LA CONFESSION PUDIQUE
vaux intellectuels seront les vôtres. Vous toucherez rarement une plume; mais mieux que cela, vous serez son Égérie. Sa première gloire lui viendra de vous : car même Fhomme de génie n'est pas sûr de soi. Il a besoin qu'une parole,. dont il ne peut suspecter la franchise aimante, vienne lui dire : Cest divin! comme il s'inclinerait avec une docilité enfantinedevant cette même parole lui disant : C'est détestable. Tous les hommes ne sont pas écrivains, publicistes, économistes comme ce cher Armand.
Mais tous, de notre temps, sont penseurs; tous se mêlent au mouvement social, aux joies et aux espérances de la grande famille que nous appelons l'humanité. La femme qui comprend cette noble passion de l'homme moderne est sûre à jamais de son cœur; elle est comme lui, chaude, en sympathies pour tout ce qui est une amélioration sociale ici-bas, en douleurs pour toutes les sou£Prances de l'humanité, en désespoirs, chaque fois que la nuit se fait quelque part sur la liberté, cet astre vivifiant de toute civilisation. En prenant ainsi , ma sœur, votre grande part à cette fraternité ardente, à ces vives aspirations de l'homme vers l'amélioration humaine, vous vous trouverez réaliser la grande vertu apportée au monde par Jésus, l'amour social, vertu divine que nulle civilisation, quelque brillante qu'elle ait pu être, n'a pu réaliser en
dehors de TÊvaDgile. La femme chrétienne a donc aujourd'hui, au sein d'une nouvelle civilisation, une destinée nouvelle. Elle na plus seur lement, comme Cornélie„ la mère des Gracques», à donner des âme& viriles à la patrie, mais à entretenir dans le foyer de la famille .le saiAt amour de l'humanité au cœur de son époux, de ses fils et de ses filles. C'est un apôtre dans le monde nouveau, dans le christianisme social qu'il faut inaugurer avec les sueurs du martyre, entre les douleurs du doute chez ceux à qui les folies des théories mystiques ont enlevé la foi, et les extravagances des restaurateurs du moyen âge qui rêvent les saturnales dune théocratie écrasante. Vous serez Fun de ces anges de rËglise nouvelle, paisible et humble au foyer domestique, mais chaude de c€Bur pour tout ce qui est bon à l'humanité. Les temps, ma sœur, sont passés où la tâche de la charité était uniquement de porter le pain en morceaux copieux à la porte des châteaux et des monastères, de jeter sur les épaules nues quelques vieux vêtements ou l'étoffe grossière préparée pour les pauvres. Il faudra longtemps encore continuer cette bonne et vieille charité de nos pères, parce que, dans ses lentes transformations, la société moderne n'a pas trouvé la dernière formule de la charité sociale prête à être réalisée. C'est donc toujours à la charité privée qu'in-
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combe le soin de soulager les misères^ de prévenir Tabâudon, de soutenir la faiblesse. Mais ce n'est là que la tâche extérieure et presque matérielle. L'humanité ne vit pas seulement de pain; elle vit de parole. L'Ëyangile avait dit cela, et oa ne lavait pas compris. Par une effrayante aberration, même les dépositaires officiels de cet Évangile en étaient venus à croire que la parole était un mal» parce quelle est libre, et que toute liberté comporte de soi quelques écarts. Nous les avons vus, par la bouche d'un saint vieillard, qui n'eût dû parler jamais que pour bénir, jeter Fanathème, avec une forme violente qui rappelle les plus mauvais temps de la barbarie, à la liberté de la parole humaine, ce précieux don de Dieu s^ux peuples, dont jouissent pleinement, sous leurs beaux soleils et dans leurs solitudes, les familles humaines vivant sous la tente ou sous les pavillons de verdure d'une végétation luxuriante. Les barbares, ils ont commis ce crime! Vous aurez, ma sœur, à aider de tout votre pouvoir, dans le monde distingué au sein duquel vous êtes appelée à vivre, à combattre ces aberrations radicalement contraires à l'esprit de la loiévangélique. C'est une de nos grandes douleurs, à nous les voyants de l'Église, dans le travail de son enfantement nouveau, que l'ombre nous vienne du côté où la lumière devrait jaillir, et que ceux-là qui
devraient guider vers le bien se soient faits les apôtres des plus funestes erreurs sociales. L'œuvre de Jésus ne périra pas pour cela, ma sœur. Les sombres heures de la vie de FÉglise passeront. Son histoire nous a appris qu'il y eut un moment où l'erreur capitale qui a nom l'arianisme entraîna l'Orient et l'Occident, que des évoques, se succédant sur les mêmes sièges, et des plus illustres de la chrétienté, prêchèrent l'erreur, que des papes se laissèrent surprendre par elle, et qu'il y eut un moment où l'Église gémissante manqua se réveiller arienne. La fatale doctrine de l'asservissement de toute pensée humaine n'est pas moins coupable ni moins dangereuse que celle qui enlevait au christianisme son principe de vie. L'humanité mourrait sous le souffle de la théocratie. Elle ne peut vivre que de foi libre, discutée et acceptée, la foi imposée est la plus dégradante des servitudes : elle ne fait pas de chrétiens, mais des muets dans l'humanité. Le fétichiste, du moins, adore librement son tronc d'arbre. Soyez, ma sœur, pour la foi libre; devenez-en l'apôtre. Là est Tunique salut pour l'Église. Adieu, ma sœur : que Dieu, le père des miséricordes et le dispensateur de toutes les consolations, vous bénisse !
Laurence s'inclina.
Quelques moments après elle était auprès de sa mère.