MON RÉVÉREND PÈRB, MARIEZ-MOI
— Je vous le répète, mon cher père, il n'y a rien à espérer de côté-là.
— Ah! mon ami, l'égoïsme, l'égoïsme, voilà ce qui se trouve partout! Nous, grâce à Dieu, dans la famille de Saint-Dominique, nous ne sommes pas égoïstes. Et nous servons nos amis autant que cela nous est possible. Mais, vous le comprenez , il y a des difficultés qu'on ne peut pas toujours surmonter.
— Je le sais bien, mon révérend père, et je le sais par expérience. Si je pense à me marier, et si je désire faire un riche mariage, c'est pour réaliser une œuvre que je crois appelée à produire un grand bien. C'est une inspiration qui m'est venue d'en haut.
— Et quelle est cette œuvre, mon cher enfant?
— Les jésuites ont un grand journal à Paris.
Pourquoi les dominicains n'auraient-ils pas le leur?
— Excellente idée ! Ah ! si nous étions aussi riches que les jésuites, je vous dirais : Chantonnay, soyez le rédacteur en chef de notre journal. Mais ce journal, nous ne l'avons pas : car vous comprenez que je ne compte pas la Couronne de Marie.
— Eh bien, mon père, mariez-moi, et vous aurez votre journal. La dot de ma femme servira à le fonder. C'est là mon rêve.
— Il faut le réaliser. N'en doutez pas : c'est à Marie elle-même que vous devez d'avoir conçu une si sainte pensée. Monsieur de Chantonnay, comptez sur moi : je vous marierai.
Armand Villaret à l'abbé Courbon.
Vareilles, par la Souterraine (Creuse), le 90 octobre 186...
Mon cher et aimable abbé ,
Vous m'avez bien pardonné, n'est-ce pas, de vous avoir entretenu avec tant de détails de mon singulier roman à Vareilles? Je vous sais des idées si grandes , vous jugez si peu la vie réelle du regard étroit de beaucoup de prêtres, que je n'ai pas craint de mettre sous vos yeux ma petite épopée du cœur.
N'est-ce pas, après tout, l'œuvre sérieuse de la vie, puisque le bonheur intime en dépend,
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mieux que cela, l'avenir social au milieu des civilisations? Tant valent les destinées de la vie domestique , tant vaut un peuple ; et ces destinées ont tenu aux premières influences sur le cœur, à ce noble sentiment appelé l'amour. Il est le générateur du grand et du bien dans le monde.
Je n'ai pas oublié avec quelle délicatesse je fus accueilli de vous, dans les premiers jours où se forma notre bonne amitié. Vous ne repoussâtes pas le jeune écrivain qui voulait rester noble et pur, mais qu'une invincible attraction appelait à la vie littéraire ; vous ne repoussâtes pas le jeune romancier, le faiseur de drames, puisque le roman et le dràifte sont la forme littéraire qui plaît le plus à notre époque.
Aujourd'hui c'est mon propre roman que je fais, et celui-là ne s'écrit pas seulement sur des feuilles volantes, mais il devient l'histoire de l'époque la plus décisive de ma vie.
J'ai hâte d'arriver à Paris, pour recevoir vos bons conseils. Je sens que, dans une affaire de cette importance, j'ai besoin d'un guide qui m'aime.
Je vous parlerai aujourd'hui moins longuement de Laurence, mais tout se renfermera dans ce mot : Elle est pour moi un idéal. C'est vous dire combien je suis épris de cette belle créature. Àurai-je jamais le bonheur de rattacher à
mon existence? Cette crainte, comme dans tous ceux qui ont aimé, fait déjà mon supplice. Mais j'espère.
Je n'ai plus que de bonnes nouvelles à vous donner de ma mère. Le mieux s'est soutenu, et avant peu de jours nous serons à Paris. Les Deville s'y rendront presque en même temps que nous. Donc, au bonheur de nous revoir bientôt.
Adieu.
Votre ami, Armand Villaret.
P- S. — Quelques mots qui viennent d'échapper à ma mère me rendent fou de joie. M. Deville lui a laissé comprendre qu'il ne serait pas fâché de voir s'unir nos deux familles. Fixé dorénavant à Paris dans le magnifique hôtel qu'il vient d'acheter rue Saint-Dominique, il veut mener la vie du grand monde. M. Deville a des idées élevées : il aime les littérateurs. Ma famille est connue dans la magistrature. Il n'y aura donc pas de sérieux obstacles. Je ne quitterai pas Yareilles sans faire ma demande officielle. Je fais déjà de beaux plans d'avenir : séjour d'hiver à Paris, villégiature de quelques mois à Vareilles, dans cette charmante Creuse que j'aime tant, puisqu'elle a vu naître Laurence;
puis voyage aux eaux, sur les bords du Rhin : le monde est à nous.
Je me surprends, comme le loup, à me forger une félicité qui me fait pleurer de tendresse. Adieu.