CONFESSION ET DIRECTION
Deux courants d'idées antipathiques devaient logiquement s'établir au sein de la famille dominicaine de Paris; et le plus violent devait emporter le plus faible.
Lacordaire n'avait pas prévu ce résultat. Gomme tous les hommes qui ont une grande puissance d'imagination, il avait rêvé un compromis entre l'idée claustrale et l'idée moderne. Imbu des idées de liberté, il avait pensé qu'en les transplantant au sein de l'une de ces grandes associations religieuses qui avaient eu tant d'éclat au moyen âge, il la transformerait, et parviendrait, à l'étonnement du siècle, à présenter sous la robe des fanatiques inquisiteurs du quator-
zième siècle, de généreux champions de la liberté unie à là religion, tel qu'il se posait luimême.
Cette alliance était impossible avec le cloître. C'était sur le terrain laïque, en dehors de toute robe, de toute école, de toute institution régulière, que cette alliance pouvait être offerte. La liberté, comme ces plantes jalouses qui ne veulent grandir que dans les stations où elles se développent en plein soleil, a besoin de larges espaces. Elle a horreur des lisières, que ce soient celles ée l'autocratie, cpe ce «oient celles des règles et des habitudes immobiles du cloître. La liberté va avec l'idée du cloître, comme avec l'idée du knout et du boulet des bagnes.
L'heure devait donc venir où la déchirure se jferait, .où l'initiateur trompé &e trouverait s» $résenee d une force latente main irrésistible <jui s'appelle l'esprit du couvent. Tout a sa togique ici-bas, «dans le domaine des institutions formées par des règles, comme daos celui dâ?
jraeurs et de la vie sociale libre. Un cloîtra, ^!est forcément lïmmobiïHé ; l'idée 4e mou?*joant, d'innovation,, de ^erfectionaetnenA, ne va pas avec m parcage des Àm#$, faisani l'abnéga* tira du mvi personnel dans te grawte percwmofi iactice appelée J'arfae,
On m s'appelle pais dominicain pour proclamer l'indépendance 4e la conscience imjaxaina,
lorsque a^ee ce, nwfgi et. sews ce manteau, il ftwt, fOVVr êtpe -logique» «îaudire ee nom: et cette* votar auxquels se rattache Uodleux sorçyeniir 4e la ptuft; criminelle des institutions du moyen âge, celle) qw bwta te plus (Jurement aveq les priusipea de n^ns«éft*d^ p?oetam4s par le fondatewr drç christianisme» CJéteit.là évidei»me©tl'e»bMm*r <te Lae,ordaire^
Trop timide pour Q3er prononcer la papote»
énergique pa* laquelle il eât brisé defioitàveftept ayee le passé, pour dire à aou siècle : fe? maudis l'inquisition; eiJe a* été la haute de VËgJise e^ la souillure de mon et dre, force lui: fut de chercher un terme moye», une intepprô^
Ce g^nd esprit alla g® perdre danft le plujs pauvre des &ubterft*gQs. Nous l'entendîmes, dira, i ses auditeurs ébahis de Notre~Dame> que, r%li5eav^iHQ^jou?aeu horreur du sang; mais* que placéie, comme toute association humaine, dans la nécessité de se défendre, eUe laissât Wr pouvoir temporel fiairer coûter le sang pou* sg défense. Les plus indulgents appelèrent eeta un $oph4sme. Nous y vîmes, avec tous les esprit^ élevés et conséquents de notre époque, uue iBjr* sérable apologie d'un passo q^ e ta conscient d$ ; l'homme devais repaver ^n^giqueme**, np#j& que ta potion du wpiue devait d^feadrç. (& jourJA, tout grand oratpu* qu'i^ fûti Leewdawer
perdit l'estime des hommes qui veulent dans la vie et dans la pensée des autres hommes cet accord qui s'appelle la droiture. Lacordaire cessa de réaliser le justum et tenacem propositi virant; on ne vit plus en lui qu'un libéral amené, par intérêt de caste ou par frayeur de Rome qui n'a pas encore compris ce qu'elle perd en faisant l'apologie de l'inquisition, à pactiser avec un passé odieux qu'il ne pouvait absoudre.
Si ce fut, au dehors et pour la société civile, un malheur, parce que Lacordaire se trouvait alors le représentant avoué du libéralisme catholique, ce fut une déchéance pour le moine dans l'intérieur de son couvent.
Des deux esprits qui étaient là en lutte, la liberté avec les idées modernes, la compression avec la vieille théorie de la force, cette dernière ayant reçu son verdict de grâce de la bouche du nouvel instituteur de l'ordre de Saint-Dominique, devait avant peu triompher de Lacordaire luimême. Cette fois, c'était le vieux qui, dans la déchirure, emportait le neuf.
Bientôt l'infortuné vit son erreur profonde. Il sentit qu'il eût dû former dans les régions les plus indépendantes, en dehors de tout lien avec le passé, quelque chose de nouveau pour être vital, une institution logique avec elle-même, avec le siècle, avec ses besoins, ses intérêts, ses plans d'avenir. C'était non le prêcheur encapu-
chonné du moyen âge, mais le prédicateur du dix-neuvième siècle, que Lacordaire devait songer à fonder. Ce dernier eût marché avec l'humanité contemporaine qui repousse l'autre, pendant qu elle eût au moins supporté l'apôtre nouveau vivant de ses sympathies et ne pouvant réveiller le souvenir pénible d'aucune oppression dans le passé.
Mais il était trop tard. Quelques années, depuis la fondation du couvent de Paris, s'étaient à peine écoulées, que le vieil esprit monacal avait pénétré par tous les pores les membres de la famille dominicaine. Trois ou quatre des premiers disciples de Lacordaire avaient encore conservé quelques pensées de l'institution pri- . mitive , mais tout le reste avait reculé de plusieurs siècles. L'homme fourvoyé se trouva, avec eux, un étranger, dans ce monde ressuscité du quatorzième siècle. Il n'avait plus qu'à le déserter et à chercher un asile , au milieu de l'enfance, où ses jours devaient s'éteindre.
Partout où se fait une de ces grandes déchirures d'idées qui amènent une révolution, que ce soit au sein d'un peuple ou dans les limites obscures d'un cloître ? l'esprit novateur se crée un chef, un opposant hardi dans lequel il s'incarne et qui aura l'audace de se dresser, comme Satan devant Dieu , en face de l'idée régnante, paisible jusqu'à cette heure. Ce fut le père
116 LJS CONFESSEUR
Jérôme qui fut le représentant de l'idée opposante.
Profondément ingrates, de telles âmes mordent toujours la main qui les a nourries. Lacardaire avait été personnellement bon pour espère ; il avait su plus tard les singuliers motifo de son entrée en religion et ne lui en avait jar mais témoigné son déplaisir. L'expérience le rendait indulgent. Il savait qu'il faudrait fermer tous les cloîtres , s'ils ne devaient recevoir que des vocations désintéressées.
Le père Jérôme n'avait pas tardé à se sentir une répulsion pour cet homme qui était tout simplicité et bonté* Son impuissance à atteindre Péloquence du maître fut la première blessure faite à sou âme, Il ne lui pardonna pas sçm éelar . tante supériorité dans la chaire. Il eut l'impudeur de se faire le critique haineux de cette p*» rôle brillante, non pas au point de vue de l'arit, ce qui eut été trop stupide, maia au point de vue des doctrines. Dans son ambition démesurée, il combina les moyens de parvenir rapidement aux honneurs de son ordre. Pour cela, il ne re* eula pas devaut la délation. Bien accueilli comme religieux à la uonçiature de Paria, il devin* hientôt l'un de ees nombreux espions qui met» teut Rome au eourant de ee qui se passe }mqm d«ms l'intérieur des maisons religieuses, Éie&tôl use correspondais secrète avec le général de
son ordre, à Rome, lui gagnait les bonnes grâoes de ce personnage révérendissime. Il était fort ce jour-là; il pouvait se mettre à la tête du parti hostile au fondateur et préparer la réaction qui le confinerait à Sorrèze.
Tout fut conduit habilement par cet énergur mène. Il étudia son terrain; il sonda les esprita; il s'insinua avec souplesse dans les âmes sans défiance* Défenseur ardent de la règle, passionné pour la grandeur et la puissance de Tordre, comment eût-il été soupçonné? Son zèle même, jusque dans ses excès, était sa gloire.
II n'éclata pas tout à coup et amena de loin la tempête, Lacordaire pressentit le mal que ferait cet homme ; mais comment l'atteindre? C'était un divin Lucifer qui se révoltait pour la sainte eause; et Lacordaire, l'ancien novateur, toujours suspect, malgré ses timidités, d'aspirer aux réformes et d'être le Savonarole du dix-neuvième siècle, se trouvait être le Satan qu'il fallait con*~ battre. La partie était belle pour ce révolutionnaire d'étrange sorte. Il veillait sur l'arche sainte contre toute tentative du profanateur,
On se doute bien qu'il s'était lié intimement avep l'homme qui a été l'ennemi de Lacordaire, M, Falot, Et quand on a un tel homme pour ennemi... Us se voyaient dans les salons de la nonciature, et surtout chez la vicomtesse de***, fille spirituelle du révérend Jérôme, l'une des admi-
ratrices passionnées de Fauteur de la Malhonnête Femme.
Quand il se sentit définitivement maître du terrain, que le bon Lacordaire ne compta plus, dans la maison de la rue de Vaugirard, que deux ou trois disciples, encore bien timides, demeurés fidèles au premier esprit de la fondation, il éclata.
Ce fut à l'occasion, en apparence insignifiante, d'un sermon prononcé le soir dans la chapelle, devant un public assez peu nombreux, mais où se trouvaient quelques-uns des hommes qui ont formé l'école de la démocratie catholique ; c'étaient Bûchez et d'autres écrivains de ce parti. L'orateur dominicain ce jour-là était l'un de ces pères demeurés fidèles aux doctrines de leur illustre maître. Lacordaire était absent, et se trouvait dans lune des nouvelles maisons de son ordre, en Bourgogne probablement. Le discours avait touché à quelques-unes de ces questions mixtes qui prêtent à la passion , mais qui peuvent être compromettantes. On avait vu le public fort intéressé; mais l'orateur s'était tenu sur des charbons ardents.
Le lendemain, le père Jérôme, à la récréation qui suivit le dîner de midi, au milieu d'un groupe nombreux de pères, interpella sciemment et presque avec brutalité l'auteur du sermon de la veille, en lui disant :
« Que ce genre d'éloquence était pitoyable;
« Que pour plaire à un parti infime d'hommes qui avaient rêvé une réconciliation avec le monde moderne, l'ordre des Dominicains s'aliénait les masses catholiques;
« Que l'on poursuivait une chimère ; mais que cette chimère avait d'immenses dangers pour l'ordre, et n'allait à rien moins qu'à le compromettre vis-à-vis de Rome, où de telles idées étaient, on le savait, très peu en faveur, et visà-vis du gouvernement impérial qui ne verrait pas, sans un véritable mécontentement, la chapelle de la rue de Yaugirard devenir un lieu de réunion où ses ennemis se compteraient ;
« Que ce n'était pas là l'esprit de l'ordre toujours favorable, dans les derniers temps surtout, à ces vieilles idées conservatrices des formes salutaires du passé. »
Il vit très bien l'effet produit par ces paroles sur la masse qui l'écoutait. Et allant plus loin il ajouta :
« Qu'il fallait opter entre Rome, l'épiscopat, tous les ordres religieux, tous les pieux laïques, tous les rédacteurs des feuilles dévouées au saint-siége, tels que ceux de la Mappemonde, etc., etc., et quelques esprits fascinés par l'idéal d'un accord impossible entre la religion et l'esprit moderne;
« Qu'il s'agissait cette fois de la vie ou de la mort de l'institut de Saint-Dominique en France;
190 LE CONFESSECr*
qu'un sérieux mécontentement provoque une fois, soit à Rome, soit dans le gouvernement français, les pères devaient s'attendre à une dis* solution honteuse ;
« Qu'enfin il était temps d'y porter remède. »
Il avait terminé en disant :
— Quant à moi, ma conscience ne me permet plus d'être complice de ce que tout le monde doit appeler un désordre. Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes. Je me sens forcé, comme la règle nous y autorise, à en écrire à notre général & Rome. Je pense que nul d'entre vous ne se refusera <de s'associer à une démarche que voira conscience vous dit, comme à moi-même, imposée par un impérieux devoir.
Il avait un projet de lettre collective tout prêt; il l'avait déjà communiqué à ses plus chauds adhérents, qui s'empressèrent de signer, séance tenante; et, à 1 exception de trois, la famille dominicaine tout entière exposa dans ce facturn lès dangers qu'elle courait à Paris si la maison tfétait pas dirigée dans le sens des vieilles doctrines qui avaient fait sa gloire.
Inutile de dire le coup porté par cette lettre terrible. Elle était en route pour Rome, quand Lacordaire revint à Paris. Il sut tout. Il s'inclina. Son œuvre était détruite. Deus dédit, Deus ùbstulk.
La lutte que nous Tenons de raconter devait 4Ôt ou tard se produire dans un ordre religieux fondé au milieu de l'effervescence scolastique -eSt mystique au moyen âge, et restauré, nous de- Trions dire replâtré avec quelques idées de liberté «e faisant jour dans la civilisation du dix-netr- ^ème siècle.
Un système de franc libéralisme adopté pat tous les nouveaux dominicains eût été une scis> ràon entre eux et les dominicains de l'Italie et de l'Espagne, une scission surtout avec l'esprit dfe Itome, et là plus grande majorité de l'épiscopat catholique encore passionné pour ces belles idées scolastiques et mystiques.
Le génie fougueux du moyen âge incarné dans le père Jérôme devait expurger de tout levain d'esprit moderne la congrégation des Frères Prêcheurs, restaurée en France. Dès ce jour, cet homme y régna en maître.
Toutefois son ambition ne fut pas satisfaite. Si l'on aime les délateurs, c'est pour s'en servir. Ce sont des instruments trop précieux, dans les grandes familles religieuses, pour qu'on les fasse passer si vite du rôle inférieur, où leur métier est si profitable, à un rang supérieur où il faudrait se créer d'autres agents qui fussent, à leur tour, les surveillants secrets de ces nouveaux dignitaires de l'ordre.
Ce fut là le supplice de l'ambitieux Jérôme.
Un de ses chauds adhérents fut nommé provincial, et devint son supérieur, à son grand désespoir.
Mais le moine habile dissimula. Il se confondit en témoignages de joie devant le nouveau maître; et il mania si bien l'adulation, que tout en paraissant le religieux le plus détaché de sa volonté propre et le plus docile entre les mains du supérieur, il le dirigea lui-même, et put continuer, sous son nom, de commander dans la.
famille dominicaine.
Ge fut dès ce jour-là, parmi les pères, un véritable débordement de mysticisme. Ils se ruèrent, avec autant d'ardeur que les jésuites , les
carmes, les franciscains, dans la double carrière de la chaire et du confessionnal, remettant en honneur toutes les vieilleries dangereuses et stupides qui avaient- perdu l'Église au quatorzième siècle et au quinzième.
Cette chère scolastique, cette casuistique minutieuse, ce formalisme écrasant, qui avaient révolté ce qu'il y avait d'esprits droits, même au milieu du moyen âge, reprenaient leur empire. Le monde religieux, envahi de plus en plus par les moines, suivait l'impulsion; le temps d'arrêt que le moyen âge avait subi depuis les lumières du dix-septième siècle cessait tout à coup, et la société contemporaine voyait, avec un sentiment de profonde stupeur, le monde religieux, des hauteurs vertigineuses où quelques fous l'avaient entraîné, se précipiter dans l'abîme d'une théocratie haineuse et intolérante, où il se déclarerait l'ennemi de toute liberté et de toute civilisation, en dehors de l'idéal qu'elle lui avait présenté.
Une fois maître du terrain au sein de la famille dominicaine, le révérend père Jérôme se mit à l'œuvre pour réparer ce qu'il appelait « les brèches faites à la cité sainte » par les doctrines libérales de Lacordaire.
Si nous pénétrons dans l'intérieur de ce couvent, nous trouvons ce fanatique, comme un tentateur perfide, soufflant le vieil esprit de la
domination et de l'intolérance à celui qui avait pris les nouvelles fonctions de provincial.
— Ah! très révérend père, quel bonheur j'éprouve de votre élection ! Nous sommes sauvés, maintenant. Avec vos sages idées, avec votre intelligence des forces d'une maison religieuse telle que la nôtre, l'avenir est à nous.
— Je suis, mon père, un bien faible instrument.
— Allons donc! très révérend, il y a quelque chose de mieux que ces beaux talents dont on fait tant de fracas, il y a le vieil esprit, la vieille sagesse de nos pères.
— Oui, c'est bien là qu'il faut puiser et puiser toujours.
— Nos petits novateurs modernes n'entendent pas cela; mais nous les réduirons.
— Je suis prêt à réparer tout le mal.
— Mon Dieu ! mon père, rien de plus facile.
L'ancien régime des couvents d'hommes se soutenait par deux moyens bien pratiques et bien simples : la chaire et le confessionnal. Par la parole dans la chaire, le frère prêcheur attire, fascine les âmes. Notre costume étrange, mais pittoresque, nos attitudes tour à tour énergiques et ferventes, l'auréole de sainteté et de vie mystique dont nous sommes entourés comme religieux, nous donnent sur les masses, particulièrement sur les masses féminines, urçe
incroyable puissance. Je les ai vues, mon père, je les ai vues ces femmes du monde, si impressionnables, en raison même de leur vie sensuelle, je les ai vues se prendre à ma parole, comme des oiseaux à la glu. M avoir entendu en chaire, après des mouvements où j'arrivais près* que jusqu'à l'extase, c'était avoir allumé en soi un désir ardent de m'entre tenir en confession. Là nous les tenons, mon père, là nous les tenons.
— Oh! je le comprends bien, il n'y a absolument, pour sauver la société, que le confessionnal.
— Oui, mon père, mais la grande erreur du sacerdoce séculier, c'est de croire qu'il suffise d'entendre les fautes d'une pécheresse, de l'exciter à l'amour de la vertu, et de dire comme le Christ à la femme adultère : « Ne péchez plus à l'avenir. » Le monde est là qui, dès le lendemain, recommencera ses séductions, et, habile alors comme je l'avais été la veille, se servant du même procédé d'excitation sensuelle et fébrile, me ravira ma proie. Véritable tournoi où le religieux et le monde reprennent et se renvoient leur conquête. Les pères de la vie spirituelle, dans l'ancien régime, entendaient mieux la chose : ils voulaient que le religieux conduisit un bien plus petit nombre d'âmes; mais que, s'attachant à ce troupeau choisi, il en devînt le guide unique et absolu, qu'il s'infiltrât dans ces
âmes, qu'il les amenât à dépendre de lui, de ses volontés, de ses désirs, pour les éprouver même quelquefois de ses caprices ; qu'il les pétrît sous sa parole, comme le potier pétrit son argile; qu'il les assouplit à un régime où non seulement nul acte un peu grave de la vie, mais encore ce qui se fait d'indifférent en apparence dans la vie intime, ne fût résolu par elles, sans qu'auparavant la sanction du père spirituel l'eût consacré par une permission spéciale.
— Oui, c'est bien là l'esprit de la direction; et nous lisons dans la vie des saints, les plus avancés dans la spiritualité, des derniers siècles, qu'ils étaient sur cela si souples qu'ils se faisaient gloire de répondre à un simple signe de leur confesseur, à cujus nutu pendebat. Père Jérôme, vous voyez bien la chose; et je voudrais qu'un esprit si sage pénétrât tous nos pères de France.
— Il faudra y arriver, mon père, et pour cela établir des catégories. Voyez chez nos rivaux, les jésuites. Ils ont des pères qui sont préposés à la confession des grandes dames , dans le monde le plus élevé et le plus riche ; d'autres à qui il est ordonné de s'attacher au vulgaire des pénitentes; d autres enfin qui ne doivent s'occuper que du peuple. C'est habile, cela; c'est bien compris. Le confesseur populaire retient ces âmes par de petites pratiques, de petites dévo-
tions. Il enrôle dans les confréries du Sacré- Cœur, du Scapulaire; il rend mille services, en recommandant ses pénitentes aux secours de la société de Saint-Vincent de Paul et aux Sœurs de charité. On prend le peuple par des bienfaits matériels; et comme ces bienfaits sont sans cesse renaissants, on finit par accaparer ces âmes, par en faire des défenseurs des ordres religieux et de l'Église, dont le dévoûment ne faiblit plus. Le confesseur de la classe moyenne a un théâtre immense. Il prend les petites bourgeoises par la vanité : il fait luire habilement à leurs yeux l'exemple de la haute classe dont elles sont si jalouses, en leur insinuant qu'il est de bon ton d'avoir son directeur. Le confesseur de la haute classe est le véritable guide du monde religieux. C'est par la confession que cette société riche, influente, maîtresse, en raison de la clientèle dont elle dispose , des classes inférieures, se trouve enchaînée, malgré son orgueil de naissance et de fortune, et soumise à un joug qu'il lui est impossible de rejeter. Le clergé séculier ne voit rien de tout cela : il confesse pour absoudre, il ne confesse pas pour conduire. De là ce laisser-aller général , dans les pays où les ordres religieux ne sont pas nombreux, et n'ont pas accaparé la direction de la haute classe. Notre force est donc notre habileté à tirer parti de la confession.
— Les jésuites ont été en cela nos maîtres.
— Évidemment, mon très cher père. Dès le seizième siècle, au moment où les vieilles habitudes religieuses se perdaient , où la manie de raisonner sur tout envahissait le monde, ils comprirent qu'il y avait un frein à mettre au débordement de la volonté propre, et ce frein ce fut la direction. Leur cheWœuvre, au dix-septième siècle, fut d'amener toute cette société élégante et polie à se placer sous la dépendance des directeurs. Et comme les femmes mènent le monde, être directeurs de femmes, c'est être les maîtres, les rois de ce monde. Puisque cette bienheureuse expérience est faite, nous serions des maladroits à chercher quelque autre moyen d'influence pour notre ordre d'abord, et ensuite pour l'Église, en dehors du confessionnal.
— Oui , mon père ; mais précisément parce que les jésuites ont l'habileté et la longue pratique de la direction du grand monde, pouvonsnous espérer que la famille dominicaine atteigne ces rivaux.
— Sans aucun doute, mon très révérend père :
tout consiste à comprendre le procédé.
— Que voulez-vous dire, le procédé?
— Le procédé, c'est à dire la pratique matérielle de la confession. Tout prêtre sait confesser sacramentellement. Rien de plus simple : écouter le pénitent, l'exhorter au repentir et l'absou-
dre. Cela n'est pas long à enseigner; et c'est ce que pratiquent les curés de campagne. Ces honnêtes gens font, en une heure, une trentaine de confessions annuelles, a Allez en paix! » Cela marche à toute vapeur. Mais aucun d'eux n'a seulement la pensée de confesser pour diriger.
— Je suis convaincu que beaucoup des pères de notre ordre en France ne confessent pas autrement.
— Eh ! sans aucun doute. C'est pour cela que nous ne faisons rien, sinon \in peu de bruit dans les chaires; et que les jésuites, aux aguets derrière nous, ramassent, dans l'intérêt de Tordre, les âmes que nous avons préparées. Je voudrais donc qu'en votre qualité de provincial, vous fissiez quelques conférences dans la maison, pour inspirer à tous nos pères un vif désir de se mettre à l'œuvre fructueuse des directions. Avant peu, nous serions les rivaux des jésuites et nous partagerions leur influence.
Le provincial avait écouté ces paroles comme une révélation. C'était un de ces hommes qui ne pensent que d'après les autres; mais qui, pénétrés d'une idée, savent merveilleusement la suivre, jusqu'à ce qu'elle se réalise devant eux. Dès ce jour, plus que jamais, le père Jérôme fut le conseil intime du provincial , l'inspirateur de ses pensées, en réalité le véritable directeur de l'ordre de Saint-Dominique, en France.
Ces hommes, une fois lancés dans la voie réactionnaire, ne devaient reculer jamais : c'était le moyen âge avec ses théories singulières sur la confession, c'était la méthode mise en vigueur par les jésuites pour changer la confession en direction, qui devaient prévaloir dans l'esprit nouveau inauguré chez les dominicains.
Le père Jérôme est pour nous l'incarnation de ce système. Nous le verrons à l'œuvre.
Peu de jours après cet entretien dans le couvent des frères prêcheurs de Paris, le père Jérôme assistait à un grand dîner chez M. l'abbé de Burel, curé de Saint-Thomas d'Aquin. C'était l'anniversaire de l'ordination du vénérable curé. Là se trouvaient deux ou trois curés de Paris, amis du vieillard, les vicaires de la paroisse, un jésuite qui avait, cette année même, prêché le carême à Saint-Thomas d'Aquin, le père Jérôme, qui avait prêché dans cette même église le mois de Marie, quelques laïques pieux de la paroisse, parmi lesquels messieurs les membres de la fabrique.
C'était un dîner d'apparat, M. de Burel avait un riche patrimoine; sa cure lui rapportait vingt-cinq mille francs par an. Curé du monde aristocratique, il tenait à faire les choses grandement. Tout était donc splendide.
Quand le dîner fut annoncé, les invités passèrent dans la salle à manger du presbytère. Le nom de chacun d'eux se trouvait indiqué. Le jésuite eut la droite du vénérable curé, le frère prêcheur la gauche. Monsieur le premier vicaire était placé en face du curé, ayant à sa droite et à sa gauche les deux premiers fabriciens. Venaient ensuite les curés de Paris et les autres laïques. Les vicaires naturellement, comme familiers de la maison, occupaient les deux extrémités de la table.
Quoique nous ayons là quelques laïques, nous sommes en plein monde sacerdotal. Les vieilles mœurs se sont conservées dans les presbytères de Paris. Les bons vins ne tardent pas à fournir des paroles aux plus muets; l'égalité s'y établit peu à peu ; et il arrive rarement que le premier service s'achève sans que l'entretien s'anime.
11 n'en est pas du clergé de Paris comme de celui des autres diocèses de France. Ici, nul esprit de corporation. Paris, comme diocèse particulier, ne compte pas ; il a la prétention d'être le diocèse de la France, comme il est la tête du
mouvement politique et social du monde. Gela *est arrangé ainsi, par une série de causes fatales* De même que le Parisien n'existe pas, et que Paris c'est qu'une réunion d'individualités prises dans toute la France, et, pour beaucoup, dans le monde entier, de môme le prêtre parisien est un mythe. Et dans chaque paroisse vous comptez les Auvergnats, les Gascons, les Provençaux, les Rouergats, les Normands, les Lorrains, les Lyonnais, attirés de leur province au sein de ce Paris, où Ton arrive mieux et plus vite. Mais si l'esprit diocésain, tel qu'on le coiriprend dans un évêché de province, ne se trouve pas au milieu de ces éléments hétérogènes, il y règne un autre esprit qui cimente en quelque sorte toutes ces individualités, et en fait, d'une autre manière, un clergé compacte. Tous ces hommes sont plus ou moins imprégnés d'un esprit d'indépendance, pour lequel je n'ai pas de nom particulier, et qu'il faudrait appeler le libéralisme sacerdotal. Vivant au milieu d'une ville qui élabore prodigieusement d'idées, le. sacerdoce parisien prend des idées au contact de ce monde où elles se produisent jour par jour. Le plus arriéré parmi ses prêtres est toujours en avant, de beaucoup de pas, sur ses confrères de province , accoutumés à l'immobilité traditionnelle, et pensant peu, parce que peu pensent dans leur entourage.
C'est là le caractère distinctif, disons-le aussi, la gloire du clergé parisien. Dans la région classique de la tolérance, il est très tolérant; il s'est accoutumé à ne s'irriter jamais des opinions qui ne sont pas absolument les siennes; entouré de libres penseurs, il n'est pas pour eux un mauvais voisin. Il se prête avec une facilité toute charitable à ces pieuses fraudes des familles, qui veulent toujours que leurs membres décédés soient bien morts dans les règles et munis, selon la formule des lettres d'avis, des sacrements de l'Église.
Nulle part la conscience n'est plus respectée, la famille mieux protégée dans son sanctuaire intime, la personnalité humaine entourée de plus d'égards. Ces misérables procédés d'inquisition, si familiers dans la province, au moyen desquels chaque famille n'est plus qu'une maison de verre où l'œil caché d'un prêtre voit jusqu'au dernier recoin, sont à peu près inconnus à Paris, je parle du clergé séculier, et abandonnés aux moines, qui pratiquent seuls cette pieuse et fructueuse industrie.
Ajoutons enfin qu'une hiérarchie traditionnelle , assez exactement observée par l'autorité archiépiscopale, fait suivre graduellement aux prêtres le chemin qui mène aux premières cures. C'est le diocèse où le favoritisme fait le moins de ravages, où par conséquent le mérite per-
sonnai trouve le plus fréquemment une appréciation intelligente. Rien de moins tracassier que l'administration ecclésiastique. On demande du travail, une régularité décente. Après cela, le prêtre est traité en homme, nullement en séminariste et en écolier.
Ceci expliquera qu'il y ait actuellement, dans le clergé de Paris, des individualités brillantes dont les opinions libres sont rigoureusement respectées, qu'il y ait par conséquent des hommes qui, sur beaucoup de questions, ont leurs idées personnelles dont nul ne songe à leur faire un crime. L'ancien clergé de France, qui avait pour maxime de droit : Index non viget in Galliâ, a laissé au clergé de Paris cette bonne tradition, que l'inquisition sur les opinions individuelles est une horrible tyrannie.
Avec une méthode aussi large, aussi respectueuse des droits de la conscience sacerdotale, il n'est pas étonnant que le clergé de Paris renferme des hommes d'une sérieuse valeur.
M. de Burel, descendu maintenant dans la tombe, était du nombre de ces esprits distingués. Son grand tact, son expérience, ses connaissances variées, en faisaient un homme précieux pour les conseils. C'était un confesseur très estimé, le plus pénétrant, mais le plus réservé qu'il fût possible de choisir, ajoutons aussi le moins mystique. Depuis qu'il était curé
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de Saint-Thomas d'Àquin, beaueoup de prêtres avaient passé sous sa main; il avait presque formé une école. Ces hommes, comprenant, comme le vénéré vieillard, toute l'absurdité des méthodes mystiques, étaient devenus, à son exemple, de sages confesseurs, moins des juges que des amis, moins des investigateurs minutieux des peccadilles de la conscience, que des conseillers prudents pour marcher dans la vertu.
Disons-le d'un seul mot, c'était le reste des traditions du grand siècle où des hommes éclairés, après Féclosion de la réforme, avaient pensé que le moyen âge avec sa scolastique était bien mort, qu'il fallait le laisser en paix dans sa tombe historique avec sa gloire, avec ses hantes, et qu'il fallait inaugurer une religion rationnelle qui allât à des âges éclairés.
Parmi les disciples, je dirai presque les enfants du bon curé de Saint-Thomas d'Aquin, était le second vicaire de la paroisse, l'abbé Courbon. Ce jeune prêtre, je lui donne ce nom quoiqu'il eût déjà trente-six ans, était une de ces natures élevées qui, entrées dans le sacerdoce à l'âge où l'âme a encore beaucoup d'ignorance, ne tardent pas à se débarrasser des langes de la routine, à penser par elles-mêmes, et à juger toutes choses avec une raison ferme et impartiale.
C'était du reste un booime doux, mélancolique, artiste et poète, passionné pour tous les chefs-d'œuvre du génie humain ; d'une extrême tolérance, débordant de Sympathie, bon pour les petits et les pauvres, incapable de servilité à l'égard des grands, croyant ne se rabaisser jamais en s'asseyant dans les arrière-boutiques des honnêtes marchands de la rue du Bac, et ne pas s'élever en entrant dans les salons aristocratiques du faubourg Saint-Germain.
Un tel homme devait jouir de l'estime gêné* raie; et autant dans le clergé que dans le ihottde laïque, l'abbé Courbon était regardé comme l'un de ces sujets d'élite auxquels est destiné un brillant avenir.
Déjà les conversations s'étaient engagées dès les premiers moments du dîner. Naturellement on avait parlé de l'anniversaire qui se fêtait en ce moment d'une manière si joyeuse, et l'on s'était bien promis de renouveler souvent, Dieu prêtant vie, cette même fêtç chez le vénérable amphitryon.
Par quelle association d'idées l'entretien vintil à tomber sur la confession? Je l'ignore. Ce qui est certain, c'est que bientôt cette question, capitale pour le clergé, posée d'abord comme matière de conversation, fut traitée avec une grande vivacité*
— Pour moi, dit le jésuite, la confession c'est
la religion tout entière. Quand un homme du monde fatigué par ses doutes vient me trouver, mon thème est bientôt fait. — A genoux, monsieur, confessez-vous ! — Mais, mon père, je ne crois pas. — Confessez-vous et vous croirez.
— Mais, mon père... — A genoux, vous dis-je; ce sont vos péchés qui font votre incrédulité.
— Mon homme hésite quelque temps ; mais je le tiens par les cornes; je ne lâche pas prise; et terrassé par ce mot tout puissant : A genoux ! mon incrédule se déclare vaincu. Je l'interroge je lui fais avouer les fautes les plus pénibles de sa vie; je le flatte ensuite, je l'encourage; je lui fais voir qu'il a retrouvé la paix. Je l'invite à revenir ; et notre homme est pris au filet.
— La méthode serait bien commode, mon révérend père, dit l'abbé Gourbon. Il ne faut pas beaucoup de génie pour dire à un homme :
A genoux, monsieur!' Il y a si peu de croyants! tous, à votre dire, seraient facilement des saints; il suffirait de leur dire : Confessez-vous. Je crois, mon père, que vos prétendus incrédules étaient au fond des croyants sincères; que des doutes seulement tourmentaient leur raison et que vos prétendus convertis par la confession étaient tout convertis à l'avance.
Et un sourire fin erra légèrement sur les lèvres de l'abbé Courbon.
Un jésuite est infaillible. Le nôtre se sentit piqué- C'était la première fois qu'il était fait me objection sérieuse à la belle méthode prônée par quelques hommes, qu'avec la confession il n'y a pas d'incrédulité qui résiste. L'abbé Courbon venait de dévoiler le sophisme. Il reprit :
— Ne voyez-vous pas, mon père, que l'homme à qui vient L'idée dalle* trouver un jésuite, est précisément poussé pat un sentiment de foi?
Votre mise en scène parle à so& imagination, vous lui imprimez une espèce de terreur; il tombe en effet k vos genoux, mais c'est sous l'inspiration de sa conscience, c'est en raison de ses convictions antérieures et nullement par la vertu de la confession. EUe n'est là qu'uni fait extérieur, purement accessoire. Le même homme serait allé trouver un ministre protestant, celui>ci ne lui eût pas dit comme vous : A genoux ! et cependant, mettant à profit ses dispositions de foi, il Veut fait entrer dan» la voie d'une conversion sincère.
Cette parole, tombée brusquement sur un tel auditoire, excita une vive surprise et provoqua des ifrurmutes.
— Je n'ai jamais entendu de telles choses, dit froidement te fanatique père Jérôme, sortir de la bouche d'un prêtre catholique.
— Qu'ont-elles donc de si extraordinaire?
répliqua l'abbé Courbon .
— Il est fort extraordinaire que la mission divine du prêtre, dans la confession, soit assimilée à celle d'un ministre protestant, répondit le père Jérôme.
— Si vous eussiez bien suivi ma pensée, vous l'eussiez bien comprise. J'ai voulu, par cette comparaison, faire voir au révérend père jésuite que le retour de l'âme au bien ne tient pas au procédé de la confession, mais bien aux mouvements de la conscience. Me comprenezvous maintenant?
L'abbé Gourbon avait contre lui deux moines, et, parmi eux, un jésuite. Il ne s'intimida pas toutefois. Le clergé de Paris n'a pas, pour les moines, la béate contemplation de la province. Il sait beaucoup de choses sur eux, sur les motifs qui attirent au cloître le plus grand nombre de ces hommes ; il les pèse à leur juste poids et ne s'impressionne pas de leur costume étrange. Pour les juger, il a leur parole dans la chaire ; et sur les échantillons, il lui est facile de voir ce que vaut la marchandise.
Parmi les prêtres séculiers qui étaient là, nul ne s'était trompé sur le sens de la parole de l'abbé Gourbon; mais les deux moines, saisis par la main vigoureuse de leur antagoniste, refusèrent de se rendre.
Le jésuite reprit :
— Qu'est-ce donc alors pour vous, monsieur
l'abbé, que la confession? N'est-ce pas le but auquel nous devons tous tendre pour ramener la foi?
— J'estime la confession comme hygiène morale, s'il était possible qu'elle fût ainsi comprise et ainsi pratiquée. Mais telle que le moyen âge nous la transfigurée, telle que la conçoivent beaucoup d'hommes, d'après les errements de la scolastique, telle que je la vois se pratiquer par ceux que l'on nous donne comme les plus parfaits et les plus pieux, je dois dire que je la regarde comme dangereuse pour bien des âmes, comme complètement incapable de ramener précisément à l'Église ceux qui se séparent d'elle, et surtout comme tellement compromettante pour l'avenir du catholicisme, que si notre méthode vicieuse de l'exercer n'est pas réformée radicalement, ce sera la confession qui aura perdu l'Église.
— Ah! ah! ah! En voilà de belles! dit le jésuite. Mais, monsieur l'abbé, vous êtes fou, ou bien vous voulez rire et égayer le repas. Mais on ne rit pas de telles choses.
— Vous devez voir , mon père, que je parle très sérieusement.
— Ce sont de jolies doctrines que vous avancez là! dit le père Jérôme. J'en fais compliment au clergé de Paris.
Et le regard du moine s'était porté avec une
intention maligne vers le curé de Saint-Thomas d'Aquin.
— Voyons, l'abbé, reprit celui-ci. Vous nous dites là des choses étranges. Vous scandalisez ces bons pères ; expliquez-vous ! Moi qui vous connais, je sais la sincérité de votre foi ; mais c$s bons pères vous jugeraient mal.
— Ma pensée est très simple; elle repose sur un fait capital : que les formes religieuses, celles qui sont la manifestation des actes religieux les plus essentiels, et de ce nombre il faut mettre la réconciliation des âmes, doivent être eu rapport avec l'état social des nations croyantes. Cet état social venant à se modifier, les formes religieuses se modifient nécessairement avec lui. Il y a un élément primordial qui, tenant à la substance même des doctrines religieuses déposées dans le sein de l'humanité, ne peut être atteint par la loi implacable qui tend ici-bas à modifier toutes choses. Tel est, par exemple, dans la question qui nous occupe, le fait capital du repentir, ce trouble moral de l'âme en présence du mal auquel elle s'est laissé entraîner, cette humiliation salutaire, ce broiement du cœur que le grand poète, le prophète-roi appelait le sacrifice par excellence : Sacrificium Deo spiritus CQiitribulatus , cor contritum et humilia* tum. Il serait stupide de supposer que rien puisse changer dans ces lois fondamentales de
la conscience humaine. Il n'en est pas de même des formes religieuses données, dans le culte, à la réconciliation des fidèles. Dans l'Église primitive, et cela dure plusieurs siècles de son âge héroïque, la forme réconciliatrice est sévère, parce que la vie sociale nouvelle amenée par le christianisme est sévère. Chaque grande famille chrétienne, qui s'appelle une Église, exerce sa juridiction sur chacun de ses membres : elle ne peut souffrir que nul de ceux qui la composent participe au mystère chrétien, s'il a été pour ses frères un objet de scandale. Foras canes! est la formule d'imprécation prononcée par les diacres contre ceux qui, ayant assisté à la prière et à l'homélie, ne mènent pas une vie pure, et ne peuvent prendre part au sacrement eucharistique. Ils se retirent, en effet; et, pénitents humiliés, ils vont se prosterner dans le narthex, jusqu'au jour où ils seront publiquement réconciliés. À ceux-là, la discipline primitive avait imposé la honte d'une confession publique.
Pourquoi ces formes anciennes ne subsistentelles plus depuis des siècles? Pourquoi, malgré les efforts de l'Église pour retenir la confession publique, — et jusqu'au seizième siècle nous retrouvons dans les décrets des conciles des traces de ses vifs regrets de la discipline abolie, — cette confession, dure à l'orgueil humain, mais préservatrice contre lés faiblesses à venir,
a-t-ellesi complètement disparu, qu'un évéque même ne permettrait pas aujourd'hui à un fidèle de dire tout haut, dans l'église, les fautes graves dont il se serait souillé? La raison en est très simple : elle est dans la nature des choses. La désuétude s'est faite sur les rigueurs de la forme confessionnelle. Peu à peu, le régime austère des premiers chrétiens n'alla plus à la condition nouvelle de l'Église, obligée d'accueillir dans son sein bon nombre d'âmes faibles.
Cela se fit dans l'Église, malgré elle, malgré les plaintes du sacerdoce sur le relâchement des fidèles ; mais enfin cela se fit. Et un jour, après les longs dégoûts des masses chrétiennes pour cette robuste discipline de la confession publique, il fallut faire droit à ces répugnances, tenir compte de cet affaiblissement du zèle, et permettre que les fidèles allassent demander la pénitence à un ministre particulier qui s'appela le pénitencier. Vous voyez donc, messieurs, qu'à des âges où la foi était autrement dominante dans les masses que de nos jours, le sacerdoce, alors si puissant, trouva qu'il était sage d'abolir la confession publique, la réservant toutefois pour certaines grandes fautes, précaution vaine , restriction qui masquait la concession capitale faite sur la forme confessionnelle, et qui ne tarda pas à tomber ellemême en désuétude et à disparaître des habi-
tudes pénitencières de l'Église. Vous ne nierez pas que ce ne fut là un changement notable dans la forme extérieure de la confession.
— Que concluez-vous de tout cela? dit le jésuite.
— J'en conclus que l'Église, à des âges où le sacerdoce avait une tout autre influence que de nos jours, ayant cependant subi la nécessité de renoncer aux formes sévères de la confession publique, aux formes moins rigoureuses de la confession par le pénitencier, fera sagement de tenir compte des répugnances qui semanifestent depuis plusieurs siècles contre la confession auriculaire, pour qu'elle cesse d'être un obstacle à la pratique du catholicisme.
— Oui, la belle idée! dit le père Jérôme.
Vous avez peur que le prêtre ait trop d'influence. 11 lui reste celle de la confession : détruisez cela, et vous tombez dans une espèce de protestantisme...
Le repas était terminé cependant. Le curé interrompit le dominicain, peut-être aussi avec la pensée de mettre un terme à cette discussion théologique :
— Messieurs, nous allons passer au salon.
LA CONFESSION JUDICIELLE
Les moines lâchent difficilement prise. Père Jérôme était trop content d'avoir trouvé que la théorie de l'abbé Courbon menait droit au protestantisme pour s'en tenir là. Il prétendait bien avoir le dernier mot ; et, sans perdre du regard le second vicaire, il n'attendit pas qu'on se fût assis dans le salon, pour reprendre :
— Oui, monsieur l'abbé, ce que vous dites là, c'est tout bonnement du protestantisme.
— Mon révérend père, reprit Courbon, je ne m'effraie pas des mots. Il y a eu, dans la première effervescence du protestantisme, des éliminations trop radicales que regrettent aujour^d'hui les esprits sages chez nos frères séparés.
Mais Tune des oppressions contre lesquelles ils se soulevèrent, au seizième siècle, était précisément la domination introduite sur les âmes à laide de la confession. Et je dois dire, à notre honte, que depuis le seizième siècle, cette oppression est allée s agrandissant encore. Plus le inonde nous échappait et par la réforme et par la libre pensée, se faisant jour dès la fin du dix-septième siècle, révolte de l'esprit humain contre les lisières du sacerdoce autrement redoutable que celle de la réforme, et plus le sacerdoce resserrait les liens, se passionnait pour les formules inventées par la scolastique, et faisait, d'une forme accidentelle, destinée par sa nature, à suivre les besoins des siècles, une espèce de dogme à la hauteur de ceux du symbole.
— C'était, dit le père Jérôme, pour mettre un frein au dévergondage des esprits. Ce que l'on fit alors était très sage. Nous avons gagné trois siècles, et le catholicisme subsiste encore.
On s'était réuni en groupe autour des trois interlocuteurs; car on pense bien que notre jésuite ne voulait pas laisser au dominicain tout l'honneur de la discussion. Les dernières paroles du père Jérôme avaient fait impression. Les institutions en décadence sont comme les vieillards : par instinct, elles veulent vivre quelques années encore.
— Oui , mon père, cette vigoureuse réaction
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contre les idées de la réforme retint momentanément les masses dans certaines contrées de l'Europe: mais ce ne fut pas au profit de l'Église. Toute réaction est un pas en arrière. L'explosion terrible de la réforme était un salutaire enseignement; on se garda d'en tirer profit.
Pareilles aux fourmis, dont le frêle édifice a été écrasé sous les pieds du passant, les théories d'immobilité se relevèrent; elles crurent enchaîner le monde en prodiguant l'anathème à toute idée d'examen; et la philosophie, se substituant à la réforme, mais plus pacifique en apparence, pénétrait les masses intelligentes. Après la réforme, il subsistait encore des chrétiens ; après le travail philosophique des deux derniers siècles, il n'y eut plus de croyants. Qu'avait gagné l'Église?
— Alors, dit le jésuite, selon vous, monsieur l'abbé, ce n'est pas le sacerdoce qui doit conduire l'Église, ce sont les protestants, ce sont les philosophes qui ont charge d'inspirer le sacerdoce et de lui faire changer à toute heure son dogme et sa discipline.
— Mon père, vous défigurez ma pensée, et ce que vous dites là n'est pas d'une discussion grave. Si vous vouliez être sincère, vous me feriez l'aveu que l'Église, de gré ou de force, a suivi les nécessités des temps, ou, si vous aimez mieux, qu'il y avait dans sa discipline des points
dont l'observance n'était plus praticable. Ce qu'elle a fait bien des fois, elle peut le faire encore.
— Sans doute, dit le jésuite; mais elle est seule juge de ces changements. Ce n'est pas à vous, simple prêtre, de tenir un langage aussi libre sur des institutions en pleine vigueur dans l'Église.
*— Mais, mon père, vous ne parlez pas sérieusement. Vous appelez des institutions en pleine vigueur celles que Ton abandonne à quelques femmes, dont les enfants à quatorze ans témoignent un dégoût invincible, que les hommes adultes, à les compter par millions dans le catholicisme, repoussent comme un insupportable fardeau, et auxquelles ils ne se soumettent, pour la forme, qu'à la veille de leur mariage, où lorsque, affaiblis par la maladie et par l'âge, ils ne croient pas devoir repousser le prêtre que conduisent à leur lit de mort ou leur fille ou leur épouse? Franchement, donneraiton une autre preuve de leur décadence?
— Je sais très-bien ce que je dis, reprit le jésuite. L'Église les maintient, ces institutions, avec plus de rigueur que jamais.
— C'est précisément le débat entre nous, s'il est sage, s'il est prudent pour l'Église de maintenir des institutions dont l'homme adulte ne veut plus ; si son obstination sur ce point n'est
LÀ COfOTSSIO* KJDICIKLLE 1*1
pas U0 mourais calcul ; s'il n'y aurait pas avantage pour elle à étudier les modifications utiles qu'il faudrait apporter au rite pénitentiel. J'ai soutenu la nécessité de ces modifications. le me suis appuyé rationnellement sur les instincts nouveaux développés dans l'humanité qui, de plus en plus, repousseront de la vie religieuse comme de la vie civile les lisières de ceux qui ont charge de la conduire. Je n'ai donc point parlé au hasard, et surtout j'ai parlé en véritable ami de l'Église.
— Monsieur Tabbé, dit le père Jérôme, prenant alors un ton solennel, noua ne savons qu'une manière d'être les amis de l'Église, c'est de s'en rapporter à sa prudence, à sa sagesse. Le pape est là..., les congrégations romaines qui gouvernent sous lui la catholicité...
— Mon père, permettez-moi de mettre hors de ce débat le pape et les sacrées congrégations. Ne compliquons pas la discussion. Je ne crois nullement que la constitution primitive de l'Église ait donné le gouvernement aux congrégations romaines. L'Évangile dit que ce gouvernement a été confié aux évoques. Vous le voyez, nous ne serions pas d'accord. Mais pour répondre à ce que vous me dites, je vous ferai reraarqitter que, de tout temps, un prêtre, un simple laïque, ont eu le droit de signaler les change* ments qu'il serait utile, urgent même d'apporter
dans la discipline de l'Église. Tout le quinzième siècle se passa en répétant par toutes les bouches ce cri : « Réforme de l'Église dans son chef et dans ses membres ! » C'est aujourd'hui une pitoyable raison, et permettez-moi le mot peu parlementaire, une puérilité, que de venir, dans une question, dire à l'homme qui émet son opinion, c'est à dire une idée qu'il propose : Cela ne vous regarde pas, laissez faire le pape.
— C'est plus prudent toujours, et surtout plus humble, dit le jésuite.
— Ne parlons pas d'humilité, mon père, mais observons un peu les règles de la logique. Pour que des institutions que, dans l'hypothèse, on juge caduques et impuissantes, soient transformées, il est de toute rigueur que leur caducité, leur impuissance, le joug intolérable qu'elles imposent, soient signalés par ceux qui en souffrent. Cela est élémentaire dans toute organisation sociale. Les rôles ne sont pas intervertis. Ni vous quoique religieux, ni moi prêtre, nous n'avons le droit de législation dans l'Église, et je ne prétends pas me l'attribuer plus que vous. Mais j'ai le droit, dans l'intérêt même de l'Église, de faire connaître à ceux qui sont ses législateurs officiels, quels changements importants il serait utile qu'elle fit à sa discipline. Vous voyez, mon père, qu'il n y a là aucune usurpation de rôle, et que, sans manquer à l'humilité
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et sans se faire protestant pour cela, on peut formuler ces besoins de réforme.
— Mon très révérend père, dit le curé de Saint-Thomas d'Àquin , en offrant un verre de fine chartreuse au jésuite, je vous conseille de laisser M. le second vicaire à ses utopies. Quoi qu'il puisse vous dire, il n'en est pas moins un confesseur très suivi dans la paroisse.
— Oui, dit vivement le père Jérôme, mais s'il s'en tient à l'hygiène morale , comme il l'affirmait tout à Theure, je doute fort qu'il remplisse les intentions de l'Église.
— Vous croyez, mon père? reprit l'abbé Courbon. Comme vous êtes charitable! Et que manque- t-il, à votre avis, dans ma méthode?
— Si vous n'êtes qu'un conseiller, qu'un ami, qu'un médecin , vous n'êtes pas le véritable directeur. Celui-là seul conduit bien les âmes qui les tient, qui en est maître, qui les assouplit au régime spirituel , pour qu'elles montent vers la perfection.
— Père, père, vous avez quelques femmes qui se soumettent à être menées ainsi par la lisjère. Mais avez -vous la prétention de soumettre les hommes à ce régime?
— Nous y arriverons.
— J'en doute fort.
— Voyez cependant comme dans nos chapelles du Gesà, et partout où se trouvent des
m I»B CONFESSEUR
hommes qui offrent une direction pieuse et sûre, on se porte en foule. Nous ne pouvons pas mffire aux confessions. Et quoi que vous en diriez, c'est la confession , et la confession fréquente, qui peut seule sauver la société,
— En ce cas-là, mon père, la société est bien malade , et Ton doit désespérer de la voir redevenir chrétienne. Je conviens que , depuis près de quinze ans, il s'est fait, dans un certain monde, un grand mouvement vers les confessionnaux. Les vôtres surtout , mes pères , je le sais, sont journellement assiégés ; mais par qui? par les femmes ; et encore , pour ne parler que de Paris, il faut les diviser eu* deux classes : les grandes dames , et je comprends avec elles les riches bourgeoises qui singent les grandes dames, et les femmes des ouvriers et des petits commerçants. Cette dernière classe plus nombreuse vous échappe complètement. Nous avions, noua, de ce menu fretin, ce qui a encore un reste d'habitudes religieuses. Mais les hommes, mes pères, vous pouvez les compter; et les jeunes gens vous échappent comme les autres. Et pourtant, pour retenir ces hommes, les uns revenus à des sentiments religieux, les autres que vous avez façonnés avec tant de soin dans leur éducation, vous usez de procédés tout différents qu'avec le sexe dévot. Les femmes» vous les tenez par la main , vous les attirez au confessionnal