albani, chargé de déclarer cette exclusion, aurait été devancé par le fait accompli de l'élection (1). Sa lenteur en cette occasion s'expliquerait d'ailleurs aisément. On sait que chaque Couronnene peut user de son droit de Veto qu'une seule fois par Conclave et contre un seul candidat ; s'il eût prononcé l'exclusion contre le préfet delà Propagande, Mauro Capellari, Albani se serait trouvé désarmé devant la candidature de di Gregorio qu'aurait sans doute reprise la majorité du corps électoral ; et comme ses répugnances politiques contre Capellari étaient moins fortes que son animosité personnelle contre di Gregorio, il attendit pour se servir de la dangereuse arme du Veto.

A rinstar de l'Autriche, la France s'était préparée à l'éventualité du Veto cTexclusion ; mais elle ne fut point amenée à l'exercer. Le moment où elle se trouvait-rendait d'ailleurs son intervention très délicate, sinon très difficile.

L'un des premiers soins du gouvernement de juillet avait été de proclamer le principe de non-intervention en matière de politique étrangère. Dans son discours au Conclave, le marquis de Latour-Maubourg, se référant à ce principe, affirmait que le roi des Français ne saurait avoir la prétention d'influer sur les travaux du Conclave. Il avait eu, cependant, la précaution de glisser, dans son exorde, un mot res-

(1) Archiv, fUr Kalh, Kivchenrecht, t. 61, p. 862, mars 1889.

496 LE CONCLAVE. — CHAP. XUi

Irictif pour dire que le roi était jaloux de « conserver toutes les prérogatives de la couronne que le vœu public avait placée sur sa tôte ».

Ces paroles furent très commentées et, peu à peu, dans rintérieur du Conclave, Topinion s'accrédita que, malgré « l'adoption de la maxime de non-intervention^ le gouvernement français prononcerait l'exclusion contre le cardinal Macchi, ancien nonce à Paris » (1). Mais l'avis général était que le cas de l'appliquer ne se présenterait guère.

Et de fait, l'ambassadeur de France désirait vivement que Ton n'en vînt pas à cette extrémité ; tous ses efforts tendaient à ce que les cardinaux français parvinssent à écarter, par tactique, cette candidature qu'Albani tenait en réserve. Le candidat avoué de TAutriche était d'ailleurs, on le sait, le cardinal Pacca. Dans la soirée du 3 janvier, des mains indiscrètes avaient intercepté un billet qui fut reconnu pour être écrit de la main d'Albani. Ce billet, auquel nous avons déjà fait allusion, était ainsi conçu :

c Mon cher ami, on ne veut ici ni de Capellari, ni de Pacca, -encore moins de Pedicini ; je m'efforcerai de seconder vos désirs, et je crois être assuré de réussir. Demain matin, je ferai proposerno^re Macchi ; je suis persuadé que le parti contraire accueillera ce choix, ne soupçonnant pas qu'il puisse être agréable à TAu triche ; ainsi préparez- vous, car il sera Pape ».

Ce billet fut bientôt connu en ville et le bruit se répandit en même temps que le cardinal Macchi avait recueilli 23 voix. C'était inexact: ce cardinal n'avait pas obtenu, à ce moment-là, plus de 4 ou 5 voix, et il n'atteignit son maximum de 12 voix que le 19 janvier.

(1) Dardano, Biario p. 8*2.

(2) Ibid., p. 87. — Biario inédit : 6, 18, 19 janvier.

LE VETO d'exclusion DES PUISSANCES 497

Ancien nonce à Paris et resté Tami de Charles X, Macclii n'avait pas cessé d'entretenir une active correspondance avec les princes et princesses de la branche aînée ; il ne déguisait ni ses attaches au parti et aux partisans du duc de Bordeaux, ni son hostilité contre le roi Louis-Philippe. Le marquis de Latour-Maubourg voulut donc prendre ses précautions contre la possibilité d'une telle élection. Dès le 4 janvier, il réussit à faire parvenir une lettre au cardinal Isoard, pour lui communiquer des instructions parties de Paris le 23 décembre, et Tinviler, au cas oîi les suffrages sembleraient devoir se porter sur ce cardinal, à « donner une exclusion formelle, en faisant usage du droit qui appartient à la couronne de France ». Afin d'assurer tfn caractère incontestable k la mission du cardinal Isoard, l'ambassadeur adressait en même temps au Doyen la lettre suivante :

« Monsieur le cardinal ; J'ai lieu de penser que V. Em. a été informée que S. Era. M. le cardinal Isoard a reçu les instructions du gouvernement français, et qu'il est chargé de maintenir et d'exercer près du Conclave les droits appartenant à la couronne de France. Cependant je crois convenable d'en informer d^une manière plus précise V. Em., de l'engager à accorder une entière créance aux paroles de S. Em. M. le cardinal Isoard et de faire savoir au Sacré Collège, qu'il a une connaissance exacte des sages instructions du roi. — Veuillez agréer etc. — Latolr-Maubocrg ».

Soit que cette candidature, suscitée par Albani, n'eût jamais eu grande importance aux yeux de ses collègues (1), soit que l'influence discrète du cardinal

(1) Le jour môme où le cardinal Macchi eut son maximum de 12 voix (19 janvier), le conclaviste Dardano dans son Diario (p. 86) fait un pointage d'où il concluait que ce candidat ne pourrait jamais dépasser 16 voix.

ird faisant pressentir le sens de ses instructions (1 ) t d'une manière efficace, il n'y eut pas lieu de proicer l'exclusion officielle. Et, tandis que le cardi- Isoard n'était chargé du Veto contre aucun autre, i même contre le vieux cardinal Pacca porté par )ani, les candidats de l'inclusive, di Gregorio, pellari, Zurla, Benvenuti ou Opizzoni, figuraient ■mi ceux dont le choix serait agréable au gouvernent français (2).

^lais à défaut de l'Autriche et de ta France, ce fut spagne qui, cette fois, prononça son Kefod'exclun. Parmi les candidat» qui se partageaient, au délites faveurs des scrutinSj on comptait, outre Pacca di Gregoi'io, le cardinal Giustiniani, ancien nonce ladrid où il s'était montré hostile aux ministres liraux et favorable aux revendications de don Carlos.

reine Christine, qui le considérait comme son adt^airc et celui de sa fille Isahelle, avait obtenu du

Ferdinand lo Ve(o d" exclusion contre lui. Cette ré-

inrei-gli applirnrt una eictiisir/i nxtoliiln (Dard&no, p. 87). Oggi (19 Genn.) i vnti per Mnechi itnno nrrirnii n 12e iicivrfe

protengniio dnl pnrtitn di Atbniii, uin lenibra che di poro •ijredimnno, iinii si prétende: ehe iiavi l'e-rptusiria dellii ^llcia <il di t«i ciirieo {Diario inédit).

2] ( <:e n'est pas un partiBan de la France, avait dit le coiule Sèitiani, dans ses insiruclions du 7 décembre, que nous cherciions 13 le choix du nouveau Papo. mais uu homme de bien, éclairé,

n'appartienne à aucune faction, qui administre les Étala de glise avec prudence, et en détende avec fermeté l'indépendance, fera l'ami de la Fi-ance ai, dans sa politique, il lient une balance le enlre les dilTérenls Rtata de la chi-i4ienU^ el si, se renfermant la son pouvoir spirituel, il prévient loulea les collisions qui irraient résulter, dans les temps priïsenls, des prélenliona sur puissance temporelle des divers gouverne m en ta i.

LE VETO d'exclusion DES PnSSA>XES 499

solution avait été tenue très secrète. Le cardinal Marco y Catalan était détenteur du mot de Sa Majesté Catholique ; mais ni lui, ni l'ambassadeur d'Espagne, lors de sa réception au Conclave, le 1" janvier, n'avaient fait allusion à l'existence d'un projet éventuel de Veto. Aussi l'étonnement fut grand lorsque, dans la matinée du 7 janvier, le cardinal Giustiniani ayant recueilli 21 voix, Marco y Catalan alla trouver les cardinaux Pacca, Doyen du Sacré Collège, Odescalchi, neveu de l'ancien nonce de Madrid, et plusieurs autres de ses collègues, pour les aviser qu'en poussant plus loin cette candidature ils provoqueraient l'exclusion de l'Espagne. On affecta d'abord de ne pas tenir compte de cet avis confidentiel, les uns trouvant que le mandataire royal n'était pas suffisamment accrédité, les autres, — selon une relation inédile, — redoutant un artifice qui permettrait à l'Espagne de réserver son exclusion pour quelque autre candidat lorsqu'on aurait consenti à abandonner la candidature Giustiniani sur de simples menaces. En conséquence, le surlendemain, au commencement de la séance et avant l'ouverture du scrutin, le discret Catalan remettait au cardinal doyen un laconique billet de l'ambassadeur qu'il gardait en poche depuis plus de trois semaines, et dont voici la teneur :

« Le soussigné, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de Sa Majesté Catholique auprès du Saint Siège, fait ses compliments distingués à S. Em. le cardinal doyen, et le prie de faire savoir au Sacré Collège réuni en Conclave, cju'au nom de son auguste souverain et par ordre exprès de Sa Majesté Catholique, il donne Texclusion du trône pontifical à TEminentissime cardinal Giustiniani.

« Rome, i4 décembre ».

Pedro Gomez Labrador.

SOO LE CONCLAVE. — CHAP. XIU

A celle lecture, Tagîtation fut grande dans TAssemblée électorale. Le cardinal exclu fit bonne contenance, et tout en se félicitant, disait-il, de voir écarter de ses épaules la lourde charge du pontificat, il exprimait la surprise que lui causait un tel procédé. Il avait été assez heureux pour rendre au roi d*Espagne des services en des temps difficiles ; il en avait reçu des honneurs, des témoignages de gratitude et de bienveillance qu'il avait toujours reconnus par un sincère attachement; mais, sachant bien ce que sont les intrigues des cours, cet acte, ajoutait-il, l'étonnait moins, et heureux d'être libéré d'une grande appréhension, il remerciait ceux de ses collègues qui avaientbien voulu lui donner leurs suffrages. 11 faut convenir que le fond et la forme de la déclaration royale étaient faits pour indisposer et même blesser les membres du Conclave. Il ne s'éleva néanmoins aucune contestation louchant la légitimité et la portée de ce Veto. Au scrutin qui suivit immédiatement, le nombre des bulletins portant le nom du cardinal Giustiniani s'abaissa au chiffre de dix ; le lendemain trois votes étaient encore donnés à son nom, mais ce furent les derniers : l'effet du Veto avait été complet.

Gomme en 1823, une grande partie du Sacré Collège déféra à Texclu, la désignation du candidat qui devait le remplacer. 11 désigna Mauro Capellari dont la candidature, à partir de ce moment, rallia graduellement les suffrages de la majorité, et Grégoire XVI dut ainsi son élection au Veto de PEspagne.

Le Conclave de Pie IX fut de trop courte durée pour que les puissances pussent tenter d'exercer leur Veto. L'Autriche, néanmoins, avait chargé l'Archevêque de

LE VETO d'exclusion DES PUISSANCES SOI

Milan, Gaisruck, de prononcer l'exclusion contre le cardinal Maslaï, archevêque d'Imola ; mais lorsque le 21 juin 1846, le prélat autrichien arriva à Rome, le cardinal Mastaï portait, depuis cinq jours, le nom de Pie IX.

Le gouvernement français n'avait pris d'avance aucun parti louchant le rôle qu'il lui conviendrait de jouer dans ce Conclave. M. Guizot s'en remettait à son ambassadeur, le comte Pellegrino Rossi, esprit perspicace et négociateur habile, plus à même que personne, en sa qualité d'Italien, de se reconnaître et de manœuvrer à travers les divers courants qui s'entrecroisaient alors à Rome. Une lettre, rédigée pour servir d'instructions aux cardinaux français, s'étendait sur les qualités que devait posséder le futur pape : fermeté et modération, élévation de caractère, expérience des hommes et des choses, etc.

« Sa Majesté, ajoutait le ministre, n'a en vue aucun cardinal qu'elle désire de préférence voir porter à la tiare, ou qu'elle songe personnellement à en exclure. Dans l'un comme dans l'autre cas, elle n'a pas de plan formé, et quant à l'exclusion dont elle pourrait frapper tel ou tel membre du Sacré Collège, elle désire ne pas se trouver dans la nécessité de faire usage de ce droit de sa Couronne. Ce que le Roi souhaite, c'est que le successeur de Grégoire XVI soit indépendant par son caractère, par ses principes, par ses antécédents ; qu'il soit italien et sincèrement dévoué à la cause de l'indépendance des États de la Péninsule et déterminé à les défendre dans l'occasion ».

M. Guizot avouait d'ailleurs au Comte Rossi ne pas connaître assez les dispositions intérieures du Sacré Collège pour avoir une opinion sur les diverses condidatures. Il se contentait d'énumérer les qualités désirables chez le Pape futur, auquel, — disait-il, —

542 L£ CfjKl^VE, CSAT. XID

l'iDlellijamce des temps et deâ esprils était pins que jamaia nécessaire et qui ne devait être, ao dehors, , attaché à ancane paissaiice. ni dominé en dedans par aocone inOneace exclusive et passionnée. * Noas onnerioas. sans hésiter, l'exclusion à tout candidat ni ne pré^nterait pas, sur ces points essentiels, des aranlies salisfaisaotes '', affirmait aloisM. Guizof. lais il ajoutait aussitôt que le Roi s'en rapportait, à et égard, à la pénétration et a la prudence de son eprésentant. C'était à l'ambassadeur qu'était laissée Initiative tant pour désijmerle candidat qu'il pourait devenir argent d'exclure que pour choisir le !ardiaal français chargé de prononcer l'exclusion. Le Roi — écrivait en terminant le ministre — vous onne tout pouvoir à ce sujet >< {1}.

M. Guizot avait cependant jugé utile de reprendre, n cette circonstance, l'ancienne tradition de la maî- }n de Rourbon et d'établir, en vue de l'action commue durant le Conclave, nu accord entre la Cour e France et les cours de Naples, de Madrid, et même e Lisbonne, Dès le 6 juin, le comte de Ludolf, amassadcur de Naples, mandait ce projet d'entente au rincedc Scilla, ministre du Roi Ferdinand (2). Quant l'Espagne, c'était plus difficile : son gouvernement 'était ])as reconnu quand le Conclave s'ouvrit ; comicnt pourrait-il y ôtre représenté? Mais les ministres e la reine Christine crurent tourner la difliculté en éclarant que, le cas échéant, l'exercice du « droit » e leur couronne serait délégué au représentant franûs. De son côté, le cabinet de Lisbonne aurait bien

(l) Voir ausBl la dépécha duSjuin: llémoires de mon temps,

III, p. 313.

(!i) Cipolletla, Memorie poîUiche sui Conclnui, p. S29,

LE VETO d'exclusion DES PUISSANCES 803

voulu user d'un droit que le Portugal se plaît à réclamer sans l'avoir jamais exercé. Mais l'argent lui manquait pour envoyer à Rome, et Ty défrayer, le cardinal Carvalho à qui le rôle d'ambassadeur spécial eût incombé. Il fallut se borner à aviser Tagent portugais résidant à Rome d'avoir à s'entendre avec Tambassadcur de France et se conformer à la conduite et aux avis du comte Pellegrino Rossi pour user du « droit d'exclusion réclamé par la Couronne de Portugal ».

Toutes ces combinaisons se trouvèrent déjouées par la rapidité de Télection de Pie IX. « La préoccupation d'éviter une exclusion possible de la part des puissances qui en possèdent le droit, écrivait, le 21 juin 1846, le comte Ludolf au gouvernement napolitain, semble expliquer le prodigieux empressement que les cardinaux ont mis à procéder à l'élection du nouveau Pontife ».

Il n'est pas à supposer qu'une préoccupation semblable ait motivé la rapidité plus grande encore avec laquelle se fitl'élection deLéon XIII. En tout cas, cette rapidité rendit inutiles et sans objet, en 1878 comme en 1846, les instructions qui avaient pu être adressées aux divers représentants des grandes puissancescatholiques. Seulement, un facteur nouveau s'était introduit dans la question ; une nouvelle et grave difficulté naissait de la situation: l'Italie était devenue une grande puissance, et celte puissance était hostile à la papauté.

esconditioDs, l'exercice dudroit de Veto pericoup de son importance. Cependant il en Tut eot queMion dans la presse, et les organes es diverses en discutèrent l'éventnaUté. Nous it atlusioD. plus haut, à l'action diplomatigée sous les auspices de )i. de Bismark en ibordonner l'élection papale au consentement ■ances. Cette campagne se reOéta dans une tublicalions, et nous avons signalé certaine s anonymes, visiblement inspirées d'en haut, rent à Berlin, à Munich, à Prague, et firent iruit. Les journaux officieux du Vatican, l'Os- Bomano en particulier, relevèrent aussitôt ■niions, appréciant, dès 1872, d'une façon lurageante, l'exercice de cette prérogative t des gouvernements, même de ceux qui en oui incontestablement jusque-là (1).

lant le St Siè^e lui-même n'avait émis auaion à cet égard, et, d'autre part, dans la siénérale de TEurope, les cabinets n'étaient

^ ne savons m i|u"il y a de Trai, disaii ce journal dans ) du 29 juin 1872, dans les bruits d'après lesquels le St. t déclara aux divers gouvernements ne plus vouloir >rif ilèi^c dont ils ont joui dans le passé par un simple «ndescendance. Si la chose ûtait vraie, l'Eglise n'aurait prémunir contre les projets insidieux de certaïos de ses . L'Autriche, la France, l'Espagne, à l'époque où l'on 1 accueillir dans une certaine mesure leur Veto, étaient jsentiellement catholiques, ou la libre pensée et l'hérê- ; pas mises sur le même pied que la religion catholique... eut-on supposer que le St. Siège veuille confier, même nt, ses intérêts les plus vitaux à un Andrassy. un Thiers la, ou à quelque mécréant pire encore, que les aventures ilaceraient à la tOle du pouvoir. C'est ainsi qu'en 1869 repoussées les prétentions de quelques souverains qui rendre part au Concile du Vatican >. — Vers la même Ciciltfi OiUolicn publiait les études que nous avons si*

LE VETO d'exclusion DES PUISSANCES 505

guère portés à faire usage de leur « droit ». L'Espagne se débattait dans des agitations révolutionnaires; l'Autriche, affaiblie en face de l'empire allemand, restauré sans elle et contre elle, avait à lutter contre les plus graves difficultés intérieures ; sans renoncer à sa politique traditionnelle en matière de Conclaves, elle avait,dès 1871, sous l'influence de M. de Beust, orienté son action dans un sens favorable aux vues de lltalie. Et quant à celle-ci, on assure que, bien qu'elle ne fût pas encore officiellement entrée dans le cercle de la triple alliance, elle se trouvait déjà en pourparlers avec le cabinet de Vienne, pour faire écarter, par Tinterventionde Sa Majesté Apostolique, telles candidatures qu'elle redoutait plus particulièrement.

La France, de son côté, sortait d'une lutte électorale qui venait de porter à gauche la majorité gouvernementale et de déplacer complètement l'axe de sa politique; elle ne pouvait guère, d'ailleurs, renoncer à la réserve que lui dictaient les circonstances.

Comme les bruits les plus divers ont circulé sur l'attitude du gouvernement français en cette occurence, il ne sera pas inutile de remettre ici les choses sous leur vrai jour.

Le gouvernement italien avait attaché le plus grand prix à se rendre compte de la pensée du nouveau ministère français. Dès le 16 décembre 1877, trois jours après la formation du cabinet Dufaure, le général Cialdini, ambassadeur d'Italie, eut, avec le ministre des affaires étrangères, M. Waddington, un entretien dont il rendit compte à son gouvernement dans une note confidentielle du même jour (1). Le ministre

(1) Documenti diplomatici : Il r. ambasciatore a Parigi al mi*

506 LE <10!ICI-AVE. — CBAP. xin

fraaça» aaraîl Tivement insisté car l'assomice que les paîs«aace« r^Umaîent <Io çoDT«niemeiit ilalieo. de Karaolir efficacement la pleine liberté âa falar Conclave, coodilioa nécessaire ponr que ce Conclave pûl se tenir à Rome. Quelques jours plus tard, M. Ressmann. chargé d'affaires italien, revenant snr la question, recueillit de la boache de M. Waddinglon deit ik-<^laratioDS analo>;ues. que le gouvernement iialien jo^ea assez importante^ pour être communiquées à «es agents à Vienne, Berlin. Madrid et Lisbonne.

< La France, — aurait dil le ministre fraorais aareprëseDlanlitaliea, — désire que le ConclaTe se tienne à Rome, et que l'élection d'an nonieau pontife soil faite de la façon ta plos libre, la plas régulière et la plus conforme aoi traditions, aân qu'on ne puisse, eu aucune éTentoalité, en contester la Talidité. Le goareroement français désire, en outre, que le nouveau pape soil un homme de sentiments modérés, qui rende possible la conciliation avec l'Italie et qui soil italien. Dans la mesure du possible, il exercera son influence en ce sens. Je ne sais encore, — aurait-il ajouté, — dans quelles limites pourra pratiquement s'eiercer notre droit d'eiclnsion, et je ne me dissimule pas les diflicultés de l'exercice de ce droit ; mais je crois qoe, dans certains cas extrêmes, nous n'hésiterions pas à le reveDdiquer, dans le cas notamment du péril de voirélire an pape non italien >.

Nous ne savons jusqu'à quel point le diplomate de la Consulta a fidèlement traduit en ilalien toutes les nuances du langage de notre ministère des Atfaires étrangères. D'après les indications que nous avons trouvées dans les papiers d'un cardinal français, la

.liflro dKgU Arr"ri e.nlpri in Moiii'i, Piii-iijî 10 tiéiv.inbre 1878. — Ditpnceio ttelnig. liessmami ni minUtro di-gli Affari esteri in lioma, Pnrigi 20 décembre 1878. — Cfr. R. de Cosare, Il Conclure ili Leone XIII, 1888, p. sa-aO,

LE VETO d'eXCXUSION DES PUISSANCES 507

lettre, par laquelle le cabinet de Paris exposait aux membres français du Sacré Collège ses vues et ses instructions, aurait été conçue en des termes moins absolus.

Le cabinet Dufaure déclarait s'en rapporter pleinement à la sagesse et au patriotisme des cardinaux français, à leur connaissance approfondie des véritables intérêts de l'Eglise, intérêts qu'ils ne sépareraient certainement pas de ceux de leur pays. Ce que désirait le gouvernement, c'est que la majorité du Sacré Collège se sentît portée vers les sujets qui, par leurs antécédents, sembleraient offrir le plus de garanties à la paix religieuse et au repos des consciences. Si le gouvernement de la République était interrogé sur ses préférences, il répondrait qu'elles sont en faveur des cardinaux dont la nationalité échapperait à l'inconvénient de susciter, entre les grands pays chrétiens^ des rivalités d'influence. Or, dans le nouveau système politique de l'Europe, c'est encore un pape de nationalité italienne qui répondrait le mieux, au moins pour le moment, aux nécessités indiquées... L'apaisement étant le premier besoin des esprits après les agitations récemment traversées, le nouveau pape devrait être choisi parmi les hommes pratiques, habitués au contactdu monde moderne, plutôt que parmi les cardinaux pris dans les ordres monastiques et moins formés au maniement des affaires humaines. Il ne devrait pas non plus être l'homme des solutions immédiates et qui ne sût pas réserver l'avenir au milieu des difficultés du temps présent.

Au sujet du droit d'exclusion, le ministre déclarait que « le Gouvernement français ne croit avoir perdu aucun des privilèges qui lui ont été légués par

Ct8 LE CONCLAVE. CHAP, XIII

ae longue tradition historique et dont, en ce siècle, il été fait usage sans contestation par d'autres puissanis »... Ces prérogatives constituent un dépôt dont il appartient à aucun gouvernement de se dessaisirct li garantit d'ailleurs les intérêts de la religion et ceux : la France, en prévision d'éventualités qu'il faut ujours avoir devant les yeux, si incertaines qu'elles jisscnt paraître. Toutefois le gouvernement français mnait l'assurance qu'il ne songerait à invoquer ces 'érogalives « que dans le cas d'une nécessité ablue ».

Rien n'indiquait que, dans la pensée du gouverneent, ce cas pourrait Être, comme l'avait compris . Ressmann, l'éventualité de l'élection d'un pape m italien. Le ministre, au surplus, était pai'faiteent sincère, et s'exprimait ,ainsi sans arrière-pênes. Son but était surtout de sauvegarder le principe

l'exclusion, s'il venait à (Mre contesté ; mais ce l'il désirait par dessus tout, c'était que la question ! fût pas soulevée. 11 comptait, que par une conlite prudente et sans recourir à d'autres moyens iction que ceux de leur légitime influence, les caraaux de France sauraient prévenir toutes les difuités. C'est pourquoi le gouvernement du maréchal

Mac-)lahon ne conlia à personne de mission spéile touchant l'exclusion.

Cette attitude des puissances en général et de la ancc en particulier provoqua dans la presse des mmcntaircs en sens divers et qui, sans doute, ne mondaient pas tous aux vues des diiïérenLs gouverments.

Au lendemain de l'élection providentielle de Léon II, certains organes religieux louèrent les gouver-

LE VETO d'exclusion DES PUISSANCES 50^

nements d'avoir reconnu, par leur abstention, que dans Tétat de séparation plus ou moins complète où se trouvent les États modernes vis-à-vis de TEglise, le privilège du Veto n*a plus de raison d'exister et que la prétention de l'exercer jurait été, aujourd'hui, une absurdité (1).

Si les gouvernements ne méritaient pas tout à fait ce compliment, il y avait erreur, d'autre part, à leur reprocher, comme le firent certaines légendes, d'avoir empêché, par un u^age intempestif d'une arme odieuse, l'élection d'un cardinal éminent (2). Ici la vérité historique ne doit perdre aucun de ses droits,. et en ces délicates matières, il importe de ne méconnaître aucun facteur.

C'est ce qu'oubliait ce journal officieux du gouvernement italien qui nous racontait naguère, aux jours du gouvernement de M. Crispi (3), que le Vatican ayant, au début de 1889, demandé aux principaux cabinets européens de faire quelque chose en faveur de son pouvoir temporel, essuya partout des refus.

(1) Cfr. Civiltà Cattolica. Série X, vol. 5, p. 643, 4 mars 1878.

(2) D'après celle légende, dont les échos se retrouvent, entre autres, dans la Vie du Carduuxl rie Bonn(*chosp, par Mr/r Jicsson, le gouvernement français aurait ainsi exclu le cardinal Bilio. On avait, au contraire, déclaré nettement c ne confier aucune mission en ce qui concerne Tusagede l'exclusive ». Sans doute, en exprimant le souhait que le nouveau Pontife oflrit, par ses antécédents, une préparation aussi complète que possible au gouvernement dn l'Église, on avait dit : « Nous préférerions, pour ce motif, qu'il fût élu en dehors des cardinaux engagés dans les ordres monastiques et étrangers au maniement des affaires humaines s. Mais l'expression de cette préférence générale ne visait pas plus le barnabite Bilio que le franciscain Panebianco, Taugustin Martinelli ou le jésuite Franzelin. — D'ailleurs, l'indication confidentielle de certaines préférences n'est en aucune façon l'exercice du Veto^ qui implique nécessairement une communication officielle et publique.

(3) VOpinione, avril 1889.

crnement français seul, au dire de ce jour- ■erait déclaré prêt à étudier la question, à conue le S. Siège aurait consenti h ratifier exent le droit de Vélo dans les Conclaves, imenti à pareille information (!) nous paraî-

ÎUX.

irait autant de candeur à penser que les gouints renonceront de sitôt ft des prérogatives inellcs, qu'il y aurait de naïveté à croire que iu pareille matière, se prêterait aussi aisé- X formules serrées d'un instrument diplo-

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