‹ Le confesseur: par l'abbé (volume 2)Chapitre 6 sur 17 · LA CONFESSION JUDIC1ELLE · texte numérisé non relu

LA CONFESSION JUDIC1ELLE

mière perdue. Mais ce que tous avez gagné, c'est que tous ayez, dès maintenant, dans ce monde-là, un dossier en règle. Vous êtes marqué à l'encre rouge, monsieur le réformateur. Quelles guêpes vous allez avoir aux flancs ! Pauvre abbé, je vous plains.

Le vieillard rentrait de bonne heure dans son appartement : les conviés se retirèrent.

Armand Villaret à l'abbé Courbon.

Varellés, par la Souterraine (Creuse), le 20 septembre 186...

Voilà huit jours que je suis ici, mon cher ami, et je puis enfin reprendre possession de moimême et vous écrire autre chose que des bulletins sur la santé de ma mère, comme je vous en ai déjà envoyés. J'aurais du plaisir à vous parler de cette contrée délicieuse, qui m'était complètement inconnue. J'avais pris pour des exagérations de romancier ce que la solitaire de Nohant, l'illustre George Sand, avait dit du pays de la Creuse. Je la trouve encore, et je puis hasarder ce

blasphème, au dessous de cette nature si placide et si riante, qui n'a rien de la monotonie des plaines, mais qui n'offre pas dans son ensemble les proportions écrasantes des hautes montagnes, telles que nos Alpes et nos Pyrénées. Je comprends que l'on aime ce pays où Dieu a tout fait, et où l'homme, ignorant et sans souci d'avenir, s'endort au milieu de ses vertes prairies et de ses bocages, comme ces générations d'oiseaux qui ne connaissent que leur nid, l'arbre qui abrite leur couvée, le champ où ils vont égrener les tiges droites des gramens , le filet d'eau qui les désaltère.

Mais ma passion pour la nature me fait oublier que je vous écris en réponse à une lettre pleine d'inquiétudes. Mon dernier bulletin a dû vous rassurer. Voici ce qui est.

J'ai trouvé ma mère dans le plus grand danger, et pendant cinq jours, j'ai eu l'horrible crainte qu'elle ne reprît même pas assez de connaissance pour me donner un dernier baiser maternel et cette suprême bénédiction qui, je le crois, est toujours exaucée. Vous connaissez mon adoration pour ma mère, et vous comprenez quelles angoisses j'ai dû éprouver. Le ciel a eu pitié de la douleur d'un fils. Ma mère est sauvée. Mais sa convalescence sera très longue; il lui sera impossible de quitter Vareilles, et l'excellente famille qui nous donne l'hospitalité,

avant six semaines ou même deux mois. Nécessairement, je resterai ici avec elle, et me voilà installé chez des personnes que je n'avais jamais Vues , ce qui ne laisse pas que de me contrarier un peu.

Ma mère s'était liée intimement avec la famille Deville, pendant mon séjour en Suisse et en Italie. Elle a rencontré, à Bagnères-de-Luchon, dans madame Deville, une de ses anciennes attiies de pension ; on les appelait alors les inséparables. On s'écrivit pendant quelques années, puis la correspondance cessa. Aux eaux, l'intimité s'est renouée; et ma mère, dont le cœur est toujours jeune, a retrouvé , pour son amie, toutes ces effusions de tendresse dont les adolescentes sont si prodigues. Madame Deville est le modèle des épouses et des mères, elle a toutes les vertus. Ma mère n'en doute pas ; mais nous savons avec quelle facilité elle s'enthousiasme et combien elle se désillusionne difficilement. Elle a été, je crois, créée pour admirer et pour aimer ; et quand elle est obligée de rabattre de ses admirations, c'est pour elle une véritable souffrance. Quant à moi, je suis plus calme, je me laisse moins dominer par mes impressions. L'habitude d'écrire des ouvrages d'imagination m'a forcé d'étudier sérieusement le cœur humain, afin d'arriver à faire les personnages que je mets en scène aussi nature que

possible ; c'est là mon but, bien que je n'appartienne pas à l'école exclusivement réaliste.

Pendant les premiers jours que j'ai passés ici, je n'ai pas quitté ma mère un instant, et je n'ai échangé avec M. et madame Deville, les seuls habitants du château que j'aie encore vus, que des formules indispensables de politesse. Depuis deux jours j'ai pu mieux les apprécier. M. Deville me parait être un homme de cœur et de bon sens, et madame Deville mérite, je le crois, les éloges que ma mère lui prodigue.

Vous saurez que M. et madame Deville ont deux filles. L'aînée a dix-sept ans, elle a été élevée à Tours par la mère de M. Deville, mais après la mort de celle-ci, M. et madame Deville, désirant que leur fille complétât son éducation, l'ont mise au couvent où sa sœur était déjà depuis l'âge de dix ans. Les deux sœurs rentrent dans leur famille aujourd'hui même. Mademoiselle Ursule Deville, leur tante, est allée les chercher à Paris, et on les attend d'un instant à l'autre.

Pour la première fois depuis que je suis ici, je descendrai diner avec les habitants du château, je verrai donc ces deux jeunes filles. On m'a dit qu'elles étaient charmantes.

Ma mère paraît très préoccupée de l'effet qu'elles produiront sur moi. Il ne faudra pas les juger trop vite, me dit-elle; des enfants qui

sortent du couvent sont toujours timides, même un peu gauches. Cependant l'aînée est restée jusqu'à l'âge de quinze ans avec sa grand'mère, madame Deville, qui était une femme des plus distinguées et du meilleur ton ; et je suis sûre que Laurence n'avait pas besoin d'aller au couvent pour être parfaitement élevée.

Je devais, a continué ma mère, te présenter l'hiver prochain à Paris dans la famille Deville. Cette présentation «e trouve avancée de quelques mois, et je n'en suis pas fâchée. A la campagne, on fait plus vite et mieux connaissance. Sous l'influence de la belle et bonne nature, on a plus de simplicité, plus d'abandon ; on se montre, sans y penser, à peu près ce que Ton est. A Paris, dans le monde, les individualités s'effacent; dans un salon, en dehors de quelques natures d'élite, tous se ressemblent. 11 y a un langage, une tenue de convention : on pose constamment. Toute femme, en prenant son chapeau ou son cachemire des Indes, prend aussi la physionomie qu'elle doit conserver dans tous les salons où elle entrera. Les hommes, eux, ont aussi leur tenue de bonne compagnie, ils en ont une autre pour la mauvaise. Sur tout cela, il y a des conventions tacites auxquelles on est tenu de se conformer.

Je crois que ma mère a rêvé de me marier avec mademoiselle Laurence Deville. Ce rêve

pourrait bien se réaliser. Toutes les convenances d'âge, de fortune, de position sociale, se trouvent à peu près réunies. Bien que fils unique, ma fortune ne sera pas au niveau de celle de mademoiselle Deville ; mais avec mon travail je double mes revenus ; si ma femme est raisonnable, nous pourrons avoir dans le monde une existence très agréable. Je suis bien décidé à me marier; je suppose que mademoiselle Deville n'a pas pris, pendant les deux années qu'elle a passées au couvent, le goût de la vie religieuse; et si sa figure, — je tiens à la beauté, je l'avoue, — si son esprit, son caractère, sont tels que je les désire dans la femme qui doit être un jour la mienne, je serais tout disposé à faire plaisir à ma mère. Seulement je veux observer moi-même non seulement la jeune fille, mais encore les parents. Je suis bien décidé à ne me mettre jamais sous le joug d'un beau-père et d'une belle-mère, surtout d'une belle-mère. Aussi je ne me montrerai pas très exigeant sur le chapitre de leurs vertus morales et sociales. M. Deville est un ancien banquier de Tours, parfaitement honorable. Sa femme a beaucoup aimé le monde; elle était, m'a-t-on dit, très jolie, mais elle n'a jamais été coquette, et sa réputation est restée intacte. Je ne demande rien de plus à cet honnête couple. Mais si je deviens leur gendre, qu'aurai-je à craindre

d'eux? Voilà la question. Du beau-père, rien ou peu de chose, mais de la belle-mère, c'est différent. Presque toujours la belle-mère pour le gendre, c'est l'ennemi ; et il est prudent de pouvoir se dire le jour de son mariage : Voilà ce que j'ai à espérer ou à craindre de cette gracieuse femme qui semble aujourd'hui si heureuse de me confier le bonheur de sa fille, et qui peut-éfre, avant qu'il soit un mois, sera entre nous deux la pomme de discorde. Vous voyez que je prends la chose au sérieux. Ah ! si mademoiselle Deville était aussi charmante que la jeune inconnue dont je vous parlai un jour, et dont l'image ne me quitta pas pendant tout un hiver à Paris !

J'allais fermer ma lettre sans vous dire, de la part de ma mère, le souvenir le plus affectueux. Elle est de moitié dans ma vive amitié pour vous.

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