LS
tinguant, parmi les candidats au souverain pontificat, les Papabili et les Papeggianti. La première de ces dénominations est claire par elle-même. Au début de tout Conclave, il y a toujours un certain nombre de cardinaux qui, par Tensemble de leurs qualités, par leur situation et leur notoriété, sont considérés comme ayafitlFout ce qu'il faut pour réunir un nombre de votes considérable. C'est parmi ces papables que les premiers scrutins désignent d'ordinaire quelques noms. Ces cardinaux, à vrai dire, ne posent pas leur candidature, mais on la pose ; les amis et partisans s'emploient à leur recruter des voix tandis qu'au dehors chacun s'efforce de supputer ou de prédire leurs chances. Ceux qui, sans poser expressément leur candidature, marquent la complaisance qu'ils ont de la voir posée par d'autres assument le rôle de Papeggianti. Ils se croient des partisans et se considèrent eux-mêmes comme des candidats sérieux, faisant comprendre par leur attitude et leur langage que, le cas échéant, ils ne repousseraient pas la charge et la dignité qu'on viendrait à mettre sur leurs épaules. Un Papable peut être, mais il n'est pas nécessairement, un Papeggiante, et vice-versa,..
En fait, presque toujours l'initiative d'une candidature émane d'un groupe de cardinaux influents qui s'entendent entre eux et se concertent d'après leurs affinités et leurs vues. Ce sont là, comme dans tout corps électoral, les partis ou, comme on disait à Rome, en terme de Conclave, ies factions. Et chacune des factions reconnaît pour son chef un cardinal qui est l'homme politique du parti, un leader en quelque sorte. Ces « chefs de faction » ont, en effet, un rôle très important dans la direction d'une élection.
>' ' Vl
Ils peuvent beaucoup pour constituer ou entraver l'indispensable majorité des deux tiers.
On a vu bien des fois, sans doute, un courant d'opinion s'établir avec force, dès les premiers jours, en faveur d'un cardinal d'une notoriété ou d'une capacité exceptionnelles ; et alors l'élection se fait rapidement avant que le jeu des partis se soit régularisé. Mais le plus souvent, au contraire, les groupes ou les « factions » sont nombreux et agissants; ils ont chacun leurs candidats, et dans ce morcellement qui rend si difficile la formation de la majorité requise, l'élection est laborieuse et devient lente. L'accord ne peut s'établir que par une série de transactions, après lesquelles les chefs des factions parviennent à s'entendre sur un candidat commun, qui n'est généralement aucun de ceux dont, au début, les noms ont été mis en avant. Le critérium d'une soixantaine d'électeurs qui tous se connaissent et se pèsent entre eux, est souvent très dilférent du jugement superficiel de la foule. Aussi lorsque l'élection se prolonge, faute d'un de ces noms qui s'imposent dès les premiers jours, le dicton connu se vérifie : qui entre Pape ait Conclave en son Qardhial [{).
I! y a d'ailleurs, dans chaque Conclave, une ou plusieurs grandes questions de politique générale sur lesquelles les esprits se divisent et qui servent aux candidats, ou du moins à leur parti, de plateforme électorale. Mais il y a aussi les petites questions de personnes et de famille, et celles-ci ne visent pas seulement
(1) Ce dicton esl déjà signalé au SIV- siècla par JEnms Sytviiis (Pie II): Oratio -^neœ Syîv. (ap, Muratori, Scripl. Ital. t. III,
le pape futur, mais encore ceux que, d'après les prévisions, il associera à son gouvernement. L'usage veut en effet que le nouveau pontife distribue ses plus importants ministères aux « chefs de factions » qui ont coopéré à son élection. Tel ou tel papabile, — cela s'est vu — peut n'être pas élu, uniquement parce qu'on prévoit qu'il prendra tel ou tel cardinal pour son Secrétaire d'État ou son chef de la Daterie.
Dans ces conditions, ce sont de longs balancements de scrutin, des ballottages auxquels on ne met fin que par ces pourparlers, ces combinaisons où se déploie tout l'art diplomatique des chefs de faction et de leurs intermédiaires.
Le rôle du parti numériquement le plus fort, est de chercher à faire prévaloir un des candidats de sa liste d'inclusive, tandis que la minorité doit se borner le plus souvent à exclure ceux qui lui déplaisent. Sa tactique, à elle, est d'amener la majorité à transiger en faisant de Vobstructionisme et, pour peu qu'elle représente, soit en un seul parti compact, soit en une coalition formée de plusieurs groupes, le tiers plus un des votants, il faudra traiter avec elle, car aucun de ceux qu'elle repousserait obstinément, ne pourrait devenir pape (1).
Ce travail de négociations discrètes, de tâtonnements multiples, de transactions laborieusement poursuivies, a un côté d'incontestable grandeur morale, puisqu'il s'agit de dégager, des collisions et des questions de personnes, celui qui devra être le pape de tous. Il a aussi ses côtés mesquins et peu édifiants puisque les passions humaines, grandes ou petites,
(1) Gfr. supr., pp. 890, 473.
peuvent déployer librement leur jeu sur cet échiquier à la fois si restreint et si compliqué. Les petits moyens de la politique, ceux mêmes de Tintrigue des coulisses, ne sont pas sans trouver leur emploi. Mais, seuls les esprits superficiels peuvent s'en étonner ou s'en scandaliser ; le penseur voit là, au contraire, un des chapitres les plus intéressants de la psychologie humaine et politique.
C'est un procédé familier aux écrivains d'une certaine école d'affecter, à propos de Phistoire des Conclaves, d'étonnantes indignations. « Est-ce là l'opération du Saint-Esprit ! » s'écrient-ils avec emphase. Et les obstinations, les dissensions, les artifices, les petitesses qui peuvent se rencontrer dans l'histoire de tels et tels Conclaves leur semblent des arguments terribles contre l'action divine !... Et ils croient faire beaucoup d'effet avec ces fades plaisanteries !... Non certes, et personne ne Ta jamais prétendu, ce n'est pas l'Esprit-Saint qui désigne, par une révélation surnaturelle, la personne de l'Élu : c'est la Providence qui, en disposant et en dirigeant les volontés humaines^ finit par arriver à ses fins. C'est elle qui sait tirer parti môme des erreurs, des fautes et des excès de zèle de ses instruments. Les hommes sont des hommes, elle n'en fait pas des dieux. Mais Dieu agit par eux dans le calme de sa souveraine puissance, et leurs agitations servent ses immuables desseins. Confusione ho77iinnm regitur et Dei providentia^ a-t-on pu dire souvent, môme quand il s'agit de l'Église. Il faut reconnaître d'ailleurs que l'esprit divin planant sur les eaux agitées des passions humaines n'a pas, d'ordinaire, si mal fait les choses. Les Conclaves, — quelles que puissent être des exceptions malheureu-
ses dont on a fort exagéré le nombre et la portée — les Conclaves ont assuré au peuple chrétien une succession de chefs telle qu'aucune loi dysn astiqué, aucune constitution élective n'en ont jamais donné à un État, à une nation quelconque. La série des pontifes romains fait assez grande figure dans Thistoire pour défier toute comparaison.
Il faut reconnaître encore que, grâce à la loi fondamentale de la majorité des deux tiers, Sélection d'un pape n'est jamais le triomphe exclusif d'un parti; elle ne ressemble en rien à l'élection d'un président de l'Union américaine ou d'un gouverneur d'un Canton helvétique; elle est en un mot, bien réellement cequ'elle doit être : l'élection du Père commun des fidèles.
Et cependant, grâce aux multiples facteurs historiques qui entrent en jeu, rien de plus varié, dans le détail, que l'histoire des Conclaves. Notre siècle même a connu les élections spontanées ou quasi-spontanées ; mais il a connu aussi les Conclaves prolongés, les agitations, les transactions, les candidatures disputées, le jeu savant des « factions », l'immixtion des politiques, et, après tout le mouvement des intérêts et des passions humaines, Papaisement final sous l'action providentielle.
Le Conclave de Grégoire XVI, qui dura plus de deux mois, présente, d'une façon remarquable, le cadre ou le modèle d'un Conclave à l'allure classique. La réclusion électorale commence le 14 décembre 1830. Dès le début, le Secrétaire d'État du pape défunt, Albani, le retors et persévérant agent de l'Autriche, a rallié autour de lui un groupe compact de
15 à 20 partisans qui, pendant 50 jours, votercmt obstinément pour le vieux cardinal Pacca. Un groupo opposé, d'une force à peu près égale, s'est formé en faveur du cardinal di Gregorio. Un autre tiers, demeuré d'abord flottant, se rallie, au bout d'une dizaine de jours, a la candidature intermédiaire du cardinal Giustiniani. Durant douze jours, les trois candidatures se ballottent avec un nombre de voix à peu près égal. Cependant, peu à peu, les derniers venus gagnent du terrain, le nom de Giusliniani fait la boule de neige, et, le 9 janvier 1831, son élection paraît assurée par l'accession du parti de Gregorio. Mais alors, au moment où tout semble fini, le Doyen donne lecture d'une lettre de l'Ambassadeur d'Espagne qui prononce, au nom de son gouvernement, le Veto cTexclusion contre Giustiniani. Le désarroi causé par cette intervention inattendue de TËspagne est grand : la faction Albani-Pacca s'apprôte à tirer parti d'un incident auquel elle n'est peut-être pas étrangère.
Tout étant à recommencer, on allait peut-être revoir un Conclave de six mois, lorsqu'avec une simplicité très haule, et une générosité très digne, le cardinal di Gregorio déclare qu'il se désiste de toute candidature. Second coup de théâtre auquel, sans doute, TEspagne et TAutriche ne s'attendaient pas. Les partisans de di Gregorio s'unissent aussitôtà ceux de Giustiniani qui, sur leur demande désigne à leurs suffrages le moine camaldule Mauro Capellari. Mais la faction autrichienne n'a pas désarmé. Les vingt voix que Mauro Capellari recueille le lendemain ne s'augmentent aucunement, pendant près de trois semaines, et c'est le 1" février seulement qu'on arrive à vingt-cinq. C'est plus que la moitié des voix; mais
pour arriver aux deux tiers, il en faut six encore. Néanmoins il est clair maintenant, et tous les agissements du Conclave le démontrent, qu'on y arrivera. Albani s'apercevant que sa résistance obstructionniste est devenue inutile, se rallie avec les siens. Dès lors, Télection est faite et Grégoire XVI proclamé le 2 féfévrier 1831. Grâce à l'obstination d* Albani, l'opération avait été longue ; elle avait provoqué plus d'une fois l'impatience et les commentaires malveillants du public, mais elle se terminait de la façon la plus digne et la plus satisfaisante pour tous les fidèles, comme pour tous les esprits judicieux et vraiment politiques.