‹ Le concordatChapitre 5 sur 10 · IH I.K CONCORDAT · texte numérisé non relu

IH I.K CONCORDAT

consistait on opinions abstraites et en contemplations mystiques; si tout l'offlce de la politique se bornait à faire régner Tordre matériel dans les cités... il serait aisé alors de garder strictement distinctes deux régions qui ne se toucheraient nulle part. Mais ni la religion n'est un ermite confiné dans une cellule, ni l'État n'est d'humeur à se contenter du rôle d'un gendarme; l'un et l'autre portent plus haut leurs vues et leurs prétentions, et sans sortir de leurs attributions naturelles, aucun d'eux n'a, jusqu'ici, pu faire un pas sans qu'ils se soient rencontrés face à face*. »

Il serait trop long, et ce ne serait pas ici le lieu d'énumérer toutes les occasions

1. La Souveraineté pontificale et la liberté. (Correspondant d'octobre 1861.)— Voir, Appendice A.

inévitables qui amènent ces rencontres quotidiennes de l'État et de l'Église, et leur rendent par là impossible de passer l'un près de l'autre sans se connaître, sans se toucher et, si l'on n'y prend garde, sans se heurter. Enseignement de la doctrine et communications de l'autorité religieuse avec les fidèles par la voie de la prédication ou de la presse, réunions publiques des offices et du culte, constitution d'un patrimoine nécessaire à l'entretien de l'autel et do ceux qui en vivent, comme au soutien des fondations charitables, ce sont là autant de points (et combien d'autres en pourrait-on citer !) sur lesquels l'Église réclame, au nom de la mission qu'elle a à cœur de remplir, une très large part de liberté d'action, tandis que l'État (au moins tel que nous le connaissons) ne pourrait guère et n'a jamais voulu abandonner le

droit d'en régler les conditions. Et que dire des cas plus graves encore où ce sont des actes que doivent accomplir de simples citoyens dans la vie commune, qui relèvent à la fois, pour la conscience, de la loi religieuse, et de la loi civile pour l'intérêt social, en sorte qu'il peut arriver que ce que l'une défend, l'autre le permette et même l'ordonne? C'est le fait en particulier de tout ce qui touche à la constitution de la famille. Il y a là tout un ordre de questions qui était connu des anciennes écoles de droit canonique et civil, sous le nom de matières mixtes : terrain de contact nécessaire entre l'Église et l'État, mais terrain toujours disputé, théâtre fréquent de controverses, de conflits et même de combats, et où la paix n'a pu être établie que par un échange réciproque et concerté de concessions et de garanties. Telle est

l'origine, la raison d'être, et jusqu'ici la nécessité permanente des concordats. Celui que le Premier Consul conclut en 1801 n'avait pas un autre caractère, et, pour lui faire sentir la nécessité d'y recourir, il n'était besoin que de cette sorte de divination politique qui, surtout dans ces premiers jours de sa puissance, lui tint tant de fois lieu d'étude et d'expérience.

On nous dit, je le sais, que le temps était déjà passé de ces expédients plus conformes aux conseils de la sagesse pratique qu'à la rigueur des principes, puisqu'à ce moment môme le nouveau monde découvrait le secret qui avait échappé à l'ancien : celui de faire vivre en paix État et Église dans des conditions d'indépendance et même d'ignorance réciproques.

Le moyen vainement cherché, c'est un appel confiant, hardiment adressé à la li-

berté qui l'avait trouvé. La constitution des Élals-Unis d'Amérique, en ouvrant à toutes les manifestations de la pensée et de laulorilé humaine, i)aroles, écrits, associations de toute nature, une carrière de liberté à peu près illimitée, inaugurait un état de législation et de mœurs qui a permis à l'Église catholique, comme à toutes les communions et à toutes les sectes, de se mouvoir à l'aise sans attendre et sans acheter, d'un pouvoir jaloux, les facilités nécessaires pour vivre, croître, s'affermir et s'étendre. La liberté assurée à tous suffit désormais et pourvoit à tout. Soit : il y aurait pourtant encore lieu de vérifier sur place et dans le détail les circonstances et les conséquences d'un régime si nouveau, et, examen fait, je doute qu'on trouvât facile de le rendre applicable dans une société vieillie, comme la nôtre, qui a

longtemps lutté et souffert et à qui ce passé a laissé une succession fortement grevée de passions, de préjugés et de ressentiments. En tous les cas, ce qu'il y a de certain, c'est que ce procédé de libéralisme à outrance, personne au monde ne songeait à le mettre en œuvre en 1801.

Ce n'était pas seulement le Premier Consul, qui n'y aurait assurément eu aucun goût et dont le tempérament ne s'y prêtait pas, c'était la France entière, épuisée et dévorée par dix ans d'anarchie, qui réclamait non le relâchement, mais, au contraire, une prise en main plus ferme de l'autorité sociale* On était dans l'un de ces moments de réaction que notre génération a connus et que celle qui nous suit reverra peut-être, où le besoin d'un pouvoir qui se fasse obéir devient le cri général. Si la constitution improvisée par Bonaparte, au lende-

main de son coup d'État du 18 brumaire, fut si facilement acceptée, c'est parce qu'elle restreignait (on sait dans quelle mesure) des franchises dont la masse de la nation s'était trop mal trouvée pour les regretter et dont l'abus avait, pour longtemps, compromis et même décrédité l'usage. Le droit commun, sous de telles institutions, n'était que la sujétion commune. Réduire l'Église à y entrer sur le même pied et sans plus de droits que la première association venue n'était pas une proposition sérieuse.

Qu'on essaye, en vérité, de se figurer quelle aurait été, sous ce régime de l'égalilé dans la contrainte, la situation de l'Église, confondue d'abord avec tous les clubs auquel le Consulat imposait silence et tous les lieux de réunion publique dont il fermait les portes, puis obligée, afin de

s'en distinguer, d'attendre une autorisation pour tous ses actes, de subir la censure pour tous ses écrits, de vivre, en un mot, au jour le jour, de tolérance et de bon plaisir, sous une surveillance quotidienne de haute police! Ne trouvant pas d'air respirable dans cette atmosphère comprimée, elle se serait certainement débattue. Mais ce qu'on imagine plus malaisément encore, c'est ce maître impérieux, que troublait le murmure des conversations tenues à voix basse dans les salons de Paris, laissant la chaire de prédication ouverte à des hommes dont le nom lui eût rappelé un passé hostile, dont les intentions lui étaient suspectes, et qui auraient exercé sur des foules assemblées, dans un langage souvent mystérieux pour lui, un empire dont il aurait ignoré le secret. Entre le vieil esprit d'indépendance

-Jli i.i: CUNCOHhAT.

tMTli'siasli<iU(; et l'humeur ombrageuse d'un pouvoir nouveau, le voisinage ne serait pas resté longtemps paisible. Une tension de rap[K)rts en serait résultée qui aurait ramené d'abord des tracasseries mesquines; puis, à la première résistance, une violent» pei*sécutrice. Non, étant ce qu'il était et résolu à ce qu'il avait à faire, le Premier Consul n'avait d'autres moyens de délivrer la France des agitations religieuses dont elle était lasse que de faire à l'Église une i>lace à part, en élargissant pour elle, à des conditions déterminées, le cadre trop éli'oit de l'administration qu'il avait à tâche de constituer.

Et, soyons de bon compte : serions-nous, nous-mêmes, plus avancés aujourd'hui?

L'œuvre du Premier Consul disparaissant laisserait-elle Église et État dans des rapports plus dignes et plus sûrs? Sans doute,

nous ne vivons plus sous le joug et 3ans les lisières serrées de laconstitulion de l'an VIII. La presse est libre, on s'en aperçoit à sa licence : les réunions publiques sont permises, le bruit qu'elles font ne permet pas de l'ignorer. Mais ces libertés purement politiques, fruit douloureusement acquis de nos révolutions successives, gardent l'empreinte de leur origine et n'intéressent que l'individu isolé dont elles souffrent et même facilitent tous les écarts. Au contraire, toute action collective, exercée en dehors du concours des pouvoirs publics, reste garrottée des mêmes liens dont l'avait enserrée l'administration consulaire. Et c'est cependant cette liberté, plus que toute autre, que réclame, pour garder au soleil la place qui lui appartient, la plus vieille et la plus sainte association qu'il y ait au monde.

L'article 221 du Code pénal, qui subsiste

(en attendant la loi d'association qu'on présente toujours, qu'on retire ensuite et qu'on ne discute jamais), appliqué à l'Église catholique, lui laisserait-il un abri supportable? Et avec les restrictions jalouses qui empêchent toute personnalité morale d'abord de se constituer, puis de posséder et d'acquérir pour le compte commun de ceux qui la composent, comment suffire, comment pourvoir à l'entretien du culte et de ses ministres? Tel est pourtant l'état présent de la législation auquel devrait être soumise l'Église catholique, si le Concordat était dénoncé. Avons-nous mieux à espérer pour l'avenir des puissants du jour?

Loin de là, leur franchise à cet égard est complète : il en est parmi eux qui redoutent, d'autres qui se vantent de désirer la séparation de l'État et de l'Église, mais aucun d'eux ne laisse à l'Église l'illusion

de croire que, en lui retirant l'appui de l'État, ils lui réserveront une compensation dans l'extension des libertés générales. Tous sont d'accord pour l'avertir que, le cas échéant, ils sont résolus de restreindre encore sa part du fond commun, afin de se mettre en garde contre l'ascendant, qu'une fois affranchie de toute surveillance, elle pourrait reprendre à leur insu. On tient en réserve, pour ce jour-là, contre tout ce qui porterait l'étiquette ecclésiastique, une série de restrictions spéciales :

et en place des facilités particulières que l'Église tient du Concordat, ce sont des chaînes que nos libéraux forgent tout exprès pour son usage. Ainsi, point d'erreur ni de malentendu : la suppression du Concordat ne mettrait pas fin au régime exceptionnel en matière religieuse, les termes en seraient seulement renversés, et on les

.*K) LE CONC(»RDAT.

appliquerait à rebours ; aujourd'hui pour l'Église, demain contre elle : je ne vois pas bien ce que l'égalité y gagnerait, mais je vois très bien ce qu'y perdraient la justice et la paix sociale.

Si la plus grande partie des conseillers du Premier Consul étaient enclins à penser qu'entre l'Église catholique et tout gouvernement issu de la Révolution, l'hoslilité était irréconciliable, tout aussi générale, tout aussi profonde et fondée précisément sur les mêmes faits, était la conviction qui portait l'entourage du pape à établir une solidarité étroite entre l'Église outragée et la monarchie déchue. L'alliance de la mo-

narchie et de TEglise en France remontait à un temps immémorial. Très chrétienne, c'était le nom que portait, depuis des siècles, la royauté française, et dont elle n'avait jamais démérité. Sa dévotion envers le Saint- Siège, malgré quelques interruptions et quelques réserves, était toujours restée filiale.

Et cette union fondée dans des jours de prospérité commune, la communauté du malheur venait de lui donner un caractère touchant et presque sacré. Pape et roi, battus des mêmes orages, avaient été frappés des mêmes coups. Les innovations irréfléchies de l'Assemblée constituante n'avaient pas porté moins d'atteinte à la pureté du dogme qu'à l'essence du même principe monarchique. Le meurtre de Louis XVI par la Convention avait précédé de peu d'années la mainmise du Directoire

sur la personne de Pie "VI, et les deux attentats, le régicide et le sacrilège, avaient paru la conséquence l'un de l'autre. De plus, autour du prétendant exilé étaient groupés tous les évoques qui, pour rester dociles à la voix du chef de l'Église, s'étaient vus chassés de leurs sièges et contraints d'aller vivre, loin de leur patrie, de privations et d'aumônes. Pour ceux-là, de naissance aussi royalistes que catholiques, l'honneur n'avait qu'une loi, le mot de fidélité n'avait qu'un sens, qui les tenaient également attachés à la double majesté que, dès leur enfance, ils avaient été élevés à chérir. Les deux causes, monarchique et religieuse, paraissaient tenir l'une à Tautre par un lien si simple et si fort, que Pie VII, à peine élu, n'avait pas hésité à faire part de son élévation à Louis XVIII, avec le cérémonial usité pour les rois de

^i LE CONCORDAT.

France*. Cette adhésion publique au droit du prince exilé semblait une condamnation implicite et anticipée de tout pouvoir d'une autre nature qui prétendrait à le remplacer.

On peut juger dès lors du trouble profond que causa au Vatican la nouvelle de la première ouverture pacifique faite de Milan même par le vainqueur de Marengo, au moment où il traversait l'Italie après son triomphe. Si, dans les lettres que M. Boulay de la Meurthe nous fait connaître, le pape, surpris et déjà flatté de l'hommage, paraît en sentir tout de suite l'importance, d'autres rapports nous montrent des alarmistes sincères ou intéressés

1. Boulay de la Meurthe, t. I, p. 11. Le savaut éditeur fait remarquer dans une note que le nouveau Pontife allait plus loin dans la voie de la reconnaissance de la royauté de Louis XVIH que son prédéceseur Pie VI, qui, après la mort de Louis XVI, n'avait pas donné le titre de roi & son frère.

accourant pour inquiéter sa conscience par des soupçons qui ne manquaient certainement pas de fondement. Quelle foi, lui disait-on, méritaient donc ces assurances inattendues, et fallait-il donc, pour y répondre, commencer par se déjuger et se démentir? Les raisons de douter et d'attendre étaient sérieuses. Une condition surtout, mise dès le premier jour en avant, n'était pas faite pour rassurer. Le conquérant exigeait, avant môme de rien entendre, le renouvellement à peu près complet de Tépiscopat français, trop compromis, à ses yeux, par l'émigration et la guerre civile pour être remis en possession de ses sièges : il voulait (ce fut le mot qui circula) un épiscopatvierj/e; c'est-à dire, composé probablement, ajoutait-on, des protégés de ses deux minisires, l'ancien évèque d'Autun et Tex-oratorien Fouclié. Singu-

lière virginité sacerdotale! Le pape aurait donc, pour faire place à des intrus de cette espèce, à frapper lui-même ceux qui, afin de lui obéir et de lui rester fidèles, avaient tout risqué et tout perdu. Quel scandale! quelle ingratitude! Comment la justifier et même comment l'accomplir? Si les victimes sacrifiées résistaient au désir du Souverain Pontife, quel moyen de les contraindre à s'y prêter? Un ordre pontifical privant desévêques de leur juridiction était un fait à peu près sans précédent, que ne paraissait pas autoriser suffisamment le silence du droit canonique. Puis, quel était-il ce pouvoir nouveau qui demandait à être substitué d'emblée à tous les droits d'une dynastie séculaire et catholique? Un pouvoir né d'hier, improvisé par la victoire, et qu'elle pouvait demain abandonner? Un pouvoir tout personnel, rési-

dant dans un homme qui pouvait disparaître au milieu d'une commotion populaire ou tomber sous le fer d'un assassin, car toutes les violences étaient à prévoir sur cette terre de France encore malfamée et imbibée de sang. Lui mort ou renversé, que deviendraient les engagements qu'il aurait pris et où ne pourraient pas conduire ceux qu'on aurait contractés envers lui? Quelle responsabilité pour le pape qui aurait compromis l'Église dans une compagnie suspecte au service d'une aventure éphémère?

Telles étaient les considérations pressantes que nous trouvons résumées dans un mémoire éloquent, présenté à Pie Vil par l'illustre défenseur de la cause religieuse à l'Assemblée constituante, le seul adversaire qui eût su tenir tête à Mirabeau, l'abbé devenu le cardinal Maury, et représentant

de Louis XVIII auprès du Saint-Siège *. Il y avait là de quoi assurément faire reculer un vieillard d'un naturel à la fois timide et timoré. Aussi le trouble qu'il ressentait était profond, et son angoisse demeura poignante. Serais-je assez malheureux, disait-il au cardinal Maury en levant les yeux et les mains au ciel, pour que le roi pût douter de ma tendresse pour lui I Je donnerais ma vie pour le remettre sur le trône ^. Pour passer outre à des raisons d'une telle valeur et braver des perspectives si menaçantes, il ne fallut pas moins, chez le pontife^ que la conscience impérieuse d'un devoir supérieur à remplir.

Une grande nation, de cœur encore chré-

1. Boulayde la Meurthe, t. I, p. 66. Voir le mémoire entier dans la publication intéressante des papiers du cardinal Maury due d M»' Ricard.

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