‹ Le confesseur: par l'abbé (volume 2)Chapitre 3 sur 17 · UNE FEMME EN QUÊTE D'UN DIRECTEUR · texte numérisé non relu

UNE FEMME EN QUÊTE D'UN DIRECTEUR

« — Ainsi donc, ma cousine, tes dernières résistances de cet excellent M. Deville sont brisées ; c* il est bien décidé que vous passerez vos hivers à Paris, et P-été aux^aux et dans vos terre* de la Creuse?

— Tellement décidé, ma ehère Louise, ijue, pendant que je suis ici, M. Deville est rae de Grenelle-Saint-Germain, dans l'étude de M. Pièi*ron.

— Mais c'est mon notaire, M. Pîerron.

— ïe le savais, et c'est pou* cela qfce nous fave&s choisi.

— Et que fait ton mari efeei «et honnête ga*de-notes?

— Il fait passer l'acte de vente d'un hôtel de la rue Saint-Dominique, n° 47, dont il va devenir le propriétaire pour la somme de huit cent mille francs.

— Le numéro 47, c'est l'hôtel de Taulanne.

— Précisément.

— Et le comte de Taulanne vend ainsi une propriété de sa famille? Il est donc ruiné? Je sais bien que pendant qu'il passait sa vie dans ses terres à chasser les loups et les sangliers, son fils à Paris chassait les biches sur le boulevard et au bois de Boulogne, et entretenait deux rats à l'Opéra; et voilà sans doute pourquoi l'écusson des Taulanne va disparaître de la façade de l'hôtel de la rue Saint-Dominique. Et ton mari achète cet immeuble huit cent mille francs?

— Huit cent mille francs, plus les frais d'acte, etc. ; et M. Pierron assure que M. Deville fait là une excellente affaire.

— Alors vous êtes très riches? L'hôtel Taulanne représente un loyer de cinquante mille francs au moins.

— Nous ne conserverons pour nous que le premier étage, les écuries et le jardin.

— Et vous louerez le reste? Àh ! c'est différent.

— Cet hôtel est si vaste qu'en y changeant les dispositions intérieures, on peut encore en tirer un très bon parti.

La marquise de Savinières fut un peu rassurée par ces dernières paroles. Un moment elle avait eu la crainte de voir sa cousine se prélasser dans le bel hôtel des comtes de Taulanne, pendant qu'elle-même, la marquise de Savinières, occuperait, à deux pas de cette orgueilleuse parvenue, un appartement de douze mille francs. Et ce fut avec un mouvement de lèvres assez dédaigneux qu'elle répondit à sa cousine :

— M. Deville fait là une excellente spéculation.

Madame Deville comprit l'intention de la marquise, et elle se hâta de répondre :

— Cette spéculation, comme tu 1 appelles, ne nous est nullement imposée par notre position ; mais nous avons deux filles; nous désirons qu'elles fassent de brillants mariages, et pas un sacrifice ne nous coûtera pour cela.

— C'est bien, c'est très bien. Quel est l'âge de tes filles?

— Laurence a dix-sept ans, Marie a quinze ans et demi.

— Elles sont au couvent?

— - Oui, je les ai mises au Sacré-Cœur.

— Quels sont tes plans pour l'avenir? il fut un temps où j'avais toute ta confiance. Mon mariage, la différence de nos positions, toi, femme d'un banquier en province, moi, jetée dans le tourbillon du monde parisien, tout cela nous a séparées. Depuis la mort de ma mère, arrivée il

y a un an, tu le sais, après mon mariage, je ne suis pas retournée dans la Creuse. Notre famille n!a pas été bien pour moi. On a prétendu qu'une fois devenue la marquise de Savinières, j'avais pris un orgueil insupportable, que la joie de posséder un titre me faisait tourner la tête...

— Cela n'était-il pas un peu vrai?

— Il est évident, ma chère Louise, que je n'aurais pas, à dix-huit ans, épousé M. de Savinières âgé de trente-six ans, et qui n'était, il fout bien en convenir, ni très beau, ni très spirituel ; que je ne lui aurais pas donné une fortune de quatre millions, dont la moitié a servi pour payer ses dettes, si je n'avais pas dû trouver une compensation. J'ai acheté à beaux deniers comptants un des plus grands noms 4e France et le titre de marquise. J'ai été enivrée de tout cela. Que veux-tu? Il devait en être ainsi. Fille unique, habituée à toutes les recherches du luxe et de 1 élégance, toutes les magnificences de ma corbeille me touchaient peu; j'avais vu celles de mes compagnes mariées avant moi; leurs diamants étaient aussi beaux que ceux sur lesquels je jetais à peine un regard; mais sur leurs écrins il n'y avait qu'un chiffre; et la couronne de marquise gravée sur les miens, et se retrouvant sur toutes ces charmantes futilités auxquelles les jeunes filles attachent tant die prix, me causait seule des éblouissements. ïofct

cela, ma chère cousine, ne m'a pas fait oublier mas anciennes affections. Le souvenir de notre intimité m'a toujours été doux. Tu étais en province ; je vivais à Paris où tu ne faisais que de rares apparitions ; nous nous sommes nécessairement perdues de vue ; mais je te retrouve avec use satisfaction bien réelle.

-r- C'est très aimable de ta part d'accueillir ainsi une cousine provinciale et de plus roturière.

— D'abord, ma belle, il n'y a plus de provinciaux, La vapeur les a emportés dans ses tourbillons et les a naturalisés Parisiens. Il reste peut-être bien quelques échantillons du genre, dans les petites villes écartés des grands centres de population, et même dans quelques rues du Marais et du faubourg Saint-Denis ; mais ce ne sont là que des exceptions.

— C est bien ; mais si je ne suis plus provinciale, je suis toujours roturière, et tu es une grande dame.

— Oh ! ma chère Hélène, la noblesse tend à se fusionner avec la roture. Partout on les trouve ensemble. Les filles des barons chrétiens dansent avec les fils des barons juifs. La bonne compagnie ne se rencontre plus dans une seule classe : elle est partout. Je sais bien qu'il ne suffit pas d'acheter un hôtel dans la rue Saint-Dominique pour se trouver de plain-pied dans les salons du

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faubourg Saint-Germain ; mais l'entrée n'en est plus aussi difficile que sous la Restauration et sous le règne de Louis-Philippe. Mais, au fait, toutes les aristocraties se tendent la main, en conservant, par une vieille habitude, quelques lignes de démarcation qui s'effacent de jour en jour, et tu es bien certaine de te faire à Paris, avec ta fortune, ta distinction, une société très convenable et de très bon ton.

— J'espérais, Louise, que ta société deviendrait la mienne et que, présentée par ma cousine, toutes les portes s'ouvriraient devant moi. Mon mari n'a jamais eu, à Paris, que des relations d'affaires. J étais donc bien décidée à me laisser guider par toi seule dans cette chose si difficile : se bien poser dans le monde.

La marquise de Savinières comprenait que l'idée fixe de madame Deville était de se faire admettre dans la société du faubourg Saint-Germain. Son premier mouvement fut de s'insurger contre une telle prétention; le second fut plus favorable à madame Deville. Après tout, se disait la marquise, ma cousine est très présentable dans un salon; elle a de la distinction, de la dignité, du tact; de ce côté-là tout va bien. M. le marquis de Savinières m'a laissé beaucoup de dettes : pour établir convenablement mon fils et lui assurer en propre le château et les terres de Savinières, rachetés à l'époque de

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mon mariage avec ma dot, il a fallu m'imposer de grands sacrifices. Je n'aime pas les opérations financières; je me défie des faiseurs; et cette défiance, si bien justifiée qu'elle soit, m'a fait manquer quelquefois d'excellentes affaires. J'aurais assez confiance en Deville ; c'est un homme habile, prudent, et je le crois très honnête; il faut m'en faire un ami. Je puis présenter Hélène chez la comtesse de B..., chez, la duchesse de Y..., chez la marquise de R... Elles sont très abordables. Une fois admise dans ces maisons, la grâce d'Hélène, son esprit feront le reste. Quant à la princesse de ***, à la duchesse de ***, à la baronne de T..., il ne faut pas y penser. Là on se garde de tout contact bourgeois comme d'une souillure. Ce sont les derniers des Romains; et ces sommités aristocratiques toutes bouffies d'orgueil nobiliaire ne peuvent pas admettre qu'on sache manger à table et s'asseoir dans un salon, si Ton n'a pas fait ses preuves avant 1399.

Toutes ces réflexions passèrent , comme l'éclair, dans le cerveau de la marquise. Son plan fut conçu avec non moins de rapidité; et prenant son air le plus aimable, elle dit à sa cousine :

— Tu ne peux mettre en doute ma bonne volonté pour toi ; mais si l'on rencontre partout la haute aristocratie, il n'est pas facile de la ren-

contrer chez elle. Les difficultés ne me rebuteront pas. Seulement il faut me seconder. Je connais à peine ton mari : je sais qu'il a un bon ton ; c'est quelque chose, mais cela ne suffit pas. Quelles sont ses opinions politiques? .

— Je t'avouerai, ma chère Louise, que la politique est la chose dont mon mari s'occupe le moins. Je sais cependant qu'il est assez sympathique à Tordre de choses actuel.

- — Ah ! tant pis ! Dans ce moment nous faisons de l'opposition. Nous soutenons le pouvoir temporel du pape.

— Le gouvernement le soutient aussi , et même, il me semble, d'une manière plus efficace que la vôtre.

— Oui, il a une armée à Rome; mais il ne vent pas contraindre Victor-Emmanuel à rendre au pape les Marches et les Romagnes ; et tu comprends que si ton mari n'a pas là-dessus des idées bien arrêtées...

— Mon mari est conservateur, voilà tout.

— Conservateur! mais c'est tout ce qu'il me faut. Conservateur est un mot charmant, d'une élasticité incroyable. Orléanistes, impérialistes, légitimistes sont tous des conservateurs. Ce mot répond à tout. Dans ce moment, nous sommes au mieux avec le parti orléaniste : il est conservateur, nous le sommes aussi; le reste n'est qu'un détail. Il faudra que ton mari se fasse

nommer député dans la Creuse; nous l'appuierons. Mais dis-moi, mon ange, tu signes toujours « Deyille » avec un D majuscule. Est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de changer cette majuscule en minuscule, et de partager votre nom en deux : de Ville?'

— Le père de mon mari signait ainsi sous la Restauration. Il est mort en 1830. Mon mari était un enfant. Au collège, on se moquait de sa particule; il y renonça. Devenu homme et sachant, il faut bien te l'avouer, que les I)eville, bien qu'ils eussent des armoiries, n'étaient que des bourgeois, et que son aïeul n'avait jamais voulu se faire anoblir, disant qu'il aimait mieux être le premier dans la bourgeoisie que le dernier dans la noblesse, mon mari continua à écrire son nom sans particule.

-— Les Deville ont vraiment des armoiries?

— Oui, mais ce n'est pas une preuve de noblesse. Avant 1789, des milliers de familles bourgeoises avaient le droit de porter des armoiries.

— Personne ne sait cela, ma belle. Est-ce qu'on s'occupe à présent des us et coutumes d'avant 1789. Tu as des armoiries; tu les feras peindre sur les panneaux de ta voiture ; et tu sauras bien faire comprendre à ton mari qu'il doit signer comme signait son père ; c'est plus respectueux. D'ailleurs, tu commanderas toimême tes cartes de visite.

— Mais on pourrait savoir...

— Savoir quoi? Que vos ancêtres ne sont pas allés aux croisades? Ma chère, dans le monde il faut payer d'audace. Je me charge de faire prendre tes armoiries au sérieux. Moi qui croyais que ces petits signes hiéroglyphiques étaient un de nos privilèges, à nous! Tu m'ôtes une illusion, ma chère Hélène. Résumons-nous : ton mari est conservateur; il signe de Ville; il a des armoiries, ce qui nous épargnera la peine d'en composer; tout va bien de ce côté-là. Pour toi, il te reste encore quelque chose à faire, et c'est là le point le plus important. Quel est ton confesseur à Paris?

— Je n'ai pas de confesseur à Paris. Nous sommes venus ici pour acheter cet hôtel, faire commencer les réparations. Gela nous prendra tout au plus un mois, et nous partirons pour la Creuse. Cet hiver, je prendrai pour confesseur l'abbé Courbon; mon mari le connaît depuis longtemps.

— L'abbé Courbon, quel est ce personnage?

— C'est un des vicaires de Saint-Thomas d'Àquin.

— Un prêtre séculier! Fi donc, ma chère, dans notre monde, on ne donne pas sa conscience à diriger à des vicaires.

— Ma conscience, je te l'assure, se dirige très facilement. Dieu m'a rendu la vertu facile;

j'aime mon mari, j'en suis aimée; nous avons à peu près la même manière de voir; donc jamais entre nous de discussions pénibles. Je n'ai pas le moindre orgueil d'être une femme honnête; j'ai toujours été si parfaitement heureuse! Je me confesse trois ou quatre fois par an ; et vraiment pour écouter l'aveu de mes peccadilles, je t'assure qu'un vicaire, quel qu'il soit, suffit; et l'abbé Courbon est un des prêtres les plus intelligents du diocèse de Paris.

— - Aussi me suis- je mal expliquée. Pour un confesseur, ton abbé Courbon ou tout autre peut suffire; mais il te faut un directeur.

— Un directeur 1

— Oui, un directeur. Toutes les femmes du grand monde ont un directeur. On ne réussit pas sans cek. Mais il ne faut pas le prendre parmi les prêtres séculiers, autant vaudrait n'en point avoir* Us n'entendent rien à diriger les àmea, ils n'en ont pas le temps. Les labeurs de la paroisse les absorbent. Un directeur, c'est un guide dans les circonstances difficiles, c'est un ami dévoué, non seulement à vos intérêts spirituels, mais eneôre à vos intérêts temporels, Je vais te faire une confidence, car je connais la sûreté de ton caractère : mon directeur est un père jésuite , et il m'a rendu d'immenses services. Les premières années de la jeunesse de mon fils ont été très orageuses. Mon direc-

teur m'a conseillé de le faire entrer dans les zouaves pontificaux. Le jeune homme a bien fait quelques difficultés. Mais mis en demeure d'opter entre le service du saint-père et Clichy, il a cédé. Il est resté là deux ans ; il s'est battu comme un lion à Gastelfidardo; et, en revenant, il a trouvé ses dettes payées et une jeune fille ravissante, riche, bien née, orpheline, enfin tout ce qu'il est possible de désirer. Elle s'était prise d'une belle passion pour mon jeune héros, avant même de l'avoir vu. Le mariage s'est fait ; mon fils est devenu raisonnable, et je dois tout cela à mon directeur. Il lui a fallu, pour en arriver là, faire des miracles* Tu te souviens du marquis de Savinières. Au physique et au moral, mon fils est tout son portrait; c'est te dire qu'il n'a rien de bien séduisant. C'est un bon garçon; il a l'usage du monde, voilà tout. Mon directeur lui a fait une si belle auréole avec les lauriers de Castelfidardo, que ma belle-fille se figure avoir trouvé, dans mon Georges, l'idéal de ses rêves ; et, ma parole, je crois qu'elle est encore étonnée de son bonheur. Les moines réussissent à tout, ma chère Hélène; et si tu veux bien te poser dans le monde, marier tes filles avec des jeunes gens nés, prends un directeur.

— Mon mari n'aime pas les jésuites, et il me verrait avec peine m'adresser à eux.

— Eh bien, ne prends pas un jésuite. C'est pourtant ce qu'il y a de mieux. Mais enfin, il y a d'autres ordres religieux, et on trouve là d'excellents directeurs; rien que là, comprends-le bien, et ne va pas donner ta confiance ni à l'abbé Courbon ni à tout autre prêtre du clergé séculier. Mais tu me dis que ton mari n'aime pas les jésuites. Serait-il par hasard libre penseur? S'il en était ainsi, il me serait impossible de le faire accepter dans la bonne compagnie.

— Il n'y a donc pas de libres penseurs dans la bonne compagnie?

— Entre nous soit dit, il y en a malheureusement beaucoup; et ce qui est peut-être pis encore, il y a des gallicans. Mais dans le grand monde, on évite tout ce qui pourrait occasionner des froissements. Quand il s'établit, parmi nous, des courants d'idées qui ne sont pas dans le sens de nos opinions personnelles, nous mettons une sourdine à nos opinions, et, réunis sur les questions principales, nous laissons volontiers lés détails. Les jésuites ont beaucoup travaillé pour amener ce résultat; et si les trois grands partis monarchiques ont arboré un drapeau commun sur lequel on lit : conservateur , c'est aux jésuites que l'on doit cette fusion, qui n'empêche pas chaque parti de travailler pour ses intérêts particuliers.

— Je vois, ma chère Louise, que j'ai beau-

coup de choses à apprendre avec toi. Quant à mon mari, il n'est point libre penseur dans le sens que tu attaches à ce mot. Il est sincèrement catholique, mais il ne parle jamais de ses opinions religieuses; il déteste le pharisaïsme. — - Est-il ultramontain?

— Je ne le crois pas.

— Oui , du moment qu'il n'aime pas les jésuites, il doit être gallican. G est fâcheux, très fâcheux. Enfin il est conservateur, il a des sentiments religieux, cela suffît. Quant à toi, ma chère Hélène, je te trouve bien tiède. Tu te confesses trois ou quatre fois par an, ce n'est pas assez. Mais je laisse à ton directeur futur le soin de t éclairer.

— Tu te confesses donc très souvent, Louise?

— Tous les huit jours, depuis deux ans; et je communie deux fois par semaine

— Tu as donc renoncé au monde?

— Pas du tout, chère amie, je vais au bal tout l'hiver, pour y conduire deux nièces de mon mari qui ont perdu leur mère ; je vais aux concerts pendant le carême ; j'ai avec ma belle-soe-ui* une loge aux Italiens. Tu vois que je ne vis pas encore tout à fait en ermite.

— Je ne croyais pas que tout cela pût se concilier avec la communion fréquente.

— Ce sont les jansénistes qui prétendent le contraire. Les bons pères savent tout arranger.

Si nous menions une vie tout à fait dissipée, il est certain qu'il y aurait de graves inconvénients pour notre perfection : mais on nous permet de vivre selon notre condition. Ajoute à cela que nous faisons partie de plusieurs congrégations pieuses, de celle du S capillaire, du Rosaire, du Sacré-Cœur, etc. Cela amène des réunions entre les associées; et c'est surtout par ce moyen, ma chère Hélène, que tu arriveras à te bien poser dans le monde. « Connaissez-vous madame de... Ville? dira-t-on. — Très peu; je l'ai rencontrée à notre réunion de Saint-Joseph ; elle a beaucoup de distinction. — Le révérend père*** la dirige, dira une autre, et il a pour elle une grande estime. » Avec cela, ma chère, ta carte d'entrée dans le monde est signée et parafée. Prends vite un directeur, mon ange, et surtout choisis-le bien. Puisque tu veux bien rester avec moi une semaine, je te conseille de suivre les exercices que le père Jérôme donnera à l'église paroissiale de Saint-Germain ; il prêche à merveille.

— Le père Jérôme est un jésuite?

— Non, c'est un dominicain. Il dirige la conscience de mon amie intime la marquise de ***. Oh ! ma chère quel habile homme ! il est presque de la force d'un jésuite. La marquise avait une fille unique, un monstre de laideur et de bêtise, et pas de fortune; on aurait bien voulu

en faire une religieuse, mais la petite voulait un mari. Le père Jérôme en a trouvé un très convenable. A la vérité, il a fallu sacrifier quelque chose du côté de la naissance ; mais on a eu un millionnaire. Gela paraît fabuleux, et cela est réel. Réfléchis sérieusement, Hélène. Ton mari en veut-il aux dominicains?

— Non. Je sais qu'il appréciait le beau talent et les idées larges et libérales du père Lacordaire.

— Alors c'est la Providence qui t'a conduite ici, il faut aller entendre le père Jérôme.

La suite de ce récit fera mieux connaître madame Deville. Devant sa cousine, la marquise de Savinières, elle s'est nécessairement effacée. C'était presque une protectrice qu elle venait implorer : elle savait que ce rôle allait bien à l'esprit hautain et dominateur de la marquise. Le but de madame Deville, nous le connaissons, c'était de se faire ouvrir, par sa cousine, la porte des salons du faubourg Saint-Germain. Il y avait bien dans ce désir si ardent, un amourpropre puéril, mais les femmes en sont rarement exemptes, et madame Deville rachetait cette petite faiblesse par mille qualités essentielles et attachantes. Elle avait de l'esprit, du

jugement, de la sensibilité, de la beauté. Avec tout cela Dieu lui avait donné un mari digne d'elle, deux filles adorées, une grande fortune. Les femmes, il faut bien le dire, excellent à gâter leur vie, et à se rendre malheureuses même avec tous les éléments possibles de bonheur.

Hélène Deville avait évité cet écueil ; elle avait su être heureuse. Reconnaissant dans son mari un esprit supérieur, une raison plus ferme et plus éclairée que la sienne, elle trouva doux et bon de se laisser guider par lui. Elle se sentait si tendrement aimée! Cette autorité du mari était accompagnée de tant de condescendance, que jamais l'idée de se révolter contre elle ne lui traversa l'esprit. Vingt ans de ce bonheur s'étaient écoulés. M. Deville désirait sa retirer des affaires et aller demeurer à Paris. C'était là tout un bouleversement dans l'existence de oes deux êtres si parfaitement unis ; en changeant le milieu dans lequel ils avaient si longtemps vécu, ne troubleraientrils pas la quiétude de leur vie conjugale? Notre caractère, notre manière de voir, nos facultés sensitives, tiennent beaucoup à tout ce qui nous entoure, à nos relations de chaque jour, à ce qu'il y a même de plus matériel dans notre existence, la maison que nous habitons, l'air que nous respirons. H arrive souvent que ces mille liens qui nous enlacent étant brisés, et que nous trouvant jetés

hors du courant habituel de notre existence, nous ayons quelque peine à nous reconnaître.

Plus la vie a été douce et facile, plus un changement est à craindre.

M. Deville n'avait vu que très rarement la marquise de Sa vi ni ères; instinctivement il ne lairnait pas; mais comme, après tout, il la croyait une femme honorable et justement considérée, il n'avait pas cherché à combattre l'affection qu'Hélène avait toujours conservée pour la marquise. Tout se bornait d'ailleurs à l'échange de quelques lettres, et M. Deville s'applaudissait fort de la distance qui se trouvait entre sa femme et Louise de Savinières. Il lui eût peu convenu de voir celle-ci intervenir dans son intimité, et prétendre diriger Hélène. La faiblesse de caractère de sa jeune femme lui faisait redouter, avec raison, toute influence qui aurait pu contrarier celle qu'il voulait exercer légitimement sur elle.

Après la naissance de sa seconde fille, madame Deville fut atteinte d'une longue maladie nerveuse. Pendant trois ans, il fallut éloigner d'elle toute cause de bruit et d'émotion. Sa bellemère, qui demeurait dans la même ville que son fils, prit alors avec elle la petite Laurence ; elle s'attacha si passionnément à cette enfant, qu'après que sa belle-fille fut rétablie, elle ne put consentir à s'en séparer. Plus tard, la se-

conde fille, Marie, fut envoyée au Sacré-Cœur à Paris, un peu contre la volonté de M. Deville; mais à Tours, toutes les jeunes personnes appartenant à des maisons riches étaient élevées soit au Sacré-Cœur de Bordeaux, soit à celui de Paris. C'était la mode, et M. Deville, qui n'avait pas de préventions très arrêtées contre l'éducation des couvents, mais seulement un instinct qui lui faisait redouter tout ce qui portait l'empreinte des jésuites, céda sans trop de difficulté au désir de sa femme. Madame Deville, la mère, continua de diriger l'éducation de Laurence, et tous les ans elle allait passer quelques mois à Paris, pour faire donner des leçons à sa chère enfant par les meilleurs professeurs de musique et de peinture. Avant que l'éducation de la jeune fille fût terminée, la bonne grand mère mourut, et Laurence alla rejoindre sa sœur au couvent. Toute une vie nouvelle commençait pour madame Deville. Elle allait reprendre ses filles avec elle, et avoir à remplir les sérieux devoirs de la mère de famille. Elle était bien décidée à les embrasser dans toute leur étendue. Hélène atteignait sa trente- septième année. Disons-le, elle se sentait de moins en moins le besoin d'être guidée par son mari. Les femmes, comme tous les êtres faibles, ont un instinct qui les porte à l'opposition. Celui qui protège est toujours un maître. L'amour seul peut faire trouver une vo-

lupté suprême dans l'obéissance ; mais l'amour, après vingt ans de mariage, se change insensiblement en une douce et paisible amitié.

Jusque-là pas un nuage n'avait encore assombri sa vie conjugale.

En arrivant à Paris, il fallait se créer de nouvelles relations. M. Deville ne crut pas devoir prendre là-dessus toute l'initiative. Il avait confiance dans la raison d'Hélène, qu'il avait éclairée lui-même, et il ne pensa même pas qu'il fût nécessaire de la prémunir contre l'influence de la marquise de Savinières. Hélène, de son côté, éprouvait le vague désir de s'émanciper un peu, et s'il lui fallait un guide dans le monde nouveau où elle allait entrer, sa cousine lui semblait pour cela préférable à son mari. Si, à ces détails intimes, nous ajoutons que, depuis deux ans, madame Deville, sincèrement religieuse, se sentait attirée à donner à sa piété, jusque-là si bien entendue, le luxe du mysticisme; que les prédications des bons pères, appelés à prêcher le carême dans la ville qu'elle habitait, l'avaient déjà beaucoup influencée ; qu'elle avait été tentée de s'adresser à eux pour sa confession pascale, et que la certitude seule de déplaire à son mari l'avait retenue, on ne sera pas surpris de son empressement à suivre les conseils de sa cousine : ils étaient tombés sur une terre bien préparée.

Le lendemain était le jeudi de la Fête-Dieu.

Le père Jérôme commençait ce jour-là ses prédications qui devaient durer pendant toute 1 octave de la fête. Madame Deville se rendit une des premières à l'église ; elle se plaça en face de la chaire où le prédicateur devait monter. Il était huit heures du soir. Les vitraux coloriés laissaient à peine pénétrer les dernières lueurs d'une journée de juillet. Mais l'autel resplendissait de lumières. Il était encadré dans une masse de fleurs artistement disposées, dont le parfum doux et pénétrant remplissait l'église.

Les chants commencèrent; l'ombre envahit complètement la nef; le dominicain monta en chaire. Un rayon de la lampe du sanctuaire éclairait sa tête pâle et austère et sa robe blanche qui tombait en larges plis. Le manteau noir et le capuchon se confondaient avec les teintes brunes du bois, artistement sculpté, de la chaire. Le père Jérôme était beau, de cette beauté ascétique qui exerce sur les femmes une si grande fascination. Elle parle, non pas à leurs sens, mais à tous leurs instincts de spiritualité et d'idéal religieux. Un moine obèse peut avoir, aussi bien qu'un de ses confrères, aux membres étiques et au teint maladif, l'esprit de mortification; la sainteté ne se mesure pas au poids; mais il est certain qu'auprès des femmes, la première impression ne leur sera pas favorable.

Elles 'aiment, dans la chaire, les poses sera-» phique» : il faut qu'elles puissent dire : C'est un aage, et qui jamais a représenté un ange avec un vaste abdomen? Le père Jérôme, ses deux mains amaigries croisées sur sa poitrine, levant un long regard vers le ciel, qu'il abaissa lentement sur son auditoire avant de prononcer son texte, frappa singulièrement madame De* ville» Une seule impression décide souvent de la destinée d'une femme. Avant même d'avoir entendu une seule parole tomber de la bouche du dominicain, madame Deville s'était dit : Ma cousine avait raison, la Providence m'a conduite ici. Le père Jérôme sera mon directeur.

Le moine appartenait à une école qui commence à prendre faveur dans le monde dévot.

C'était un prédicateur excentrique, s'élevant quelquefois très haut, car il avait un véritable talent, et quelquefois descendant jusqu'à la trivialité : alors le séraphin se doublait de Bilboquet. Volontiers il transformait la chaire en tribune politique, sommait le pouvoir de se mettre à la remorque de l'Église, le tançait violemment de sa tiédeur à soutenir le pouvoir temporel du pape, et se vengeait par des allusions, aussi piquantes que transparentes, de tous les actes du gouvernement qui lui semblaient entachés de condescendance à l'esprit moderne. Le père Jérôme avait beaucoup de la

manière du fameux cordelier Maillard qui, comme on le sait, se gênait peu pour fronder les hauts et puissants personnages de son époque (1):

(1) Olivier Maillard, né en Bretagne, au quinzième siècle, professeur de théologie dans Tordre des frères mineurs et prédicateur de Louis XI.

« Ce qui fit principalement la réputation du cordelier Maillard, ce furent les prédications qu'il fit pendant les années 1494 et 1508, dans l'église de Saint- Jean en Grève, à Paris, et les licences étranges qu'il s'y donna. Jamais on n'attaqua toutes les classes et toutes les professions sociales avec plus de hardiesse, de virulence et de mauvais goût. Chacun de ses discours est une satire amère et outrageante, revêtue d'un langage grossier, trivial, et de mots empruntés aux mauvais lieux du plus bas étage. Hommes du monde, hommes d'église, bourgeois, marchands, gentilshommes, gens du peuple, personne n'échappe à sa censure aigre et mordante. Les femmes mêmes ne trouvent point grâce devant lui ; il leur reproche leur passion pour la parure, le jeu et la galanterie; il accuse les mères de prostituer leurs filles, etc.

« Si l'audace et le cynisme d'Olivier Maillard furent tolérés par les classes moyennes et inférieures, les grands, qu'il n'épargnait pas et que souvent il montrait du doigt, ne les prirent pas toujours en patience. Ayant un jour glissé dans un sermon des traits piquants contre Louis XI, ce roi, qui ne comptait pas pour beaucoup la vie d'un homme, lui fit dire que, s'il recommençait, il le ferait coudre dans un sac et jeter à la rivière ; mais Maillard , faisant allusion aux relais de poste que le roi venait d'établir, répondit au porteur de cette menace : « Allez dire au roi que j'arriverai plus tôt au « paradis par eau qu'il n'y arrivera avec ses chevaux de poste. » Et Louis XI le laissa tranquille, quoiqu'il continuât à prêcher sur le même ton.

« Henri Estienne, dans son Apologie pour Hérodote, a emprunté aux sermons de Maillard les traits dont il s'est servi pour prouver les dissolutions du clergé pendant les temps qui ont précédé immédiatement la réforme. Sans doute le farouche cordelier a chargé ses tableaux; mais, en faisant la part de l'exagération et de la colère, il en reste encore assez pour donner une idée effrayante de la corruption morale des hommes du quinzième siècle. » (Dictionnaire encyclopédique de la France, par M. Ph. Lebas, t. X.)

mais il était plus révérencieux que le prédicateur du quinzième siècle à l'endroit des femmes (1). II leur jetait bien à l'occasion quelques railleries piquantes; il frondait même leurs crinolines exagérées ; mais il savait trop bien que le dévotisme ne peut se conserver en France que par les femmes, que les moines ne peuvent exercer leur influence que par elles, pour ne pas les ménager et même les flatter.

Ce jour-là il tomba peu dans la trivialité. Il voulait subjuguer son auditoire, sûr après cela qu'il pourrait se permettre tout avec lui.

Les bons bourgeois de Saint-Germain enLaye, curieux de voir un dominicain en chaire, étaient là en assez grand nombre. On trouva que le père Jérôme avait du mérite.

Toute l'octave du Saint-Sacrement fut employée par le père Jérôme à prêcher sur une dévotion établie par Tordre des frères prêcheurs. Saint Dominique avait déjà institué le Rosaire. Cela remplaçait le livre pour les ignorants. Ses

(1) Voici un échantillon des gracieusetés que le père Maillard adressait aux femmes à propos du luxe de leurs habits :

« N'est-il pas beau de voir la femme d'un avocat qui achète son office et qui n'a pas dix livres de revenu s'Jiabiller comme une princesse, étaler l'or à sa tête, à son cou et à sa ceinture ! Elle est vêtue suivant son état , dit-elle. Qu'elle aille à tous les diables , elle et son état ! Et vous, monsieur Jacques, vous lui donnez l'absolution ! Sans doute elle vous dira : Ce n'est point mon mari qui me donne de si beaux vêtements ; je les gagne à la peine de mon corps. A trente mille diables une telle peine ! »

52 Ut CONFBSSEUR

fils sont allés plus loin» ils ont institué l'association du Rosaire perpétuel, c'est à dire que les associés prennent dans Tannée une heure, soit du jour, soit de la nuit, pour réciter leur rosaire. On rend par là à Marie un perpétuel hommage.

C'est cette dévotion que les religieux dominicains, deux ans après avoir repris possession de leur couvent de Lyon, avaient entrepris de remettre en honneur. Le père Jérôme était un des plus ardents promoteurs du Rosaire perpétuel. Partout où il allait prêcher, il se hâtait de l'établir. Les associés, disait -il, forment la Garde royale de la reine des anges et s'honorent du titre de chevaliers de Marie.

Il fallait entendre le révérend père Jérôme apprendre à ses auditeurs que le Saint-Rosaire n'est autre chose que l'épanouissement de la Rose mystique et établir que : « Cette Rose mysa tique c'est Marie, le cœur de cette rose c'eôt « Jésus; elle s'épanouit en quinze feuille» ou « pétales (1), dont cinq sont d'une blancheur « éclatantes comme le lis de la vallée... cinq « sont tachetées de sang comme la rose em- « pourprée;... les cinq dernières sont dorées « comme les épis d'une moisson que le soleil a « mûris (2). »

(1) On sait que le rosaire est composé de quinze dizaines de chapelets.

(2) La Rose mystique effeuillée ou le Saint-Rosaire expliqué, par le

LA GARDE ROYALE DE MARIE fl*

Le révérend père Jérôme avait besoin de beaucoup d'esprit pour faire passer toutes ces jolies choses. Vraiment, il ne s'en tirait pas trop mal, et il assurait, le plus sérieusement du monde, que, si Ton pouvait amener la société tout entière à se mettre dans la Garde royale de Marie 9 en récitant le Bbeaire, la société redeviens drait chrétienne. Cela seul suffirait, il n'y aurait plus de libres penseurs. Puis c'étaient des sorties virulentes contre ces malheureux libres penseurs, contre les adversaires des moines, contre la mauvaise presse, contre les mauvais journaux et les gouvernements qui souffraient de pareils désordres. Alors l'ancien esprit des dominicains semblait revivre en lui, et il ne reculait pas devant l'apologie de l'inquisition.

Le révérend père Jérôme avait, avec lui, tout un chargement de petits livres. C'était, en première ligne : la Rose mystique effeuillée, plus des médailles de différents modules, et quelques exemplaires du journal de l'œuvre : la Couronne de Marie. Tous les jours, les jeunes filles, les femmes pieuses de Saint-Germain en Laye arrivaient, les unes après les autres, entraînées par l'éloquence du fougueux Jérôme, se faire inscrire comme membres de la Société du Ro~

R. P. Marie Augustin, des frères prêcheurs» directeur du Rosaire perpétuel ( à Lyon, librairie chrétienne de Bauchu et C, place Bellecour, 6, 1861).

saire perpétuel. On achetait le petit livre, les médailles; on s'abonnait à la Couronne de Marie. Les libres penseurs , à la vérité, ne venaient pas se mettre dans la Garde royale de la reine des anges, et la société n'avançait guère dans sa régénération ; mais, grâce aux petits profits accumulés, l'escarcelle des enfants de Saint-Dominique se remplissait. Les moines ont tous le génie du commerce.

Madame Deville, malgré son enthousiasme pour le moine, ne pouvait s'empêcher de le trouver quelquefois un peu fanatique; mais ces impressions duraient peu. Son mari, retenu à Paris par ses affaires, la laissait sous l'influence de la marquise de Savinières. Or, chez la marquise, on exaltait tous les jours le père Jérôme, et Ton surfaisait outre mesure son talent. Madame Deville se laissait tout doucement entraîner. Deux jours avant la fin de l'octave, elle alla s'inscrire à la sacristie de la paroisse, comme associée du Rosaire perpétuel; elle acheta trois médailles du plus grand module, une pour elle, les deux autres pour ses filles ; elle

s'abonna à la Couronne de Marie (1) et donna une pièce d'or pour honoraire dune messe qu'elle demandait à la charité du très révérend père.*

Cependant madame Deville n'était pas encore allée trouver le père Jérôme. Prendre un directeur, c'était, elle le sentait, une chose grave. Quelquefois la pensée lui venait de consulter son mari là-dessus; elle en parla à la marquise. Celle-ci n'eut pas de peine à combattre cette dernière velléité de soumission conjugale. Et, pourtant, on était au dernier jour de l'octave, et madame Deville ne s'était pas encore décidée. Elle savait qu'elle ne se donnerait pas à demi. Elle comprenait que ce moine, avec sa parole ardente et faseinatrice, la subjuguerait d'une manière absolue, et elle avait peur. Le dernier sermon la jeta dans le ravissement. Les exce&c tricités du père Jérôme attiraient de plus en plus la foule; mais cette fois il fut vraiment orateur, et il ne se permit aucune de ce» bizarreries, de ces écarts qui en faisaient un prédi~ cateur très original, très amusant quelquefois, mais dont les trivialités blessaient les instincts <Je bon goût et de délicatesse de madame Der ville, comme des notes fausses et criardes dans

(1) On s'abonne à la Couronne de Marie, chez M. faudra, libraire à Lyon, 6, place Belleoou*.

un morceau d'ensemble blesseraient les oreilles d'un bon musicien.

Le lendemain était le dernier jour de l'octave. On devait la terminer par une communie*! générale et par une procession, qui devait parcourir les principales rues de, Saint^ermain et une partie de la forêt, en l'honneur du Sacré- Cœur de Jésus et surtout pour oéiébrer l'érection eu Rosaire perpétuel dans la paroisse de Saint- Germain en Laye. Le père Jérôme avait enrôlé dans la Garde royale de la reine des anges un grand nombre de femmes et de jeunes filles, et «quelques bambins qui venaient de faire leur première communion. Mais bien que la ville de Saint-Germain, alors très peuplée, en raison de la grande quantité de Parisiens qui viennent tous les ans respirer son air pur, comptât, carrai ses habitants indigènes et étrangers, des -hommes sincèrement religieux, pas un ne vint se faire enrôler dans la Garde r&yale de Marie ai prendre le titre de son chevalier. Ils pensaient sans doute que la sainte Vierge, ayant dans le «tel une assez belle garde, celle de la terre lui était inutile. Ils trouvaient ces appellations chevaleresques, pour le moins, ridicules* Matérialiser la religion au lieu de la spirituaKser, c'était, selon eux, le grand crime des moines du dix-neuvième siècle, qui semblent s'être donné la tâche, hélas! trop facile à

accomplir, de ressusciter toutes les superstitions du treizième. Et voilà pourquoi le père Jérôme échoua complètement auprès des hommes faits et defc jeunes gens qui étaient pourtant venus, en grand nombre, l'entendre tous les soirs. Ils rendaient justice à, ce qu'il possédait de talent ; mais il était pour eux une apparition d'un autre âge et ils étaient tentés de lui dire : — moine ! retourne dans ton sépulcre. C'est en vain que tu secouerais sur nous ta poussière, elle sera toujours inféconde. Tu es mort, et nous voulons vivre ; tu ne nous emporteras pas dans les plis de ce blanc linceul, dont tu te drapes avec tant d'orgueil, en face de ce monde nouveau, objet de tes anathèmes.

Le père Jérôme déploya le plus grand zèle pour rendre sa procession splendide, c'était le couronnement de la station qu'il venait de prêcher : il fallait y attirer tous les habitants de Saint-Germain, les électriser un instant : ensuite, disait le moine, Dieu fera le reste. Mais Dieu n'agit pas sur les âmes avec des moyens factices ; ce n'est pas aux sens qu'il parle, mais au cœur. Les jésuites, dans leurs missions, avaient entendu la mise en scène encore mieux que le père Jérôme ; leurs cérémonies, leurs processions avaient des pompes vraiment théâtrales, et cependant à peine avaient-ils quitté la ville où ils s'étaient escrimés pendant plusieurs se-

maines, qu'ils y étaient oubliés, et que la sève de la vie chrétienne n'y coulait pas plus abondante.

Le curé de la paroisse de Saint-Germain en Laye, bien qu'il n'aimât pas beaucoup les moines, n'osa refuser de seconder le père Jérôme. — Il faut compter avec toutes ces robes blanches ou noires, disait-il. Ces gens-là sont devenus nos maîtres, et je ne veux pas les avoir pour ennemis. En conséquence, il recommanda à ses paroissiens d'assister à la procession organisée par les soins du pieux révérend père Jérôme, et il engagea les institutrices et les mères de famille à y conduire leurs enfants. Lui et ses vicaires se feraient un devoir d'y assister.

Les processions, aujourd'hui tellement tombées en désuétude que les femmes seules et quelques enfants y prennent part, sont pourtant l'un des plus gracieux emprunts qui aient été faits au paganisme par la religion chrétienne. C'est un peu le culte de la nature associé à celui de Dieu. On n'est plus là à l'église, aux graves entretiens de la parole évangélique, à la célébration mystérieuse de l'eucharistie. On est sous la voûte bleue : un soleil éclatant inonde de sa lumière le vaste temple, le temple que Dieu s'est' bâti pour que toute créature l'invoque et l'adore en face des œuvres merveilleuses de ses mains. Plus nous avancerons dans les siècles, plus ces

formes transitoires de culte disparaîtront. Elles demandent des âges où, comme dans l'antiquité et au moyen âge, l'homme, étranger aux grandes préoccupations de la science, du travail et de l'industrie, aurait de nombreux jours à dépenser dans une inaction complète. Poétiser le cuite, étaler le drame des faits religieux, avec des choeurs de cantiques, soutenus de la voix éclatante de l'orgue, tout cela était harmonique avec les longues oisivetés des générations éteintes. Ce serait maintenant un anachronisme. Ceux qui savent peu croient et écrivent que la suppression de beaucoup de fêtes est un des fruits de la Révolution. Il leur faut apprendre que ce fut le plus catholique des rois, celui au nom de qui se firent les dragonnades, et qui supprima redit de Nantes, qui s'éleva le premier, par une vue intelligente des besoins sociaux, contre le trop grand nombre de fétes. C'était tellement •Fidée générale, au moment où des ministres intelligents, comme Colbert, créaient un mouvement industriel, que le poète le plus pacifique du dix-septième siècle mettait ceci dans la bouche du savetier :

On nous ruine en Têtes, Et monsieur le curé De «quelque nouveau saint charge toujours son prône. <-

Madame Deville, enthousiasmée par le dernier discours du moine, regrettait amèrement de ne

la pnocasssiOM ses boses

pas être allée se confesser à lui, et de ne pouvoir participer à cette communion .générale des associés dm Rosaire perpétuel. Inscrite dans la Garde royale de Marie, il lui semblait qu'elle désertait son poste : elle se promit bien de suivre la prot&ssion; et le matin de ce jour mémorable, elle était dttns Feglise une des premières.

Après la messe, la procession sortit de l'église. Des jeunes filles vêtues de blanc et couronnées de roses tenaient les bannières, d'autres portaient, sur des brancards couverts de fleurs, la statue de la Vierge, et un sacré-cœur en vermeil, devant lequel brûlaient des parfums dans un vase de forme antique; des groupes de jeunes filles placées au milieu de la procession, et également vêtues de blanc et couronnées de roses, se tenaient entre elles par des guirlandes de roses, spectacle charmant, mais peu édifiant. Les jeunes Parisiens, qui regardaient passer la procession, se demandaient en riant si le corps de ballet de l'Opéra s'était transporté à Saint-Germain en Laye. Les femmes, qui marchaient sur deux rangs, — car les hommes brillaient-là par leur absence, — portaient à la main des bouquets de roses; le père Jérôme avait voulu faire allusion à la Rose mystique, dont il avait entretenu ses auditeurs pendant la station.

On entrai dans la forêt et Ton se dirigea vers un astique chêne, au tronc duquel la piété des

es LE C0NFE8SKUR

habitants a placé depuis de longues années une petite statue de Marie. On appelle ce chêne « le chêne de la Vierge, » ^t il est couvert d'inscriptions pieuses. Le père Jérôme fit arrêter la procession : elle se rangea autour de l'arbre. Là, le moine, monté sur un banc placé auprès de l'arbre, adressa à la foule pieuse ou curieuse une de ces improvisations dans lesquelles il excellait. En face de cette nature splendide, dont il célébra la beauté avec un grand charme, il fut plus orateur qu'il ne l'avait jamais été. Mais bientôt il revint à sa marotte habituelle, son Rosaire perpétuel. Dieu fut oublié, et il tomba dans tous les errements d'un marianisme stupide, et ne craignit pas de prêcher la grossière erreur, au point de vue catholique, qui fait de Marie la corédemptrice du genre humain. Racontant à sa manière l'histoire de la mère du Messie, il prit ses documents non dans les Évangiles, qui ne parlent que très peu de Marie, ni dans les écrits des apôtres, qui n'en parlent pas du tout, mais dans les révélations de quelques religieuses hystériques, telles que la sœur Emmerich et l'Espagnole Marie d'Agreda, traitée de folle par Bossuet, et dont les écrits furent condamnés par un décret de l'Inquisition, — tribunal infaillible, comme l'assurent les ultramontains, puisque ses décrets sont approuvés par le pape, — et réhabilités de nos jours par

un autre décret du même tribunal, toujours infaillible. Et célébrant encore sa dévotion du Rosaire perpétuel, le moine le représenta comme une chaîne mystérieuse qui relie la terre au ciel et comme une source de grâces pour régénérer notre société malade.

S'écartant cette fois des traditions de l'ordre de Saint-Dominique et de l'enseignement théologique de leur docteur saint Thomas, si opposés à la croyance de l'immaculée conception, il renchérit sur la définition dogmatique de 1854. « Elle n'a été, dit-il, qu'une aurore qui doit amener un jour plus brillant et plus pur.

Beaucoup d'âmes ont un certain pressentiment d'une ère de grandeur et de prospérité qui doit se lever sur la terre, et qui sera le règne de Marie. C'est cette espérance qui réjouit le cœur de Pie IX et qui, au milieu de ses amertumes, le fait tressaillir d'allégresse (1). »

On le voit, il n'y avait plus qu'un pas à faire pour assurer que Dieu devait abdiquer son pouvoir entre les mains de la sainte Vierge, et faire ainsi tomber le royaume du ciel en quenouille.

Enfin il termina par la merveilleuse histoire d'un possédé délivré par saint Dominique. Ce malheureux n'avait pas moins de quinze légions

(1) On peut lire toutes ces belles choses et d'autres, bien plus étranges encore, dans la Rose mystique effeuillée, déjà citée plus haut.

de diables dans le corps. Saint Dominique se mit à réciter le rosaire, « et à chaque Ave Maria qu'il récitait avec les assistants, les dénions sortaient du possédé comme des charbons enflammés ; les quinze mystères étant parcourus, les quinze légions de démons avaient pris la fuite., et le possédé était délivré (1). »

Ce qu'il y avait de plus remarquable dans cette mirifique histoire, c est que les diables racontaient à saint Dominique qu'ils n'étaient entrés dans le corps de cet homme que pour le punir d'avoir parlé contre le Saint-Rosaire de Marie. Voyez-vous ces pauvres diables qui, sans s'être enrôlés dans la Garde royale de Marie, se faisaient ses défenseurs et ses vengeurs! Notez bien qu'ils assurèrent au peuple que tout ce que saint Dominique prêchait sur le Rosaire était infaillible et indubitable. Vraiment saint Dominique aurait dû reconnaître que ces diables-là avaient du bon, et il fut cruel à leur endroit en les faisant sortir du corps de ce possédé en charbons enflammés. C'est, sans doute, pour cela que les enfants de Saint -Dominique ont toujours eu tant de bonheur à brûler les mécréants.

La procession finie, tout le monde rentra chez soi sans malencontre : les femmes dans un état de pieuse exaltation ; les hommes en haus-

(1) Rose mystique effeuillée, pag. 181 à 187.

LA PROCESSION DBS HOSES 65

aant les épaules; et en se demandant quel pouvait être le but de ces moines venant, en plein dix-aeuvième siècle, prêcher des fables absurdes,, au lieu de la pure et saine doctrine du Christ» Voulaient-ils arriver à l'abêtissement de la race humaine, afin de mieux l'asservir? Pouvaientils croire au succès d'une telle entreprise? Des discussions s'engagèrent, et Ton fut d'accord pour conclure qu'il était déplorable que, pendant que le gouvernement dépensait des millions pour étendre à tous le bienfait de l'instruction, et se proposait le noble but de faire sortir le plus pauvre des enfants du peuple des ténèbres de l'ignorance, des hommes revêtus d'un habit bizarre, se prétendant seuls capables de régénérer la société, vinssent remettre en honneur, et par leurs prédications et par les petits livres qu'ils répandent, avec profusion, dans les classes populaires, les superstitions les plus dégradantes.

— Pour moi, dit un des interlocuteurs, j'ai trouvé dans cette procession un véritable parfum de paganisme. J'ai cru un moment assister à une fête de la déesse Flore ; et j'ai regretté de voir le curé de Saint-Germain, si sage, si tolérant, assister à cette cérémonie et sanctionner par sa présence les extravagances que nous a débitées ce dominicain.

— Les prêtres ont peur des moines, dit un

vieillard; ils ont raison. Quand ces têtes rasées seront devenues plus nombreuses, et Dieu sait avec quelle facilité elles se multiplient, elles chasseront nos prêtres de leurs presbytères, et elles donneront à nos femmes et à nos enfants l'enseignement dont vous avez entendu aujourd'hui un si bel échantillon.

Décidément la procession des Roses avait manqué son effet sur la partie sérieuse et éclairée de la population de Saint-Germain,

La marquise de Savinières n'avait pas suivi aussi exactement que sa cousine les prédications du père Jérôme. Elle était dévote par air, par position; mais elle n'aimait pas les longues stations dans les églises, surtout à une époque de Tannée où la chaleur est extrême. Mais comme elle avait décidé que le père Jérôme devait être le directeur de madame Deville, elle entretenait soigneusement l'enthousiasme de sa cousine, et elle la raillait impitoyablement de ses irrésolutions et des craintes qu'elle éprouvait, à la seule pensée de changer quelque chose dans sa manière de comprendre et de pratiquer la vie chrétienne.

Madame de Savinières était partie pour Paris la veille de la procession des Roses. Revenue le lendemain, dans la soirée, elle écouta avec intérêt le récit, que lui fit madame Deville, des pompes de la cérémonie du matin, et le résumé du discours du père Jérôme. Elle admira tout, même l'histoire des quinze légions de diables chassés par des Ave Maria. Et elle ne se sépara de sa cousine qu'après l'avoir confirmée dans sa résolution d'aller trouver le père Jérôme.

— Songe, lui dit-elle, qu'il ne restera à Saint-Germain que jusqu'à dimanche soir , jour où il donnera son dernier sermon à la paroisse.

— Je pourrais toujours aller le trouver à Paris, à la chapelle de la rue de Vaugirard.

— Fart bien, ma chère; mais une fois que tu auras mis le pied à ton hôtel de la rue Saint-Dominique, tu retomberas sous puissance de mari- Or je te connais, ma belle : tu as pris la déplorable habitude de lui rendre compte de toutes tes actions ; à trente-huit ans tu te laisses conduire comme une petite fille, et si ton seigneur et maître, moitié chrétien, moitié libre penseur, préfère soi* abbé Courbon au père Jérôme,, tu résisteras à une inspiration de la grâce qui te presse d'entrer dans une vote plus parfaite. Tu me disais tout à l'heure que, ce matin,, quand le père Jérôme parlait avec tant de feu et d onction, il te semblait qu'une voix intérieure te disait:

— Voilà celui qui doit être ton guide : il t'a fait entendre des paroles que personne ne t'a dites avant lui ; il en est que tu ne comprends pas encore; va le trouver, et il t'en expliquera le sens. — M'as-tu dit cela?

— Oui. Et si dans ce moment j'avais pu tomber à ses pieds et lui dire : Mon Père, éclairezmoi, enseignez-moi la voie par où je dois marcher pour arriver à cette perfection à laquelle les gens du monde sont appelés, me voici, je suis prête à vous obéir, je me serais trouvée heureuse.

— Eh bien, ma chère Hélène, souviens-toi que résister à cette inspiration serait un crime.

— Tu as raison, et demain j'irai trouver le père Jérôme. •*

Pendant les premières heures de la nuit, il fut impossible à madame Deville de dormir. La grave détermination qu'elle avait prise, ses craintes vagues, ses espérances, lui causèrent une agitation fébrile; il y avait dans son cerveau une véritable tempête d'idées aussi impétueuses, aussi mobiles que les vagues d'une mer agitée.

Elle se leva. La pendule élégante placée sur la petite cheminée de marbre portor de la chambre, allait bientôt sonner deux heures du matin. Madame Deville se mit à sa fenêtre. Un clair de lune splendide éclairait le beau parc.

Les vertfcs- pelouses , les massifs die rhododendrons, les larges corbeilles de canna indka s les* grands sapins isolés ou groupés çà et là, avec, leurs hautes flèches aux ondulation s molles sous< le vent plus vif de la nuit, se dessinaient à ses yeux avec un charme nouveau pour elle. Cette nature pleine de quiétude lui fit quelque bien.. Elle se retraça les souvenirs de la veille. Lai procession des Roses lui parut une merveilleuse) invention.

— Il n'y a que les révérends pères, se dit-elle* * pour comprendre le côté poétique de la religion. Quelque gênante qu'elle soit, ils la feraient aimer. Je me suis sentie émue jusqu'aux, larmes au pied du gros arbre, quand le père Jérôme, s'adressant à nous, femmes, nous a appelées les anges de la famille. Cet homme me va. Sa grande figure pâle et maigre, ses grandsbras décharnés, sortant de leurs manches de»

bure, sa voix austère, son regard toujours levé» vers le ciel, indiquent un véritable saint.

Il semblait à madame Deville que le regard/ du moine, pendant qu'il prêchait sous le chêne* de la Vierge, avait plongé dans son regard- Elle commença à se faire tout un petit roman pieux avec ce saint que la Providence plaçait ainsi sur, ses pas, pour en faire son guide et son ami, un confident de tous les jours.

Des pensées plus mondaines se présentaient

PRIVILÈGE DE* ROBES DE SOIE AU CONFESSIONNAL 7f~

aussi. La marquise lui avait ouvert des horizons inconnus. Dans la position qui lui était faite maintenant, rencontrer un ami actif, intelligent, dévoué, poussant toute une famille dafntf le monde, lui ouvrant toutes les portes, mariant les filles, la grande, la terrible affaire des mères* trouver tout cela dans cet homme qu'on appelle son directeur, que l'on voit partout, à l'église, chez: soi, dans les grandes maisons que Ton fréquente, qu'il est de bon ton, après les longues* fatigues des prédications, de mener avec soi en villégiature, se reposer dans une intimité douce et reprendre des forces : c'était réellement une existence toute nouvelle pour cette femme. Elle prit et reprit cette idée ; elle la savoura, comme la jeune fille savoure l'idée vague, mais instinctive d'un premier amour.

Cependant dame nature réclamait en ce moment ses droits, et madame De ville s'endormit, voyant vaguement flotter devant son regard l'ombre majestueuse et souriante d'un moine, à l'œil de feu, qui lui disait si doucement : « Ma fille ! » ce. mot qui jamais, sauf de la bouche d'une mère, n'était arrivé avec une telle volupté à son oreille.

Le soleil avait à peine doré les cimes des vieux arbres de la forêt de Saint-Germain, que madame Deville sauta alerte du lit, fit à la hâte les préparatifs de la plus simple des toilettes,

lissa ses cheveux en bandeaux, passa une robe modeste, destinée aux promenades du matin dans le parc, et sans avertir personne autre qu'une jeune femme de chambre, qu'elle allait faire une petite promenade dans le bois, elle franchit la grille de la villa et se dirigea, comme portée par les vents, du côté de la ville de Saint- Germain. Il lui fut facile, après dix minutes de marche le long des murs de clôture des nombreux jardins de la ville, d'atteindre l'une des principales rues qui conduisent à la grande place. Elle entendit bientôt tinter lentement la petite cloche de la paroisse annonçant la première messe.

— Les moines se lèvent matin, dit-elle. Si c'était la messe du révérend père !

En disant ces mots, son visage se couvrit de rougeur, comme s'il se fût agi pour elle d'un rendez- vous.

Certes, rien n'était plus pur que sa pensée.

Mais c'était du nouveau, l'inconnu. Et il a tant d'attrait pour la femme !

Lorsque, généralement trois ou quatre fois chaque année, elle s'était rendue au confessionnal de son curé, perdue dans la foule des pénitentes, obligée, pour ne pas écraser le digne homme, de débiter le moins longuement que possible ses peccadilles, l'affaire était enlevée au pas de course : « Allez ! ma fille, ne péchez

plus! » précédé d'une bonne absolution, rien de plus. Le guichet se fermait vivement, et semblait dire à celles qui venaient après elle : Ne soyez pas longues, je vous prie.

La marquise avait insinué à sa cousine qu'il n'en était pas ainsi de la direction, que là on prenait tout son temps, que le cher père donnerait, s'il le fallait, de bonnes heures à sa chère fille; que là, rien, absolument rien, ne pourrait gêner les épanchements ; qu'on le consulterait sur tout, sur les choses les plus intimes, avec la conviction que le saint casuiste, assis sur son terrain, donnerait les réponses désirées avec le calme et l'intérêt que réclameraient les besoins spirituels et temporels de la fille adoptée.

Notre nouvelle pénitente, en longeant le côté de l'église, et en s'avançant vers la lourde façade de ce monument sans art et sans goût, faisait le métier de Perrette, et se forgeait tout un avenir de joies secrètes, de secours puissants dans sa vie nouvelle. Une seule chose, qui eût fait peutêtre un doute pour une personne mieux versée qu'elle dans les choses de la spiritualité, ne lui vint pas à l'esprit : serait-elle acceptée comme pénitente habituelle, ayant droit à toutes les faveurs de la direction? Cette idée bizarre ne pouvait pas lui venir. Avec les idées d'égalité puisées dans ce siècle, aurait-elle pu supposer qu'il y a choix entre les belles âmes, en d'autres termes,

,que les directeurs sont très difficiles sur leur clientèle ?

Elle, entra dans l'église, porta rapidement la tête de droite à gauche, fit avec peu d'attention <un signe de croix, s'avança vers le milieu de la ( nef, et s'arrêta devant une de ces chaises qui sont là toutes prêtes pour les messes de paroisse et pour les grandes cérémonies. Un prêtre était $n effet à laujtql, niais dans une des chapelles des bas-côtés. Quelques femmes se tenaient humblement devant la balustrade de .cette ohajpelle, agenouillées ou accroupies, selon l'usage ,des femmes du peuple. C'étaient (quelques servantes de maisons riches, quelques mères de famille qui voulaient rentrer de bonne heure ,pour vaquer aux soins,de leur jnénage. Derrière ^lles paraissaient deux on trois dames en riche toilette du matin. Une fois placée là, madame Peville s installa sur l'une des chaises qui étaient Rêvant elle, se tourna du côté de Ja chapelle où Ja messe se disait, ,et 1 écoute d'un air assez s distçait. .C'était bien son moine de la vaille gu'elle avait devant ses yeux. La messe s'achetait : le prêtre donna son Bominus vobisaum, puis son Benedicçtt vos , d'une voix inette et yiï^ante qui pénétra madame PeviUe jusque, dans J'intime de l'âme. Jl pçit avec un pas lent, pws- ,que cadencé, le chemin de la sacristie, murmurant un lopg Tfi JOeuw. ,

Les bonnes femmes sortirent aussitôt, après tfaroe signes de croix et révérences aux autels «devant lesquels elles avaient à passer pour sortir de l'église. 11 resta les dames du monjde 'qui, bientôt, laissant leurs chaises, franchirent }la>griUe de la chapelle, pénétrèrent dans l'intérieur, et allèrent se placer à droite et à gauche ;d un large confessionnal sculpté, situé non loin (de l'autel.

Le cœur battait à madame Deville.

Bien0t le dominicain, du même pas majestueux, sortit de la sacristie et se rendit à ce coniessioûnal.

Avant d'entrer, il s'agenouilla sur le marchepied de l'autel, s'inclina profondément, poussa un soupir, comme celui d'un homme oppressé .sous le rude poids de la direction des âmes, et entra dans le mystérieux tribunal. Ce soupir arriva jusqu'à madame Deville, comme une (effluve étrange, mais terrible, de cette sainteté arec laquelle elle se résignait maintenant à (communiquer pour toute la vie.

Elle n'était pas beaucoup plus émue le jour où, parée de la robe blanche, la couronne de fleurs d'oranger sur la tête, elle était venue, aux pieds de l'autel , jurer fidélité à son jeune époux.

La première des pénitentes qu'elle vit s'agenouiller aux pieds du révérend pète, «1 prit à

son aise; un premier quart d'heure se passa, un second se passa encore. Dans ce profond silence de l'église, les chaudes paroles du confesseur, quoique dites à voix basse, trouvaient un premier écho dans la voûte de la chapelle et venaient en murmures confus attester la vivacité de ce pieux entretien. Madame Deville, distraite, ennuyée, perdant patience, s'agitait sur sa chaise, comptait les piliers de l'église, et attendait, inquiète, que la dirigée mit enfin un terme à ses éternels épanchements, et que le père fermât son guichet.

Ce moment arriva. Une seconde pénitente se glissa dans le tribunal : même manège, même éloquence bourdonnante du père.

L'infortunée n'y tenait plus. Qu'allait-on dire chez sa cousine ? Quel effet produirait dans la maison une si longue absence?

Mille pensées tristes vinrent la saisir alors. Aux beaux rêves de la nuit succédait le sentiment de la crainte. Dans quelle voie singulière allait-elle s'engager? Si elle allait se donner un tyran au lieu d'un ami? Et tous ces côtés mondains de la direction, développés par la marquise, commencèrent à lui paraître suspects. Ce mélange d'intérêts spirituels et temporels étaitil bien religieux? La raison voulait reprendre ses droits. Elle repoussa bientôt ces pensées. Ce sont des tentations du démon, se dit-elle, le

père Jérôme ne nous disait-il pas encore hier que Satan fait tous ses efforts pour empêcher les âmes d'embrasser une vie plus parfaite, et surtout pour les éloigner du sacrement de pénitence? Dieu m'a inspiré d'aller trouver le père Jérôme, ne résistons pas à la grâce.

~ Enfin, après avoir dépensé beaucoup de patience, elle vit arriver le moment où elle pénétrerait, à son tour, dans ce petit sanctuaire déjà redouté. Malgré son trouble, elle remarqua l'élégance exquise des deux pénitentes qui se retiraient toutes radieuses.

La voilà agenouillée. Mais sa mémoire lui fournit mal la prière : Je me confesse à Dieu... Sa langue s'arrête; elle répète deux ou trois fois : la Vierge, les saints apôtres Pierre et Paul. Le confesseur s'impatiente.

— C'est bien ! c'est bien !

En homme exercé au métier, le père avait suivi des yeux celle qu'il avait très bien jugée devoir être pour lui une nouvelle pénitente. Son embarras au milieu de la nef, ses yeux errants çà et là dans l'église, disaient une femme qui se confessait bien rarement. Puis cette toilette si modeste annonçait peu une femme du grand monde, et Père Jérôme entendait bien ne jamais accepter en direction que des femmes du grand monde, les plus riches surtout, les mieux posées. Il supposa que cette petite bourgeoise, en

78 LE GONFE&SfiUft

villégiature à Saint-Germain, avait quelque gr^s péché qu'elle :n était pas fâchée ;de jeter daas le sac d'un moine inconnu, lavant de regagner (Raaris. C'était autant de sauvé. sur les thantas de la prochaine confession pascale.

Fort à Taise avec sa péronnelle :

— Voyons! Il y a longtemps, aeafcceipas, que vous ne 'vous êtes oonfessée?

r-r- Mon (père, non. Peu de (temps. Aux dernièœes pâques.

— Vous appelez cela peu de itemps? Jtara!

Vous avez reçu l'absolution?

— Certainement, mon ipère.

— Certainement? Vous pensez donc iquewotre confesseur ne pourrait .pas vous Ja refuseï*?

— Je ne dis pas cela, mon père; mais laivie régulière...

— Bon, bon. Quel test votre confesseur? Estime tun religieux?

— Non, mon père, c'est le curé de >ma pairoisse.

~ Hum! Très-bien ! Voyons : vous -êtes venue voup confesser:; l'idée est bonne. Mettez-wons bien à Taise. Dieu est bon; nous savons •compatir aux misères de X&xae. S'il y a quelque tebose de ipénihle, de jgr&ve , dites-le de suite. .Sacrifiez L'orgueil, ce >tqriûble orgueil

— Pénible, mon, mais igrave,, oui; je me iftrouve dans une position . . .

PRIVILÈGE DES ROBES Ofi SOI&AU CONFESSIONNAL 79

■*— Il faudra rompre, marfille, enteiMtaMrous? rompre! rompre! Ce malheureux cœur, il test wfarble. Un premier, oubli mène si loin! allons! confessez-vous bien. Il y a eu chute, n'est-ce ipas?

— Mou père, mais... mais j'étais .venue...

Mais non...

— L'horrible Satan, le tueur des âmes, in>a

fqutune seule habileté, «elle d'empêcher l'âme

(affaissée sous le poids jde son iniquité, d'en faire

îljayeu au iipédeoin spirituel. Ne Técqutez pas!

Triomphez de lui !

^— Mon père Je vous assure...

r~ Je vois à vos hésitations...

— Mais non, mon père. . .

— lai reconnu à votre trouble...

r— Puisqu'il ifaut vous le dire, j'étais bien ennuyée d'attendre.

Cette parole fut un éclair pour maître Jérôme. Il comprit qu'il s'était trompé. Se radoucissant un peu :

r~- Vous veniez peut-être, ma fille, pour me demander quelques conseils.

— Oui, mon bon père.

îOn était enfin de part et d'autre à la question.

— .Je vous écoute.

-—Mon père, j'habite Paris; je sais que vous êtes l'un des pères dominicains de la rue de \Vsaugirard.Je vous ai entendu prêcher hier au pied du chêne, dans la forêt, à «ette ravissante

procession. Oh! mon père, que vous prêchez bien !

L'exorde n'était pas trop malhabile. Le père était à demi gagné.

— C'est un don de Dieu, mon enfant. Il faut l'en remercier, et je ne dois que redouter plus encore le compte que j'aurai à en rendre.

— Oui, mais cela vous fait gagner des âmes.

Pour moi, mon père, je n'oublierai de ma vie un regard qui me semblait divin et qui plongeait dans mon âme, pendant que vous parliez. Dès ce moment, je me suis décidée à me placer sous votre sainte direction. Je sens que je me sauverais mieux, si, avec un guide...

— Vous avez un rang dans le monde?

— Mon père! un rang, oui... non... Mon mari a fait d'assez bonnes affaires. Gela pose toujours.

— Votre mari s'appelle?

— M. Deville.

— Quelles sont vos relations dans le monde?

— Elles sont honorables, mon père. Mais il y a peu de temps que mon mari s'est retiré des affaires, et vous comprenez que ces relations...

— Quel est le journal que lit votre mari ?

— Le Constitutionnel 9 mon père, la Revue des Deux Mondes.

— Détestable revue; il devrait lire la Revue du Monde catholique.

— Qu'est-ce que cela, mon père?

— Oh ! délicieux esprit ! dévoûment sans bornes aux idées romaines! des hommes de premier ordre pour rédacteurs, de fortes plumes, des noms enfin, Chauvelot, Navery, Eugène Veuillot.

— Je ne connais pas ces messieurs.

— Ce que vous dites là n'est pas possible.

Vous ayez bien entendu parler du célèbre M. Louis Veuillot, l'auteur de Çà et là et'du Parfum de Rome?

— Un peu, mon père, mais comme d'un esprit excentrique.

— On vous en donnera des esprits excentriques comme celui-là? Un héros, madame, un héros de courage, un héros de plume.

— Ah! oui, je me rappelle qu'on a parlé de Satires. Excusez-moi, mon père, je suis peu forte en littérature. On disait que c'était faible, bien faible...

— Allons donc ! ceux qui ont dit cela étaient des ennemis de l'Église, jaloux des talents qui se consacrent à la sainte cause.

— Gela est possible, mon père. Je vous prie de n'attacher aucune importance à ce que je viens de vous dire. Je n'ai pas de jugement arrêté...

— Je le vois bien. Vous avez été perdue dans un mauvais monde, dans un monde irréligieux.

Votre mari doit: être un libre penseur. Je gage qu'il ne se confesse pas?

— - Mon père, il fait ses pâques.

— Rien de plus?

— Rien de plus; mais j espère, lorsque voua l'aurez connu...

— Tout cela ne peut me convenir. Vous comprenez que je suis absorbé, que des âmes délite m'ont été envoyées par la Providence pour que je me consacre à leur direction. C'est une si grande chose, une responsabilité si terrible! Répondre devant Dieu des actes, des pensées, des désirs d'une âme qui s'abandonne toute à vous, qui va où vous voulez qu'elle aille, qui s'arrête sur un signe, qui se précipite dans là' voie que vous lui montrez. Il faut évidemment pour cela bien faire son choix. Vous pouvez être une honnête femme : je le désire. Mais, je vous le dis clairement, vous ne me convenez pas. Je vous donne ma bénédiction. Allez en paix!

Et le guichet se ferma.

— Mais, mon père !

Il était trop tard. La porte du confessionnal s'ouvrit, le saint homme sortit, s'agenouilla sur le marchepied de l'autel, comme la première fois, soupira sous le poids de la grande responsabilité des deux directions pieuses qu'il venait de faire, remercia Dieu des bonnes inspirations qu'il lui avait envoyées par son esprit saint, mit

le tout sous la protection de la Vierge par un Sub tuum, et se retira dans la sacristie, non pas sans jeter un dernier regard sur cette petite audacieuse, femme d'un financier vulgaire, qui avait porté ses prétentions jusqu'à vouloir le choisir pour directeur.

ce qu'était le père xërôme

Cet homme qui avait fasciné madame Deville n'était pas une nature ordinaire.

[^Esquissons rapidement le portrait de ce moine.

Jérôme, comme des centaines d'autres qui se sont revêtus d'un froc, avait été un abbé incompris que l'évêque de Blois, son évoque, n'avait pas assez choyé, auquel il n'avait pas donné le camail tant convoité de chanoine honoraire, et qu'il n'avait pas promu aux premières places de son diocèse. Dévoré d'ambition, mais n'ayant pas la patience d'attendre dans la hiérarchie du clergé séculier, il avait pris un brusque parti. Petit vicaire de la Trinité de Vendôme, il était arrivé,

une belle après-midi, à l'évêché de Blois, s'était fait annoncer chez Monseigneur, et, après les formalités d'usage, avait sondé fort habilement l'évêque sur les faveurs qu'il pouvait en attendre.

Soit que l'abbé Jérôme fût en effet peu sympathique à cette Grandeur, soit que le jeune ambitieux se trompât sur les dispositions de l'évêque à son égard, il sortit de l'entretien, froissé, désespéré. Traîner cette longue vie de pauvre curé de campagne, qui serait infailliblement son lot dans un an ou deux, au premier besoin des paroisses ou au premier caprice de l'administration, une telle perspective était pour lui la mort. Il se décida à ne pas s'ensevelir dans un ministère si obscur, et qu'il jugeait au dessous de sa valeur.

À peine rendu à Vendôme, il ne put se contenir devant son curé.

— Je vous quitte, lui dit-il.

— Monseigneur vous a promis un poste?

— Pas le moins du monde ; mais j'en prends un .

— Où allez-vous donc ?

— Je ne sais pas encore. Mais je me fais religieux.

— C'est une très belle vocation. Mais vous étes-vous entendu avec Monseigneur?

— J'aurai assez le temps de lui écrire, le jour de mon entrée au noviciat.

ce qu'était le père Jérôme 87

— Le procédé est leste.

— On se gêne peu avec nous : pourquoi nous gênerions-nous?

— Vous allez prendre du temps pour réfléchir?

— Mon parti est arrêté : je vous quitte demain.

— Je dois en informer Monseigneur.

-7 C'est votre affaire.

Et le lendemain, en effet, nanti de ses hardes renfermées dans une malle, il prenait la diligence de Vendôme à Chartres, et de là se rendait à Paris.

Telle avait la belle vocation du très révérend père Jérôme.

L'illustre Lacordaire, nature si puissante mais trop dominée par ses entraînements poétiques, venait de restaurer en France l'ordre des Frères Prêcheurs. Il avait oublié les taches de sang qui, pendant des siècles, avaient maculé la robe de saint Dominique. Homme de la chaire, fatigué des taquineries mesquines dont on l'avait si maladroitement harcelé, jusqu'à cette heure, dans le clergé séculier, il avait voulu secouer la poussière de sa chaussure contre les inintelligents qui allaient chercher des ombres dans ce soleil. Il s'était fait dominicain.

L'abbé Jérôme erra quelque temps dans Paris. Un moment, il espéra, à l'aide d'une protection,

*g LE CONFESSEUR

obtenir l'aumônerie de l'un des grands collèges de Paris. Mais l'archevêque écrivit à Blois. La réponse, fort évasive, fut dans le fond peu favorable. L'évêque de Blois cependant avait eu la charité de ne pas paraître blessé de l'équipée du jeune vicaire, abandonnant ainsi par un coup de tête le poste qui lui avait été confié. Force fut donc de revenir à l'idée première.

Les jésuites étaient là. Et, dans nul autre institut d'hommes, l'on ne sert mieux l'ambition individuelle. Mais Tordre était déjà très nombreux; il faudrait quelque temps encore pour percer là comme ailleurs. Cet homme avait hâte d'être quelque chose. Il songea à Lacordaire.

Il se rendit au noviciat de la rue de Vaugirard.

Comme il ne manquait pas de faconde, ce qui est une contrefaçon du talent, qu'il soutenait cela de l'aisance familière à toutes les natures présomptueuses, il ne fit pas sur le nouveau prieur des dominicains une mauvaise impression. Quelques compliments à l'adresse de Lacordaire, sur son génie oratoire, ne gâtèrent rien. Et, reçu le jour même, il écrivait au révérendissime de Blois une lettre un peu conquérante, qui annonçait que, se sentant invinciblement appelé d'en haut à la vie religieuse, il avait choisi l'illustre congrégation de Saint-Dominique, où il était accepté comme novice.

ce qu'était le père Jérôme 89

Le prélat faisait la réponse banale en pareille occurrence : souhaits de prospérité et de sainteté.

On lui envoyait en même temps toutes les pièces nécessaires pour son incorporation dans Tordre des Frères Prêcheurs.

Lacordaire était une personnalité trop brillante pour ne pas exercer autour de lui une influence de tous les jours. 11 ne devait pas sans doute se créer des rivaux : le génie lui-même n'a pas ce pouvoir; mais séduits par le prestige de sa parole, ceux qui l'entouraient allaient naturellement s'imprégner de ses idées, de sa méthode oratoire si originale, si saisissante.

Le genre de Lacordaire ne pouvait produire que des imitateurs impuissants, Le grand orateur chrétien du dix-neuvième siècle avait dû l'éclat de son ministère dans la chaire de Notre- Dame, à des dons naturels et intimes qui ne se communiquent pas, qui ne s'enseignent pas. Il était doué d'une sensibilité exquise ; il était artiste éminent. Donnez du cœur à tant de natures vulgaires qui viendront revêtir votre froc, soufflez le saint amour de l'art à ces imaginations que rien n'émeut de tant de grandes choses que Dieu a prodiguées dans le monde moral et matériel ! Si vous le faites, vous aurez fait un insigne miracle.

Lacordaire ne fit donc pas autour de lui un

seul orateur. Il eut des imitateurs plus ou moins excentriques, qui calquèrent ses poses, prirent quelques-unes de ses intonations, et remplacèrent la noble liberté de sa parole par l'emportement et l'exubérance de leur style. Le hardi prédicateur qui avait prononcé le discours de Saint-Roch, discours qui fut un événement, ne fut remplacé que par des énergumènes.

Notre Jérôme ne pouvait être qu'un singe de Lacordaire. Mais vus à distance, les singes, dans un demi-jour, peuvent être pris pour des hommes. Le père Jérôme avait tiré largement parti de cette disposition du vulgaire à accepter sans défiance la fausse monnaie du génie. Il ne tarda pas à se produire. Il avait de la taille, des traits réguliers, des yeux pleins de feu dont il connaissait la puissance. L'étrangeté et la poésie du froc antique aidant au reste, il ne s'en tira pas trop mal ; et, si nous avons bon souvenir, il eut quelques succès dans un monde féminin que la grande agitation théâtrale fascine, du haut de la chaire, quand c'est l'homme qui y pose, comme certaines danseuses enlèvent l'enthousiasme sur la scène, lorsque ce sont des hommes qui sont spectateurs.

Mais, pour cet ambitieux, ce n'était rien que ces premiers succès. Il rêvait une grande influence dans son ordre et dans le monde. Un an ne s'était pas écoulé depuis qu'il avait fait ses

ce qu'était le père Jérôme 91

vœux et qu'on l'avait lancé dans la chaire, qu'il comprit que la parole doit être un instrument, non un but. De tels hommes n'aiment point l'art pour l'art. L'idéal du beau à poursuivre n'est point leur rêve ; et s'ils pouvaient parvenir à l'atteindre, ils n'auraient pas ces extases du génie qui a réalisé son type, extases qu'une critique stupide a voulu flétrir, comme s'il n'était pas éternellement beau pour l'homme de créer, sans autre prix, sans autre joie que la contemplation de son œuvre. Pour le dominicain Jérôme, disons-le avec la dureté d'un réaliste, la chaire devait le faire connaître des femmes ; les femmes devaient l'élever sur un piédestal : son ordre devait par elles rivaliser d'influence avec les autres ; et lui-même devait, un jour, pour prix de ce service immense rendu aux siens, trouver les honneurs du généralat, et peut-être même ceux de la pourpre.

Nous n'avons dans cet homme rien moins qu'un candidat aux plus hauts honneurs de l'Église. Aujourd'hui comme autrefois cela se donne par l'influence féminine; et l'on sait ce cardinal fameux du dernier siècle qui se vantait que sa calotte rouge avait été faite dune robe de femme.

Père Jérôme n'aimait pas les jésuites. Comment cet homme, qui avait manqué entrer dans la Compagnie de Jésus, en était-il arrivé à ce

9ft LE CONFESSEUR

sentiment qui prenait toute l'énergie de la haine? Cela est facile à expliquer. Les jésuites ont les primeurs dans le monde des consciences ; et par habileté ou par terreur, ils savent se maintenir dans le privilège d'occuper la première chaire du monde, celle de Notre-Dame, créée précisé* ment par le célèbre Lacordaire. Père Jérôme ne pouvait pas leur pardonner ce double succès.

Il se promit de les vaincre sur leur propre terrain. Il fallut donc commencer par les femmes.

Tant qu'il prêcha sur la rive droite, à la Madeleine, à Saint-Roch, à Saint-André d'Antin, il lui arriva en foule des pénitentes portant des parures et des robes de soie. C'étaient des amantes malheureuses ou trahies, des femmes dont la première beauté s'était flétHe rapidement et qui se trouvaient délaissées ; d'autres, sur le retour, voulant recommencer le roman du cœur, et qui seraient si heureuses d'entendre sortir de nouveau, et n'importe de quelle bouche, le mot toujours fascinateur : « Je t'aime; * çà et là quelque bonne provinciale entraînée par le goût du fruit défendu, et qui venait, avec force larmes, se faire absoudre d une heure d'égarement ; mais de ces hautes et puissantes clientes qui tiennent dans le monde le sceptre, qui ont le grand nom, la grande influence, la beauté, l'esprit, véritables reines que tous sa-

ce qu'était le père Jérôme 93

luent et auxquelles tous obéissent, de ces clientes difficiles dans le choix d'un directeur, mais pou* vant le pousser rapidement, le prôner à toute heure, nulle encore n'était venue lui dire : Mon père, je suis la duchesse de...; je suis la marquise de... Je vous ai choisi pour le père spirituel de mon âme. Et c'était laie désespoir du père Jérôme. Les jésuites étaient les blanchis* seurs de ces consciences d'élite; ce n'était pas fait pour des dominicains. De là sa haine contre les jésuites.

Vainement aussi, il avait essayé d'arriver aux conférences de Notre-Dame. Les jésuites, qu'on aime peu, mais que l'on redoute, en raison de leur influence sur le monde aristocratique, ont toujours joué si adroitement qu'ils ont écarté tous leurs rivaux possibles, non seulement du clergé séculier, si habile à s'annihiler lui-même, mais encore des autres ordres. Quoiqu'il y eût un cri général sur l'étrange médiocrité de ce distributeur de longues périodes boursouflées, appelé le père Félix, les jésuites n'en avaient p$s de meilleur, et la chaire de Notre-Dame était inféodée aux jésuites.

L'élève présomptueux de Lacordaire pouvait se comparer sans trop de gloire au jésuite conférencier. Et il ne se cachait pas pour dire: Nous ferions sans peine aussi bien.

Les choses en étaient là, environ un an avant

l'époque où se passent les événements racontés dans ce livre. Une bonne chance lui arriva.

Appelé à prêcher un Avent dans l'église de Saint- Thomas d'Aquin, en plein noble faubourg, il eut un véritable succès. Le père Jérôme tranchait avec le ton trop mystique et trop monotone des jésuites, qui de temps immémorial distribuent le pain de la parole, presque à chaque carême, aux grandes dames des rues de l'Université, de Saint- Dominique, de Varennes et de Saint-Guillaume.

Disons-le à la gloire de ces nobles dames, elles se lassent un peu des eaux tièdes du jésuitisme. La mode, la terrible" mode les retient dans les filets de la grande congrégation. Et comment se résoudre à faire quelque chose en dehors des prescriptions rigoureuses delà mode, puisqu'elle est la législatrice du bon ton?

Cette année-là, — le sexe est mutin, — il y eut une petite insurrection de quelques jeunes marquises de faubourg, contre l'usage invariable d'avoir un jésuite pour directeur. Un vieux père très vénéré venait de mourir à point.

Les jésuites envoyèrent leurs affidées dans tous les hôtels.

— Il est mort, madame la duchesse, ce vénérable père ***. Quelle perte ! Mais j'espère bien que madame votre fille se choisira un directeur parmi les bons pères. Il n'y a pas d'autres bons directeurs.

ce qu'était le père Jérôme 95

Malgré ce mot d'ordre, colporté bien habilement et bien à la sourdine, il y eut des récalcitrantes. Le père Jérôme avait des attitudes d'ascète merveilleuses. Il avait copié le fameux geste historique du père de Ravignan , se croisant les deux mains sur la poitrine et élevant les yeux au ciel. C'était splendide, exécuté par notre dominicain. Deux longs bras bien décharnés, mais bien blancs, sortant de sa robe et se croisant, c'était un coup de théâtre, et le rusé moine savait l'effet, sur le cœur des femmes, de cette pose étudiée, qu'il avait fini par rendre naturelle.

— C'est réellement un ange, s'était-on dit.

Ce jour-là, sa cause était gagnée.

Quatre à cinq grandes dames, — je dis des plus huppées, des plus belles, des plus influentes , — résistèrent aux supplications des mamans et des grand'mamans en faveur des bons pères de la rue des Postes. L'enfant de Lacordaire l'emporta. L'heureux dominicain eut enfin , pour dirigées , un peu de cette fine fleur de l'aristocratie qu'il avait tant convoitée.

Et les deux gracieuses créatures que nous avons vues au confessionnal du père à Saint- Germain en Laye, étaient précisément du nombre de ces enthousiastes qu'il s'était gagnées à Saint-Thomas d'Àquin. En villégiature dans le voisinage de la forêt, elles avaient écrit au père,

qui s'était empressé de s'y rendre. Le curé de Saint-Germain avait paru content de recevoir le dominicain. Il lui avait demandé les sermons de l'octave de la Fête-Dieu. C'était pendant cette octave que le dominicain avait organisé la procession des Roses, et nous savons le reste.

FEMME PLUS HABILE QUUIf MOINE

On comprendra sans peine combien fut amère la déception de madame De ville. Ses hésitations de la semaine, ce trouble, cette anxiété qui précèdent une grande résolution à prendre , tout cela avait été une fatigue sans aucun résultat pour rame , et nuisible pour le corps , qui s'accommode mal des écarts d'imagination d'une femme nerveuse.

Avoir été éconduite avec aussi peu de façons, quelle blessure cruelle à son amour-propre!

Pour se consoler, elle se répétait : Après tout, je suis une inconnue pour ce moine : que m'importent alors ses dédains !

Vers les dix heures du matin, la marquise ne

fut pas peu surprise de voir entrer chez elle sa cousine, pâle, le front soucieux, la voix altérée par une émotion contenue. Elle la questionna avec une sollicitude où il entrait beaucoup de curiosité. Hélène ne savait pas encore si elle confierait ou non sa mésaventure à sa cousine ; mais, naturellement très expansive, elle ne garda pas longtemps son secret, et elle lui dit :

— J'ai suivi ton conseil, Louise; je suis allée trouver le père Jérôme ce matin.

— Eh bien, n'en es-tu pas ravie?

— Pas du tout.

— 11 fa mal accueillie?

— Très mal.

— Pas possible ! Je ne m'étonne plus alors de ton air sombre et sévère. Voyons, ma chère, il y a sûrement là quelque malentendu. Les jésuites accueillent toujours, avec une bonté et une grâce parfaites , les femmes du monde qui viennent se mettre sous leur direction, et je ne vois pas que , sous ce rapport , la méthode des dominicains diffère beaucoup de celle des jésuites.

— Je t'assure bien que je ne m'exposerai plus à une semblable réception. Ni les jésuites, ni les dominicains, ni les carmes, ni les franciscains ne me verront dans leurs confessionnaux.

— Allons! mon ange, ne nous fâchons pas.

Je suis sûre qu'ilya un peu de ta faute là-dedans.

— De ma faute, à moi?

— Oui, de ta faute, et si bien que je vais te dire de suite ce qui t'a effarouchée.

— Voyons donc, je suis curieuse de te voir exercer ton talent de divination.

— Le père Jérôme est très excentrique dans ses sermons : il dit assez crûment en chaire des choses que les prêtres en général ne disent que tout bas.

— Il est certain, dit madame De vil le, qui, mécontente du père Jérôme, sentait renaître en elle des impressions peu favorables, reçues en entendant certains passages des sermons du dominicain, que quelquefois je me suis applaudie de n'avoir pas eu mes filles, près de moi, dans l'église de Saint-Germain. Le père Jérôme dit des choses si étranges et d'une si étrange manière, que le rouge m'en montait au visage ; et je souffrais de voir les jeunes gens rire de ces paroles imprudentes.

— Oui, c'est un genre qu'il a adopté : il nomme toute chose par son nom; pour lui, un chat est un chat et... tu sais le reste. Que veuxtu? toutes ces crudités sont un détail auquel il ne faut pas donner trop d'importance ; et, tu le vois, j'ai deviné tout de suite en quoi le père Jérôme t'avait blessée.

— Mais non, tu n'as rien deviné du tout.

— Je suis sûre du contraire, et j'aurais dû

100 LE CONBESSBCR

t'en prévenir. Nos curés de paroisse, ma chère, nous laissent, presque tous, dans l'ignorance sur beaucoup de choses importantes ; et pour mon compte, j'étais mariée depuis dix ans sans avoir compris le sens de certaines paroles de saint Paul au sujet des obligations du mariage. Ne rougis pas, belle sensitive! Le père Jérôme aura touché ce point délicat. Écoute donc, ma chère Hélène : il parait qu on a écrit des traités in-folio là-dessus; donc la chose était importante, et il est nécessaire que nous soyons éclairées. Je crois ton mari fort honnête homme; mais, au point de vue des obligations du sacrement du mariage, vois- tu, il y a des choses... et tu as tort, grand tort , de te courroucer contre ceux qui veulent éclairer ton ignorance.

— Au nom du ciel, Louise, laisse là tes commentaires. On n'a rien voulu m'expliquer, et je n'ai pas eu à me courroucer pour ce que Ton m'a dit, puisqu'on n'a rien voulu me dire.

— On n'a rien voulu te dire?

— Non.

— Je ne te comprends plus.

— Eh bien, le père Jérôme ne m'a pas trouvée digne d'être dirigée par lui, et il m'a éconduite.

La marquise de Savinières resta stupéfaite.

— Je ne croyais pas le père Jérôme capable de refuser la direction d'une femme du monde

FEMilE PLUS HABILE QU UN MOINE 101

qui, du moins par sa fortune, peut s'y faire une belle position.

— Mais, Louise, je n'ai pas cru, en m adressant au père Jérôme, commencer par lui dire que mon mari avait cent cinquante mille livres de rente.

— Gela n'aurait pas été aussi maladroit que tu le penses.

— Gomment ! est-ce que le prêtre doit tenir compte des distinctions de fortune et de naissance? Ne doit-il pas se faire tout à tous pour les gagner tous?

— Oui, je sais qu'on a dit cela.

— Mais c'est saint Paul qui l'a dit.

— C'était très bien du temps de saint Paul ; mais nous sommes au dix-neuvième siècle, et l'organisation de l'Église est toute différente de ce qu'elle était au temps de saint Paul. Tu confonds toujours la direction et la confession. Les ordres religieux confessent comme les prêtres séculiers ; mais le père Jérôme est très occupé, et il n'aime pas, je le sais, à confesser pour confesser seulement ; et si tu as commencé par dire ton Meâculpâ...

— Mais certainement j'ai commencé par là.

— Il ne le fallait pas. Mon Dieu, je ne pensais pas qu'il fût nécessaire de te seriner pour une chose si simple. Il fallait lui dire : — Mon père, vous m'inspirez la plus grande confiance.

Votre talent, votre éloquence, etc., etc. Beaucoup de compliments, cela fait toujours de l'effet, et puis ajouter : — Je sens que vous seul pouvez diriger ma conscience» et je viens mettre mon. âme entre vos mains ; glisser adroitement un mot sur sa position de fortune, sur ses relations; — ma cousine la marquise de Savinières ; — au lieu de cela, tu commences par un « je me confesse » comme aurait fait ma femme de chambre.

— J'ai pu être maladroite, Louise; sans doute je l'ai été, je commence à le croire ; cependant j'ai parlé au père Jérôme du désir que j'éprouvais de me placer sous sa direction, et même, sur une question qu'il m'a posée, je lui ai dit que mon mari avait acquis en province une certaine fortune.

La marquise de Savinières se renversa sur sa causeuse, et se mit à rire aux éclats.

— Ma pauvre Hélène, pardonne-moi ma gaîte ; mais tu es par trop naïve. Une certaine fortune! c'est une grande fortune qu'il fallait dire et ne pas parler de ta province.

— Tu me disais , il y a quelques jours, que la province et les provinciaux n'existaient plus.

— Sans doute; mais ces désignations subsistent, et elles sont malsonna#tes. Et puis, je devine le reste. Quelle robe avais-tu mise?

— Mais celle que j'ai sur moi.

— Et avec cela?

— Avec cela, un chapeau de paille à rubans croisés, et un saute-en-barque pareil à ma robe.

— Bien, je le vois.

Et la marquise se reprit à rire de plus belle.

— Le père Jérôme fa prise d'abord pour une femme de chambre; et puis, avec la province et la ce certaine fortune » de ton mari, il aura bien pu t'élever à la dignité d'épicière retirée.

Et cette idée acheva d'exciter l'hilarité de la marquise.

— Et quand il en aurait été ainsi, dit Hélène, très blessée de cette impertinente gaîté, devaitil pour cela me repousser? Ma robe et mon chapeau devaient-ils exercer sur lui quelque influence? Quant à moi j'ai toujours trouvé très ridicule qu une femme prît, pour aller à 1 église, une toilette splendide; et j'ai agi ce matin d'après cette conviction.

— Allons ! chère cousine; pardonne-moi mes railleries et écoute cette anecdote :

« Une charmante petite comtesse, dont je te tairai le nom, avait un mari laid, ridicule et ennuyeux. Ce mari avait un cousin dans les lanciers de l'Impératrice qui n'était rien de tout cela. La petite comtesse fit des comparaisons;

et je n'ai pas besoin de dire ce qui arriva. Heureusement pour la coupable, son secret ne fut connu que de sa belle-mère, femme très pieuse, très attachée à l'honneur de sa famille, et qui ne pensa d'abord qu'à arrêter l'intrigue. Il fallait faire quitter Paris au beau lancier. Le directeur de cette habile femme, ma chère, comprends bien cela, se chargea de ce soin; et il y réussit. Ensuite il fallait tout cacher au mari. Une fois l'amant éloigné, cela était facile. Restait un autre écueil, la petite comtesse pleurait le départ de son amant. Mais on ne peut pas toujours pleurer, et la comtesse douairière connaissait la maxime de la Rochefoucauld : « On ren- « contre plus facilement une femme qui n'a « jamais eu d'amant qu'une femme qui n'en a « jamais eu qu'un seul. » Les imprudences de la jeune femme l'avaient livrée pieds et poings liés à sa belle-mère. Celle-ci s'était montrée indulgente ; mais elle avait acquis le droit de prêcher sa belle-fille. Elle en usa, et même elle en abusa. Pour la convertir tout à fait et empêcher les rechutes, elle voulut lui donner un directeur. La jeune femme se soumit à ce qui lui paraissait, alors, une pénible exigence : seulement elle ne voulut pas du directeur de sa bellemère; mais pourvu qu'elle prît un jésuite, on lui laissait toute liberté pour son choix. Elle avait remarqué souvent à l'église du Gesù un

confessionnal placé dans l'ombre, et auprès de la porte ; elle ne voyait jamais là que des femmes du peuple ou des filles de service. Elle demanda le nom du révérend père : on lui nomma le père Clary. Et elle dit à sa belle-mère : J'irai demain trouver le père Clary. — Vous n'y pensez pas, mon enfant, le père Clary est un saint homme sans doute, mais pas une des femmes de notre monde ne s'adresse à lui. Alors, dit la jeune femme, je serai sa première pénitente du grand monde. — Je dois vous prévenir, ma fille, qu'il est d'une sévérité outrée. La femme de chambre de mon amie la marquise de Juvisy est une femme très pieuse, elle se confesse tous les huit jours au père Clary, et quelquefois elle revient du confessionnal toute en larmes; et madame de Juvisy, qui aime beaucoup cette femme qu'elle a élevée, a de la peine à la calmer. Ah! celui-là ne vous jettera pas dans la dévotion aisée, tant reprochée aux jésuites; c'est un terrible homme. — Si terrible qu'il soit, il ne me fait pas peur : au moins je ne serai pas exposée à le rencontrer dans le monde. — Il n'y a pas de danger, il n'y met jamais les pieds. — C'est ce qu'il me faut. — Comme il vous plaira, ma fille. Deux heures après, la jeune femme entrait dans l'appartement de sa belle-mère. Elle avait mis la plus élégante et la plus riche de ses toilettes de ville. Sa belle-mère fronça le sourcil :

— Vous allez faire des visites ? lui dit-elle. — Moi, faire des visites ! J'ai pour cela trop de tristesse dans le cœur. — Vous devriez, en effet, en avoir beaucoup, dit sèchement la belle-mère. Et dans quel but vous ôtes-vous donc ainsi parée? — Je vais au Gesà, trouver le père Clary. La vieille comtesse haussa les épaules. — Vous tenez à le scandaliser avant même qu'il vous ait entendue? Du reste, vous n'êtes pas une femme comme les autres. La petite comtesse monta en voiture et se rendit au Gesù. Le père Clary était au confessionnal. Elle passa lentement devant la porte entrouverte de ce terrible tribunal ; par maladresse , sans doute , elle renversa une chaise placée en face du révérend père; cela exigea un arrêt de quelques secondes, et puis elle se plaça dans le confessionnal. Elle en sortit radieuse. Ce terrible père Clary avait compris les égards que Ton doit à une pécheresse couverte de dentelles et de riches fourrures, dont les belles mains, dévotement croisées, étaient ornées de bagues de diamants et de pierres précieuses ; ajoute à cela de magnifiques bracelets, cette parure obligée de toutes les Madeleines. Le père Clary eut des éblouissements; et ce jésuite bourru et frondeur, sans le vouloir peut-être, eut de douces inflexions de voix ; il fut indulgent, n'exigea d'autre sacrifice que celui de l'amant, sacrifice facile, puisqu'il n'était plus

à* Paris. La Madeleine rentra chez sa bellemère, le sourire sur les lèvres. — Le père Gary a été parfait pour moi, ma mère. — Tant mieux, ma fille, je craignais qu'il ne vous décourageât par ses exigences. — Des exigences? Il n'en a pas eu une seule; il m'a donné un conseil doux à suivre, celui de me laisser guider par vous. Cette flatterie acheva de gagner le cœur de la belle-mère, et ces femmes vécurent ensuite parfaitement ensemble. » Tu comprends, ma chère Hélène, la morale de mon apologue. Demain, puisque tu tiens au père Jérôme, tu retourneras à son confessionnal. Tu prendras une robe avec le plus de volants possible, ton chapeau que tu as acheté chez ma marchande de modes, ton mantelet de dentelles. De plus, j'écrirai aujourd'hui au père Jérôme; mais avant même que tu aies eu le temps de lui dire : Je suis la personne que la marquise de Savinières vous a recommandée, tu verras que le père Jérôme de demain ne sera plus le père Jérôme de la veille. A présent , allons déjeuner!

Si madame Deville avait soupçonné que la comtesse, dont on lui avait raconté l'histoire, était une marquise, que le lancier de l'Impératrice était un officier de dragons, vu que l'aventure remontait au règne de Louis-Philippe, elle eût été dans le vrai ; mais elle était trop fonciè-

rement honnête pour supposer qu'une femme pût, même après vingt-quatre ans écoulés, raconter aussi lestement sa propre histoire , et l'idée ne lui vint pas que sa cousine parlait d'après son expérience personnelle.

Nous connaissons l'église où s'est passée, la veille, la scène du refus du père Jérôme de recevoir, parmi ses filles chéries, ses dirigées du noble faubourg, l'infortunée madame Deville.

La lettre de la marquise de Savinières, portée par un laquais en livrée au presbytère de Saint- Germain , à l'adresse du très révérend père Jérôme , de l'ordre des Frères Prêcheurs , avait produit un merveilleux effet. Ce pli finement cacheté de très belles armoiries , et porteur de ce parfum si doux qui semblait échappé des mains d'une divinité terrestre, venait d un monde qui avait tous droits sur le cœur du dominicain, tendre uniquement à cet endroit.

Il avait lu et relu la lettre.

« Mon très révérend père ,

« Je ne suis pas connue de vous, mais je suis l'amie de la comtesse de *** et de la vicomtesse de ***. Je m'autorise de leurs noms pour vous recommander une excellente femme, une cousine bien chérie de moi, et qui désire ardemment avancer dans le bien , en se plaçant sous votre pieuse direction. Elle est de notre monde, bien vue dans le faubourg Saint-Germain, où son mari possède un hôtel splendide. Deux jeunes filles, qui terminent leur éducation et feront bientôt de grands mariages , vous seront aussi confiées par leur mère. Le mari est un excellent homme, un peu indifférent, vous savez, comme ils le sont tous ; mais nous voulons ramener cette bonne brebis au bercail. Nous le conduirons à vos sermons si éloquents, mon bien révérend père.

« Ma bien chère cousine se présentera demain matin, après votre messe, à votre saint tribunal. Elle n'a qu'un seul défaut au monde, défaut pour lequel je vous prie d'être indulgent, celui d'être un peu timide et de s'expliquer difficilement. Mais elle a une belle âme , droite et confiante, dont vous serez le maître.

« Recevez par avance, mon très révérend père,

LE DIRECTEUR ENFIN TROUVÉ ' lil

l'expression de ma gratitude et l'assurance de mon profond respect.

« Marquise de Saviwères. »

— Un splendide hôtel dans le faubourg Saint-Germain, deux filles à marier, c'est bon ! qu'elle vienne cette cousine de la marquise!

Telle fut Tunique réflexion du dominicain.

La marquise avait emporté la place d'assaut. Il n'y a pas de moine qui résiste à de telles lettres et à de telles espérances. Que de bien à faire pour ces belles âmes, puis pour lui et pour son ordre! On n'hésite pas. Cette fois c'était du vrai grand monde, et non pas cette parvenue qui s'était avisée, la veille, de solliciter sa direction. Ces petites bourgeoises sont bien insolentes. Allez à messieurs les vicaires! allez! c'est bien bon pour eux.

À peine le révérend père se fut-il débarrassé, à la sacristie, des vêtements sacerdotaux, qu'il bondit vers le confessionnal. Conformément aux instructions de sa cousine, madame Deville était placée à l'angle de la chapelle, de manière à laisser voir sa toilette splendide, mais à cacher son visage. Du reste, elle était seule pour se présenter au saint tribunal. Il n'y avait pas d'erreur possible*

Cette fois la prière préparatoire fut dite par la

pénitente sans le moindre trouble, mais avec une voix si basse qu'il n'était pas possible que cette voix la trahît. Elle n'avait pas achevé, qu'un gros misereatur tui> accompagné d'un soupir, comme les moines en ont pour les grandes circonstances, répondit à l'humble prière de la pénitente.

Le prêtre commença le premier.

— C'est vous, mon enfant, qui êtes la cousine de madame la marquise de Savinières?

— Oui, mon révérend père.

— Allons ! ne vous intimidez pas. Vous désirez mener une vie nouvelle, plus pieuse, plus fervente?

— Oui, mon père.

Ces réponses, faites d'une voix un peu basse et rendue aussi douce que possible, ne laissaient pas soupçonner au confesseur quelle était cette femme.

— Je le comprends : dans la vie du grand monde, avec ses dangers, avec un mari toujours un peu revêche aux choses de la piété, avec de jeunes filles à conduire dans l'affaire si difficile d'un mariage, on a besoin des lumières d'une direction pieuse.

— Oh! oui, mon père. Je vous serai bien obligée de vous charger de mon âme.

— Comment donc? mais avec un plaisir infini, ma chère fille. Ne sommes-nous pas

les débiteurs de tous, à l'exemple du grand apôtre?

— Vous êtes bon, mon père.

— Je n'ai pas encore de droits à votre reconnaissance. Puis vous m'êtes adressée par une amie de madame la comtesse de ***, et de madame la vicomtesse de ***, votre cousine, n'estce pas?

— Oui, mon père, une délicieuse femme, pleine de vertus, de grâces, haut placée dans le monde.

— Cela ne gâte rien, ma fille, cela aide à faire du bien.

— Vous jugez bien, mon père ; vous ne maudissez pas la richesse.

— Comment donc? mais pas le moins du monde. Vous habitez le faubourg Saint-Germain?

— Oui, mon père, rue Saint-Dominique, n° 47.

— Il y a de bien belles âmes dans ce faubourg, les traditions s'y conservent. J'y ai eu de grandes consolations l'an dernier.

— Oh ! mon père, j'en ai beaucoup entendu parler. Cela et le beau discours d'hier prononcé au pied du chêne de la Madone, m'ont déterminée.

— J'en remercie Dieu, mon enfant.

— Croyez bien, mon père, que vous aurez de*

moi un abandon absolu. Ma chère cousine m'a, dit qu'elle vous disait dans sa lettre que j'étais un peu timide, m'exprimant difficilement : cela est vrai, vous le voyez bien un peu à mon langage. Mais Dieu m'a donné de racheter cela par une docilité d'enfant.

— Bien ! très bien! c'est comme cela que nous les aimons, les âmes. Oui, il faut devenir comme de petits enfants. Cest notre doux maître qui a dit cela. La sainte enfance ! la sainte enfance! Et non pas ces orgueilleuses de bas âge qui cherchent un directeur, comme on cherche un maître d'hôtel, pour faire de l'importance. Oh! je vous repousse cela. Que de sottes vanités sur la terre ! Pas plus tard qu'hier, j'ai éconduit une de ces importunes. Pour vous, mon enfant, recommandée comme vous Fêtes, appartenant à ce monde élevé et pieux qui est l'édification de la chrétienté, je me tiens très content de me dévouer à vous. Ecoutez! ici bous pouvons parler en toute confiance. Je suis, dans la direction, d'un abandon entier; je veux qu'on lise dans mon âme comme je veux lire dans l'âme de mes filles chéries. C'est un lien si doux, la seule paternité laissée au religieux et au prêtre ! Ainsi donc, mon enfant, nous commençons aujourd'hui; c'est une double adoption: à la vie et à la mort. On se soutient, on s'encourage. Nous sommes votre appui, vous êtes notre

aouron&e, notre gloire. Quam jmundum habitare, fratres, in unum!

Laixeé à fond de train dans son speech spirituel,, le honhomme, sans y penser, parlait latin.

— Je rentrerai: bientôt à Paris. Sitôt que vous-même aurez; quitté Saint- Germain, venez me trouver, à notre ehapelle de la rue de Vai*girard.

. — Mon père, j'espère bien que mes chères filles, mes créatures adorées, voudront aussi s'adresser à vous. Vous serez assez bon pour les accepter?

— Mais, mille fois oui, et le mari aussi?

— Oh! ceux-là sont plus difficiles, mon père : ils se font un peu tirer l'oreille : mais avec nos bonnes prières et vos saints sacrifices, nous y arriverons.

— Espérons-le, 10a fille.

— Dieu me fera bien cette grâce, celle aussi de bien marier mes deux anges que j'ai cherché à élever dans la piété.

— Certainement. Mais j'oubliais de vous demander votre nom, pour vous reconnaître à notre prochaine entrevue.

La pénitente répondit doucement en appuyant beaucoup sur la particule, comme si le mot Ville eut été séparé.

— De... Ville.

Ce mot frappa péniblement l'oreille du dominicain : il se dit tout bas :

— Mais ce mot, je l'ai entendu hier, De...

Ville! Deville! Mais c'est ainsi que s'appelait hier cette bredouilleuse. Peste! si c'était la même? Mais pas possible! l'autre était une chiffonnière à côté de cette grande dame. Voyons, pourtant! si je m'étais fourvoyé. Étudions la voix.

— Votre famille est ancienne?

— Pas précisément... mais très honorable...

— Oh! je ne doute pas.

Puis, à part soi :

— C'est bien cette voix! oui c'est bien elle! allons! je m'étais fourvoyé. Ne parlons pas de l'équipée d'hier matin. Elles sont fines, les femmes! Enfin je m'étais trompé. Tant mieux!

Continuant alors :

— Ma fille chérie , permettez-moi , dès ce jour, de vous donner ce nom; faites maintenant votre petite confession depuis la dernière. N^ussiez-vous que des fautes vénielles, il faut en nettoyer l'âme.

Cette première confession ne dura que quelques minutes. Madame Deville trouva sans peine les peccadilles habituelles dont se compose toute confession d'honnête femme. Deux ou trois paroles de piété du père, bien tendres, bien mielleuses, suivirent ces aveux peu gênants : l'absolution et la pénitence furent données.

— Adieu ! à bientôt, très chère fille.

— Adieu ! à bientôt, mon bon père.

— J'ai donc un directeur, disait madame Deville.

— Que c'est fin, une femme! répétait le dominicain.

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