‹ Le confesseur: par l'abbé (volume 2)Chapitre 13 sur 17 · POURQUOI LE MOINE MARIAIT DE GHANTONNAY · texte numérisé non relu

POURQUOI LE MOINE MARIAIT DE GHANTONNAY

Père Jérôme, notre ardent et ambitieux dominicain, savait jusqu'aux moindres détails toute l'aventure et ce que les jésuites avaient dû dépenser d'intrigues pour atteindre ce but. Il avait fallu trouver une famille dont on fût assez maître, qu'on eût assez assouplie aux désirs, aux volontés même de l'ordre, pour qu'à un moment donné le directeur spirituel d'une telle maison pût imposer, si cela était nécessaire, un dur sacrifice.

Puisque la position était prise par les jésuites auprès des anciens cbefs de la secte, il y avait à ménager une combinaison nouvelle. Le dominicain avait très bien vu que M. Falot et toute l'ancienne pléiade dont les principaux noms ont longtemps figuré dans le Moniteur de l'ultramontanisme, baissaient prodigieusement, que ces héros des premières luttes disparaîtraient bientôt de l'arène religieuse, et seraient remplacés par la jeune école ultramontaine formée auprès d'eux et autour de ce tapis vert de la rue de G... où il s'est dit pendant vingt ans de si singulières choses.

Parmi les débutants de la nouvelle école, brillait M. Hector de Chantonnay. Son genre était en contraste complet avec celui de l'ancien lutteur de la Mappemonde catholique. Il n'en avait ni la fougue, ni le trait, ni la phrase mordante, ni le fiel haineux. Impossible de se faire illusion

sur ce point. Mais il avait plus de distinction, plus d'études, plus de science sérieuse. Son style, sans avoir d'élévation , ne manquait pas de netteté et de grâce. C'était un tout autre écrivain que le terrible auteur de Par -ci , parafa, mais enfin c'était un écrivain ; du moins noire dominicain le croyait. Le roman des Femme* cloîtrées était bien charpenté, bien conduit, quoique faible de couleur : mais Ton sait qua M. Falot lui-même, puissant dans le premier Paris, a toujours échoué dans le plan large et savamment combiné d'un livre. Brûlot religieux lancé au milieu du fracas ds la lutte, il n'a jamais eu l'ampleur de ces navires puissants qui dominent sur les mers. Le dominicain croyait que le nouvel athlète prendrait bientôt une belle place dans le journalisme religieux. S'attacher un tel homme, en faire le séide de la famille des Frères Prêcheurs, amener le monde religieux à faire dominer ce* ordre de telle sorte qu'il éclipsât même l'institut colossal des jésuites : quel beau rêve t Et le révérend Jérôme fit ce rêve.

De singulières eoïadde&ees favorisèrent le plan qu'il combina avec une étonnante hardiesse. Il avait cherché, dans sa cervelle, celle de ses riches pénitentes > ayant filles à marier, sur Uquelle il pouvait se promettre une action décisive. Madame DevUle lui parut cette femme. Il s'était déjà mis en correspondance avec le curé de Vareilles» qu'il avait coanu autrefois et sur la discrétion duquel il pouvait compter. Il lui avait demandé de lui foire connaître à fond cette famille. H lui adressa uwe seconde lettre pour avoir des. détails plus intimes sur les jeunes personnes, sous prétexte <4'un mariage.

Il avait tu, d'après une première réponse, que

le père était un homme de bien, un chrétien convaincu, — il serait donc facile de le dominer par sa femme ; peut-être même que cette femme aurait le pouvoir de l'amener en confession à son propre tribunal. Pour les jeunes filles, il n'y aurait aucune difficulté, elles suivraient naturellement leur mère. De là à pousser son illustration littéraire dans la famille, à faire agréer pour gendre un jeune homme appelé à de grandes destinées dans la polémique religieuse, il n'y avait qu'un pas. Il prétendait bien aussi mettre à profit l'influence de la marquise de Savinières, très passionnée dans les querelles qui regardaient le pape-roi. Or, toujours, selon les plans du dominicain, le futur successeur de Falot vieillissant, aurait l'insigne gloire de préparer dans le monde la restauration de la puissance temporelle du pape et de faire rendre au vénéré Pie IX ses Romagnes, ses Marches et son Ombrje. Pouvait-elle, cette marquise si influente dans le noble faubourg, se refuser à assurer un brillant avenir au jeune athlète dont la plume devait amener de si beaux résultats?

Pendant deux ou trois confessions qui avaient eu lieu à la chapelle de la rue de Vaugirard, le père Jérôme avait à peu près complété son travail de fascination religieuse sur madame Deville, avant qu'elle quittât Paris pour aller rejoindre à Vareillès son mari et ses filles. Cette

digne femme n'avait vu dans le langage un peu excentrique du moine que Fardent désir d'un saint directeur de conduire au bien une âme que Dieu lui avait envoyée providentiellement, et dont, à cette heure, il prenait là grave responsabilité. Il se servit même avec assez d'adresse du premier refus qu'il avait fait de la prendre comme pénitente, pour lui faire croire qu'il y avait quelque chose de miraculeux et d'exceptionnel dans le choix qu'elle avait fait de lui pour confesseur.

Le dialogue suivant avait eu lieu entre la pénitente et son nouveau directeur.

— Vous m'avouerez, ma bien chère fille, que je n'ai rien fait pour vous attirer à ma direction. Vous serez témoin pour nous, dans le monde, qui nous accuse de courir après les consciences de choix, que je vous ai d'abord, assez rigoureusement même, repoussée, J'étais très excusable, sans aucun doute, puisque je ne savais pas quelle belle âme Dieu m'envoyait en ce moment; mais enfin le fait est là, je vous ai repoussée. Or, si vous êtes revenue, si vous n'avez tenu aucun compte d'une espèce de dureté, seulement apparente, croyez-le bien, c'est que la Providence, pour laquelle il n'y a pas de petites choses, voulait se servir de ce refus comme d'une preuve manifeste que c'était bien moi, quoique ministre indigne de ce grand sa-

crement de la pénitence , à qui la direction die votre âme dans les saintes voies devait appartenir.

— Oh! oui, mon bon père, c'est bien Dieu qui me voulait à vous. J'avoue qu'il m'a prouvé là une bonté dont j'étais peu digne.

— Gomment donc, très chère enfant! mais, au contraire, nulle n'en était plus digne que vous. À des âmes qui ont une grande destinée de vertu et de sainteté dans le monde, Dieu envoie des secours particuliers, des grâces tout exceptionnelles. J'espère bien que je ne serai pas au dessous de la mission sainte qu'il me donne auprès de vous ; j'espère bien que, comme l'ange de Tobie, je vous guiderai sur les voies lointaines et difficiles du monde, que, selon l'expression du prophète, je porterai, en quelque sorte, votre âme dans mes mains, in rnanibus portabunt te, de peur que vous ne vous blés*siez le pied contre la pierre, ne forte offendas ad lapidem pedem tuum.

Nous l'avons déjà remarqué, le père savait par expérience la puissance de quelques mat»

latins sur les pénitentes, au moment où l'on prend possession de leur imagination, de leur volonté, de leur âme tout entière, dans les communications mystérieuses de la direction.

. — Àh ! cher père, comment ne seriez-vous pas mon bon ange, vous qui avez été si génér

reux pour m'accueilHr, lorsque àéjk vous étiez accablé par la direction de tant d'âmes, hélas! plus dignes de vous que je ne pourrais l'être? Je n'aurai jamais assez de reconnaissance pour ce soin généreux que vous voulez bien prendre de ma conduite.

Madame Deville était très sincère en tenant ce tangage : qu'un homme qui lui paraissait une naturelle angélique revêtue d'un corps mortel et voilée sous la sainte bure de Tordre de Saint- Dominique, homme qui disait des choses si touchantes du haut de la chaire , et qui avait dans le confessionnal un langage si sympathique, sî entraînant > voulût bien se charger d'elle, eela lui paraissait un acte de charité chrétienne.

C'était à ce point que l'attendait l'habile directeur.

— Certes, ma fille, je crois ne remplir qu'un devoir ; mais , puisque vous êtes assez délicate pour comprendre ce qui peut s'attacher de dévoûment à ce devoir, oui , je vous avouerai que je me suis senti dès l'abord pour vous, pour cet homme de bien que je désire tant connaître, pour vos chères enfants dont l'avenir me préoccupera comme vous-même, une ardente sympathie.

— Oui, mon père, un mari à maintenir dans les voies du bien, des jeunes filles à, établir chrétiennement, je le reconnais , ce n'est pas une

petite tâche; et je sens combien vos conseils, combien votre intérêt me seront utiles pour y réussir.

— Comptez sur moi , ma fille chérie ; nous connaissons les jeunes hommes qui peuvent offrir aux familles chrétiennes de sérieuses garanties de moralité ; nous pouvons puissamment favoriser de bons mariages ; nous pouvons pousser dans le grand monde les hommes modestes arrivant de la province , qui demeurent cachés malgré leur mérite, oubliés même dans ce vaste océan d'hommes qui s'appelle Paris.

Nous sommes d'utiles intermédiaires dans le monde pieux et bien pensant. C'est donc vous dire que je suis tout à vous.

On s'était séparé sur ces belles paroles et sur ces beaux plans pour l'avenir. Le moine comptait bien introduire quelqu'une de ses créatures chez M. Deville; et la pénitente espérait un puissant appui d'un directeur si zélé, si dévoué, et qui entendait si bien la pratique de la vie du grand monde pour y pousser ses clients.

Le père Jérôme avait eu le tact de ne rien dire à madame Déville, dans ses premiers entretiens, qui fût de nature à l'effrayer ou même à la surprendre. Elle allait lui échapper pour six mois ; il se borna à lui donner un règlement de vie , à lui conseiller de faire tous les jours une heure de méditation. Il lui indiqua les livres

quelle devait lire pour son avancement spirituel, tous livres ascétiques comme les Visions de la sœur Emmerich, la Cité mystique de Marie d'Agréda, les Exercices spirituels de sainte Gertrude 9 etc., etc.

— Quels livres pieux avez -vous lus jusqu'à présent? avait demandé le moine à sa pénitente.

— L'Évangile, limitation, les sermons de Bossuet.

— Limitation, c'est bien, continuez à lire cela. Quant à l'Évangile, ma fille, il est une loi de l'Église dont on ne fait pas assez de cas en France : pauvre France ! elle est bien près de l'hérésie : cette loi défend de lire l'Écriture sainte en langue vulgaire. Or vous ne savez pas te latin?

— Non, mon père.

— Alors, ma fille, lisez ce que les saints ont écrit sur l'Évangile, cela suffit. Au reste, vous pourrez remarquer que les religieux, qui sont spécialement institués pour conserver les saines doctrines, dans les retraites, dans les conférences, ne conseillent jamais de lire l'Évangile.

— J'ai déjà fait cette remarque , mon père ; et, tout au contraire, j'ai souvent entendu les prêtres des paroisses, comme l'abbé Courbon, par exemple, déplorer que l'Évangile fût si peu connu.

— L'abbé Courbon, l'abbé Courbon n'est pas très fort sur la vraie doctrine de N, S. P. le Pape.

— Mon père, mon projet est d'acheter les œuvres du père Lacordaire. Mon mari en a déjà une partie : les conférences précbées à Notre-Dame.

— Ëh bien ! ma fille, cela suffit. Notre père Lacordaire a rendu un immense service à l'Église en faisant reparaître en France l'ordre de Saint-Dominique, et pour cela il lui sera beaucoup pardonné. C'était un saint religieux; mais, entre nous soit dit, il n'a pas été franc du collier dans l'affaire du pouvoir temporel, il a dit sans trop de façon que le gouvernement du pape était un gouvernement d'ancien régime, et l'on connaissait ses opinions à l'endroit de l'ancien régime. Aussi l'a-t-on traité d'imprudent et d'impudent !

— Oh ciel! mon père.

— Oui, rien que cela; et c'est un évéque illustre qui a dit cette parole, et vraiment, ma fille, je vous dis, moi, avec ma franchise ordinaire, que Lacordaire ne lavait pas volé; c'est une vérité qu'on lui devait. Ainsi ne lisez rien, mais absolument rien, sans m avoir consulté.

— Je vous le promets, mon père.

— Cela suffit pour le moment ; quand vous reviendrez à Paris, je vous donnerai d'autres

instructions. Je vfcux que vous deveniez une sainte. Nous travaillerons ensemble pour arriver à ce but, et nous y parviendrons*

Madame Deviile était partie sur ces entrefaites pour sa terre de la Creuse. Nous savons, par les lettres d'Armand Villaret, comment de vives sympathies , préparées par une aventure romanesque passée sur les boulevards* de Paris, s'étaient établies entre lui et Laurence, fille aînée de madame Deviile, et son intention de demander la main de cette charmante personne»

Armand Villaret fit, en effet, cette demande, qui fat parfaitement accueillie par le père de Laurence.

Madame Deviile alors songea à son cher père spirituel, au nouveau directeur trouvé sous les chênes de la forêt de Saint-Germain en Laye, directeur vers lequel l'attiraient des espérances de toutes sortes.

Quelque honnête homme que lui parût Ar^ mand Villaret, elle sentait que, par certains cdtés larges et libres de sa grande nature, il pourrait bien ne pas trop convenir au très révérend père. C'était plutôt d'instinct que par aucune pensée sérieuse qu'elle comprenait cela, et elle voulait, pour être logique avec le nouveau plan de vie, mettre elle et tous les siens sous la direction profitable, et pour les âmes et pour les intérêts du monde, du révérend père, et, de

plus, que tout membre nouveau de cette famille pût agréer au cher directeur.

Avant toutes choses donc, et selon elle c'était de convenance, elle songea à écrire au père, à lui exposer dans ses minutieux détails toute cette affaire de mariage, espérant qu'il se pourrait que son directeur ne désapprouvât pas le choix de la jeune fille, mieux inspirée, selon nous, que ne pourrait l'être un moine intéressé et dominateur.

Sa lettre, malgré elle, attestait un certain embarras. Elle sentait qu'il eût mieux valu que le premier gendre entré dans sa famille lui fût venu de son cher directeur. Armand Villaret était d'une famille de robe; mais aujourd'hui cela ne sonne pas comme les noms auxquels on peut, à petit bruit, accoler un titre de comte ou de vicomte. Or, dans les idées de notre excellente femme, un directeur bien posé dans le noble faubourg, comme le père Jérôme, devait avoir sous la main une foule de jeunes comtes et vicomtes, bien pieux, bien sages, surtout bien riches, à lui présenter pour gendres. Elle sentait cela.

D'un autre côté, les enfants s'aimaient, et c'était beaucoup, car madame Deville, si honnête au fond, était incapable de vouloir sacrifier le bonheur de l'une de ses chères filles à quelque misérable calcul d'ambition ou de va-

nité. De plus, les circonstances, souvent plus fortes que tous les calculs, avaient mené loin cette affaire. Armand plaisait par dessus tout à M. Deville, et, franchement, même à côté d'un directeur, les sympathies bien prononcées d'un mari pour un gendre qui se présente, pouvaient bien se compter pour quelque chose. Enfin, ellemême était sous le charme de cette nature élevée et pure, dont elle avait subi la fascination presque autant que sa fille.

Ce fut sous ces impressions diverses que, retirée dans son appartement, une après-midi qu'un air doux, lui apportant les bonnes effluves de ses prairies et de ses champs, donnait plus de vie à son cœur, plus de lumière à son intelligence, elle écrivit une lettre au révérend père, son directeur.

Cette lettre n'arriva pas seule de Vareilles, le moine en recevait une en même temps, écrite par le curé de la paroisse. Il décacheta celle-ci la première, se doutant bien qu'elle contenait de précieux éclarcissements, utiles pour mieux juger la seconde et, au besoin, pour mieux en tirer parti en faveur du plan qu'il avait projeté.

Très révérend père,

Voici ma réponse aux dernières questions de votre révérence. Mesdemoiselles Deville, fort

estimables l'une et l'autre sans doute, et sur lesquelles je ne puis, en conscience, que donner de bons renseignements, ne se ressemblent en rien. L'une est d'une beauté que tout le monde dit fort remarquable ; l'autre n'est pas précisément laide, mais, pour dire la chose franchement, auprès de sa sœur, elle peut le paraître. Vous voyez que je vous dis les choses avec naïveté.

Vous me demandez ce que je pense de leurs caractères. L'aînée est douce, très douce ; la cadette est ardente, énergique, je lui crois une tête. Elle voudra dominer.

Quant à la piété , l'aînée a plutôt de la religion qu'une piété tendre telle que nous l'aimons dans les jeunes personnes. La plus jeune, au contraire, est très pieuse, et elle porte dans la dévotion cette ardeur de caractère qui pourrait être bien dangereuse si elle se dirigeait d'un autre côté. Je l'ai vue rester des heures entières agenouillée au pied de l'autel de la Sainte-Vierge; elle semblait en extase, et dans ce moment, bien que je sois un mauvais juge de ces choseslà, je la trouvais plus belle que sa sœur. Cette jeune fille est, au reste, la favorite de madame Deville. La mère est une bonne chrétienne; mais je ne la crois pas très avancée dans la spiritualité. Je ne la dirige point. J'ai confessé de loin en loin les jeunes personnes. Vous comprenez que je ne puis vous dire que cela.

Après ces renseignements, qui intéressaient le père Jérôme, venait une supplique qui l'intéressait moins. Le curé de Vareilles avait une église vieille et petite. Les lauriers de quelques hardis confrères qui, à l'aide des prospectus et des journaux, étaient parvenus à faire reconstruire leurs églises plus vastes et plus pimpantes, l'empêchaient de dormir. Il rêvait la même gloire ; il voulait attacher son nom à une reconstruction de ce genre. Il pouvait bien compter un peu sur M. Deville qui serait même généreux : madame Deville serait marraine des futures cloches, les gendres paieraient le grand vitrail de l'abside, mesdemoiselles Deville broderaient de beaux ornements, mais tout cela ne faisait pas 150,000 francs, que l'architecte de Guéret demandait pour bâtir une église gothique, le curé n'en voulant pas d'autre. Mais une souscription, mais le concours des quarante mille paroisses de France, la belle promesse du De profundis et du Mémento pour les défunts, destinée à allécher des donataires : tout cela lui paraissait indispensable. Le concours de Paris serait tout-puissant ; et madame Deville, qui parlait toujours du père Jérôme, avait dit à son curé qui, en définitive, était l'espion de sa maison, que père Jérôme avait une bien grande influence sur le faubourg Saint-Germain.

Le curé donc terminait sa lettre par des de-

mandes qui l'intéressaient plus, en définitive, que les deux petites paroissiennes, mais pour lesquelles le moine ne parut pas fort disposé à se donner la moindre peine.

— Qu'il aille se promener avec son église gothique ! se dit-il, dans un mouvement d'humeur. 11 ne sait donc pas, ce pauvre curé, que nous avons nos maisons, nos chapelles, nos cloîtres, nos bibliothèques? Ah! oui, j'irai m'occuper de Vareilles! Ils sont drôles, ces braves curés de la province ! Allez quêter pour leurs églises !

Ouvrant alors la lettre de la châtelaine de Vareilles, il la lut avec attention.

Nous supprimons le commencement de cette lettre. Madame Deville y rendait compte de l'état de son âme, de ses scrupules, de ses craintes de ne pas répondre aux grâces de Dieu, et surtout à celle , la plus grande de toutes , qu'il lui avait faite en lui donnant Je révérend père Jérôme pour directeur.

Château de Vareilles, par la Souterraine»

4 nov. 186..

Dieu sait, continuait -elle, si j'étais sincère dans la promesse que je vous ai faite de me laisser guider par vous dans toutes les circonstances importantes de ma vie. Jen ai pu vous entretenir

que trois ou quatre fois pendant mon séjour à . Paris : il m'a fallu partir sans recevoir tous les avis qui m'étaient nécessaires pour bien comprendre mes obligations de mère chrétienne.

Hélas! avant vous, je ne me doutais nullement de leur importance ni de leur étendue. J'étais bien décidée à ne pas faire une démarche, à ne pas prendre une décision sans vous avoir consulté. Et, par un enchaînement de circonstances que je n'ai pu ou que je n'ai pas su prévoir, l'avenir de ma fille aînée est presque fixé, et fixé sans que vous, mon guide spirituel, en ayez été instruit.

Je vous ai parlé, dans mes dernières lettres, de mon ancienne amie, madame Yillaret, et de la dangereuse maladie qui la retient ici depuis deux mois. Mais je crois ne vous avoir dit que très peu de chose sur son fils, Armand Villaret, sinon que c'était un jeune homme instruit, de bonne compagnie, et qui me paraissait avoir d'excellents principes. Au reste, je le voyais très peu, il était presque toute la journée auprès de sa mère, et ce n'est que depuis quelque temps qu'après le dîner il reste une heure ou deux au salon. C'est surtout dans les causeries intimes qu'on peut juger un jeune homme; mais je ne restais pas dans le salon. Avec mes nombreux devoirs de maîtresse de maison, et le surcroît d'embarras occasionné par la maladie de. mon

amie, je ne pouvais trouver que le soir le temps de faire la lecture pieuse et l'heure d'oraison que vous m'avez tant recommandées. Je vous l'avez promis, et, par la grâce de Dieu, j'ai été jusqu'ici fidèle à ma promesse. Jugez de ma surprise, quand, il y a huit jours, M. Deville est entré chez moi pour me parler d'un mariage entre M. Villaret et ma fille aînée. Sans attendre ma réponse, il m'a énuméré tous les avantages de cette union : une famille honorable d'ancienne magistrature, de la fortune, et plus que tout cela, un jeune homme charmant, ayant d'excellents principes religieux, sans ostentation, et commençant à se faire un nom honorable dans la carrière des lettres. J'ignorais absolument, mon père, que ce jeune homme fût un écrivain.

En écoutant mon mari, je pensais à vous, mon père. J'aurais voulu vous voir, vous parler, avant de donner une réponse môme vague. Je voyais mon mari si enthousiasmé dé son futur gendre, que je n'osai hasarder aucune objection. Seulement je lui dis :

— Avant de s'engager avec M. Villaret, il faut savoir s'il plaît à Laurence.

— Comment voulez-vous qu'un homme aussi charmant, aussi intelligent, ne plaise pas à une jeune personne?

— Mais, mon ami, toutes les femmes se font

un idéal. Six mois avant mon mariage, mes parents me présentèrent un jeune homme aussi bien physiquement et moralement que peut l'être M. Villaret; mais ce n'était pas là mon rêve. Mon idéal était vous, mon ami, et je vojidrais que mes filles, heureuses comme leur mère, rencontrassent aussi leur idéal.

— En vérité , chère amie , me répondit mon mari, il est délicieux, après dix-neuf ans de mariage, de s'entendre dire des choses si aimables par sa femme. Pour y répondre, ma chère Hélène, il me faudrait emprunter vos propres expressions. Prenez donc que je vous aie répondu. M. Villaret m'a demandé la main de ma fille. Je la lui ai accordée, sauf la ratification du traité par Laurence ; c'est à vous à l'interroger là-dessus. Si Villaret n'est pas son idéal, je le regretterai beaucoup, mais je ne la contraindrai certainement pas. Je n'ai pas la moindre prétention au rôle de père barbare conduisant à l'autel sa fille éplorée. Causez avec Laurence, ma chère amie; c'est elle qui peut me dire si je dois ou non renoncer à réaliser mon rêve le plus doux, après celui que je fis il y a dix-neuf ans. Vous le voyez, je vous rends vos gracieusetés. Je ne sais pas si Armand sera l'idéal de Laurence, mais il est tout à fait le mien. Dans quatre mois Laurence aura dix-huit ans, et j'espère bien que ce mariage se fera. Vil-

laret trouve ce délai bien long, mais je ne yeux pas marier mes filles avant leurs dix-huit ans accomplis.

Ce ne fut pas Laurence que je fis appeler auprès de moi, ce fut Marie. Je ne vous ai parlé de cette chère enfant que pour vous dire combien sa piété me rendait heureuse. Cette petite fille en sait plus long que moi en spiritualité, je vous assure. Là-dessus elle est bien supérieure à Laurence : celle-ci, élevée par une grand'mère, chrétienne sans doute, mais rien de plus, manque absolument de piété; j'en suis désolée; j'espérais que ces deux ans passés au couvent auraient produit un bon effet au point de vue religieux. Si j'en crois Marie, Laurence est sortie du Sacré-Cœur moins dévote qu'elle n'y était entrée. Quant à sa sœur, c'est un ange. Il y a de la sainte Thérèse dans cette enfant, et je tremble qu'elle ne m'échappe pour aller se réfugier dans le cloître. Le monde pourrait-il être digne de cette grande âme? Et puis elle est si merveilleusement douée du côté de l'intelligence; elle a tant d'énergie, et malgré sa jeunesse quelque chose de si viril dans Je caractère, que, si sa piété ne me rassurait pas, je redouterais pour elle des passions fougueuses. Elle est née pour aller aux extrêmes. Laurence est plus calme, plus douce. Je crois m'apercevoir cependant que, comme sa sœur, elle tient beaucoup

plus de son père que de moi, et qu'elle pourrait prouver au besoin que la douceur n'est pas de la faiblesse. Mais je m'oublie en parlant de mes enfants. Pardonnez-le-moi, mon père, je reviens à mon sujet. Connaissant la pénétration de Marie, je voulus lui confier les projets de M. De- j ville et connaître par elle les dispositions de sa sœur. |

Dès les premières paroles que je prononçai, Marie devint très pâle ; c'est le seul signe par lequel on puisse deviner en elle une émotion. Elle aime beaucoup sa sœur, et la pensée d'une prochaine séparation a dû être affreuse pour elle. Je me suis reproché de ne pas avoir assez ménagé l'extrême sensibilité de ma chère enfant.

— Ce mariage, lui dis-je, s'il doit avoir lieu, ne se fera que dans quatre à cinq mois.

Marie leva ses grands yeux noirs vers le ciel et sembla le remercier. A seize ans, un avenir de quatre à cinq mois paraît si long !

— Je savais, dit-elle, que M. Villaret aimait ma sœur, et je croyais que vous le saviez aussi.

— Non ; j'ai beaucoup vu M. Armand dans la chambre de sa mère. Laurence n'entre jamais chez madame Villaret aux heures où elle pourrait y trouver son fils. Je ne les ai presque pas • vus ensemble.

— Ce n'est pas étonnant : vous passez une

partie de vos soirées à la chapelle. Pauvre mère! c'est le seul moment où vous puissiez vous reposer, au pied du saint tabernacle, des soucis et des travaux de la journée. Quand vous revenez au salon, il est près de neuf heures; et à cette heure-là M. Villaret remonte chez sa mère; vous n'avez donc pas pu les observer.

— Et tu les a observés, toi, ma chérie?

— Oui.

— Et le résultat de tes observations?

— Le voici : mon père est enthousiasmé de M. Villaret.

— Je le sais ; mais ta sœur?

— Ma sœur, vous le savez, partage toujours toutes les opinions de mon père.

— Et que penses-tu, toi, de M. Villaret?

— Il manque à M. Villaret d'être catholique.

— Que dis-tu là? c'est un homme très religieux, au contraire.

— Non , car il est l'ftinemi de notre saintpère le pape.

— Tu te trompes, mon enfant, je ne l'ai jamais entendu parler du saint pontife Pie IX que de la manière la plus respectueuse.

— Oui, il rend justice au pape, mais il blâme le souverain : il dit que le pouvoir temporel ne lui est pas nécessaire.

— Ceci est une opinion personnelle.

— On ne doit pas avoir d'autre opinion que celle du pape. Il est midi ; la lumière du soleil entre ici à flots. Si le pape me disait : Il est minuit, je le croirais, et je ferais allumer les bougies. Pour être catholique, il faut être ainsi. Je soutenais cela hier. Mon père et M. Villaret se sont moqués de moi, et ma sœur leur a donné raison. Mais il est bon de souffrir persécution pour la justice, a ajouté ma fille en croisant ses deux mains sur sa poitrine.

— La persécution n'est pas encore trop terrible, ai-je dit en riant et en l'embrassant. Moi, ma fille, je pense comme toi. La première règle de conduite que m'a donnée le père Jérôme a été celle-ci : Soyez romaine, soumission absolue à tout ce qui vient de Rome. Le pape a déclaré que le pouvoir temporel lui était nécessaire; cela, pour nous, doit être à la hauteur d un dogme. Tu le vois, mon ange, nous avons toujours la même manière de voir. Je vais écrire sur tout cela aubère Jérôme, mais auparavant je veux parler à ta sœur.

— Le père Jérôme vous dira que marier ma sœur avec M. Villaret serait compromettre son salut. Il faudrait un époux vraiment chrétien à Laurence pour la convertir. Elle est si loin de Dieu, ma pauvre sœur! L'époux fidèle doit sanctifier la femme infidèle, dit saint Paul.

— Et comme il ajouté : La femme fidèle doit

sanctifier l'époux infidèle, il faudrait alors à M. Villaret une fervente chrétienne pour femme.

— Sans doute, dit Marie.

le ne sais si elle a supposé une allusion qui pétait bien loin de ma pensée; mais, après avoir prononcé ce mot «sans doute», elle est devenue très rouge et elle est sortie en me disant :

— Je vais chercher ma sœur et lui dire de venir vous trouver.

J'ai parlé à Laurence. Marie est incapable d'un mensonge, mais elle n'est pas expansive, et il faut beaucoup d'adresse pour deviner ou lui faire avouer ce qu'elle veut cacher. Je crois que son confesseur seul peut lire jusque dans les derniers replis de son âme. L'obéissance aveugle à son directeur est pour elle un devoir sacré. Laurence, au contraire, me donne volontiers sa confiance, et elle a répondu à toutes mes questions avec une candeur et une franchise admirables. Elle ne connaissait pas encore les projets de son père, mais elle les pressentait; et elle m'a dit que tout son bonheur était attaché à ce mariage. Voilà, mon père, toute la position. Je souffre de venir vous dire que l'acte le plus sérieux dans la vie d'une mère chrétienne, celui de marier sa fille, va s'accomplir, sans quelle ait pu dire à son guide : Que dois-je faire? Mais la volonté bien arrêtée de mon mari , l'inclination de ma fille pour ce jeune homme ne permettent pas de

mettre ce mariage en question, et vraiment il est convenable sous tous les rapports. Malgré les observations de ma chère petite Marie , je crois M. Villaret sincèrement religieux; les conversations que j'ai eues avec sa mère ne me laissent aucun doute à cet égard.

Croyez bien , mon cher et bon père , à tous mes sentiments de respect et de soumission.

Cette lettre déplut souverainement au père Jérôme.

— La, la, la, se dit-il, ce n'est pas ce que j'entends. Oh ! non, aimable dame, je ne donne pas ma direction pour qu'on fasse à sa tête, pour qu'on se décide soi-même. On le voit bien, vous ignorez que le mariage des enfants est le grand privilège des directeurs de conscience, ma bonne petite provinciale. On vous y amènera. Comme vous y allez! Patience.

Mais j'ai mon homme aussi. Et si votre cadette est un laideron, pensez-vous que mon protégé en veuille? Nous ne prenons pas ainsi les restes. Je vais vous mettre au pas, attendez!

Et à l'heure même, saisissant la plume, il écrivit à madame Deville :

Très chère fille en Notre-Seigneur,

Je viens de recevoir votre si bonne lettre, et je viens de la lire avec un sentiment profond

d'intérêt et d'affection. Vous me donnez des détails qui me plaisent infiniment. Oui, vous la comprenez bien, cette sainte direction spirituelle, si dédaignée des âmes mondaines, si bafouée par les impies , et la seule cependant qui soit capable de mener les âmes au ciel par la voie solide de l'obéissance. Je m'en réjouis devant Dieu, et, à mon premier saint sacrifice, je rendrai de vives actions de grâces au bon Maître de ce qu'il daigne vous inspirer de si salutaires pensées.

Continuez, très chère fille, cette conduite si profitable, cette déférence parfaite, cet abandon absolu. Plus vous vous dépouillerez de votre volonté propre, plus vous vous mettrez entre les mains du guide que Dieu vous a donné, comme le petit enfant qui se laisse envelopper dans le maillot, pour n'aller que là où on voudra le porter, pour n'aimer que l'aliment qu'on aura su lui préparer le meilleur et le plus doux, et plus vous ferez de progrès dans la perfection.

Je le vois bien, vous êtes une de ces âmes prédestinées à marcher dans la voie royale de l'abnégation, de la soumission enfantine, du dépouillement total de vous-même. Quelle sera grande votre gloire, mon enfant déjà tant aimée ! quelle sera radieuse votre couronne avec celle des saintes âmes ! quelle sera enivrante votre paix ici-bas, quand, tout entière entre les mains

du père de votre âme, vous pourrez dire : Ce n'est plus moi qui vis; ma volonté est morte ; je vis de sa pensée; j'agis par son unique direction!

Quant à ce mariage dont vous me parlez, je regrette que vous soyez allée dans cette affaire peut-être un peu humainement. Madame Villaret est votre amie, c'est très bien; mais les choses de Dieu ne se mènent pas d'ordinaire par ces voies si naturelles. Il a ses plans, il a ses moyens exceptionnels, il a ses préférences, et c'est par le père de votre âme que ses volontés doivent vous arriver.

le ne dois pas vous laisser dans une illusion dangereuse à cet égard. Je crois voir dans votre lettre que vous n'avez pas donné, du moins vous, votre parole. Gardez-vous bien de la donner.

Voilà ce que je décide jusqu'au moment , assez prochain du reste, où vous arriverez à Paris et où, beaucoup mieux que dans une lettre, je pourrai vous développer de vive voix mes desseins et mes grandes espérances sur vos chères filles, que j aime tant déjà sans les connaître. Il faut surseoir à toute détermination, qui se trouverait plus tard imprudente et qui gênerait d'autres plans d'une plus haute importance pour le bonheur de vos filles et pour l'avancement dans le monde de votre si honorable famille.

Rapportez -vous -en à moi, ma bien-aimée

fille. J'ai mes raisons, de graves raisons de tous parler ainsi , parce que je pressens pour votre maison un magnifique avenir. Cela doit vous suffire, n'est-ce pas, très chère enfant? Je ne puis que vouloir votre bien , votre plus grand bien , tous les bonheurs pour vous dans ce monde et dans l'autre.

Quoique vous deviez bientôt venir, hâtez-vous de me rassurer par quelques lignes, bien obéissantes, n'est-ce pas, chère fille? qui me diront votre candeur, votre humilité, votre détachement, votre soumission filiale et joyeuse à celui qui vous aime en Notre-Seigneur et qui a l'honneur de se dire votre tout dévoué père spirituel.

Frère Jérôme, des Frères Prêcheurs.

De notre maison de la rue de Vaugirard, Paris, le

P. S. — Croyez bien que, si M. Villaret est digne de votre fille, je serai le premier à vous dire de la lui donner; mais vous me dites que c'est un homme de lettres; il a des principes religieux.... Ah! ma chère fille, combien de ces hommes à principes religieux sont presque des infidèles! Enfin le mariage ne se fera que dans quatre mois. D'ici là on pourra s'éclairer.

— Àh! ah ! pas mal. Ma petite sotte, il faudra filer doux, n'est-ce pas? Àh ! oui, c'est ainsi que cela se pratique, c'est ainsi que je l'entends. On n'a pas un directeur pour l'assommer, des heures entières, à lui conter des sornettes au confessionnal, pour lui écrire ensuite : Très révérend père, je vous donne avis que je marie ma fille Jeanne avec M. Pierre. Mais les choses n'iront pas ainsi. Il faut que vous nous apparteniez, entendez-vous bien, belles âmes? que vous nous apparteniez, que vous sentiez la lisière y qu'on vous serre le frein.

En attendant, madame de... de... de... Ville, prenez doucement celle-là. Vous avez deux filles. J'entends bien que ce cher Hector choisisse celle qui lui plaira, et comme je suppose qu'il voudra la plus belle et qu'il ne voudra pas attendre deux ans pour se marier avec la seconde, que vous le vouliez ou non, madame Deville et monsieur Deville, Hector de Chantonnay, l'illustrissime auteur des Femmes cloîtrées et autres œuvres inédites et que je ne connais pas, destinées à être immortelles, épousera solennellement mademoiselle Laurence.

Ce n'est pas toujours amusant d'être confesseur de femmes, quand vous voulez rester honnête religieux ; mais, au moins, qu'on marche, qu'on vous obéisse !

Et le bizarre personnage, secouant son capu-

chon, baissant les yeux, prenant son air mystique, fît un signe de croix, marmota un Veni sancte et se mit à réciter un peu de bréviaire. Sa lettre ne devait partir que le soir.

LE CAPHARNAUM DE L INQUISITION FALOTINE

Ce n'était pas par |la patience que brillait le confesseur de madame [Deville. Naturellement despote, son rôle de directeur des âmes n'avait fait qu'exciter encore son penchant à la domination. Le saint homme ne supportait pas les résistances. Dans son langage mystique, il appelait cela manquer au Saint-Esprit. On aurait pu se demander ce que le Saint-Esprit avait à voir dans ce manège de direction. Mais le moine avait une foi si robuste dans l'importance de son rôle pour régénérer la France, et surtout le monde aristocratique, choisi modestement pour son lot, qu'il faut tenir compte de sa bonne foi, et se résoudre à le suivre dans l'intérieur des

familles dont il voulait prendre la responsabilité spirituelle.

Nous avons vu que la lettre de madame Deville lavait mis dans une véritable impatience, et que, dans un premier mouvement, il s'était senti homme et avait assez lestement épanché son humeur. Si nous connaissions le cœur humain, sous une enveloppe monacale, nous comprendrions comme légitimes des mécontentements de cette sorte.

Que le premier mariage fait dans la maison Deville ne fût pas l'œuvre du directeur de madame, c'était une usurpation flagrante de ses droits, un délit au premier chef, prévu par la législation de la direction des consciences.

Le dominicain cependant s'adoucit un peu sur cette haute considération, que Dieu a ses privilèges.

Il prend Saul sur le chemin de Damas pour eu faire un vase d'élection, un apôtre qui partage avec Pierre, le premier pape, l'insigne honneur de fonder l'Église romaine. Si cet Armand Villaret, touché de la grâce, tombait un jour à ses pieds ! S'il venait se mettre sous sa conduite ! Peut-être Dieu lui destinait cette heureuse conversion.

D'ailleurs, madame Deville avait un second ange autrement parfait, autrement attaché aux saintes doctrines que la froide Laurence. Celle-

LE CAPHARN AUM DE L INQUISITION FALOTINE 167

ci, il devait l'espérer, ne lui échapperait pas pour son illustre protégé, son cher enfant, M. Hector de Chantonnay.

Mais il fallait savoir un peu ce que c'était que ce littérateur.

— Je ne connais, * se disait le père Jérôme, qu'une seule famille de littérateurs que nous puissions accepter, ce sont ceux qui nous aiment. Et gare à celui-ci, s'il n'est pas pour nous! La condition rigoureuse, pour un écrivain à qui nous permettons l'entrée dans une famille chrétienne, c'est de sentir la nécessité absolue des ordres religieux. C'est là le point capital. Tant pis si ce jeune homme est seulement suspect d'indifférence sur ce sujet! Je ne suis pas directeur pour ne pas être maître. Mais voyons ce que peut être le personnage.

Et prenant la plume, il adressa à M. Hector de Chantonnay la missive suivante :

Cher enfant,

J'ai besoin de renseignements précis sur un certain auteur qui a nom Armand Villaret.

Faites-moi cette recherche bien exacte, bien ri* goureuse* Quand vous serez pleinement ren*seigné, venez me voir.

Tout vôtre en N.-S.

Frère Jérôme, des Frères PrôcheurSé

Quelques jours après , le protégé du moine venait, à la maison des dominicains, rendre compte de sa mission.

— Vous avez réussi, mon enfant?

— Assez bien, mon père.

— Bon.

— En fait de renseignements de ce genre, nous sommes riches. Il suffit d'être reçu dans les bureaux de la Mappemonde catholique. Tous nos ennemis, tous ceux que nous suspectons dans le monde littéraire ont là leur dossier. Leur vie privée, leur famille, leurs écrits, leur fortune, l'influence qu'ils peuvent exercer, les maisons qu'ils fréquentent, tout est minutieusement annoté. Nous avons fréquemment recours à ce recueil, qui porte le nom de Capharnaûm. Dans les polémiques où il faut écraser les gens, les piquer par des allusions mordantes, les prendre par le côté personnel, toujours le plus vulnérable, c'est d'une parfaite commodité.

Nous avons là un arsenal merveilleux. M. Falot, 4 qui est un grand organisateur, a fait exécuter ce précieux travail, un peu sur les indications des jésuites, qui tiennent registre de leurs ennemis comme de leurs amis. Vous le voyez, je n'ai eu bonnement qu'à copier l'article Armand Villaret.

— Tiens! mais la méthode est originale. Oh!

ces jésuites, en fait de ruses, ce sont de maîtres gens !

LE CAPHARNAUM DE L INQUISITION FALOTINE 269

Et M. de Chantonnay lut au père ce qui suit:

(Extrait du tome XVII e du Capharnaùm, lettre V, bureaux de la Mappemonde catholique).

Villaret (Armand), né à Paris le 6 mars 18...

— Son père , Paul Villaret , ancien magistrat, était janséniste ; il a marqué parmi les libéraux de 1830. — Il a reçu une éducation libérale. — Élève qui a brillé dans ses études. — Il s'est jeté de bonne heure dans la littérature. Il a essayé quelque temps du théâtre. On lui doit le Mariage sans raison, petite pièce assez morale, et les Gandins de la rive gauche, pièce détestable, qui n'est au fond qu'une satire contre les gens de bien du journalisme religieux. — Mauvais esprit. — Homme d'autant plus dangereux, qu'il affiche son respect pour la religion. C'est un de ces catholiques qui croient pouvoir associer la religion et le libéralisme. — Il est très suspect d'être affilié aux loges maçonniques.

— C'est un ennemi déclaré des ordres religieux. A ce mot, le dominicain bondit sur son siège. Chantonnay continua :

— Il a publié une brochure, qui a fait quelque bruit, contre le pouvoir temporel des papes. — Il a écrit beaucoup d'articles dans un certain journal religieux gallican. — C'est un partisan du clergé séculier, qu'il soutient chaudement dans ses articles de polémique. — On

ne dit rien contre ses mœurs. — Il a pour confesseur l'abbé Courbon, très connu pour ses idées libérales et gallicanes. — Les jésuites, prévoyant de quel danger serait un jour cet homme, en raison d un certain talent de plume, ont essayé charitablement de le gagner à la bonne cause ; ils y ont échoué. — Il a une assez belle fortune, ce qui le rend indépendant, fort orgueilleux et très dangereux par cela même.

Notes. Renseignement nouveau. — Il a été reçu à la loge de Misraïm le 4 février 186...

Autre renseignement. — Il vient de faire annoncer par ses amis de la mauvaise presse un livre sous ce titre : de la Crise religieuse, où il se pose en ami de la civilisation et du progrès. Nous venons d'écrire à Rome pour désigner ce livre à la sacrée congrégation de YIndex, afin d'en obtenir la condamnation, immédiatement après qu'il aura paru, et de déconsidérer ainsi l'écrivain dans le monde religieux.

Dernière note. — C'est un homme qu'il faut poursuivre de toutes manières. Il faut répéter constamment qu'il n'a aucune valeur d écrivain. On le tuera par ce moyen.

Tels sont, mon révérend père, les renseignements que donne le Capharnaùm

— Merci, mon enfant, merci ! Voilà un homme bien noté.

— Il passe pour un homme dangereux. M. Fa-

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