‹ Le confesseur: par l'abbéChapitre 18 sur 21 · T. U. SO · texte numérisé non relu

T. U. SO

MO LE GONFBSSBUR

gion, c est bien peu de chose. On veut mieux que cela. Que croyez-vous? Je veux le savoir; j'ai besoin de le savoir !

— Voilà un intérêt bien vif, et j'y suis extrêmement sensible. Vous m'embarrassez un peu. Ce que je crois? J'ai été soldat, vous le savez, et * le pape est toujours indulgent pour des soldats. Le Credo des soldats n'a pas autant d'articles que celui d'une adorable petite sainte, toujours en état d'oraison mentale.

— Allons! monsieur le flatteur, nous ne sommes pas une petite sainte. Dites-nous ce que vous croyez.

— Je vous l'ai dit, mon Credo est celui des gens du monde, de ceux qui ont porté l'épée. Si le vicaire de Jésus-Christ n'est pas trop sévère pour eux, celle qui m'interroge devrait bien ne pas être plus exigeante.

— Bon ! de l'embarras de vos réponses je puis conclure que vous n'êtes qu'un méchant libre penseur. Jamais une femme ne vous aimera*

— Dieu! pour être aimé d'une femme que j'aimerais, je croirais tout ce qu'elle voudrait.

— Vous feriez alors l'hypocrite? C'est bien mal, ce que vous dites là.

— Non, je ne ferais pas l'hypocrite; ma^s je lui dirais : Mon aimable sainte, convertissezmoi ! Une femme comme vous, par exemple, ferait aisément ce miracle.

— Oh! je laisse cela au père Jérôme.

- — Vous ayez tort. Vous n'auriez pas besoin d'homélies aussi longues que les siennes. Vous seriez très persuasive.

— Eh bien, ma chère, reprit Laurence qui écoutait le dialogue avec quelques sourires, malgré sa profonde inquiétude, puisque tu prends M. de Savinières pour un méchant libre penseur, et qu'il t'offre, avec une grâce charmante, de se faire ton disciple, pourquoi n acceptes-tu pas?

— Qu'à cela ne tienne, dit vivement Marie.

— Oui, dit Savinières; mais vous savez la condition pour la femme qui doit me convertir : qu'elle se laisse aimer.

Marie rougit un peu et île répondit pas.

— Je me fais caution pour ma sœur, monsieur de Savinières, dit Laurence. D'ailleurs, écoutez : A armes égales, à qui sera le premier vaincu de vous deux.

Un regard de Marie jeté sur sa sœur, triste et profond, sembla dire : Je serai vaincue la première.

Après le déjeuner, les deux sœurs montèrent auprès de leur mère, et Laurence, pour l'égayer un peu, raconta, avec des réflexions piquantes, l'entretien de Marie et du jeune comte.

La pauvre mère parut se dérider un peu : le nuage était moins sombre sur son front. Elle

ne descendit pas au salon dans Taprès-midi.

Au fond de Fâme, elle était dévorée d'une inquiétude mortelle : Que dirait M. Deville de Fauto-da-fé?

Plus le moment de son retour approchait, plus Laurence voyait s'accroître le désespoir de sa mère. Cette parole lui échappa.

— Laurence, qu'avons-nous fait?

— Ma mère! mon père est si bon! que pouvez-vous craindre?

On annonça enfin le retour des voyageurs.

M. Deville, sur la nouvelle que sa femme était indisposée, se précipita chez elle. Il fut affectueux au {possible. Laurence le suivit, quand il voulut passer chez lui.

— Cher père, j'ai un mot à vous dire : vous allez être mécontent de quelque chose qui s'est passé pendant votre absence; mais, de grâce, soyez un peu indulgent pour ma mère !

— Quoi donc, ma fille?

— Vous ne le saurez que trop tôt. Je vais auprès de ma mère.

Le lendemain, en entrant dans la bibliothèque, M. Deville s'aperçut de l'absence de ses plus beaux livres. Il ne put d'abord deviner la cause de cette soustraction. Était-ce un vol? Mais comment ma femme serait -elle coupable?

— Tiens, mais c'est clair ! le père Jérôme est

venu ici faire une application des lois de la sacrée congrégation de YIndex.

M. Deville était quelquefois d'une vivacité extrême. Son premier momeilt alors était terrible; mais il adorait Laurence, et le mot qu'elle avait eu la précaution de lui dire se présenta à lui. En effet, il fallait être bien indulgent pour cette pauvre femme. Mais Fodieux inquisiteur! mais celui qui violait le domicile d'un citoyen en abusant de la faiblesse d'une femme! mais celui qui torturait un âme paisible et qui troublait l'union la plus douce, celui-là, ce moine, ce misérable !

Son premier mouvement fut de se précipiter vers la cure de Vareilles, et ne pouvant, en raison de l'habit du moine, demander autrement au père raison de son guet-apens, de lui appliquer la flétrissure d'une parole indignée. Mais il eût fait à Hélène un mal cruel. Il dut se contenir, et exhaler sa colère dans Tun de ces monologues où l'âme* épanche son trop plein en toute liberté, comme le volcan dégage de sa cheminée brûlante ses cendres enflammées et sa lave.

Cependant, inquiète de cette première explosion de colère, Laurence était arrivée doucement, et avait entendu les derniers mots de cette légitime indignation. Le premier mouvement était passé. Laurence s'approcha de son père.

su LE CONFESSEUR

— Vous avez deviné, n*est-ce pas?

— Oui , mon enfant , c'est cet exécrable moine?

— Hélas! oui.

— Et qu'a-t-il fait de tout cela?

— Ce qu'en font les moines.

— Du feu?

— Oui.

— Horreur! Oui, ils sont toujours les mêmes!

Rien ne les éclaire ces hommes, rien n'abat leur audace. D'implacables révolutions ont passé sur eux, des guerres religieuses sanglantes les ont décimés, les lois humaines ont comprimé leurs «nvahijssements, mis un frein momentané à leur audace. Et les révolutions, même celle qui s'est armée du triangle d'acier, et les guerres religieuses, et le frein des législateurs, ont été impuissants. Plus forts que la force, plus maîtres du monde que les dictateurs et les rois, ils savent reprendre cet empire des âmes, objet de leurs convoitises, et il faut que nous les souffrions ! Laurence que cette homme te bénisse ! Qu'il bénisse la faiblesse de cette malheureuse Hélène dont il s'est fait le bourreau! Je l'épargne, à cause de ces deux noms qui me sont si chers. Sans cela je demanderais vengeance à la loi humaine. Je le traînerais avec son froc devant un tribunal. Il y aurait une parole accusatrice qui le dévoilerait. Et si la flétrissure ne

tombait pas sur lui de la bouche du juge indigné, le monde civilisé serait pour moi ; et cet homme reeeyrait pour jamais le stigmate de sa honte. Ma fille, le bien, par un. ordre admirable de la Providence , sort du mal comme Tor pur d'une fournaise. J*ai eu assez de longanimité, trop pro*bablement, avec cet homme. Laisse-moi tout te dire à toi. Je serai calme, complètement calme, devant ta mère. Elle est protégée dans mon cœur par ta parole et par la pitié qu'elle m'inspire. Mais cet homme nous a assassinés ! Mais voilà de longs mois qu'il nous tient sous sa main de fer, qu'il nous torture, qu'il nous écrase! C'est assez souffrir. Pauvre enfant, si j'avais été faible devant les instances de ta mère, jamais les vœux de ton cœur n'eussent été remplis. Ce moine eût brisé ton avenir avec ses calculs d'ambition monacale et de vanité personnelle, que je n'avais jamais aussi bien compris qu'à cette heure. Pauvre Armand! combien il a souffert des froideurs de ta mère ! Laurence, Laurence, quel sort fatal que celui qui a fait trouver sur notre passage, dans la vie, ce venimeux reptile! Mon Dieu, pardonnez-moi ! mais si je pouvais haïr comme homme et comme chrétien, je haïrais ce moine et j'éteindrais ma haine dans la vengeance. Mais il y en a une qui ne coûtera rien à ma conscience et qui sera donnée à mon cœur. Ma fille, vous avez assez souffert de cet

homme. L'heure des réparations a sonné. Ne crains rien maintenant. Allons ensemble cher ta mère. Je te jure que je n'aurai pas pour elle un reproche.

Et donnant la main à Laurence, il passa dans^ la chambre de sa femme, où se trouvaient Marie et la bonne Jeannette dont le visage inquiet disait toutes les alarmes.

Jeannette sortit sur un signe.

— Vous, restez, mes enfants. Je ne puis pas^ être dur pour votre mère. Je l'aime trop pour cela. Je lui ai dû trop de bonheur dans ma vie pour ne pas lui pardonner une faute causée par un excès de respect pour la religion. Hélène^ mon amie, vous avez laissé ce fou s'établir maître chez moi : j'oublierai cette faiblesse • Vous ne songiez pas à son excès d'audace , à sa violation de mes droits les plus sacrés de mon domicile, où il est venu poursuivre jusqu'à mes^ livres. Écoutez! Plaie d'argent n'est pas mortelle. Mon libraire va réparer tout cela, et mes livres ressusciteront de la cendre jetée aux vents^ par ce fanatique. Voilà qui est réglé. Maintenant ce moine ne paraîtra jamais ici, pas plus que dans notre maison de Paris. Je ne vous dis pas, Hélène, de ne jamais lui parler. Vous le devriez, si vous m'aimiez comme je vous aime. Mais je n'exige pas de vous ce sacrifice. Peut-être me le refuseriez- vous. Je veux au moins conserver là-

NCIT TERRIBLE 317

dessus un doute. Vos droits de conscience me resteront sacrés , lors même qu'on vous torture et qu'on vous égare. Quant à des intrigues qui me sont parfaitement dévoilées, et sur lesquelles je n'avais pas voulu écouter Texpérience impartiale de Fabbé Courbon, je veux y mettre un terme et calmer de légitimes inquiétudes. Yillaret recevra demain une lettre qui lui apprendra que son mariage se célébrera dans quinze jours. Sans doute, après un deuil aussi récent, les convenances exigeraient un plus long délai ; mais il est, dans la vie, des moments où il faut passer sur les convenances. Je n'ai pas besoin de vous dire que c'est une décision irrévocable. C'est l'unique châtiment que je veux infliger au misérable qui a pu si longtemps troubler notre bonheur.

Puis, se radoucissant, il s'efforça d'être affectueux et bon pour cette pauvre femme dont il ne lui était pas possible d'accuser le cœur.

Cette scène fit une impression profonde sur Marie. Douée d'une logique puissante, cette pensée lui vint :

— Si mon père a raison, ce moine est un misérable. Mon père a-t-il bien raison? J'examinerai.

Madame Deville, comme une coupable, avait incliné la tête, et n'avait pas prononcé une parole. L'extrême pâleur de son visage avait seule

trahi rémotion qu elle éprouvait. Un moment, la pensée lui vint de se jeter dans les bras de son mari, de lui dire : Oui, je t'aime assez pour renoncer à ce guide, au moins imprudent. Cette pensée sage lui parut bientôt une tentation, une faiblesse.

Il était trop tard pour que le ressort de la liberté, si longuement comprimé dans cette âme par la main forte et habile du directeur monacal, pût reprendre son élasticité première. Hélène n'avait plus qu'une volonté, celle de l'homme en qui elle avait vu Dieu. Elle n'appartenait ni à son époux ni à sa famille; elle ne s'appartenait pas à elle-même.

Elle s'excusa de descendre au diner en raison de sa grande faiblesse; mais à peine fut-elle seule que, prenant la plume, elle écrivit aii père Jérôme :

i< Oui, elle est arrivée, cher bon père, l'heure de la souffrance dernière que vous m'avez prédite. Il ip'a été présenté, le calice amer, et j'ai dû le boire jusqu'à la lie. La scène que j'avais prévue a eu lieu. M. Deville est venu me percer le cœur en parlant de vous, cher père, dans des termes qu'on emploie à peine pour ceux qu'on livre à la justice.

(c Pardonnez-lui ! nous avons attaqué la source de ses égarements, ses mauvais livres, qui éloi-

gnent toujours de Dieu, me disiez-vous avec raison , lors même qu'ils ne déracinent pas totalement la foi. Le voilà, le malheureux, qui va écrire à son libraire pour remplacer ce que nous avions livré aux flammes ! Il est maître. Que Dieu ne le juge pas trop sévèrement !

<c Ce n'est pas tout, il veut nous punir vous et moi ; et M. Villaret , sur son invitation expresse , reparaîtra ici dans quelques jours : et rhomme que vous avez voulu repousser d'une famille chrétienne y rentrera triomphant, et dans quinze jours épousera ma Laurence.

a Je suis au désespoir, mon bien-aimé père. Je n'ai pas le courage de recourir à Dieu. Je n'ai plus qu'à mourir. La nuit dernière , j'ai eu une crise terrible. Ma Laurence égarée, que j'aime cependant parce qu'elle ne s'est perdue qu'en écoutant les doctrines de son père, m'a donné des soins empressés, et je suis revenue à moi. Je sens qu'un ma) inconnu s'est jeté sur mon pauvre corps et y fait d'une heure à l'autre ses ravages. Si c'est la mort que Dieu m'envoie, je voudrais l'accepter avec résignation ; mais je dois tout vous dire, cher père, j'en ai une indicible horreur. Ah ! mourir au moment où il me semblait, il y a quelques mois encore, ne faire que commencer la vie! Mourir quand tout me souriait , et après que les travaux persévérants de mon mari me laissaient la jouissance pai-

sible d'une fortune acquise honorablement !

Mourir quand j'avais pu conserver mes deux anges, et n'avoir pas le bonheur de les voir radieuses prendre leur part de notre aisance et occuper une place distinguée dans le monde!

père, c'est affreux, cette pensée, et je ne me sens pas assez chrétienne pour dire à Dieu que je veux m'incliner sous ma croix, comme il l'a fait sous la sienne. Quelles douloureuses pensées, et comme elles m'effraient! Je n'ai qu'à paraître devant Dieu tout à coup, et être repoussée comme ayant faibli à la dernière heure !

« Je me rappelle votre sermon sur les vierges sages et sur les vierges folles. Vous m'avez fait trembler. Si, au moment suprême je me trouve avec ma lampe desséchée , comment suivre répoux céleste?

« Mais c'est affreux, toutes ces inquiétudes ; c'est une torture, par anticipation, c'est l'enfer!

« Ëh bien, oui, puisque ce mot horrible est tombé de ma plume , je dois vous faire ce dernier aveu : ma pauvre âme n'a guère plus qu'une idée, ne se présente qu'une image, et c'est l'enfer avec ses flammes vengeresse , avec son horrible éternité. L'enfer!... l'enfer!...

« père, que deviendrai-je?... Quelle cruelle maladie ! . . . J'ai peur !

« Maintenant, quel parti dois-je prendre? Je sais que ma conscience ne sera pas gênée, que

j'aurai toujours la liberté de recourir à votre pieuse direction. Mon mari me Fa dit expressément. Mais il a été implacable pour vous ; il ne m'est plus permis de vous inviter à venir ici. Au fait, cela vaut mieux, et vous y souffririez trop. Quant à ce mariage, que me conseillezvous? Je croîs que toute résistance serait maintenant inutile. Mais indiquez-moi vos volontés, je m'y soumettrai filialement. Vous me représentez Dieu. Qu'au moins, au milieu de mes peines intolérables de conscience, j'aie l'unique rafraîchissement de pouvoir me dire que je n'ai pas délaissé la sainte obéissance au guide charitable que Dieu m'avait donné !

« Votre lettre me dira tout.

« Votre fille malheureuse et désespérée,

ce Hélène Deville. »

«^ Le porteur a ordre d'attendre votre bonne réponse. »

La réponse du père fut celle-ci :

« Ma fille chérie,

« Votre lettre ne me surprend pas. Il devait arriver le moment où les puissances des ténèbres se déchaîneraient sur vous. Vous avez voulu

322 LE GOÏIFESSEUR

être fidèle à Dieu, et Satan était là pour essayer de vous terrasser. Luttez, luttez toujours!

N'écoutez ni la chair ni le sang? Votre maladie ne sera rien. Les femmes ne meurent pas de quelques attaques de nerfs. Vous êtes à la force de l'âge; un peu d'énergie encore, et vous vaincrez le lion indompté. Ah! ce mari^ il se révolte contre Dieu, il va replacer orgueilleusement sur les rayons de sa bibliothèque les livres infâmes qu'il s'obstinait à garder malgré les prescriptions de la Congrégation romaine. Eh bien! il veut la lutte contre moi, il l'aura! 11 nous brave, nous le braverons! Si votre œil vous scandalise, arrachez-le, dit l'Évangile; il vaut mieux entrer dans la vie avec un seul œil que d'être jeté en enfer avec ses yeux. Si votre mari s'insurge contre la loi de Dieu, vous vous insurgerez contre lui ; s'il persiste à faire alliance avec les ennemis de l'Église, vous romprez avec lui. Mais il faudra combattre jusqu'à la fin. A ses attaques, opposez vos résistances! Sa force viendra se heurter contre votre sublime courage. Déclarezlui carrément que le jour où M. Villaret rentrera dans votre maison, vous, vous en sortirez, « Croyez bien, chère fille, que ce n'est maintenant qu'une épreuve, et que ce sera la dernière. Nous en avons vu bien d'autres dans la conduite des âmes. L'homme, parce qu'il a pour lui des lois écrasantes de la dignité de la femme,

86 croit tout permis contre elle. L'Église ne Tentend pas ainsi. Réseryez jusqu'au bout vos droits !

(c Vous combattez pour la cause de Dieu. Ne redoutez rien. Dieu et les anges seront pour vous jusqu'à la dernière heure, et dussiezvous souffrir dans cette sainte lutte jusqu'au martyre, vous aurez la gloire d'avoir lutté contre la tyrannie, contre l'orgueil, contre la violation obstinée et satanique des lois sacrées de l'Église.

ce Je termine par ce seul mot que j'adresse au cœur de la mère : Vous avez à sauver l'âme de votre fille; sauvez-la, n'importe à quel prix! Dans quinze jours M. Deville veut marier sa fille. Bien; mais il faut que ce soit à Hector de Ghantonnay. Vous savez ce que je vous ai dit au sujet de vos billets.

« Adieu, ma chère fille. J'attends tout de votre courage.

« Votre père en Notre-Seigneur,

a Frère Jérôme, des Frères Prêcheurs. »

Hélène lut et relut cette lettre.

— Oui, j'étais lâche et j'avais une frayeur d'enfant! On ne meurt pas, quand on a ma force, de quelques crises nerveuses. Le bon père a entièrement raison. Reprenons courage, et livrons jusqu'au bout le combat du Seigneur! Les

Zti LE CONFESSEUR

saints ont bien eu à soutenir de plus rudes épreuves.

Ces réflexions réveillèrent un peu son énergie. Cependant une dernière pensée revenait toujours : Comment faire? Comment rompre la volonté implacable de cet homme? Et si je n'y réussis pas, il me faudra donc quitter cette maison... cette maison où j'ai été si heureuse. Et mon mari!... ne plus le revoir... Mais j'en mourais de douleur.

Et Hélène éclata en sanglots.

Louiis de Savinières avait raconté à sa tante et à Chantonnay 1^ croisade du moine contre les livres impies, et le bel auto-da-fé qui s'en était &uivi.

Le fanatisme n'était pa^ du tout dans la nature de madame de Savinières ; dévote par mode et par ton, «i elle agissait contre Yillaret, c'était non parce qu'il se prononçait contre le pouvoir temporel du pape, mais parce qu'il était roturier et qu'elle s'était vantée, auprès dai mjoine, de faire réussir Chantonnay. En écoutant le récit de son neveu, elle haussa les épaules.

— Mais c'est intolérable, s'écria-t-elle, une semblable conduite ; et si M. Deville s'échappait

T. II. Si

3i$ LE CONFESSEUR

envers le père Jérôme à quelque vivacité, on ne pourrait pas le blâmer. Voyons, monsieur de Ghantonnay, vous appartenez au parti qui défend les ordres religieux, vous écrivez dans ses journaux; mais je gagerais que vous trouvez que le fils de Saint-Dominique a fait là un acte de vandalisme stupide.

— Que voulez-vous, madame, ces gens-là ont la manie de poser un principe et d'en tirer toutes les conséquences jusqu'à extinction de logique.

— Et quand ils sont arrivés là, dit Louis en riant, ils tombent dans Fabsurde.

— Infailliblement, mon cher comte ; c'est le sort de ceux qui veulent en tout Fabsolu. Nous sommes, dans cette école ultramontaine, deux ou trois écrivains qui essayons parfois de parler raison, de faire comprendre qu'on perd tout, qu'on compromet tout. Mais les falotins nous regardent alors de travers et nous traitent de catholiques libéraux. Il n'y a rien à faire avec ces gens-là ; il faut hurler avec eux, sinon, pour nous, point de salut.

— Et pourquoi restez-vous dans cette boutique?

— Boutique est bien le mot, et je n'y ferai pas un long séjour, je vous assure.

Madame de Savinières prit le bras de Ghantonnay et se rendit dans le parc.

— Je crains, dit-elle, que la belle expédition

LE SAGRIFIGB 3S7

du père Jérôme ne porte un coup mortel à vos projets.

— Je le crains aussi, dit chantonnay ; et fautil vous le dire? je commence à désespérer de l'avenir. Depuis trois semaines que je suis ici, mademoiselle Laurence me parait tous les jours plus digne d'être aimée ; mais je suis aussi tous les jours plus persuadé que personne ne pourrait contre-balancer M. Villaret dans son cœur.

— Ne croyez donc pas cela. Elle n'a pour ce jeune homme qu'une fantaisie, ce n'est pas un amour vrai.

— C'est l'opinion du père Jérôme, c'est la vôtre; mais ce n'est pas la mienne.

— Allez-vous abandonner la partie?

— Non, sans doute; je suis trop amoureux pour ne pas poursuivre mon but, jusqu'à ce qu'il ne me reste plus une ombre d'espérance. Et tant que madame De ville sera dans mes intérêts, je conserverai de l'espoir.

Ce jour-là même devait avoir lieu le sermon de clôture de la retraite prêchée à Vareilles. Madame de Savinières désirait l'entendre. Elle se rendit à l'église avec Marie, son neveu et Chantonnay.

Pendant le trajet qui sépare le château de l'église paroissiale, Marie apprenait à la marquise la décision de M. Deville au sujet du ma-' riage de Laurence.

^3» LE «OQIMSSBOR

' — C'est contre toutes les oonvenaiiceâ 4e ée marier quand un deuil est si récent. Au reste, j» le disais tout à l'heure à ee paurre Gfaantonnay, le pèro Jérôme a tout perdu. €omment! â - 4iTait trois mois derant lui pour amener uiie rupture, et il va faire un acte d'autorité s^piriimêlle et temporelle, qui ne pouvait aboutir ^'à le foire mettre à la porte ! On n'est pas maladroit comme cala. Quant à moi, je m'intéresse sajBs idoute à Cbantotmay : je l'ai conduit ici; mais je n^ird pas me brouiller av^c M. Beville pour servir le père Jérôme.

— 11 est certain, dit Marie, que notre saint directeur a manqué de prudenoe.

— Dites qu'il a agi oomme un fou. Saurais TDulu marier Laurence k un gentilhomme» Son père et elle ne U veulent pas : je m'en lave les mains. J'espère, Marie, que vous ne serez pas 4USSÎ sotte que votre sœur.

— Voulez-vous me faire épouser M. de Ghantonnay? dit Marie en riant,

— Non, petite fille, œ n'est pas un protégé de votre directeur que je vous destine.

Et un baiser sur le front de Marie eompliéta k phrase de la marquise.

M. Defvîlle, qui n'avait nul désir daller applaudir à l'éloquence du dominicain, était parti pMT Cruéret; il devait revenir le surlendemain^ Quant à sa femme, elle aurait bien voulu entendre

LE SAOUnCR • 3»

encore une foi^ son divecteiir; mais eUe eéda aux instances de sa fille aînée.

«-^ Je v^us en supplie, chère maman, disait Laurence, dans Tétat de faiblesse où vous éta$^ n'allés pas voos exposer aux fatigues dHnnm longue cérémonie religieuse, dans une église où la chaleur est étouffante.

-^ Mais je ne souffre plus, chère enfant; je suis bien, très bien.

-^ Oh ! chère mère, ne me dit^ pas cela; ne; vois-je pas votre pâleur? et votre voix, comme; die est tremblante! Restez ici avec moi; nous prierons ensemMe, et Dieu nous exaucera^ et nous rendra la paix.

— Et le sermon du père, j€r ne lentendrai pas?

— Vous avez entendu si souvent le père Jérôme !

-^ Jamais assez^. Voisrtu, ma filk, il y a un^ an, j^ste un an aujourd'hui, qiîe je l'entendisi prêcher dans la forêt de SainlhGermain. m^ fille, quel souvenir! C'est à ce sermon que j© dois le bonheur d'être rentrée dans la bonne voie.

— ^ Vous n'en étiez jamais sortie, chère maK man.

--^ Non, au point de vue des gens du mondii.

J^ai été épouse fidèle et dévouée, et, je le erois> une bonne mère.

— Oui, une bien bonne mère, dît Laurence en l'embrassant.

— Gela ne suffît pas, ma fille, le père Jérôme me Fa fait connaître. Une bonne mère, une bonne épouse doit tout sacrifier aux intérêts spirituels de son mari et de ses enfants. Je t'ai aimée d'une manière trop humaine, Laurence; c'est ton âme qu'il faut aimer, qu'il faut sauver.

Et, disant cela, les yeux de madame Deville s'animaient; et, se levant, elle se mit à marcher avec agitation.

— Laisse-moi partir, Laurence; je sens que la voix de Dieu m'appelle ; il mettra dans la bouche de mon saint directeur des paroles qui m'éclaireront, qui nous sauveront.

— Eh. bien, maman, nous allons aller à Téglise ensemble.

Elle n'osait plus insister pour retenir madame Deville, dont l'exaltation l'effrayait. Mais les forces de là pauvrç Hélène la trahirent, et pendant que Jeannette lui mettait son châle, elle retomba sur son fauteuil en disant à Laurence :

— Tu as raison, il faut rester ici.

Le reste de la soirée se passa assez tranquille* ment. Madame de Savinières, son neveu, Chantonnay vinrent dans la chambre d'Hélène ; on chercha à là distraire sans pouvoir y réussir ; elle était rêveuse, et ne prenait nulle part à la conversation.

Laurence était profondément triste. Depuis deux jours, elle repoussait une pensée terrible, qui lui était déjà venue à Paris ; mais elle l'avait alors rejetée : il est de ces malheurs qu'on ne veut pas s'avouer possibles. Â présent l'appréhension cruelle lui semblait fondée; elle se reprochait de n'avoir jamais parlé de ses craintes vagues ni à son père, ni à M. Yillaret. Quant à Hector de Ghantonnay, il n'avait plus sa verve habituelle ; l'espérance, à laquelle il se cramponnait depuis quelques mois, lui échappait, et, disons-le à sa louange, ce n'était pas la fortune de Laurence qu'il regrettait, c'était Laurence elle-même. Jamais sa beauté ne lui avait paru plus suave, plus angélique ; et dans ce moment, la grande préoccupation de Ghantonnay était celle d'avoir été peut-être pris, par Laurence, pour uii coureur de dots ou pour un de ces orgueilleux, infatués de leurs ancêtres, qui n'apprécient dans une femme que l'or qu'elle donne pour redorer leur blason. Hector ne se faisait plus la moindre illusion sur l'effet que son esprit, ses talents, ses avantages physiques avaient produit sur le cœur de Laurence; mais s'il n'en était pas aimé, il aurait voulu du moins en être estimé, pouvoir aspirer au bonheur d'être un jour son ami. Si Laurence avait pu lire dans le cœur de Ghantonnay, elle y aurait vu plus de délicatesse, de désintéressement qu'elle

n'en avait supposé, jusque-là, au protégé du révérend père lérôme.

Savinières et Marie seuls étaient caTmies. Le jeune comte ne voyait nulle raison de désespérer de FaTenir, et Marie commençait à croire qu'une femme est ei^cusable d'aimer deux foîs^ surtout quand son premier amour n'a pas été partagé.

Madame de Savinières donna, avant même dix heures, le signal de la retraite; il fallait laisser i*6poser Hélène.

Malgré les instances de Marie et celles de Jeannette, madame Deville ne voulut garder auprès d'elle que Laurence ; efle assura qu'elle se trouvait beaacoup mieux, et il fallut bien lui obéir.

Quand Hélène se trouva seule avec sa fille^ elle prit ses deux mains dans les signes et lui dit :

— J'ai beaucoup réfléchi depuis que la lettre m'est arrivée, elle contenait mon arrêt : îl faut fc subir.

Bt le regard de madame Deville était d'une fixité effrayante.

— De quelle lettre parlez-vous, ma mère adorée?

-^ De la lettre du... Non, non, je ne te dîfai pas d'où vient la lettre... Vois-tu, ma Laurétrce, je suis perdue, perdue sans ressource, pef'dtte

LE SACRIFICe 53S

pour réternîté! Et pourtant, si tu Ta vais voulu, tu pouvais me sauver!

— Mais je veux vous sauver, ma mère ; ne savez-vous donc pas qae je donnerais ma vie pour vous?

— Dis-tu vrai, ma Laurence? Tu me sau* veras; je pourrai rester ici? Tu ne sais pas tout, ma fille; il veut que je quitte à Tinstant cette maison, si elle est de nouveau souillée par la présence de l'impie. Il faudra më séparer da tout ce qtie f aime. Laurence, Laurence, dis-moi encore cette parole, qui, je le sens, a déjà calmé mon esprit et rafraîchi les ardeurs de mon cerveau. Je deviendrai folle. Laurence, ne le suis-je pas déjà? J'ai peur! j'ai peur! Mais c'est affreux, la folie! Laurence, Laurence, sauvemoi.

Et sortant brusquement de son lit, Hélène se jeta aux pieds de sa fille.

Laurence, dans quelques minutes, avait subi les tortures d un douloureux martyre; son cœur était broyé. Il fallait en arracher, brusquement, tons les bonheurs qui l'avaient rempli jusqu'à ce jour. Elle invoqua mentalement celui d'où vient toute force morale ; cette éloquente prière fut exaucée, et ce fut d'une voix calme qu'elle dit à sa mère en la relevant :

-^ Ouï, je vous sauverai; parlez, ma nfière, que voulez-vous de moi?

— mon ange adoré, s'écria Hélène, si je te demandais... tu consentirais...

— A tout, ma mère, .même au sacrifice de mon amour pour Armand.

La voix de Laurence ne trembla pas en prononçant elle-même son arrêt.

— C'est bien là ce que vous désirez, n'est-ce

— Oui ; mais ton père, il ne voudra pas. Et puis, ma fille, je ne t'ai pas tout dit.

— Parlez donc, ma mère, à présent je puis tout entendre. Après le sacrifice que je viens de vous faire, je n'ai plus rien à craindre.

T— Laurence, tu te trompes, ton sacrifice n'est, pas complet. Le père Jérôme...

Madame Deville s'arrêta, et ses yeux reprirent leur fixité.

— Laurence, il est là... il m'ordonne déparier... Il faut ôter tout espoir à Yillaret... et puis M. de Chantonnay... mes billets... Pourquoi pleures-tu, ma fille? Tu m'as comprise; et tu ne veux pas?... Il t'aime... Le père Jérôme le veux... Sans cela j'irai en enfer. L'éternité, ma fille! l'éternité!

Et madame Deville s'élança une seconde fois hors de son lit comme pour fuir une effrayante vision.

— J'épouserai M. de Chantonnay ; au nom du ciel, calmez-vous! J'obéirai au père Jérôme. Re-

venez à vous, chère mère, et que votre tranquillité, votre bonheur en ce inonde viennent au moins m'indemniser de tous mes sacrifices.

Madame Deville considérait sa fille avec amour.

— Tu es un ange. Laurence. Si tu savais combien tu me rends heureuse ! Je suis calme à présent; cette chambre ne me parait plus remplie de fantômes, de démons hideux, prêts à m*entrainer avec eux. Et ce poids qui m'étouffait^ il a disparu. Ma fille , il ne faut pas que ton père sache que la raison de sa pauvre Hélène a été sur le point de se perdre, qu'elle s'est perdue peut-être quelques instants. Dis-moi, ma fille, ne crois-tu pas que ma raison?...

— Non, non, tranquillisez-vous; vous n'avez éprouvé qu'un peu d'agitation ; mon père ne le saura même pas.

— Et... tu renonces à Villaret?

— Oui, ma mère.

— Et tu consens à épouserM. de Chantonnay?

— Oui, ma chère mère. Soyez heureuse?

— Mais toi, pauvre enfant?

— Moi, j'aurai fait mon devoir. L'Évangile a dit : Paix aux âmes de bonne volonté.

Madame Devillé couvrait sa fille de baisers passionnés; elle la remerciait, lui répétait cent fois qu'elle était sauvée par son dévoûment.

— Déjà à Paris, lui disait-elle, lorsque ton

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père, après une scène pénible, me déclara sa volonté bien formelle, j'ens la pensée d'en appe^ 1er à ton cœur. La B»akdie de madame Villarel, sa mort empêchèrent alors ton mariage, l'avais quelques mois pour réfléchir. Et sans le père Jérôme... Mais ne parlons pas de liif à présent. Une heure après cette cruelle *scène, madame Derille s'endormait d'un sommeil paisible. Laurence aters pleura.

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