HISTOIRE DES VARIATIONS SUR LA DISCIPLINE EN MATIÈRE DE CONFESSION
Un jour que, tout absorbé par son ministère à Saint-Thomas d'Àquin, l'abbé Courbon sortait de la sacristie de l'église et se disposait à gagner son logement de la rue de Verneuil, un petit homme, à la redingote, un peu râpée, à l'œil toujours baissé, à la démarche timide, l'aborda et lui remit un pli, de la part de l'un des directeurs du séminaire de Saint-Sulpice.
— Que me veut ce brave sulpicien? se dit Tabbé.
Il avait complètement oublié l'entretien sur la confession qu'il avait eu, au dîner du curé de Saint-Thomas d'Àquin, avec ses interlocuteurs le jésuite et le père Jérôme. Ceux-ci ne l'avaient
pas oublié; et le soir même du dîner, le jésuite, selon les saintes habitudes de Tordre, n'avait pas manqué de rapporter, en l'embellissant encore, à son supérieur, les théories selon lui déplorables et scandaleuses de ce second vicaire, si voisines des doctrines du protestantisme. Le supérieur, dès le lendemain, était allé, à l'archevêché, dénoncer le Luther en herbe à qui le vieillard curé de la paroisse laissait impunément prêcher ses erreurs. Le révérend espion fut bien remercié de cette communication importante. Mais, selon les sages habitudes de l'administration archiépiscopale, il fut répondu qu'on procéderait à une enquête.
La lettre était de M. l'abbé Ivoy, professeur de théologie dogmatique au séminaire de Saint- Sulpice et vicaire général honoraire de Paris. C'était un homme doux, impartial, plus versé dans la dogmatique que dans l'histoire, mais capable et bon juge dans une question telle que celle qui lui était soumise. La missive disait :
« Monsieur le vicaire,
« Je suis chargé par Sa Grandeur Monseigneur l'archevêque, d'une enquête sur quelques propositions émises par vous, au sujet de la confession. Je vous attends demain, à une heure de l'après-midi, au séminaire. Je serai prêt à
entendre, en toute bienveillance, vos explications.
« Veuillez agréer, monsieur le vicaire, etc. »
Le curé de Saint-Thomas d'Aquin entrait an moment même dans la sacristie.
— Cher abbé, qu'avez-vous ? vous êtes tout décomposé.
— Lisez cette missive.
Le curé prit la lettre, et après l'avoir lue :
— Je comprends, dit le vieillard. Vous devez cela à vos deux moines, mais surtout au jésuite. Aimable imprudent, cela vous servira de leçon. Le bon M. Ivoy est heureusement un homme de bien ; il ne voudra pas vous perdre. Du reste, je le verrai aujourd'hui même. Mais, pour Dieu, mon ami, mettez- vous à hurler avec ces loups, ou bien à vous taire.
— On se laisse aller.
— C'est un grand tort.
L'abbé Courbon, on le comprend, ne manqua pas au rendez- vous. Il trouva un homme calme, sans passion, déjà même favorablement prévenu par le vieillard qui lui avait fait visite la veille.
— Voyons, monsieur le vicaire, exposez-moi bien, et je n'ai pas besoin de vous le dire,en toute conscience, votre doctrine sur la confession.
L'abbé Courbon, qui, depuis le billet de comparution, avait recueilli ses souvenirs, repro-
duisiten substance l'entretien auquel nous avons assisté déjà. Il n'eut pas de peine à convaincre M. Ivoy que, dans cette conversation, il n'avait entendu émettre que des opinions, et qu'à plusieurs reprises il avait insinué que l'Église aurait elle-même à décider quelles modifications elle pourrait apporter à la confession auriculaire, pour la rendre acceptable dans l'avenir.
— Cher monsieur le vicaire, ces questions-là sont bien graves; elles demandent, pour être traitées, une extrême prudence.
Et le méticuleux sulpicien, séance tenante, presque sous la dictée de l'abbé Courbon, rédigea le procès-verbal de l'enquête , qu'il termina par <tiette parole :
« Entretien très imprudent dans la forme, complètement inattaquable quant à la doctrine. »
Et la pièce fut adressée à Mgr l'archevêque.
Nous avons conduit notre lecteur dans la chambre d'un sulpicien. Quels sont ces hommes? Quel rôle jouent-ils?
Les sulpiciens ne forment pas un ordre religieux, mais une simple association de prêtres séculiers. Ils diffèrent essentiellement, en cela, des jésuites. Ils ne sont pas un institut faisant des vœux de pauvreté , d'obéissance ; leur association s'appelle une communauté, c'est à dire une maison où vivent des prêtres séculiers adonnés à l'éducation des jeunes clercs.
Leur histoire remonte au grand siècle, et Fénelon fut l'un de leurs élèves. Ils ont donné des hommes éminents à l'épiscopat et au sacerdoce. Lamennais, qui leur déplaisait par ses théories ultramontaines , passa aussi par Saint- Sulpice, et trouva chez eux, plus tard, de sérieux antagonistes.
Depuis vingt ans, cette maison, formée des hommes les plus modérés et les plus pieux du clergé français, a été l'objet des persécutions incessantes du parti violent qui domine Rome.
On sentait très bien que, Saint-Sulpice demeurant attaché aux principes gallicans de l'ancienne Église de Frafnce, cette maison serait une pépinière incessante d evêques et de membres du haut clergé, peu favorables aux prétentions ultramontaines. Briser absolument ces hommes, dissoudre leur communauté, fut d'abord le projet du parti violent que dirigent en France les jésuites. Mais Rome recula sagement devant cette mesure extrême.
Obligés de respecter la famille vénérable de M. Olier, les ennemis de Saint-Sulpice eurent recours à tous les moyens pour en humilier et en intimider les membres. Ils dénoncèrent à Rome les livres de théologie du savant abbé Carrière, et ce professeur, dont le nom est cher à toute la génération sacerdotale contemporaine, fut obligé de se rendre à Rome, et de faire sur
ses livres les mutilations que lui imposèrent les examinateurs romains, probablement de beaucoup au dessous de sa science théologique. On exigea que cette communauté eût son supérieur résidant à Rome ; on lui imposa le bréviaire romain, si connu pour ses légendes fabuleuses ou apocryphes. On lui défendit surtout d'enseigner, comme par le passé, la doctrine de Bossuet sur les quatre articles, c'est à dire l'indépendance des pouvoirs temporels de la juridiction spirituelle de Rome. Cette paisible réunion d'hommes! fut menée rigoureusement; et encore aujourd'hui, elle vit sous la terreur romaine, suspecte à tous les nonces que Rome nous envoie, menacée chaque jour par la secte ultramontaine, espionnée par les jésuites, qui entretiennent dans son sein des fanatiques pour la surveiller, et réduite aujourd'hui à paraître complice des théories nouvelles qu'elle a de tout temps proscrites.
Tels sont les sulpiciens. Ils ont la confiance absolue et bien méritée des archevêques de Paris, qui ont constamment dans leur conseil l'un des membres les plus éclairés de cette communauté si utile à l'Eglise.
Ceci nous explique comment l'abbé Gourbon était mandé devant M. Ivoy pour rendre compte de ses doctrines.
Dès que le sulpicien eut cessé d'être un juge
pour le second vicaire de Saint-Thomas d'Àquin, il redevint pour lui un collègue et un ami.
— Savez-vous, dit-il à l'abbé Courbon, que c'est une question bien difficile que celle que vous avez abordée devant ces révérends pères? Si Ton s'en tient à quelques textes qu'il est facile de torturer, rien de plus simple, et il serait aisé d'établir que le bon saint Pierre confessait les chrétiens de Jérusalem tous les samedis, en même temps que saint Jean disait la messe, chaque matin, à la sainte Vierge et lui donnait à communier. Mais tout cela ne supporte pas l'examen. Que de sottises on peut établir avec des textes ! C'est là la misère de notre méthode scolastique. Mais vous me paraissez, mon cher abbé, avoir étudié la question historique, sur laquelle je dois vous avouer mon insuffisance. Que pensez-vous de la valeur des preuves apportées par les théologiens, par Arnauld dans son livre de la Fréquente Communion, par le père Denys de Sainte-Marthe dans son Traité de la Confession, et par l'abbé Bergier dans son Dictionnaire de Théologie, pour faire remonter la confession auriculaire aux premiers siècles?
Par là même que l'Église exigeait la cûnfession devant tous, il m'a semblé bizarre qu'il y eût simultanément un moyen secret de réconciliation. L'un exclut logiquement l'autre. Pourquoi recourir à l'aveu public, pourquoi demander
l'absolution en pleine assemblée, si déjà cette absolution avait été donnée en secret? Nous employons encore aujourd'hui à 1 église cette formule d'absolution ayant de communier les fidèles, mais nous déclarons qu'elle n'a plus de force pour absoudre. Si elle remonte à l'Église primitive, ce qui est à peu près reconnu, elle a eu autrefois sa valeur sacramentelle; elle a dû être l'absolution publique succédant aux confessions publiques. Je, vous avoue que je ne trouve pas, dans cette discipline, de place pour l'absolution secrète. Y avait-il réellement une confession secrète, suivie d'une absolution secrète? Que vous disent sur cela les documents historiques?
L'abbé Courbon répondit :
« Le plus ancien de tous est bien cette confession dont vous venez d'indiquer la formule. Chaque fidèle déclarait se confesser à Dieu des péchés qu'il avait commis en pensées, en paroles, en actions et en omissions, et il priait les saints et le prêtre présidant l'assemblée de prier Dieu pour lui, Alors était prononcée par le prêtre la formule déprécatoire de l'absolution : « Que le Dieu tout-puissant vous accorde le pardon, l'absolution et la rémission de vos péchés. » Quoique cette formule ne soit peutêtre pas la rédaction première, telle qu'elle était dite dans les assemblées de la primitive Église, elle a dû en différer de trop peu pour que, scien-
tifiquement parlant, elle ne fasse pas autorité dans la question. Or, comme il n'y a pas de doute que jamais, dans l'Église, nul évoque, nul prêtre, ne s'est avisé, avant le treizième siècle, de prononcer une formule autre que celleci, et qu'il est prouvé que la formule : « Je t'absous, Ego te absolvo, » appartient au temps où dominaient des idées de puissance sacerdotale sur les âmes, l'absolution, comme l'exprime formellement le texte, était laissée à Dieu, dans le for de la conscience, et la seule réconciliation par le fait avec l'Église était prononcée par le prêtre. C'était là lier et délier.
« Le fait est inattaquable, reposant sur des formules reconnues aujourd'hui sans valeur sacramentelle, mais répétées traditionnellement dans l'Église, comme un témoignage de son ancienne discipline.
« Une confession secrète et une absolution secrète ne peuvent passe concevoir simultanément avec la confession et l'absolution publique. C'eût été un duplicata de sacrement. Et je n'en veux d'autre preuve que le soin de l'Église actuelle de nous prévenir que la formule prononcée de nos jours à l'église avant la communion, ne peut aucunement remettre les péchés. Donc, c'était primitivement la formule destinée à l'absolution.
« Ce qui tranche la question, c'est que dans les nombreux écrits des Pères, dans les actes des
conciles, il n'est jamais fait d'allusion à la confession secrète, ni à une absolution donnée par le prêtre en dehors de l'assemblée des fidèles (1). Ce silence de témoins si considérables, qui donnent tant de détails précieux sur la vie des premiers chrétiens, silence absolu sur un point de discipline d'une telle importance, est une preuve capitale. Comment comprendre que l'Église, dans ses réunions où elle traitait de tout ce qui regardait le culte, où elle discutait ces pénitences sévères qu'elle imposait aux pécheurs, eût gardé le silence sur un point si essentiel de discipline, lorsque les conciles, les Pères dans leurs traités nombreux de la Pénitence, ont tant de détails sur l'usage de la pénitence publique (2)?
(1) On a fait un étrange abus du mot « confesser ses péchés, • qui a aussi cet autre sens, « avouer ses péchés. » Quand les païens se convertissaient, ils déclaraient avec larmes qu'ils avaient mené une vie criminelle; ils avouaient leurs péchés; ils se préparaient ainsi à recevoir le baptême. C'est évidemment dans ce sens que le mot « confesser ses péchés » doit être entendu. On dit aussi dans ce sens : « Confessez-vous les uns les autres ; » c'est à dire avouez les torts que vous avez les uns envers les autres. Ce n'est pas là sans doute la confession auriculaire. Saint Irénée dit en parlant de Cédron l'hérétique : « Il continua à vivre dans des alternatives de confession et de rechute dans ses erreurs. » Cédron se réconciliait avec TÊglise en avouant ses erreurs, et il y retournait ensuite. Le théologien Bergier a fait preuve d'un manque absolu de critique en citant ce passage parmi les preuves de la confession auriculaire tirées des Pères.
(2) Trois épîtres canoniques de saint Basile, adressées à saint Amphiloque, sont très célèbres dans l'antiquité ; elles contiennent
« Tous les textes isolés des Pères des premiers siècles où se trouve le mot « confession » ne peuvent s'entendre que de la confession publique, ou de la confession contritionnelle, que fait chaque pécheur à Dieu dans le for de la conscience.
« Tel est le résultat de mes études sur les documents originaux concernant la confession dans Tâge primitif de l'Église. Je me résume dans ce mot : confession judicielle faite à l'Église pour qu'elle prononce sur l'admission à l'eucharistie,
toute la discipline de son temps au sujet de la pénitence. Ce sont des réponses, divisées en quatre-vingt cinq canons sur des questions que saint Amphiloque lui avait proposées. Comment pas une de ces questions ne fait-elle pas même une allusion à la confession auriculaire, si ce n'est parce que cette confession est d'institution postérieure aux premiers siècles?
En lisant ces épîtres, on remarque d'abord que saint Basile entend très bien, dans ses canons, ne rien produire de lui-même, mais tout décider selon les anciennes règles de l'Église orientale. Il entre dans les détails les plus minutieux et les plus curieux pour nous aujourd'hui sur tout ce qui avait trait à la pénitence. Il marque très bien ce qui se pratiquait dans les églises. Par exemple, pour l'homicide volontaire et les crimes assimilés à l'homicide, le pénitent était quatre ans pleurant hors de l'église, cinq ans entre les auditeurs (ceux qui assistaient à la prédication et se retiraient ensuite), sept ans prosterné pendant les prières ( auxquelles il prenait part avec les fidèles ) , quatre ans consistant ou priant debout jusqu'au moment où l'évêque , lui imposant les mains en face de l'abside, le déclarait admis à la communion.
Quand on étudie ces questions, les documents sous les yeux, il est impossible de ne pas se faire une notion très nette de la première discipline pénitentiaire de l'Église , où ne paraissent nuls vestiges de la confession auriculaire pratiquée plus tard.
confession conditionnelle faite à Dieu pour qu'il y ait réconciliation.
ce A ce premier âge, qui est l'âge héroïque de l'Église, succéda une époque de relâchement.
Les pénitences publiques étaient d'une longueur désespérante. La confession publique était pénible. Il vint un moment où ceux qui voulaient se réconcilier avec l'Église, demandèrent indulgence pour les peines canoniques et confession secrète de leurs fautes. Ce fut la seconde période, celle de l'institution, dans chaque église, d'un prêtre pénitencier.
« Il ne faut pas croire que ce pénitencier fût un confesseur chargé d'absoudre, comme on l'entend dans le catholicisme actuel : ce fut une espèce déjuge d'instruction, chargé d'examiner s'il y avait lieu à introduire immédiatement dans l'église les individus, sous la condition dune pénitence légère, ou s'il fallait les soumettre à une pénitence plus rigoureuse.
« On reconnaît que l'institution des pénitenciers fut un allégement à la sévérité de la discipline. Le fond de la doctrine fut le même : se réconcilier avec Dieu par la contrition ; mais la réconciliation avec l'Église fut moins pénible, et effaroucha moins la faiblesse des pénitents.
« Cependant elle prépara peu à peu les esprits à la doctrine de la juridiction personnelle du prêtre substituée à celle de l'Église. Cette trans-
formation fut longue ; mais elle amena logiquement un nouvel ordre d'idées. En vain plusieurs Pères continuèrent à affirmer que Dieu seul, et non le prêtre, remet le péché; les masses ne Voient pas Dieu quand il pardonne, mais elles voient le prêtre qui impose les mains et prononce une formule d'absolution. Or, s'il absout, il a le pouvoir d'absoudre. La transition d'idées était facile.
« L'autorité des pénitenciers devait naturelle* ment devenir très grande. Elle arriva à absorber toute la juridiction de l'Église. Aussi , déjà au cinquième siècle, elle était généralement censurée. Elle fut abolie en Orient, sous Nectaire, patriarche de Constantinople, qui eut pour successeur saint Jean Chrysostome. Ce fut à propos d'un prêtre pénitencier qui avait abusé d'une dame qu'il voyait fréquemment sous prétexte de confession. Il y eut un soulèvement général, et on ne calma le peuple que par l'abolition des pénitenciers.
« Nous arrivons à la troisième période de l'histoire de la eonfession. Chaque fidèle fut déclaré libre de participer selon sa conscience à la cène eucharistique , excepté cependant les pécheurs notoirement scandaleux. Un passage très eu* rieux de saint Jean Chrysostome nous apprend que cette institution fut mise en pleine vigueur.
«Après avoir dit à ceux qui voulaient participer
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aux mystères : « Que nul homme cruel, sans charité, impudique, ne s'en approche, » il ajoutait : ce Et à vous, ministres du sacrement, je dis ceci : Distribuez -le donc avec une réserve extrême. Vous vous exposez à un grand châtiment si, connaissant le crime de quelqu'un, vous le laissez prendre part à cette table. Il vous en sera demandé compte. Que ce soit un général d'armée, un préfet, ou le prince couronné du diadème, s'il s'approche indignement, empêchez-le. Vous avez une plus grande puissance que la sienne. Dieu vous a élevé à l'honneur du sacerdoce pour que vous discerniez ces choses; c'est là votre dignité, la sécurité de l'Église, toute votre couronne, et non pas pour que vous alliez partout revêtus d'une tunique blanche et éclatante (i). »
« Dans son homélie sur la pénitence, le même Père dit : « Au dedans de ta conscience, sans autre témoin que Dieu qui voit tout, sonde et juge tes péchés, pèse ta vie comme à la balance; amende -toi de tes fautes, et ensuite, avec un cœur pur, approche-toi de la table sainte et participe au sacrement (2). »
« Il dit ailleurs : « Je ne t'invite pas à produire tes péchés en public , ni à t'accuser à d'autres,
(1) Hom. 60, ad popul. Antioch.
(2) Homil. 8, de Pœnit.
mais je t'exhorte à croire au prophète qui dit : Découvre ton cœur à Dieu. Confesse-les donc à ton juge, sinon de la voix, au moins de l'esprit, et prie-le de te les pardonner (1). »
« Ailleurs encore: « Il n'est pas nécessaire que tu te confesses devant des témoins. Fais l'examen de tes péchés dans ta pensée ; fais cet examen sans témoin; que Dieu seul voie ta confession (2). »
« Dans une autre homélie : « Je ne vous oblige pas de confesser vos péchés aux hommes. Dévoilez votre conscience à Dieu, montrez-lui vos blessures et demandez-lui le remède (3). »
ce Ce sont des passages fort clairs, qui ne prêtent pas à une explication ambiguë, et qui sont pour nous une attestation historique, d'une haute valeur, qu'à la fin dû quatrième siècle, dans ces grandes églises d'Orient, où quelquefois, le même jour, jusqu'à soixante mille chrétiens prenaient part, sous les deux espèces, à la communion eucharistique, il n'y avait d'autre procédé de purification de l'âme que la confession conditionnelle faite à Dieu. À cette époque, qui est regardée par les historiens comme la plus splendide par l'éclat des grands orateurs qui parurent dans l'Église, le fidèle est
(\)Homil.M,inHebr.
(2) Homil 30, de Dei Nal.
(3) Ibidem.
laissé juge de sa conscience; il se prépare luimême au repentir; et, s'il n'est pas repoussé par les diacres comme pécheur scandaleux, il approche de la table eucharistique.
« Vous le voyez, nous sommes bien éloignés de la théorie moderne de l'absolution secrète du péché donnée par le prêtre.
ce L'abolition du pénitencier n'eut pas lieu immédiatement en Occident. Peu à peu, cependant, une discipline nouvelle s'établit. Au cinquième siècle, arrivèrent les Barbares. L'Église eut immensément à lutter. Il était difficile de maintenir les âmes à la hauteur où les avait élevées la discipline des premiers siècles. Nous verrons bientôt l'affaissement.
ce Dès le huitième siècle, nous trouvons établie la confession auriculaire faite à un seul prêtre. Cependant il restait toujours des vestiges de l'ancienne discipline (1). Mais il n'est jamais question de l'absolution secrète. Alcuin nous a laissé une explication curieuse de la manière dont se faisait de son temps la confession auriculaire. Après avoir entendu ses péchés, et lui avoir indiqué une pénitence, le prêtre priait Dieu de pardonner au pécheur. C'était donc une
(1) Le Pénitencier de Théodore de Cantorbéry, qui a servi de règle pour la pénitence durant plusieurs siècles, dit formellement que le pénitent se confessera premièrement et en particulier au prêtre, et ensuite devant quelques autres assemblés.
absolution purement déprécatoire t « Que Dieu t'absolve! »
« Dès le même temps, nous trouvons la confession au prêtre seul établie en Orient, où elle se pratique encore avec une grande simplicité (1).
« Gratien nous apprend qu'il y eut longtemps incertitude dans l'Église sur cette question de la confession auriculaire.
« Nous avons, dit-il, rapporté brièvement les autorités et les arguments tant de ceux qui exigent la confession que de ceux qui ne demandent que la satisfaction. C'est au lecteur à décider à laquelle de ces deux opinions il croit devoir s'attacher. L'une et l'autre ont en sa faveur des partisans pieux et habiles. » Pour son opinion personnelle, il dit ceci : « Il est plus clair que le jour que les péchés sont remis, non en vertu de la confession orale, mais de la contrition du cœur... Nous sommes purifiés de nos fautes avant que nous les confessions au prêtre... Il est de toute évidence que le péché est remis par le seul repentir du cœur, sans la confession qui se fait de bouche* La confession ne se fait que pour servir de témoignage à la péni-
(1) Il y eut là cependant des variations. Au treizième siècle, Jean, patriarche d'Alexandrie, abolit la confession auriculaire. Marc, son successeur, confirma cette abolition (Chron. Abraham ÉscheUens.) Mais on revint plus tard à la coutume généralement établie dans les deux Églises.
40* LE GQNFESSEUR
taace, nullement pou* obtenir de pardon quelconque (1). »
« Loqgterop* les conciles tinrent le môme langage. Celui de Châlons de 650 avait autorisé It confession auriculaire, m déclarant qu'il Ymr torteait « comme une permission, et afin que les ignorants apprissent, par ce moyen, à «p confesser à Dieu et à s'imposer des pénitences proportionnées à leurs péchés, et à en espérer la rémission (2). » En 813, le concile de la même ville disait : « Quelques théologien enseignent qu'il ne faut confesser ses péchés qu'à Dieu seulement; d'autres prétendent que Fou doit se confesser au prêtre. L'on peut avoir recours à Tune et à l'autre de ces pratiques 441 sein de la sainte Église. Dans l'un et l'autre cas, le péché se trouve confessé à Dieu (3). »
(1) Décret. Pm. II, €ws. 33. — Qwbsu M, de PûMi«.,x$ap- W, Corp. jw. canon., T. I, cap. 32, 34, 36, 37.
Le passage cité de Gratien a d'autant plus de force que cet auieur, religieux bénédictin de Bologne, a beaucoup contribué, par son fameux livre publié en 1151, à étendre la puissance des papus au treizième siècle et dans les siècles suivants. Ce livre a fait longtemps autorité dans l'Église; il a pour titre : Decretum, seu Concorétmtia âtëcordantium cmowm. Ce TeJigieux cherche, en effet, # concilier les canons qui semblent contraires les uns aux autres , tâche impuissante quand on ne veut pas voir qu'ils se rapportent à une discipline qui a varié. Le décret de Gratien a été approuvé par Eugène III et a été en grande faveur auprès des papes. Sa doctrine n'est donc pas suspecte.
(2) Collection des conciles, Labbe, t. VI.
(3) Ibidem, II Conçu. Cabilon., Labbe, t. VIL
« La confession auriculaire allait trop bien aux idées du moyen âge si matérialisé, si formaliste, pour quelle ne devînt pas générale. La règle de saint Benoit, qui fut imposée à tous les monastères de l'Occident, obligeait les moines de se confesser à leurs abbés, qui souvent, ont le sait, n'étaient pas prêtres. Les abbesses alors, selon Mabillon, portant la crosse comme les; abbés, s'arrogèrent le droit de confesser les religieuses. Il fallut recourir à la puissance royale pour empêcher les femmes de confesser. Plusieurs capitulaires portent cette défense; et le mal devint si général qu il fallut encore un décret d'Innocent III sur cette matière.
« Je crois que, si de nos jours le pouvoir de confesser était concédé aux femmes, tous les hommes se confesseraient. Mais les autres femmes suivraient-elles l'exemple des hommes?
<c Je crois vous avoir tracé historiquement les. variations de la confession dans l'Église. Il est positif que jusqu'au commencement du treizième siècle» elle fut laissée au libre arbitre des fidèles; que nulle peine n'était prononcée contre ceux qui ne se confessaient pas, et que, selon les idées de saint Chrysostome, de Gratien et des pères, après s'être confessés à Dieu ou au prêtre, selon leur volonté, comme conseiller moral et témoin de leur repentir, ils s'appro-r chaient de l'eucharistie.
« Le concile de Latran(1215) porta le décret si connu « que toute personne de l'un et de l'autre sexe/ ayant atteint l'âge de discrétion, confesserait tous les ans ses péchés à son propre " prêtre, et ferait la pénitence qui lui serait imposée. »
« Une pénalité grave, tombée aujourd'hui en désuétude, accompagnait ce décret du cotocile :• excommunication et privation de la sépulture religieuse. Et peu de temps après, un concile de Toulouse, plus rigoureux encore, inventa la loi des suspects, en déclarant que quiconque ne se confesserait pas trois fois Tannée serait suspect d'hérésie.
« Nous sommes encore sous la juridiction consacrée par le concile de Latran. Elle a été faite évidemment pour une époque où, menacée pari' de violentes séparations, l'Église voulut recourir à un procédé dictatorial, et imposa comme obligation ce qui avait été laissé jusque-là à la liberté ; des fidèles.
« Je ne crois pas m'égarer beaucoup en pensant que, dans l'intérêt de l'Église elle-même, il serait bon qu'elle renonçât à cette rigueur. Déjà la peine terrible qu'elle imposait aux violateurs de sa loi n'a plus chez nous d'application possible. Pourquoi ne préviendrait-elle pas l'indifférence générale et les répugnances du plus grand nombre sur ce procédé de pénitence? Il y a bienf
de la sagesse pour ceux qui sont tuteurs, à prévoir Fheure de l'émancipation, et à l'accorder gracieusement avant que les pupilles se la donnent d'eux-mêmes. »
— Vous voudriez donc, dit le sulpicien, •que la confession auriculaire devînt facultative?
— Sans aucun doute. C'est le seul moyen de retenir dans le sein de l'Église les masses qui Ven détachent, dès l'enfance même, parce que la confession leur est devenue insupportable. Si le moyen âgelui avait laissé sa simplicité primitive, si elle ne s'était pas changée en une investigation souvent honteuse , si elle n'était pas devenue, particulièrement entre le mains des religieux, un instrument de surveillance et de domination humaine, peut-être espérerionsnous la faire accepter encore.
— Le mal vous semble donc sans remède?
— A peu près. L'expérience a prouvé que l'humanité ne revient jamais aux institutions vieillies, usées, et qu'une opinion unanime regarde comme ayant fait leur temps. Dans le mouvement d'énergie vitale qui emporte chaque génération, il semble que son instinct s'applique surtout, avec une ténacité implacable, à ne plus faire ce qui se pratiquait avant elle. Quel est l'esprit sage qui oserait dans l'Église provoquer le rétablissement de la pénitence publique telle
qu'elle avait lieu à l'âge sévère de l'Église? Et «encore cette pénitence n'atteignait que des fautes notoires et qui avaient fait scandale. Qui demanderait de nouveau des pénitenciers? La confession pratiquée à la façon scolastique, avec ses minuties fatigantes, ses interrogations en matière lubrique, son mysticisme qui ne ma plus à la raison plus éclairée, plus maîtresse d'elle-même, doit-elle espérer d'échapper à l'arrêt fatal qui condamne tout ce qui n'est regardé que comme une discipline vieillie et inapplicable? J'ai beau vouloir me faire illusion sur cela, chercher le moyen de coudre le nouveau avec le vieux, combiner des formes telles qu'on eût les bienfaits sérieux de la confession, sans lès dangers qui s'y trouvent pour la société, sans qu'elle soulevât les répugnances qui s'attachent à elle* je ne trouve rien. Puissent de plus pénétrants, de plus habiles que moi trouver une transition entre cette forme imposée encore par les prescriptions de l'Église et une émancipation plus complète des âmes !
— Je reconnais, reprit le sulpicien, que l'Église pourrait très bien modifier la confession auriculaire en la proposant aux fidèles comme une institution salutaire, une préparation à la table eucharistique, mais sans en faire une obligation rigoureuse, sub gravi, comme nous disons. L'Église a le pouvoir de changer sa dis-
cipline (1), quand il lui est prouvé que cette discipline est plus dangereuse qu'utile au bien des âmes. Mais je vous avoue qu'au train dont se mènent les affaires religieuses en ce moment, l'heure est très mal choisie pour proposer de
(1) Le savant auteur du Dictionnaire des k&rmonies de la raison et de la foi, M. l'abbé Le Noir„ dit ceci :
« Il est admis en théologie que l'Église n'a ni le privilège ni le devoir de faire toujours ce qui est le mieux ; elle n'a l'obligation «I la garantie de par le Christ : 1* que de ne jamais rien décréter disciplinairement qui soit absolument mauvais et contraire à la loi divine et révélée; 2" que ses lois ne sont point Immuables, mais au contraire sujettes à changements, puisque l'autorité qui les porte est toujours là pour les rapporter, quand elles ne conviennent plus. »
Et il ajoute :
« Il s'agit de savoir si les besoins moraux se sont modifiés de manière à ce qu'il soit bon que la loi soit modifiée ou rapportée. Or, sur ce point, vous avez le droit d'avoir votre opinion et de chercher à la faire triompher. Apportez vos raisons, et soyez sûr qu'avec le temps, si elles sont bonnes, elles auront gain de cause. Mais soumettez-vous jusqu'à ce que l'autorité les ait reconnues pour bonnes, et donnez-lui le temps d'accomplir ses destinées. »
Cette argumentation générale est applicable à toutes les lois ecclésiastiques et par conséquent à celles, de la confession.
Enfin le même écrivain constate que :
« Quant à l'obligation de se confesser, ce n'est qu'au treizième siècle que l'Église a ordonné à tous les fidèles de se confesser au moins une fois l'an, sans préciser l'époque, à leur propre prêtre ou à tout autre avec son autorisation. Ce fut le quatrième concile de Latran qui porta cette loi, et il ordonna en même temps de recevoir l'eucharistie au moins à Pâques. Auparavant on se confessait quand on pensait en avoir besoin , et on communiait quand on y était porté par la dévotion, sans qu'il y eût de préceptes ecclésiastiques spéciaux à ce sujet. » (Dictionnaire des harmonies de la raison et de la foi , par l'abbé Le Noir, Troisième Encyclopédie catholique, t. XII. Aligne, Montrouge, 1856.)
pareilles réformes. Cher monsieur le vicaire, convertissez à vos idées si sages les jésuites, les dominicains et les autres bons religieux! Ce sont eux qui sont les grands rameurs de la barque de Pierre. Et ils sont au pôle opposé de vos théories de liberté de conscience.
La cloche du séminaire vint à sonner le cours de théologie. L'abbé Courbon prit congé du sulpicien, qui lui dit :
— Soyez heureux, monsieur le novateur, mai»
soyez prudent!