‹ Le confesseur: par l'abbé (volume 2)Chapitre 9 sur 17 · MONOLOGUE DU SIRE DE CHANTONNAT · texte numérisé non relu

MONOLOGUE DU SIRE DE CHANTONNAT

sans sou ni maille, et seulement très fier de vous appeler Chantonnay, le premier billet de dent francs vous eausa des vertiges; vous vous persuadâtes que le pactole commençait à couler.

Lé pactole, Chantonnay, est resté un tout petit ruisseau où vous pouvez à peine vous désaltérer. Et vous avez grand soif, mon ami. Il faut convenir que tous êtes entré dans une mauvaise ttàe. Comme vous aviez gardé vos principes religieux, les jésuites vous ont mis dans la tête qu'en écrivant dans la coterie ultramontaine , Vous arriveriez à tout, et vous n'êtes arrivé à rien. — Je ne peux pourtant pas faire la guerre à mes dépens. Je travaille dans un grand journal subventionné par les jésuites; mais les bons pères ne sont pas généreux ; ils donnent le moins possible. Les anciens, dans le journal, prennent la plus grosse part. Voilà six mois' qu'on me promet de mieux rémunérer mon travail. J'attends cela pour m acheter un habit : le' mien commence à montrer la corde, autant que' celui de Rapille; mais il est moins crasseux. Viens, que je te brosse encore, mon pauvrehabit. Ma foi, je ne te dirai pas avec Béranger, le grand poète que j'ai déjà démoli trois fois :

Mon vieil ami, ne nous séparons pas !

Je n'aspire, au contraire, qu'à te mettre au

rebut. Et ce chapeau, objet de (tut de soin*, n'est plus du tout à la mode. — Si vous en-, pruntiez, sire de Chantonnay? — Dieu m'es garde, j'ai horreur des dettes* Ah si je pouvais foire un bon mariage? — Oui, Chantonna?, voilà votre rêve à présent : un bon mariage.

Et qu'entendez-vous par un bon mariage? -*- Épouser une femme belle, intelligente, riche et d'une famille honorable : je ne tiens p?s précisément à ce que ses aïeux aient été aux croisades; une fille noble et riche ne voudrait pas d'un gentilhomme n'ayant que la cape et î'épée, ou, pour mieux dire, la plume; mws une jeune personne riche pourrait être flattée d'épouser M. de Chantonnay, d'une noblesse incontestable, ayant déjà une réputation dans le monde littéraire, et, s'il en croit son miroir, un eharmant garçon qui, sans fatuité, peut espérer de faire quelque impression sur la femme qu'il voudra bien choisir. — Vous n'êtçs pas modeste, sire de Chantonnay. — Ah! bien, oui, modeste! Il faut commencer par se rendre justice à soi-même, et se poser hardiment pour ce que Ton est. Je lai été, modeste, en arrivait à Paris. On m'a pris au mot. Ma modestie m'a fait perdre au moins une année. Enfin quand on a vu le rédacteur en chef de la Mappemonde catholique, malgré son énergique laideur, sa naissance obscure, épouser, grâce aux jésuites.

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\im mke héritier, Jfcçtor de Chantoanay peut fym espérer un sucées Eh bien, ce qu'ils ont fait pour lui, ils te feront pour moi. — Doucement, Hector : Falot leur était indispensable, il était l'âme de leur journal, tellement que cette pauvre Mappemonde ne fait que végéter depuis qu'il n'y est plu&. — Je l'aurais lm& rèflipUcé, moi. J'ai de l'esprit, je sais dire au besoin ure injure, tout comme un autre ; maie ils sont Jà efaq ou si* crétins , qui servaient autrefois de comparses à Falot, qui ne veulent p$£ souffrir que les derniers venus dans le journalisme deviennent les premiers. D'une autre part, les jésuites ont fait teint et tant de mariages, qu'ils ne se soucient plus d'en faine; et s'ils n'ont pas un intérêt direct à la chose, ils ne l'entreprendront pas. Voyons ailleurs. Il y a les dominicains. Depuis la mort de Lacordaire, ils commencent à prendre de l'influence. Les jésuites ont leur clientèle toute faite ; les dominicains travaillent à s'en faire une. Le père Jérôme est mon confesseur ; il m'a proposé de faire des articles dans le petit journal de l'ordre, la Couronne de Marie. J'ai refusé, sous prétexte que mes nombreux travaux ne me laissaient pas un instant de libre. Le fait est que toutes les niaiseries de cette littérature mystique me font soulever le cœur. Je ne puis pas descendre jusque-là. — Tu as tort, Chantonnay, tu

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as tort ; ces niaiseries-là font arriver un homme. — * La faute peut se réparer ; j'insinuerai au père Jérôme qu'avec la dot de ma femme je pourrais fonder un journal dévoué à la famille de saint Dominique, et je lui offrirai, pour la Couronne de Marie, quelque pieux cantique. Je ne sais quel poète a fait ceux de la Rose mystique effeuillée, mais il ne me sera pas difficile de faire mieux que lui. Allons f c'est décidé, ma plume va se mettre au service des dominicains. Je Célébrerai les douceurs de l'inquisition, s'ils l'exigent : mais pour cela, il faut me trouver une femme riche, belle et intelligente. Je me Veux rien rabattre de mes prétentions.

Allons trouver le père Jérôme!

Vareilles, par la Souterraine (Creuse), le 4 octobre 186...

Mon aimable ami,

Vous vous êtes moqué souvent, et sans ménager beaucoup mon amour-propre d'auteur, de ces belles rencontres entre les héros et les héroïnes de mes romans et de mes drames, que vous traitez tout simplement de ficelles dramatiques. Eh bien, monsieur le critique, qui voulez qu'on écrive des œuvres d'imagination sans s'écarter du vraisemblable, apprenez par mon exemple que l'invraisemblable se rencontre plus souvent dans la vie réelle qu'on ne se l'imagine.

L'imprévu prend une large part dans toute l'existence humaine, et l'imprévu c'est presque toujours l'invraisemblable. Sachez donc, cher critique, que la destinée, pour m'encourager sans doute à user, malgré vous, de mes petits procédés littéraires, a mis, dans mon roman à moi, une de ces ficelles dramatiques si utiles pour sauver un pauvre auteur dans l'embarras .

J'ai retrouvé par miracle ma belle inconnue; et si vous me dites que vous ne voyez pas là un fait bien extraordinaire, je vous répondrai qu'il est au moins très étrange que mon inconnue soit précisément mademoiselle Laurence Deville. Admirez ma générosité, mon cher ami : je pouvais, avant d'en arriver au fait principal, user de mille circonlocutions. J'aurais dû le faire pour me venger de vos sarcasmes à l'endroit des rencontres imprévues; mais le bonheur rend indulgent; je vous pardonne, et je vous avoue que je suis bien près d'être sérieusement amoureux. Mademoiselle Deville est encore plus charmante qu'il y a deux ans. Elle était alors à l'époque de transition entre l'adolescence et la jeunesse; beaucoup de choses étaient dans les futurs contingents. Aujourd'hui la nature a parafait son œuvre, et vraiment elle à dû travailler cm arnore.

La première fois que je suis descendu au salon, mademoiselle Deville a rougi eu me

voyant entrer. Je vous prie de croire que je ne suis pas assez fat pour tirer de ce léger fait une conséquence en ma faveur. Quant à moi, je suis* resté interdit. Il y a eu une explication. Laurence — laissez-moi supprimer dans mes lettres ce mot, mademoiselle, si froid et si guindé, — Laurence a raconté l'aventure de l'Opéra ; comment, à la sortie de la salle, la voiture de sa grand'mèrè lie s ? était pas trouvée là ; et comment j'étais allé, par une pluie battante, à la recherche d'une voiture, chose fort difficile à cette heure et par l'affreux temps qu'il faisait; et enfin comment fêtais arrivé, avec mon parapluie brisé par le vent, mes habits ruisselants d'eau, et nu-tête? car, dans ma lutte contre l'ouragan mon chapeau avait été emporté. Mais mon dévoûment devait être inutile; car, au moment où sa grànd'mèreetelle allaient monter dans la voiture que je leur amenais, leur cocher arriva. M. Antoine parut fort étonné de se trouver en retard. Il avait suivi ponctuellement, disait-il, les or^' drës de madame, et il avait quitté l'hôtel de madame à onze heures et demie précises. Or il était une heure du matin, et il lui fallait tout au plus un quart d'heure pour faire cette course. Laurence a raconté cette petite aventure très simplement mais sans omettre le plus l& ger détail, et elle a rappelé le mot de sa grand'mère, si flatteur pour moi, que dé son

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temps tous les hommes du monde avaient ma politesse, et qu'elle était bien aise de voir que les bonnes traditions n'étaient pas entièrement perdues.

Il n'y avait encore dans le salon que M. et madame Deville et leurs deux filles, quand cette reconnaissance, si éminemment dramatique, eut lieu. M. Deville écoutait le récit de sa fille avec un sourire qui me parut de bon augure pour les projets de ma mère. Sa femme m'adressa quelques paroles aimables, pour me remercier du service que j'avais rendu à sa belle-mère.

Enfin je me trouvai tout de suite l'objet d'une bienveillance très marquée.

Il y eut pourtant une petite personne qui ne me parut pas aussi bien disposée que le reste de la famille à me tenir compte de mon parapluie cassé, de mon chapeau perdu et du rhume que me valut ma course désordonnée sur les boulevards par une pluie de décembre. Au moment où Laurence parlait, en l'exagérant peutêtre, de l'extrôme embarras dans lequel une femme âgée, comme sa bonne grand'mère, marchant avec assez de difficulté, se serait trouvée sans mon secours, mademoiselle Marie Deville lui dit, avec ce petit air pédant que les jeunes filles ont quelquefois en sortant de pension :

— Si ma grand'mère n'avait pas fait la faute d'aller à l'Opéra, et surtout de t'y con-

duire, elle ne se serait pas trouvée dans cet embarras.

M. Deville se mit à rire et dit à sa fille :

— Tu trouves donc que c'est bien mal d'aller à l'Opéra?

— C'est un péché mortel, dit gravement Marie.

— Bien, bien! dit M. Deville, toutes ces petites exagérations passeront; on connaît cela.

On vint annoncer que le dîner était servi, et la conversation en resta là. Mais, de ce moment, j'ai été traité dans la maison comme une ancienne connaissance. Et si mes premières impressions ne me trompent pas, je crois qu'on est ici fort content de la Providence, qui a permis que le fils de madame Villaret soit le Parisien aimable dont on avait gardé le souvenir.

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