LE CAPHARNAUM DE L INQUISITION FALOT1NE
lot m'a dit confidentiellement : Nous avons là un terrible ennemi. 11 a un talent réel; il nous a fait du tort par sa pièce malicieuse des Gandins de la rive gauche. Il a très bien compris que notre arme puissante est le ridicule; et cette arme il la tourne contre nous. M. Falot a ajouté : Il faut combattre cet homme par tous les moyens que l'on pourra trouver; il faut empêcher absolument qu'il arrive à se faire un nom. Il faut lui susciter des embarras partout. Ce sera servir la bonne cause. Vous voyez, père, que je vous ai bien renseigné.
— Bien, bien. Oh! j'en sais long maintenant sur le compte de cette illustration littéraire. Je suis fixé. Merci, cher enfant, Dieu vous tiendra compte de ce que vous ferez pour perdre de tels hommes dans l'estime des honnêtes gens. Que ce bon M. Falot a raison ! Il faut travailler à extirper de l'Église cette engeance de prétendus catholiques qui veulent, malgré le pape, demeurer libéraux. Ce sont des traîtres, des misérables. C'est pire que des impies, que des philosophes. On peut convertir un incrédule. Ces gens-là, ces chrétiens qui veulent ménager le monde, on ne les ramène jamais au bien. Il faut l'écraser, entendez-vous?
— Nous l'écraserons. Oh ! nous sommes forts dans le métier des éreintements.
— Et pour tout vous dire, c'est un rival !
— Un rival !
— Oui , mon cher enfant , il s'est trouvé un père, prétendu chrétien, assez stupide pour promettre à un tel homme, un ennemi des ordres religieux, Tune des deux jeunes filles que je vous destinais. Quelle horreur!
Hector de Ghantonnay, congédié par le père, répétait encore ce mot terrible : Un rival !
Depuis que la marquise de Savinières avait donné à madame Deville le père Jérôme pour directeur, celui-ci s'était mis en relations beaucoup plus fréquentes avec la cousine de sa pénitente. Il savait que la marquise était toute dévouée aux jésuites, et il ne se dissimulait pas que si madame Deville eût été une grande dame par droit de naissance , madame de Savinières l'aurait envoyée à l'un des pères de la rue de Sèvres. — Cette orgueilleuse , disait le père, aura pensé que, pour sa cousine, les dominicains étaient assez bons. Nous sommes trop nouvellement rétablis en France pour que ce grand monde, très ignorant en fait d'histoire reli-
gieuse, sache que les dominicains sont plus anciens que les jésuites, qu'ils ont lutté contre eux et souvent avec succès ; leur père Malagrida a été brûlé par les dominicains inquisiteurs en Portugal. Comme eux, nous avons dirigé des consciences royales ; mais s'ils ont été appelés à diriger les rois, ils ne les ont jamais jugés, et nous, sous Paul IV, nous avons eu à instruire le procès de Charles -Quint et de son fils Philippe II, alors roi de Naples. Notre puissance a toujours contre-balancé la leur; jamais un bref du souverain pontife n'a flétri les enfants de Saint-Dominique et n'a prononcé leur suppression. Au fond, tous les ordres religieux ont le même but , et le seul tort de la Compagnie de Jésus est de croire qu'elle peut seule y arriver. Et pourtant de quelles maladresses , de quelles . imprudences ces hommes , réputés si fins et si habiles, ne se rendent-ils pas tous les jours coupables? Je comprends parfaitement les colères suscitées par leur journal, la Mappemonde catko* tique y dans le camp de la libre pensée. Ils se compromettent de plus en plus, et ils nous compromettent avec eux, Chantonnay a raison, il faut que nous ayons un journal pour contrebalancer le leur. Mais il faut beaucoup d'argent pour fonder un journal. Chantonnay aurait voulu que nous fournissions les fonds; mais cela ne nous est pas possible dans ce moment.
Pour lutter avec les jésuites, nous voulons avoir partout en France des collèges, et pour cela il faut des ressources immenses; nous ne les avons pas. La sainte Vierge, je compte sur elle, n'abandonnera pas ceux qui lui recrutent, avec tout le zèle dont ils sont capables, des âmes pieuses pour former sa Garde royale. C'est Marie qui m'a inspiré la pensée de marier Ghantonnay avec une des demoiselles De ville. Avec la dot il fondera, sous notre direction, un grand journal, il a l'esprit dominateur, nous le laisserons mat* tre absolu des détails ; il a de l'ordre. Voilà de beaux projets, et quand je pense que le manque de tact de madame Deville peut les faire échouer !
On le voit, comme son protégé Chantorinay, le père Jérôme aimait le monologue, et celui-ci se faisait de la rue de Vaugirard à la rue de Grenelle-Saint-Germain. Ceux qui passaient auprès de ce moine à la figure pâle et austère, tenant ses yeux modestement baissés, disaient, les uns: Voici un saint; les autres : Voici un hypocrite; et tous se trompaient. La sainteté n'est ni ambitieuse ni orgueilleuse , et l'orgueil et l'ambition sont les deux grands vices des moines. Ce n'était pas un hypocrite, car il était sincère dans ses convictions : c'était un fanatique.
Le père Jérôme trouva madame de Savinières seule. Et il y comptait.
— Il y a bien longtemps, mon révérend père,
lui dit la marquise avec le plus gracieux des sourires, que vous ne m'aviez fait l'honneur de venir me voir.
— Madame , vous avez été longtemps absente.
— Mais je suis revenue à Paris depuis quinze jours.
— Vous le savez, madame, le religieux ne fait pas toujours ce qu'il voudrait faire ; il s'est retiré du monde, et il ne doit y paraître qu'autant que les intérêts de la religion , dont il est le soldat et le défenseur, le demandent. Et croyez-le bien, madame, nous avons quelque mérite à rester dans notre sainte solitude : il y a hors de là de grandes, de belles âmes, vers lesquelles nous nous sentons vivement attirés. Notre devoir nous impose de résister à cet attrait, quelque légitime qu'il soit, à moins que, de ses rapports entre le religieux et l'homme ou la femme du monde, il ne doive résulter quelque bien pour les âmes.
— Eh bien, mon père, je désire vous être utile dans quelques-unes de vos bonnes œuvres; alors je vous verrai plus souvent.
— Doucement, dit le père avec un fin sourire, je ne veux pas anticiper sur les droits des révérends pères jésuites en général et ceux du père *** en particulier.
— Oh! dit en riant la marquise, ne craignez
rien, je puis faire marcher de front les œuvres du père *** et les vôtres. Quand les femmes aiment le monde, ce qui leur plaft le plus dans les plaisirs dangereux qu'il leur offre, c'est la diversité; il en est de même dans le service de Dieu. J'aime beaucoup les jésuites , mais il y a place dans mon cœur pour les dominicains, les carmes, les capucins, les oratoriens, enfin pour tous les ordres religieux nés et à naître.
— Même pour les trappistes et les chartreux?
— Oh! ceux-là, je les estime; je les vénère; mais pour les femmes ils n existent pas. Si elles se présentent pour visiter leurs maisons, on leur ferme la porte, en leur jetant une grosse menace d'excommunication. Les femmes, mon révérend père, n'ont pas autre chose à faire pour ces saints hommes, qui ne parlent pas, qu'à propager leurs produits. Aussi je ne donne jamais un diner sans servir, après le café, la chartreuse, la trappistine et la bénédictine, et sans en exalter les mérites.
— A merveille , madame , on ne peut avoir plus de zèle; il est à désirer que les moines n'inventent plus de nouvelles liqueurs; en recommander trois c'est déjà beaucoup. Vraiment ces bons pères se sont étrangement fourvoyés en se mettant dans les industries, cela n'est guère conforme à l'esprit des fondateurs. Les jésuites sont plus habiles, ils ne trafiquent
278 LU CONFBSSttJll
pas ouvertement. En Europe, leurs comptoirs sont tenus par des jésuites laïques : on fait dé bonnes affaires , et Ton ne compromet pas le saint habit.
— Mon père, permettez-moi de vous contredite : les constitutions des jésuites leur défendent le commerce.
— Elles leur défendent aussi de s occuper de politique. Ce qui ne les empêche pas de diriger ostensiblement un grand journal politique à Rome, la Civiltà cutholica, sans compter que YArmonia de Turin, le Bien publie de Gand et la Mappemonde catholique de Paris sont placés sous leur patronnage.
— Mais c'est pour la plus grande gloire de Dieu.
— Sans doute, madame, et leurs constitutions ont prévu cela. C'est aussi pour la plus grande gloire de Dieu qu'ils font le commerce, et je trouve cela très innocent et même très louable. C'est le malheur des temps qui force les religieuK à user de ces moyens. Nous sommes pauvres, et nous avons de grandes oeuvres à accomplir. Mais ce n'est pas aujourd'hui pour vous entretenir de ces œuvres que je suis venu vous voir. Il s'agit d'une personne digne d'intérêt et qui vous est chère.
-^ Vous voulez parler de madame Deville.
— Précisément. C'est Vous qui me l'avez
adressée. Je prévois dans sa direction quelque* difficultés. Madame Deville a une si belle âme qu'il serait bien fâcheux de ne pouvoir* la faire arriver à la perfection à laquelle elle est appelée. C'est à vous à me seconder* * — Moi? et comment cela?
— En me donnant les renseignements dont j'ai besoin.
— - Cela est facile, questionnez et je répondrai.
— Quel homme est M. Deville?
— Un bourgeois enrichf, mais d'une très ancienne famille. Ma cousine s'est mésalliée, cela n'arrive que trop souvent. A présent elle veut rentrer dans notre monde, je lui ai conseillé de modifier sa signature. Vous voyez, mon révérend père, que je vous parle en toute franchise,
— Je vous en remercie* La fortune de votre cousine est considérable?
— Cent cinquante mille livres de rente à peu près.
— Bien, voilà pour la position sociale. À vous* madame, de la faire rentrer dans ce grand monde qu'elle regrette ; à moi de la guider, pour l'y faire vivre en femme chrétienne. Vous comprenez que je n'ai pas encore commencé à la diriger sérieusement; elle est venue bien tard à moi, elle n'avait plus que huit jours à passer à Paris. Que pouvais-je faire? Rien autre chose que de chercher à l'encourager, de lui donner
quelques avis pour ses pratiques de piété, et d'attendre de connaître mieux le terrain sur lequel je m'engageais. J'avoue que je croyais avoir mieux réussi à lui inspirer une grande confiance.
— Comment, mon révérend père, Hélène manquerait déjà de confiance en vous!
— Je ne dis pas cela, et tout à l'heure je m'expliquerai mieux. Dites-moi, et je compte sur votre esprit si fin, si pénétrant, et sur votre tact parfait, toute votre opinion sur M. Deville.
— M. Deville est un homme honorable selon les idées du monde.
— Sa femme me la donné comme étant religieux.
— Oui, je crois qu'il fait ses pâques, et même qu'il se confesse à Paris à un jeune vicaire de Saint-Thomas d'Àquin, l'abbé Courbon.
— L'abbé Courbon! je connais cela. M. Deville a-t-il beaucoup d'influence sur sa femme?
— Il en «a une immense. Il est facile de dominer Hélène, en l'attaquant par le cœur. Or elle aime son mari, et il lui fait croire tout ce qu'il veut.
— Et c'est un homme intelligent, un homme de mérite?
— Sans aucun doute, mais impérieux et revenant rarement sur ses décisions ; très jaloux surtout de l'influence qu'on pourrait prendre sur sa femme. J'en sais quelque' chose.
— Quelles sont les opinions politiques de M. Deville?
— Il est conservateur.
— Très bien. Vous saurez, madame, que je porte déjà à votre cousine un si grand intérêt que j'avais, malgré ma répugnance à m'occuper des affaires de ce bas monde, pensé à lui donner mon appui dans la chose la plus difficile, — pour une femme qui met les considérations religieuses au dessus de celles de la fortune et de la naissance, — celle de bien marier sa fille.
— Vous arrivez un peu tard, mon père.
— Je le sais.
— Ma cousine m'écrit : « Le mariage de ma fille s'est décidé si promptement qu'il m'a été impossible de consulter le père Jérôme, et depuis huit jours, je n'ai pas encore eu le courage de lui écrire, je suis, tu le sais, un peu craintive. »
— Elle a tort de me craindre. Je veux être pour elle un père, un ami. Faites-lui comprendre cela, madame la marquise. Je suis surpris que, pas plus que moi, vous n'ayez pas été consultée sur une chose aussi grave.
— Si ma cousine avait daigné me faire part de ses projets, vous les eussiez connus deux heures après la réception de sa lettre. Je suis blessée, je l'avoue, de ce manque d'égards de sa part; car enfin, mon père, je lui avais promis de la faire admettre dans le monde avec lequel
<&i LE CONFESSEUR
je suis en relations, c'est à dire dans la meilleure compagnie de Paris.
— Et la plus illustre par tous les souvenirs qui s'y rattachent.
— Sans doute, mon père ; seulement la noblesse n'est plus qu'un souvenir : plus de privilèges. Si mon fils s'était jeté dans la vie politique, il aurait pu prendre place au conseil d'État à côté d un manant : c'est déplorable. Je me dis quelquefois que la noblesse ressemble à une vieille femme dont on peut dire : Elle a été bien belle. Triste éloge !
— Les femmes, madame, n'ont pas le. privilège de rajeunir; mais les institutions peuvent renaître. Que le pouvoir temporel du pape s'affermisse et même grandisse, que les ordres religieux se multiplient en France, que l'éducation de la jeunesse leur soit confiée, et par l'influence des femmes chrétiennes cela doit nécessairement arriver, et nous verrons disparaître les grandes injustices de 1789,
— Nous ne verrons pas cela, mon père.
— Peut-être. Il faut toujours y travailler. Mais revenons à votre chère cousine, ce ne sera pas abandonner la question de l'avenir de la noblesse. Il est Juste que cette bourgeoisie, qui lui a fait tant de mal, lui donne au moins sa fortune, et achète ainsi le droit de marcher presque son égale.
— Je jurerais, se disait tout bas la marquise, que le père Jérôme appartient à une grande famille.
Elle se trompait : le père Jérôme était le fils d'un ouvrier; mais le froc, selon lui, devait dominer toutes les sommités sociales ; la noblesse de naissance n'était pour lui que la soeur cadette de la noblesse monacale.
■nu Pour faciliter à la famille Deville, continua le moine, son admission dans le monde honorable et religieux, au moins en grande partie, où vous vivez, j'avais pensç à marier l'aînée avec l'unique descendant d'une famille illustre du Rouergue. Le nom de Gbantonnay est un nom historique. Les ancêtres de mon jeune pro^ tégé ont combattu sous les ordres de Simon de Montfort contre ces infâmes Albigeois, La force des armes fut impuissante à les détruire ; mais ils furent vaincus par la puissance du Saint-Rosaire, que donna à notre grand saint Dominique la sainte Vierge elle-même. Vous savez que c'est également au Saint-Rosaire qu'est due la victoire de Lépante.
La marquise s'inclina en signe d'acquiescer ment, ne voulant pas avouer qu'elle ignorait complètement ce fait.
— Le dernier des Chantonnay, madame, est resté fidèle aux traditions pieuses de sa famille. Le souvenir de son illustre aïeul, blessé mortel-
lement au sac de Béziers, à côté de Simon de Montfort, et rendant le dernier soupir entre les bras d'un frère prêcheur, lui a inspiré pour notre ordre de vives sympathies; il nous est dévoué, et nous l'aimons.
— Mais c'est une légende que vous me racontez là, mon père; et l'héritier de ce grand nom est-il bien personnellement?
— Très-bien ; grand, mince, une figure distinguée, très intelligent, peut-être un peu trop fier de l'illustration des Chantonnay, et il me faudra surmonter quelques difficultés pour l'amener à épouser une bourgeoise; mais il n'a pas de fortune.
— Et c'est ce jeune homme que vous vouliez faire épouser à Laurence?
— Précisément.
— Il faut que ce mariage se fasse.
— Comment pourrait-il se faire, si M. Deville a donné sa parole à M. Villaret? Vous venez de me dire que M. Deville renonçait difficilement à une détermination prise.
— Difficilement, c'est vrai; mais il revient quelquefois sur ses décisions. Il avait bien décidé que ses filles n'iraient jamais au couvent ; et Marie a été élevée au Sacré-Cœur, et Laurence, la belle Laurence, la future vicomtesse de Chantonnay, y a été mise après la mort de sa grand'mère. Votre M. de Chantonnay est bien au moins vicomte, n'est-ce pas?
— Non, madame, il n'est pas titré.
— Nous lui donnerons un titre : cela fera bien auprès de ce De ville. L'idée de pouvoir dire : Ma fille la comtesse, ma fille la marquise, grise de suite tous ces gens-là. Il faut absolument que Laurence soit vicomtesse de Chantonnay.
— Alors, madame, vous me seconderez dans cette grande entreprise?
— Je le crois bien, c'est mon intérêt.
— Comment votre intérêt?
— Certainement, mon père. Vous comprendrez que j'aurai assez de peine pour faire accepter les de... Ville, malgré la particule dont je les gratifie. Je ne me soucie pas le moins du monde d'avoir encore sur les bras un Villarët.
— Alors, madame, aidez-moi.
— Je vous le promets.
— Il faut mettre notre projet sous la protection de la sainte Vierge. Étes-vous du Rosaire perpétuel?
— Non, pas encore. Madame Deville m'en a parlé.
— Il faut vous mettre dans la Garde royale de Marie, madame.
— J'aime assez cette dénomination : elle a un air belliqueux qui me va. Y a-t-il beaucoup d'obligations attachées à cette association? Je suis déjà engagée dans tant de confréries!
ttB LE CONFESSEUR
— Il y a très peu de chose à faire, madame.
Au reste, je vous enverrai un délicieux petit livre de notre père Marie-Augustin : il tous instruira parfaitement sur cette question. Et je Yous prie de vouloir bien contribuer à le répondre. C'est la Rose mystique effeuillée.
— Mais c'est on ne peut plus gracieux, ce titre-là. Envoyez-moi la Rose mystique effeuillée; mais surtout présentez-moi au plus vite notre vicomte de Chantonuay.
— Je le chargerai de vous porter de ma part la Rose mystique.
~ A merveille! Qu'il vienne dès demain à ttridi. Que fait-il à Paris, ce jeune homme?
— - Il est homme de lettres.
— Ah! fit dédaigneusement la marquise.
— Il soutient toutes les saintes causes dans le journalisme catholique, madame la marquise.
— C'est très bien, c'est très bien. J'espère qu'il n'est pas trop pédant?
— Pas du tout; il est gai, spirituel.
— De mieux en mieux. Après tout, quand on n'a pas le sou, il faut bien faire quelque chose, et s'il a vraiment du talent?
— Il en a, madame, et beaucoup.
Et se levant, le moine salua madame la marquise de Savinières et se retira en lui répétant:
— Demain, M. de Chantonnay aura l'honneur de se présenter chez vous.
— Votre ami sera parfaitement reçu par moi, mon révérend père.
Au moment où le moine sortait, un valet de chambre entrait dans le salon et présentait un plateau d'argent à la marquise. Sur ce plateau, il y avait une lettre cachetée aux armes des Savinières.
Restée seule, madame de Savinières prit la lettre : l'écriture lui était inconnue.
— Timbrée de Paris! disait-elle, le cachet des Savinières! De qui peut être cette lettre?
Elle Touvrit, tourna la première page pour voir la signature et lut :
Louis de Savinières.
La marquise laissa tomber la lettre : elle devint pâle et tremblante.
— Louis de Savinières ! dit-elle ; c'est son fils qui m'écrit! le fils de ce Georges de Savinières, si beau, si brillant, et que j'ai tant aimé !
Et tous les souvenirs doux et amers de la jeunesse de la marquise se pressèrent en foule dans
son cerveau ; elle sentit même quelques larmes arriver jusqu'à ses paupières. Ces larmes ne coulèrent pas : la marquise se mit à rire d'ellemême et de sa sensibilité rétrospective.
— Bah ! dit l'étrange femme, si l'on ne m'avait pas très sagement, mais un peu brusquement, fait rompre avec Georges , il est probable que son souvenir ne me troublerait pas plus aujourd'hui que celui du marquis de Savinières, mon très honoré mari.
Et la marquise lut la lettre»
— Je serai enchantée de le voir ce jeune homme. Allons! quelque raisonnable que l'on soit, il y a un charme, dans ces souvenirs d'un premier amour, dont il est difficile de se défendre* Àprèa vingt-cinq ans, cela est absurde; mais cela est. l'ai peu de sympathies pour les patents de mon mari; mais je sens que j'aimerai celui-là. Son père toi a donné le nom de Louis : il se souvenait &ms doute de m'avoir nommée souvent sa Louise bien-aimée. Pauvre Georges ! Il était très romanesque, beaucoup plus que moi; il prenait tout au sérieux. Il avait juré à ma belle-mère de ne jamais chercher à me revoir, et pour pester fidèle à son serment, il a quitté le service, et il a mis les Alpes entre lui et moi. C'est vraiment dommage qu'il soit mort si jeune!... Louis a vingt-deux ans : son père en mourant lui a conseillé, dans le cas où il von-
APPARITION D UN NOUVEAU PERSONNAGE Sfi
dirait tenir en France, de se mettre sous nia protection. Je comprends tout ce qu'il y a de délicat pour moi dans cette dernière recommandation de Georges à son fils. Eh bien, oui, je serai la protectrice de ce jeune homme; je le produirai dans le monde; je serai sa mère, puisque! a perdu la sienne. Allons! c'est presque un roman que je vais recommencer là : il ne sera pas dangereux pour mon repos comme le premier.
Et la marquise, qui sentait encore l'attendrissement la gagner, se hâta de prendre une plume pour répondre à Louis de Savinières.
Mon cher enfant,
Votre père était, en effet, le plus proche parent de mon mari, et le dernier représentant de la branche cadette des Savinières. L'avenir de cette illustre famille repose maintenant sur vous et sur mon fils , et à ce titre, mon cher enfant, vous me serez, tous les deux, presque également cftersv Votre père était le meilleur ami du marquis de Savinières. Si mon mari vivait, il vous traiterait certainement comme son fils; ce qu'il aurait fait pour vous, je suis toute disposée à te faire. Venez demain matin déjeuner avec moi ; nous causerons et nous verrons ensemble pair quels moyens je pourrai vous être utile. Votre
Î9i LE CONFESSEUR
père, en vous adressant à moi, m'a rendue en quelque sorte votre tutrice. Que ce mot ne vous effraye pas ! Vous ne me trouverez pas trop sévère. Votre si gracieuse lettre m'a déjà inspiré pour vous un sentiment maternel.
Louise de Savinières.
Le lendemain, le jeune comte de Savinières fut exact au rendez-vous. En le voyant, la marquise fut encore une fois presque émue : Louis était la vivante image de son père. Le sang italien qu'il tenait de sa mère colorait chaudement son visage; il avait dans le regard la vivacité et l'énergie des races méridionales ; la marquise le trouva charmant.
Après le déjeuner on entra au salon, et là la conversation devint plus sérieuse.
— Voyons, mon neveu, dit la marquise, quels sont vos projets?
— Je n'en ai pas d'arrêtés, ma tante; je suis parti un peu à l'aventure. J'avais le plus vif désir de venir en France. Je suis Français, vous le savez, ma tante?
— Comment Français ! N'êtes-vous pas né en Italie?
— Oui ; mais mon père était Français; jamais il n'a voulu perdre sa nationalité ; et , selon la loi , je suis aussi Français que si j'étais né dans
la rue de Grenelle-Saint-Germain. Mon père adorait la France ; il ne me parlait que de la France. Je l'entendais souvent fredonner ces paroles d'un vieux opéra :
Je suis Français, mon pays avant tout.
Et je me suis habitué à dire comme lui.
— Alors comment n'est- il pas revenu en France ?
— Ma mère n'a jamais voulu y consentir.
— M. de Savinières aimait beaucoup sa femme?
— Passionnément.
La marquise toussa pour dissimuler une grimace.
Le jeune homme continua :
— Tant que ma mère a vécu, je n'ai pas eu la pensée de quitter l'Italie; mais depuis que j'ai eu le malheur de la perdre, tous mes désirs se sont portés vers ma patrie, et j'y suis revenu.
— Avez- vous de la fortune?
— J'aurais répondu hier à cette question en vous disant : J'ai à peu près vingt mille livres de rentes.
— Ce n'est pas une grande fortune ; mais avec vingt mille livres de rentes, votre nom, votre titre, vous pouvez faire un bon mariage. Je me charge de cela.
2*4 LE CONPBSSBIR
— Chère tante, permettez. Je vous ai dit qu'hier j'avais vingt mille livres de rentes...
— Et aujourd'hui?
— Aujourd'hui, j'ai mon nom, j'ai mon titre; et , avec ce bagage , si je ne trouve pas une position honorable, il ne me restera qu'à m'engager comme soldat. J'irai au Mexique ou en Afrique, partout où l'on se battra pour la FYance.
— Que me racontez-vous là? Le Mexique, l'Afrique ! Voyons , mon cher enfant, expliquezvous.
— Cela est facile. Toute la fortune de moi* père était placée dans la grande maison de banque de MM. ***et G e ; et ce matin cette maison a été déclarée en faillite.
— La maison *** en faillite ! On me la citait hier comme une des meilleures de Paris! Tout ne sera pas perdu?
— Non, non ; on m'a donné de grandes espérances.
— A la bonne heure. Voyons, que pouvez-vous sauver de ce désastre?
— Deux ou trois pour cent, de quoi m acheter un fourniment de cavalier. J'aurai un beau cheval.
— C'est donc une ruine complète?
— Complète, chère tante.
— Eh bien, mon neveu, vous aurez, en effirt* un beau cheval ; c'est moi qui vous en donnerai
un ; mais ce sera pour aller caracoler au bois de Boulogne.
— Je n'ai point d'objection à faire contre le bois de Boulogne, ma chère tante, et je vous suis on ne peut plus reconnaissant. Seulement je vous ferai observer qu'il faudra bien me livrer à des exercices plus sérieux, et je ne vois pour moi que deux choses : aller me battre au Mexique ou me faire laboureur. L'épée ou la charrue, c'est tout ce qu'il y a de mieux pour un gentilhomme ruiné, qui n'a fait que des études superficielles et qui n'a que des talents d'amateur. Il vaut mieux aller se battre que d'exposer des croûtes ad salon, ou donner des leçons de piano.
— Mais vous êtes donc toqué de batailles, mon neveu? Vous ne parlez que de partir en guerre contre les ennemis.
— Je connais ce métier-là, ma tante, et je l'aime !
— Vous connaissez ce métier?
— Oui, parbleu ! Je me suis battu, comme un lion, en Italie.
-** Oh! cher enfant, quel bonheur! Vous étiez dans l'armée de notre saint-père, n'est-ce pas? A Castelfidardo peut-être? Tout est sauvé! vous êtes un héros, et je vous ferai marier avec la plus riche et la plus noble héritière de France et de Navarre.
— Hélas! matante.
Et le jeune homme joignait les mains d'un air contrit et baissait les yeux, tandis qu'un sourire fin et railleur effleurait ses lèvres, et contrastait avec l'humilité de sa pantomime.
— Hélas ! ma tante , je n'étais point à Castelfidardo !
— Où étiez- vous donc?
— A Solferino! A telle enseigne, que j'en ai rapporté cette médaille, une décoration française, ma tante !
Et le jeune homme releva sa tête avec orgueil.
Il était si beau , il rappelait si bien à la marquise ce Georges tant aimé, qu'elle se montra très indulgente, et ce fut sans le moindre accent de colère qu'elle lui dit :
— C'est affreux ce que vous dites là! Vous, un Savinières! se battre contre l'Église, contre le pape !
— Permettez , ma chère tante , je ne me suis battu ni contre l'Église ni contre le pape ; je me suis battu pour l'indépendance du pays de ma mère, qui était Milanaise, et contre les Autrichiens. Je connais un peu l'histoire de France et celle des Savinières ; et la France et les Savinières pourraient bien, en y regardant de près, avoir un arriéré de comptes à régler avec l'Autriche. Et d'ailleurs, ma tante, il y avait à Solferino et à Magenta une assez grande quantité d'officiers appartenant à la noblesse française, et
je vous assure qu'ils tombaient sur les Autrichiens avec un entrain qui faisait plaisir à voir.
— Ces bons Autrichiens ! qui soutenaient si bien le pouvoir temporel !
— La France le soutient aussi et même avec plus de générosité. Vos bons Autrichiens faisaient fusiller plus de sujets du pape dans une semaine, que les Français n'en ont expédié depuis qu'ils sont à Rome.
— Eh bien, mon neveu, je connais des Italiens qui regrettent amèrement la domination de l'Autriche.
— Je le crois sans peine, ma tante. Quand Charles YH chassa les Anglais, il y avait un parti en France qui disait aussi : ces bons Anglais; et il se trouva un évoque, Pierre Cauchon, et des prêtres français qui brûlèrent cette douce et touchante héroïne, Jeanne d'Arc, par amour pour ces bons Anglais. Vos Italiens me paraissent dignes de prendre rang auprès de Pierre Cauchon !
— Allons, mon cher enfant, je vous pardonne.
Après tout, vous êtes à moitié Italien, et je comprends le patriotisme. Croyez bien que si une domination étrangère pesait sur nous, je serais très heureuse de la voir abattre.
— Alors, ma tante, nous nous entendrons à merveille. J'espère que vous me pardonnerez la sincérité avec laquelle je vous fais connaître toutes mes opinions, bien que je sache qu'elles
pourraient quelquefois se trouver en désaccord avec les vôtres. En cela, ma tante, je ne suis pas Italien : je manque tout à fait de finesse et d'esprit de ruse.
— Oui, je le vois, vous avez toute la franchise, toute la loyauté de votre père; ce n'est pas cela qui pourra vous nuire dans mon esprit, mon cher enfant.
Et la marquise donna encore un soupir au passé, et resta quelques instants rêveuse.
Puis, reprenant la parole :
— Vous n'aimez pas les Autrichiens, je le comprends ; moi je les aimais assez... en Italie. Mais j'espère que vous n'êtes pas un impie?
— Non, ma tante, ma mère était une sainte femme. Seulement elle n'avait pas la crédulité et la superstition des Italiennes.
— Vous n'êtes pas l'ennemi de notre saintpère le pape?
— Moi! ma tante, l'ennemi de Pie IX! Dieu m'en garde. Je le vénère, et il est pour moi l'objet dune profonde pitié.
— Il est, en effet, bien malheureux! il a perdu la plus grande partie de ses États.
— Oh ! dussé-je vous déplaire encore, je vous dirai que je ne regarde pas cela comme un malheur ; et Pie IX, qui connaît mieux que personne les vices du gouvernement romain, puisqu'il a voulu tout réformer en montant sur le trône.
pourrait bien penser comme moi, je vous Tassure, mais il ne peut pas le dire.
— Alors pourquoi plaignez-Vous Pie IX?
— Je le plains, ma tante, d'avoir, en montant sur le trône, conçu dans sa pensée de grandes choses; d'avoir rêvé d'affranchir sa patrie du joug de l'étranger, de lui donner l'unité et la liberté, de détruire les abus séculaires du gouvernement théocratique. Je le plains d'avoir fait les premiers pas vers le but le plus glorieux qu'un chef de l'Église pût se proposer; d'avoir vu les Italiens, transportés, délirants, se lever comme un seul homme pour acclamer le pontife libérateur; d'avoir senti le cœur du peuple battre contre son cœur de prêtre et de roi ; et après ces joies enivrantes, je le plains de s'être heurté aux premiers obstacles qu'il a trouvés sur sa route, de n'avoir pas eu la force de les franchir, de n'avoir plus vu que des ombres là où il avait vu la lumière, et de s'être jeté entre les bras de ces hommes qu'il avait jusque-là regardés comme ses plus grands ennemis. Oui, j'aime Pie IX pour tout le bien qu'il a voulu faire, et je le plains d'avoir été faible.
— Le pape a eu raison de reculer devant les exigences révolutionnaires, mon cher neveu.
Nous ne comprenons pas la portée de ses actes ; nous devons nous incliner, et croire à sa sagesse infaillible.
— Quoi ! ma tante, Vous êtes ultramontaine?
— Oui.
— Et vous croyez à l'infaillibilité du pape?
— Sans doute. Pourquoi cela vous surprend-il ?
— Parce que mon père m'a souvent dit que la royauté en France avait toujours été gallicane, ainsi que la noblesse.
— Cela est vrai ; mais, dans les circonstances difficiles où se trouve la papauté, on est convenu tacitement, dans notre monde, de ne plus soulever certaines questions religieuses.
— Je comprends; c'est une bonne tactique des jésuites : un principe non discuté est un principe mort. Et quand en Italie personne ne croira plus à l'infaillibilité du pape, — et le pape, moins que personne, vu qu'il a fait l'expérience de son infaillibilité, en passant du blanc au noir avec autant de facilité qu'un simple mortel, — tous les catholiques français, dis-je, oubliant leurs traditions, se trouveront ultramoptains, ceux qui résisteront se feront libres penseurs,
— Mon neveu, savez-vous que je vous admire !
— Et sur quoi, chère tante, fondez-vous cette admiration dont je me connais indigne?
— Gomment! A vingt-deux ans, avoir déjà des idées arrêtées sur des matières aussi graves?
— Songez donc, ma tante, que la question politique en Italie se lie nécessairement à la question religieuse. Les Italiens ne peuvent
rester indifférents aux courants d'idées qui s'établissent en France.
— Allons, je vois bien que vous êtes un peu toqué de libéralisme.
— Oui, ma tante, un peu. Pour rien au monde je ne voudrais surprendre la bienveillance de la plus aimable et de la plus belle des tantes pour un coquin de neveu, en me faisant à ses yeux tout autre que je ne suis.
— Et il faut vous accepter tel que vous êtes?
— Je vous le conseille, chère tante.
— Comment! vous me le conseillez?
— Oui, sans doute, je serai le plus tendre, le plus dévoué des neveux; je remplacerai votre fils absent. Vous aimez la discussion, nous discuterons ensemble, et je vous rendrai aussi libérale que moi.
— Oh! pour cela, monsieur, je vous le défends! Je prétends, bien au contraire, vous convertir. À présent, parlons sérieusement. Il faut vous marier.
— Je le veux bien, ma tante, mon cœur est libre pour le quart d'heure. J'ai vu mon père et ma mère si heureux dans leur union que le lien conjugal ne saurait m'effrayer.
— Très bien, très bien. Une fois marié, je vous fais entrer dans la diplomatie.
— Cela me sourirait assez.
— Eh bien ! mon neveu, comptez sur moi.
Dans ce moment, la porte du salon s'ouvrit, et un domestique annonça :
— M. de Chantonnay.
La marquise n'avait pas oublié qu'il devait venir ce jour-là ; mais la lettre du jeune comte de Savinières, les souvenirs que sa présence avait rappelés, enfin un de ces accès d'engouement auxquels la marquise était fort sujette, et que cette fois du moins son neveu justifiait , tout cela avait ralenti son zèle pour le protégé du révérend père Jérôme. Si son neveu n'eût pas été ruiné, il eût été facile de lui trouver une femme dans le faubourg Saint-Germain; dans sa position, c'était plus difficile. La noblesse, en fait d'affaires matrimoniales, est tout aussi positive que la bourgeoisie. — Votre neveu est charmant, dirait-on à la marquise, mais ma fille n'est pas assez riche pour épouser le comte de Savinières sans fortune, et elle l'est assez pour faire un bon mariage, sans sortir de la classe où elle est née. Et l'on ajouterait tout bas : Votre neveu peut imiter votre mari en épousant une riche bourgeoise qui l'enrichira.
Madame de Savinières suivait facilement deux idées à la fois, et tout en causant avec son neveu, elle calculait toutes les probabilités et toutes les difficultés qu'elle pourrait trouver.
Sa décision fut bientôt prise.
Laurence Deville serait la femme de Louis de
Savinières, Et quant à M. de Chantonnay, si le père Jérôme tenait à le marier immédiatement, il chercherait ailleurs, ou bien il attendrait que Marie eût dix-huit ans. Bien entendu qu'elle ne retirerait pas la parole qu elle avait donnée au révérend père ; elle ne voulait pas s'en faire un ennemi. Elle se servirait de lui pour évincer le Villaret, et ensuite elle saurait bien reléguer Çhantonnay au dernier plan.
Le fils spirituel du père Jérôme entra dans le salon de madame de Savinières à midi et cinq minutes, celle-ci avait déjà tracé toute sa ligne de conduite. Son neveu se retira, et la marquise resta seule avec Chantonnay. La première impression fut favorable ; elle pensa que le père Jérôme n'avait pas trop surfait les mérites de son protégé, madame de Savinières se montra gracieuse, mais avec une certaine réserve qui n'échappa point à Hector. D'après la conversation qu'il avait eue la veille avec le père, il espérait mieux que cela. Toutefois, la marquise lui ayant dit qu'elle recevrait le mardi, pendant tout l'hiver, et que les hommes dévoués comme lui aux bonnes doctrines seraient toujours bien reçus chez elle, il se retira presque satisfait. Je rencontrerai mademoiselle Deville à ces soirées, se dit-il, et, si elle me plaît, je saurai bien m'en faire aimer. Je n'épouserai jamais que la femme dont je serai amoureux. Je n'ai pas dit cela au
304 LE CONEESSEUR
père Jérôme, il ne m'aurait pas compris. Àh!
ces pères de toutes couleurs, il n'y a pas d'idéal dans leur manière d envisager le mariage. Selon eux, c'est une triste nécessité, pour des natures moins angéliques que les leurs; un remède contre la concupiscence, et un tas de sornettes semblables. Non, non, sire de Chantonnay, mettez de la poésie dans vos aspirations conjugales, et ne vous avisez jamais de comparer une jolie femme à du calomel ou à de l'émétique.