MONOLOGUE DU SIRE DE CHANTONNAY
Vers la fin de l'automne de 186. , au cinquième étage d'une maison de la rue du Cherche-Midi, M. Hector de Chantonnay achevait de terminer sa toilette et de mettre en ordre une petite chambre disposée en mansarde , mais fort propre. Tout y était si bien à sa place qu'elle pa* raissait beaucoup plus grande qu'elle ne l'était réellement. Elle avait vue sur un magnifique jardin.
M. Hector de Chantonnay l'habitait depuis trois ans. Contentons -nous de dire que c était up jeune homme de vingt-cinq à vingt-huit ans, de taille moyenne, bien fait, d'une figure agréable, bien que ses traits manquassent de régular
rite. Un sourire fin et quelquefois sardonique laissait voir de belles dents, et M. Hector de Chantonnay souriait souvent.
Comme il avait l'habitude de se parler à haute voix quand il était seul, si nous voulons le bien connaître, nous n'avons qu'à écouter son monologue, ou presque son dialogue, car M. de Chantonnay se posait des questions auxquelles il faisait les réponses.
— Voyons , sire de Chantonnay , comme on m'aurait dit au bon vieux temps dont ces fous des journalistes, j'aurais presque envie de dire ces imbéciles, me forçant de célébrer trois ou quatre fois par semaine les perfections et la supériorité sur le temps présent; voyons donc, àhte de Chantonnay, comment allez -vous vous tirer de la position où vous vous trouvez? Car enfin , mon ami , vous conviendrez qu'elle n'est pas tenable, et que vous valez mieux que cela. Et d'abord récapitulez un peu votre passé. — Hélas ! comme tant d'autres j'ai cru changer mes fèves en réalités. D'abord, chez les jésuites, je faisais assez bien les vers français , c'est à dire qu'ayant lu Y Art poétique, je ne tombais pas dans l'hiatus , que j'avais un profond respect pour la césure et la mesure, et que les rimes ne me paraissaient jamais assez riches. Il n'en faut pas tant pour se croire, à seize ans, le feu sacré. J'envoyai une de mes élucubrations poétiques à
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l'un de nos poètes religieux* Nos pères le Tantaietit beaucoup : moi, je trouvais que mes vens valaient bien les siens. — Et vous aviez raison, mre de Chantonnay; et quelle fut sa réponse?— Sa réponse, il ne m'en fit pas. — C'était peu honnête. — Ob ! je me suis vengé de cela plus tard. — fit comment? — J'étais à peine entré dans le journalisme que l'impudent et l'imprudent , comme dit et écrit l'évoque de Montauban en parlant de Lacordaire, vint m'appoiter un volume de poésies qu'il faisait paraître, et me demander d en rendre compte. Le sot avait oublié et mes vers et même mon nom. Je lui promis monts et merveilles, et en effet je tins parole. Pour le louer, je me jetai dans tous les excès de l'hyperbole ; et mon homme, après avoir lu mon article , vint m'embrasser en pleurant de tendresse. — Allons, Chantonnay, c'était là une vengeance digne d'une grande âme. — C'est ce qu'il me dit, quand je lui rappelai mes vers restés sans réponse. Il rougit, le brave homme, et me jura qu'il ne les avait pas reçus. J'ai eu de l'esprit ce jour-là, je me suis fait un ami, et je ne me suis pas moins vengé de ce sot : car j'ai cité bon nombre de ses vers dans mon article; et Dieu sait si j'ai su les choisir. Cette malice a porté ses fruits : l'édition est restée chez l'éditeur. — Et vous en riez encore? — Je le crois bien, j'en rirai toute ma vie. Se moquer d'un sot
et ]e forcer à fous être utile, mais c'est délicieux, cela ! Si j'écris dans trois ou quatre journaux religieux, c'est à lui que je le dois. — Mais, ^n réalité, cela vous fait vivre tant bien que mal, et plutôt mal que bien, voilà tout. Mon ,chef Hector, votre mansarde est gentille, coquettement arrangée, le soleil la dore de ses rayons, les parfums des jardins du comte de *** iet du marquis de *** montent jusqu'à vous, mais enfin ce n'est qu'une mansarde , qu'un grenier,.
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans !
il dit un grand poète que vous lisiez en cachette chez les bons pères ; mais vous n'avez plus vingt ans, bien que vous soyez encore un jeune homme, et il est temps de songer sérieusement à votre avenir. Vous avez eu des succès , cela est incontestable ; mais ces succès ne vous ont pas «encore fait descendre d'un étage. On a trouvé que vous aviez de l'esprit, de la verve, que vous confectionniez des entrefilets qui avaient du chic; mais quand, avec vos petits articles signés Chantonnay, et vos grands articles où d'autres mettaient leur signature, se faisant une réputation à peu de frais, vous pouviez mettre dans votre porte-monnaie, après un mois de travail* œnt ou cent cinquante francs, c'était là le nœ plus ultra. Certes , quand vous arrivâtes à Paris