MON RÉVÉREND PÈRE, MARIEZ-MOI
Hector de Chantonnay, bien décidé à faire un riche mariage, bien convaincu que les riches mariages se font par les révérends pères, se rendit chez les dominicains, exactement comme on le fait à l'une de ces agences matrimoniales qui exploitent la crédulité des provinciaux. La forme de l'entretien put varier un peu, le fond devait être le môme.
— Monsieur, je désire me marier.
— Très bien, monsieur, j'aurai votre affaire.
— Mon révérend père, mariez-moi.
— Très bien, mon enfant, j'aurai votre affaire.
Dans l'agence matrimoniale, on est inscrit
sur un registre; chez les pères, ou est sur le carnet particulier du confesseur.
Ce fut donc à l'issue de sa confession, que l'enfant spirituel du père Jérôme porta sa petite antienne.
— Très cher père, j'ai bien une chose grave qui m'occupe, et sur laquelle je tiens à connaître votre pensée, mieux que cela, pour laquelle j'aurai besoin de votre protection si puissante.
— Vous savez, mon enfant, que, dans notre maison, nous sommes tout dévoués à ceux qui s'adressent à nous et qui nous aiment.
— Il s'agit d'un mariage.
— Ah! très bien. Vous vous mariez. Mais c'est sage. Vous êtes d'âge maintenant. La vie du monde a ses dangers. Oui, oui, vous faites bien. Nous prierons Dieu, dans notre sainte communauté, pour que votre mariage soit heureux.. •
— Mon père...
— Si vous eussiez eu la vocation religieuse... Mais cela vient de Dieu... Enfin, mon enfant, on peut se sauver dans l'état du mariage, qui est saint, quoique inférieur à la vie des instituts religieux.
— Mais, mon père, j'en suis encore à chercher une épouse.
— Oh ! pour lors, c'est différent. Il faudra bien choisir, mon enfant, choisir entre mille,
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choisir entre dix mille, entendez-vous? N'entrez que dans une famille chrétienne...
— Mes relations à Paris sont peu étendues.
Vous le savez, nous nous réunissons au cercle catholique; nous nous voyons dans les bureaux des feuilles religieuses, où passent nos articles et où nous avons quelques amis. Il serait difficile...
— Votre rédacteur en chef et MM. Falot pourraient vous présenter un peu dans un certain monde assez riche et honorable, qu'ils fréquentent.
— Mon père , à vous dire ma pensée , mes collègues sont joliment hautains vis-à-vis des écrivains religieux qui commencent. Ils nous marchandent trop leurs écus, pour nous soutenir dans le monde et nous y ménager des relations agréables.
— Les maladroits ! voilà comment ils perdent tout. Il n'y a pas de camaraderie parmi eux.
Le père s'arrêta, comme s'il eût voulu terminer là l'entretien. Son homélie contre les honnêtes écrivains religieux masquait peut-être une retraite habile. Mais Hector de Chantonnay n'était pas pour rien un élève des jésuites. On ne lui échappait pas si facilement.
— Vous-même, mon très bon père?...
Ces mots furent dits d'un ton à attendrir Cerbère et les dieux infernaux.
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— Oui , quelquefois nous-mêmes. Mais c'est une rencontre, disons mieux, un coup de Prov&epee. Enfin cela n'est pas impossible.
— Ah ! cher père, comme je vous aimerai ! . . . <-~ Dites-moi, monsieur de Ghantonnay, tous
devez avoir quelque fortune?
~. Oui, quelque fortune.
— Mais enfin?
— Oui, quelque fortune, cher père.
Il fallut que le dominicain se contentât de cette vague explication. Peut-être aussi ne voulut-il pas être fixé sur le chiffre de l'avoir de son jeune pénitent. Il serait plus libre dans l'occurrwce,
~~r Puis, vous avez déjà un nom dans la littérature. Votre livre les Femmes cloîtrées a dû vous rapporter quelque chose?
— Oui, mon père, quelque chose ; mais, soit dit entre nous, les éditeurs nous exploitent furieusement. On est bien plus large ailleurs; et, tout éditeurs catholiques qu'ils s'intitulent, je les trouve plus juifs que les juifs de la rive droite.
— Enfin, cela constitue une position honorable. Vous écrivez dans la Revue de la littérature catholique; j'ai lu de vous de charmants articles dans le Journal des pieux adolescents. Ces MM. Falot, riches et puissants aujourd'hui, devraient bien vous marier.