APPRÉHENSIONS DUN AMANT
Armand Villaret à l'abbé Cour bon.
Vareilles, près la Souterraine (Creuse), le 4 novembre 186...
Mon bien cher ami,
Nous partons sous peu de jours de Vareilles , ma mère et moi. Laurence et sa famille ne tarderont pas à se rendre à Paris. L'automne est venu. Notre beau pays se dépouille : des rafales terribles sont tombées sur tout le plateau : adieu le soleil, adieu nos riants paysages! Desséchées par les dernières chaleurs, les feuilles des arbres
cèdent aux vents violents qui nous arrivent de l'Atlantique et jonchent déjà le sol de nos prairies. Cette ravissante contrée est en deuil et se prépare aux rigueurs de son hiver.
Et moi, mon ami, au milieu des enivrements d un amour qui s'est emparé de toute mon âme, je suis plus triste encore que cette nature assombrie ; non pas que j'aie vu dans le regard de Laurence un attiédi ssement, que ses paroles soient moins douces, que je sente moins son cœur venir à mon cœur. De ce côté il me semble que j'ai peu à craindre.
Mais, depuis quelques jours, madame Deville, quoique convenable pour moi et affectueuse pour ma mère, semble avoir complètement changé.
Ma mère a su qu'après avoir lu plusieurs fois une lettre venue de Paris , elle avait beaucoup pleuré. On lui a surpris des regards de tristesse sur Laurence. Que se passe-t-il? Reviendrait-on sur des paroles données? Quel est l'obstacle qui vient se dresser devant moi , au moment où je me reposais doucement dans mes rêves de bonheur?
Ma mère et moi nous nous confondons en conjectures. Il y aurait imprudence de sa part à amener la moindre explication. Nous partirons donc probablement de la Creuse sous le poids cruel de Tincertitude.
Mais je sais que vous êtes l'ami de M. Deville.