‹ Le confesseur: par l'abbéChapitre 4 sur 21 · LA PIEUSE CAMÉRIÈRE · texte numérisé non relu

LA PIEUSE CAMÉRIÈRE

mère que je dois compter sur vous comme sur elle-^méme, pour vous donner ainsi à ^première vue, pour ainsi dire, toute ma confiance. Mais la bonne mère ne peut pas me tromper.

— Oh! non, cher père; etle en est incapable.

Et moi, mon cher père, je veux réussir dans cette maison. J'ai donc tout intérêt à me laisser guider par vous.

— Autre chose que j'oubliais. Ne dites jamais à mesdemoiselles Deville que vous vous confessez à moi. Vous aurez soin de venir toujours le matin ; de la sorte, elles n'auront pas l'occasion de vous surprendre à mon confessionnal. Dites que vous vous confessez à un père jésuite de la rue de Sèvres. Ce petit mensonge n'a aucun inconvénient. Il est dans l'intérêt du bien, pour qu'on ne puisse jamais soupçonner que vous agissez sous mon inspiration. Réflexion faite, cachez aussi cela à madame Deville même. Je serai plus libre vis-à-vis d'elle. Voilà, mon enfant; vous viendrez toujours, le matin, une ou deux fois la semaine, plus souvent, s'il se passe du nouveau autour de vous. Vous me rendrez un compte très exact de toutes choses. En nous entendant 1 un avec l'autre, nous dirigerons cette maison dans la voie du bien. Quelle plus grande chose peut-on faire dans ce monde? Dieu nous récompensera de notre zèle pour le salut des âmes. Quant aux domestiques, ce sont

presque tous de braves gens venus de leur Limousin : c'est assez religieux en général. Il s'est glissé là un mauvais drôle, excellent valet de chambre il est vrai, mais qui n'a pas plus de religion qu'un chien. Évitez ce loup ravisseur, mon enfant. Tenez-le à distance. C'est un Parisien, et ces gaillards-là sont d'ordinaire habiles. D'ailleurs il ne sera pas longtemps sous vos yeux pour les offenser; j'entends très bien qu'on le renvoie, et je suis sûr qu'il sera renvoyé. Je placerai là quelque honnête garçon qui aura la crainte de Dieu. Ainsi donc, mon enfant, tout marchera dans cette maison ainsi ordonnée. Je vous donne ma bénédiction.

Mademoiselle Aubierge s'inclina sous la main pieuse du père et sortit. Elle alla remercier la sainte Vierge devant son autel, et se rendit chez madame Deville qui l'attendait.

Le révérend père Jérôme avait marché pas à pas dans son œuvre d'accaparement de la conscience de madame Devîlle. A sa dernière confession, il lui avait accordé deux communions dans la semaine, et c'était une grande faveur. Une pénitente est déjà parfaite quand elle en est là. Le dominicain savait à merveille que, par cette permission gracieuse, il achèverait de se gagner le cœur de sa fille spirituelle. Le beau idéal était la communion quotidienne : il y amènerait un jour cette âme de choix. Mais elle n était pas encore arrivée à ce détachement suprême où Tâme, comptant pour rien époux, enfants, affections, fortune, grandeurs humaines,

ne tient plus à la terre que par la grossière enveloppe. Cependant madame Deville avait franchi la purgative. La grande affaire s'était bien passée. Elle était sortie de lepreuve sur le sixième précepte du Décalogue, presque aussi fraîche que les enfants de la fournaise. Il est vrai, on lui avait beaucoup sali l'imagination; mais enfin elle n était pas prude; elle avait trente-huit ans ; elle avait eu la chance, grâce au père, de faire une bonne étude de psychologie erotique. Curiosité satisfaite, c'est naturel avec les instincts de la femme. Le dominicain pouvait sans crainte la conduire maintenant sur la voie illuminative.

Quand il la revit à ses pieds, il n oublia pas de s'informer où. elle en était die ses affaires domestiques^ si enfin elle avait honteuseme&t expulsé ce lion farouche qui s'était introd'uit dans le pieux bercail de la maison Be ville. C'était faire beaucoup d'honneur à Florentia que de le présenter sous cette belle image.

— Mon bon père, tout s'est passé à merveille, pour lia jeune femme de chambre que vous avez eu Textréme bonté de me procurer. Madame la supérieure est une femme charmante et bien élevée. Le sujet qu'elle m'a donné- est un ange. J'aimais bien Jeannette ; elle était ts*ès fidèle; mais c'était rustique^ une pauvre. fiU6. Celle qui me vient de cette sainte maison a une éducation.

parfiaite; puis, mon père, elle est si édifiante, elle a tant d'ardeur ! Elle fait son oraison chaque matin. Ma fille Marie en est dans le ravissement. Elle parle du bon Jésus, comme une sainte Catherine de Sienne.

— Que je suis heureux, ma chère enfant, de vous avoir procuré ce trésor! Mais Florentin? Florentin? cet impie qui se permet de rire des religieux, il est parti sans doute avec votre imprudente Jeannette?

— Hélas! mon père!

— Quoi? Hélas!

— Et oui, j'eA suis au désespoir. J'ai tout fait, mon cher père, tout fait auprès de mon mari ; j'ai /ait valoir les plus fortes raisons, tout a été inutile. M. Deville s est obstiné. Yous^ n'aimez pa^ que je vous dise que les hommes sont terribles, mon père ! Cela est pourtant bien vmi.

— Allons! allons! vous vous y prenez mal.

Je ne crois pas qu'il y ait de mari intraitable. Ce mot ne doit pas être français pour une femme encore belle.

— Oh! mon père, ne me flattez pas!

— Vous flatter, ma fille. Dieu m'en garde.

Seulement je vous montre votre puissance, voilà, tout. Combien de femmes ignorent com^ plétement leur force, qui sont là humblement, bêtement , excusez le mot , aux pieds d'un

homme, quand ce serait cet homme qui devrait être leur esclave! Les Orientales, tout enfermées qu'elles vivent, sont plus habiles, assure-t-on, que nos femmes de l'Occident, qui ont pourtant mille moyens de mettre la chaîne sur un époux unique, de resserrer cette chaîne quand elle se relâche, de 1 enlacer plus fort que jamais quand il croit avoir brisé ses liens. Pauvres femmes, toutes bonnes, toutes naïves, vous me faites pitié! Vous seriez reines, et toujours reines, si vous saviez, . . si vous osiez ! . . .

Madame Deville, admirablement conservée pour ses trente-huit ans, mais qui, prête à marier Laurence, allait s'incrire au rang des grand'mères, trouva charmant qu'il y pût, à son âge encore, des moyens de se faire jeune, et de reprendre, sur le cœur d'un homme, cet empire puissant mais fugitif qui tient aux premiers charmes. Elle ne put comprimer un soupir qui semblait dire tous ses regrets ; puis elle écouta.

— Voyez- vous, ma fille, nous ne sommes que de pauvres religieux, vivant loin du monde; mais nous avons longuement médité sur les faiblesses des hommes; et, en tout, nous ne sommes si puissants qu'en raison de notre art à tirer parti de ces faiblesses. Rien n'est stupide comme de vouloir mener les hommes par la raison. On les conduit par leur orgueil, par leurs préjugés, par leur vanité, et, pour tout

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VOUS dire y puisque nous sommes ici seuls et que nul ne peut nous entendre, par leur passion la plus impétueuse, l'attrait qui les porte vers la femme. C'est par là que se mènent les hommes. Vous en avez fait vous-même l'expérience. Vous avez voulu renvoyer Florentin?

— Oui, mon père.

— Comment vous y ôtes-vous prise? Vous avez cru parfait de parler raison à M. Deville, qui me parait, en effet, un homme très raisonnable?

— C'était ce qu'il y avait de mieux à faire.

— Pas le moins du monde !

— Comment?

— Pas le moins du monde, vous dis-je. A vos raisons, cet homme prudent, expérimenté, se possédant à merveille, a dû répondre par des raisons. Son artillerie alors valait la vôtre; et plus habile que vous à manier la sienne, il a dû vous battre. Mais si vous l'eussiez pris par ses propres faiblesses, si vous l'eussiez attaqué au cœur, disons tout, si vous l'aviez charmé d'un regard, d'un sourire; si, pour l'attaquer sur cette grave question où vous le supposiez d'avance si difficile à se laisser vaincre, vous eussiez attendu le moment, un moment plus favorable, un de ces moments où il eût été enivré par votre amour, chère enfant ! vous eussiez remporté un éclatant triomphe. Il eût été faible

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là OÙ il est très faible, comme tous les hommes. Ne disent-ils pas tous les jours : on ne résiste point aux femmes? Votre force vient donc précisément de ce que vous êtes femme. Si, depuis vingt ans, au rebours de tant de maladroites, vous avez su contenir le cœur de cet homme de manière à ce qu'il n'eût jamais satiété de vous; s'il en a été de votre beauté comme d'une source pure sortant de la roche vive et qui garde toujours sa fraîcheur, c'est que vous avez deviné par instinct que l'art pour les femmes de mener les hommes, c'est de faire qu'ils aient toujours soif. Me comprenez-vous?

— Un peu, mon père.

— Voyez Jacob, ma fille , il se fait sept ans esclave de Laban. Trompé par ce rusé vieillard, qui veut se défaire de Lia, il accepte sept années nouvelles d'esclavage pour avoir cette Rachel qu'il désire passionnément. Quatorze ans de fidélité! On tient un homme vingt ans comme vingt mois; on le lasse après quinze jours comme après quinze ans! Ces choses-là ne se mesurent pas avec les lunaisons, mais avec l'habileté de celles qui savent. L'homme est un animal de désirs. Le secret est donc de le faire désirer toujours.

— Vous pourriez bien avoir raison, mon père.

— Mais sans aucun doute. Sachez-le bien, il

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y a une coquetterie, chaste et provocante, qu'une femme chrétienne peut et doit employer pour maintenir son empire sur le cœur de son époux. Pour peu qu'il reste d'amour dans le cœur de l'homme , l'affaire est sauvée. C'est le caillou, glacé en apparence. Mais la femme est le fer qui fera jaillir le feu. Causons un peu sur cela. Votre mari vous aime-t-il?

— Oui...

— Mais enfin vous aime-t-il? Vous comprenez dans quel sens je veux dire?

— Dans quel sens, mon père?

— Enfin, vous devriez deviner ma pensée :

avec une certaine ardeur? quoi !

— Je le crois, mon père.

— Oh! alors nous le tenons.

— Je vous obéirai, cher père.

— Il faut, autant que possible, vous rajeunir pour lui, recommencer ces agaceries charmantes qui font tourner la tête aux vieux comme aux adolescents, peut-être plus encore aux moins jeunes, parce que leur sotte vanité les porte à croire que le miroir est un menteur, quand il rend leurs traits disgracieux et durs, et qu'après tout ils peuvent inspirer de tendres sentiments, même à leurs femmes. Avec ces deux fibres que vous caresserez, vous serez maîtresse absolue de ce grave M. Deville qui me semble poser un peu en sage. Ce sera plaisant

de le voir tomber dans votre piège. Ah! si toutes les femmes savaient faire! avec elles nous mènerions le monde. Et vous comprenez, ma fille, que ce serait pour le bien.

La docile pénitente, quoique un peu abasourdie de ces leçons, nouvelles pour une femme, sortant d'une telle bouche, trouva que la méthode, après tout, n'avait rien de déplaisant. Du moment qu'elle était conseillée par ce saint homme si mortifié pour lui-même, si détaché de tous les plaisirs des sens, elle ne pouvait être qu'une inspiration d en haut. La religion ainsi comprise n'était pas un trop lourd fardeau. Quelques paroles dites de temps en temps et inspirées par l'instinct féminin de la curiosité, firent croire à notre casuiste que sa morale était assez bien goûtée, et il continua.

— Je ne pense pas que beaucoup d'honimes résistent aux armes puissantes dont nous venons de rappeler l'usage. Mais il y a, chez les hommes, des natures orgueilleuses, froides bu blasées. L'orgueil s'irrite de fléchir devant l'être faible et ne consent pas à accepter l'empire qui s'impose par des caresses ; l'accoutumance, d'autres fois, rend rétifs certaines organisations peu sensibles.

— Que faire alors, cher père?

— Ma fille, là où il est prouvé que l'amour est devenu impuissant, il faut employer la ruse.

Cest ce que TinstiDct de la défense a appris aux êtres faibles. Et la ruse de la femme, c est un coup d'Ëtat. Cela vous étonne, sans doute?

— Un peu, mon père.

— Vous allez me comprendre. Quand un homme se marie, il sait parfaitement qu'il aura pour lui le rôle de la force, force de la loi qui en fait lautocrate de la famille, force de la main qui en fait, dans certains cas, le gendarme. Mais il compte trop sur cette royauté domestique; et il y a une chose qu'il n a pu prévoir, c'est l'insurrection de la faiblesse contre la tyrannie. Vous comprenez, ma fille, qu'il ne faut en venir là que dans des cas extrêmes, quand il est prouvé que le mari, par exemple, s'obstine à ne pas vouloir pratiquer le bien, à empêcher que Dieu ne soit honoré et servi dans la famille. Alors arrive le recours au coup d'État. L'homme, quoique le plus fort, a un besoin instinctif de paix dans sa vie intime. II a au dehors la lutte, les embarras des affaires, les conflits d'intérêt et de vanité; c'est un lutteur perpétuel dans la société telle qu'elle s'est faite surtout de notre temps. Donc il est naturel qu'il recherche chez lui un peu de calme, après les agitations de la journée. Mais si, un beau jour, il est prouvé, qu'il ne pourra obtenir cette paix qu'à la condition de certains sacrifices ; si l'on parvient à le convaincre que la femme, l'être

faible, une fois révoltée, changera son intérieur en une arène de discussions déplaisantes, de mauvaise humeur sans fin, de froideur implacable, dès ce jour Fhomme terrible est vaincu, ce quil ne concéderait ni à la raison, qu'il n'écoute pas toujours, ni àFamour dont il aurait fait dédain, il le concède alors à son instinct égoïste de repos. Il veut avoir la paix. Il signe le traité : il cède à sa femme. Si cela se pratique ainsi, dans le monde qui n est pas chrétien, pour amener un homme à céder quand il s'agit de choses temporelles, quelquefois de désirs futiles de la femme, comme d'aller perpétuellement dans le monde, de fréquenter les théâtres, d'avoir tel luxe, de faire telles excursions de plaisir, ne sera-t-il pas bien légitime d'y avoir recours pour le bien, dans les intérêts de Dieu, pour faire régner dans la famille, sur les serviteurs comme sur les enfants, les saintes lois de l'Église? Cela ne se discute pas. C'est un tout petit mal pour un très grand bien ; une querelle qui dépasse rarement huit jours pour amener le vaincu à dire : Je cède. C'est ce que j'ai appelé le coup d'État de la femme. En effet, quand tout le reste est épuisé , quand devant l'obstination de celui qui a la toute-puissance, il est démontré que la femme ne peut exercer, selon la loi de Dieu, selon la conscience, la grande royauté que la religion lui donne sur la famille.

alors elle entre dans son légitime droit de défense. Impuissante par la force, elle déploie savamment la ruse. Et je vous Tai insinué, c'est une affaire de huit jours de persévérance. Quand le mari, longuement admonesté par une femme qui craint Dieu, pour qu'il ait à régler sa maison sur la loi de Dieu, a résisté à tout, prières, supplications, carcasses, la femme se déclare outragée dans tout ce qu'elle a de plus légitime et de plus sacré, ses droits d'épouse méconnus, son cœur blessé. Elle se retire alors dans ce fort impénétrable : la leçon est faite autour d'elle : le mari est excommunié. Jusqu'à ce que l'impie s'amende, jusqu'à ce qu'il reconnaisse ses torts, au moins qu'il cède, on ne lui parlera plus que par le oui, par le non les plus secs ; on ne le touchera pas plus que le pestiféré; la femme aura contre lui de ces mots acérés qui indiquent l'indignation du cœur, une sainte haine contre ce Satan en révolte contre Dieu. Une femme l'œil en feu, la parole sèche, le geste dédaigneux, des enfants attristés qui n'ont plus une caresse et qui semblent devoir fuir le lépreux, le maudit, des serviteurs qui ayant eu à opter entre le parti de madame, qui renvoie d'ordinaire, et celui de monsieur, qui s'occupe moins du ménage, ont épousé la querelle de celle dont ils ont le plus à craindre, un tel spectacle, que l'imagination de cet homme

lui représente devoir durer des semaines, de longs mois, le terrasse enfin. Il ne peut avoir la paix qu'en cédant. Ce serait d'ailleurs à recommencer cent fois; homme très logique, en cédant à ce premier coup d'Ëtat, il cède pour toujours, convaincu qu'il faudrait céder encore. Son abdication est définitive. Presque toujours son impuissant courroux s'exhale par quelques âpres mots. La femme s'y attend: mais l'orage se termine par ce dernier coup de tonnerre : Eh bien! faites comme vous voudrez! Mais, dès le lendemain, la femme, plus douce, plus aimable que jamais, a changé cet enfer de quelques jours en un paradis. Les enfants, enchantés que la querelle du ménage ait pris fin, s'épanchent en douces caresses. Les domestiques sont empressés et mielleux. Le chien fidèle lui-même semble comprendre que son maître n'est plus le paria dans sa famille, et il partage la joie de tous. Voilà, ma fille, le coup d'État. Tout cela vous est dit pour votre gouverne. Vous êtes prudente; vous avez à agir en toute circonspection. Vous comprenez que ceux qui nous accusent de porter quelquefois le trouble dans les ménages auraient beau jeu contre nous, s'ils supposaient que nous tenons ce langage à toutes nos pénitentes. Ce ne peut être que, dans des cas exceptionnels, que la théorie des coups d'État en famille peut être réalisable, et

le directeur en reste toujours le juge. Mais je m'en tiens de préférence aux moyens de douceur. Pour ceux-là, il n'y a qu'à suivre sa nature, qu'à être femme. Je vous ai un peu longuement retenue aujourd'hui, chère enfant ; mais cette petite instruction était capitale. Il faut que la femme sache ses droits et sente sa force. D'ailleurs, vous avez bien saisi ma pensée.

Tous ces moyens d'influence puissante, de domination même dans la famille ne sont légitimés que par l'intention bien formelle de soutenir la cause de Dieu et de l'Église. Avec ce but, tout est permis. A la prochaine confession, nous achèverons de régler ce qui regarde votre intérieur. II y a cette grande, cette terrible affaire du mariage de votre fille aînée. Vous savez sur cela ma pensée. Vous me rendez cette justice que je ne vous ai point tourmentée. J'ai fait valoir de puissantes raisons, bien convaincu \ que vous étiez trop attachée au bien, trop dé-

terminée à ne rien faire qui engageât votre conscience, pour vouloir une union qui ne serait pas selon l'esprit de Dieu. Nous examinerons cela en toute conscience. Prions bien, en attendant, pour que nous ne fassions rien en dehors de la sainte volonté de Dieu. Vous avez bien fait vos consolantes communions, mon enfant? — Oui, mon père, et vous êtes bien indulgent pour moi.

— Je n'ai en vue, ma fille, que votre avancement spirituel. Les méchants ne comprennent rien aux immenses avantages de la direction.

Se soumettre à un guide, qui vous parle de la part de Dieu, leur semble une déchéance pour leur dignité. Hélas! les pauvres aveugles, ce serait leur grandeur. Plaignons-les de méconnaître des moyens si faciles de perfection.

Adieu, ma chère fille, à bientôt.

— Adieu, mon si bon père.

Depuis rinstallatioD de M. Deville, dans le brillant hôtel de la rue Saint-Dominique, deux courants d'idées s'étaient formés autour de lui. Sans s'en douter, il en avait déterminé un, dans lequel s'étaient jetés Laurence, sa fille aînée, Armand Villaret, son futur gendre qui, selon les usages reçus dans la province, quittait peu la maison du beau-père. Que de charmants entretiens dans ce nouveau salon où rien n'avait pénétré de prétentieux, où pouvaient se faire jour toutes les idées élevées, et où régnait cette aisance que portent avec eux les esprits d'élite. L'abbé Courbon, lami de Villaret, le compatriote de M. Deville, venait fréquemment dans

ce salon, ainsi que quelques hommes du monde, de la littérature et de la science. Le jeune comte de Savinières, esprit très libéral, sceptique, présenté par sa tante à madame Deville, était du nombre des plus assidus. Sa conversation bizarre, caustique, mais toujours spirituelle, le faisait beaucoup remarquer.

Laurence n'était pas moins séduisante par son esprit que par sa beauté. Cet esprit avait la limpidité et la fraîcheur de ces premières années où les perceptions vives et primesautières remplacent, dans certaines natures, les idées acquises par la réflexion et Fexpérience. Trop jeune pour avoir beaucoup vu, beaucoup médité, Laurence se trouvait un sens droit, un jugement exquis, des aperçus larges, grâce à son merveilleux instinct d'intuition. Ajoutons aussi qu'elle était à une grande école. Jalouse de ne pas être au dessous de l'époux que son père lui donnait, elle s'était inspirée, depuis le doux séjour de Vareilles, et les délicieuses promenades sur les vertes prairies, au penchant des collines chargées de leurs châtaigneraies, de l'esprit de Vîllaret, nature d'élite qu'elle aimait de cette calme mais forte passion, née dans certaines âmes pour être la joie de la vie, autant à un âge avancé que sous les feux de l'adolescence. L'écolière avait appris, en quelques mois, ce que les années seules enseignent dans la vie insouciante

des jeunes filles, quand absorbées par des futilités, entraînées par le plaisir des réunions du monde, elles semblent oublier ce qu elles gagneraient au noble apprentissage d'une vie plus sérieuse.

Villaret avait vu avec enivrement cette transformation s'opérer en Laurence. Il s'en entretenait souvent avec le père. Villaret avait pu dire, sans grossière flatterie : Votre fille, c'est vous, moins la longue expérience, mais de plus avec toutes les grâces de la femme.

L'autre courant avait été déterminé par le fougueux dominicain, devenu, après quelques semaines, le maître absolu des pensées, de la volonté de madame Deville. Marie, la plus jeune des sœurs, s'était jetée dans ce courant fanatique, étroit et dévot, avec une ardeur qui faisait presque trembler le guide imprudent de ces deux âmes, l'une roseau flexible qu'il inclinerait comme il l'entendrait, l'autre fragment d'acier sur lequel il n'aurait aucune prise, mais dont rien ne pourrait adoucir les aspérités terribles.

Le moine et Marie s'étaient trouvés pétris des mômes idées absolues et violentes, des mêmes aspirations à comprimer toute liberté humaine. Le moine, plus expérimenté, mettait encore quelques mesures dans ses plans ; il ne pensait pas franchir l'impossible. Pour la jeune fille.

qui avait bu le mysticisme à grandes coupes, dans son couvent, l'impossible n'existait pas. Elle ne voyait pas une seule métaphore dans rÉvangile, et elle prétendait très bien en arriver à ce point d'exaltation de la'foi, où il est dit en réalité à la montagne : Jette-toi dans la mer, et où la montagne obéit. Madame Deville confiante, mais molle, avait besoin d'être poussée; la mystique Marie avait besoin d'être retenue.

Nous connaissons tous les plans du père Jérôme sur cette nouvelle maison, qui aurait une place honorable dans la société parisienne. Ayant réformé à sa guise la domesticité pour que Dieu "y régnât, c'est à dire en bon français, ayant introduit là un espion par lequel il saurait tout, sûr de la mère, entraîné plutôt par la jeune fille que maître de ses mouvements impétueux, il n'y avait plus là que deux esprits rebelles à dompter.

Les imprudentes leçons qu'il avait données à madame Deville, la disposition naturelle de Marie à repousser, comme des crimes, tout ce qui s'écartait de son catholicisme fanatique et haineux devaient amener, dans cette famille si paisible jusque-là, une scission profonde.

On se trouvait aux pôles extrêmes : liberté, fanatisme, — amour pour aller au bien, violence pour faire obéir aux lois de Dieu.

Tout ceci était l'œuvre du moine.

Le ravage s'était fait sans qu'il y eût d'autre remède, de la part du seul homme intéressé, à ne pas se laisser égarer deux femmes qui lui étaient chères, que de défendre tout rapport avec le dangereux directeur ou avec d'autres qui eussent pu lui ressembler.

Mais M. Deville respectait profondément, dans les autres, ce qu'il voulait qu'on respectât en lui-même, la liberté de la conscience. C'était la première à ses yeux, la plus sacrée. Il lui répugnait de mettre sa femme en tutelle, comme on le fait d'un enfant sans raison. Marie, ellemême, lui paraissait trop avancée en âge pour qu'elle dût être traitée en petite pensionnaire. Elle avait d'ailleurs une énergie indomptable. Et vouloir mettre le frein à de tels tempéraments, c'est les provoquer à des excès terribles.

Quand le moine, avec cette politesse cauteleuse, cet air demi joyeux que savent prendre quelques-uns d'entre eux pour gagner les hommes du monde, s'était présenté chez M. Deville, celui-ci avait dû l'accueillir avec urbanité. Il n'avait vu qu'un caprice de femme pieuse dans le choix du dominicain pour confesseur.

Sa femme lui avait dit : C'est la marquise de Savinières qui me l'a donné. Il n'y avait plus rien à dire. La marquise n'était pas méchante : elle aimait Hélène. Elle ne pouvait pas introduire dans la maison un ennemi.

Tout cela jeta M. Devîlle dans une complète sécurité.

D'ailleurs, quel remède? M. Deville se serait-il changé en tyran de sa femme et de sa fille ?

La première exigence de sa femme l'avait surpris. Mais il n'avait vu en cela qu'un caprice passager, qu'une crainte excessive de mère chrétienne. Il y avait eu même un arrangement amiable. Il n'en avait pas été de même quand madame Deville avait prétendu renvoyer Florentin. Sans soupçonner, précisément, des ordres formels du directeur de conscience derrière cette volonté, il avait vu là une usurpation de ses droits de maître de maison, et il n'était pas homme à les abdiquer. Aussi la pauvre femme avait-elle complètement échoué.

Mais le fait, peu grave en lui-même, lui revint à la pensée. Il en causa incidemment avec Villaret qui ne fit qu'en rire.

— Bizarrerie de la chère maman ! Les saints valets de chambre ne sont pas de Paris. X)n les prend comme on les trouve.

On n'alla pas plus loin.

Cependant un jour que M. Deville se trouva seul avec l'abbé Courbon, il s'ouvrit franchement à lui, et après avoir raconté l'histoire de Jeannette et de Florentin :

— Que vous en semble? lui dit-il, ma femme n'était pas ainsi autrefois.

— Je le croîs bien, reprit Tabbé, elle avait pour confesseur, à Tours, le bon curé de Saint- Symphorien, qui n'était pas un fanatique; à Vareilles, elle s'adressait au curé. Aucun de ces honnêtes prêtres ne lui eût suggéré ces idées saugrenues. Il y a, derrière cela, du moine réformateur, c'est à dire du moine despote et du moine espion.

— Vous ne plaisantez pas?

— Malheureusement non. Je ne vous en ai point parlé, c'est si répugnant pour le prêtre d'attaquer d'autres prêtres, quoique masqués sous le froc ; mais j'ai toujours eu l'idée que ce moine violent et arriéré, du nom de Jérôme, mènerait loin mesdames Deville, dès qu'il les aurait sous 1 étreinte puissante de sa direction.

— Pourquoi, l'abbé, ne m'avez-vous pas prévenu?

— Mon Dieu, par délicatesse... peut-être aussi par timidité; je n'ose pas attaquer des questions aussi graves, même avec mes amis intimes. Les moines font tant de mal par cette renaissance du moyen âge qu'ils opèrent, à la face du soleil, au milieu de notre clergé, que je repousse tout souvenir qui se rattache à ces hommes, que j'en parle peu, et que je voudrais n'en parler jamais. Je les regarde, eux, et ceux qu'ils parviennent à égarer dans les rangs du

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clergé des paroisses, comme le fléau du catho- Ikisme. U semble qu'une fatalhé tienne à ee mâlheareux froc : il M paraît nulle part qci'ayec Je Êinatisme, par eonséquenl;, qu'avec la guerre et l'oppi^ession de la liberté humatoe^ Si je Youlais perdre une 5odâ;é> je rabandminerais au fanatisme des moines; avant vin^ ans, je jetterais sur elle le linceul.

— Mon ami, vous me &iîtes tnembier^

— Que yoiulez^yous.? Je sais me taire; quoique souvent cela «oit difficile, mais eofin^ souvent je me tais. Mais >quand vous me demandez ma pensée, je ne puis faire qu'une chose, la dire tout entière. Je vous l'ai dite.

— Vous voyez donc un danger sérieux dans la direction de ce révérend père?

— Très certainement. De tels hommes n'ont pas la preicnière notion historique de la confession ; ils en ignorent le but, la portée dans la discipline chrétienne. Ces bonnes gens se sont figuré naïvement qu'ils ont l'aèsolution dans leur capuce, comme la mère igénisse tient le lait dans ses mamelles. Ils se croient de pâtàts dieux qui pardonnent : une vertu sort de leœr robe; leur contact fait la conversion. Avec ces ignorances, à quelles aberrations ne doivent^ils pas descendre, dans un ministère aussi difficile qtfie celui de la confession, lors même qu'il serait exercé avec les précautions d'une minu^

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tieuse prudence? Aussi, que de conseils donnés à tort et à travers ! Que d'exaltation dangereuse excitée dans des cerveaux déjà portés naturellement à Fenthousiasme ! Que d'égarements d'idées nés des interrogations extravagantes qu'ils croient, en bonne conscience, indispen-* sables pour l'intégrité de l'accusation ! Mon ami, c'est un chaos où Ton se perd, un gouffre de misères et d'abus, une dépravation d'une chose sainte, la ruine de la religion s'accélérant par un ministère doux et paisible qui eût dû la maintenir et la faire aimer. Voilà la confession à la méthode des moines. Les évêques, le clei'gé séculier, pendant des siècles, ont tout fait pour renfermer ces braves gens dans leurs mona&< tères ; ces saints qui ont renoncé au monde, ont voulu absolument promener leurs têtes rasées et leurs épais manteaux au milieu du monde.

Ne connaissant rien de la vie sérieuse dans chaque civilisation, ils ont prétendu régenter cette civilisation. Il leur a fallu confesser les rois, confesser les grands seigneurs, confesser les grandes dames. Une fois entrés dans cette voi^, rien ne les a arrêtés dans leur insatiable cupidité d'éi^lipser le prêtre, de le supplanter partout, au confessionnal, aux prédications.

Rome, très coupable en cela, les a soutenus contre les évêques ; elle a encouragé leur usurpation ; elle leur a accordé des exemptions de

la juridiction épiscopale ; de sorte que, dressant autels contre autels, ils ont présenté cette étrange anomalie d une Église monacale, éclipsant 1 Église conduite par Fépiscopat. Gela recommence, au milieu de nous, comme de plus belle. Les évéques intelligents gémissent, mais ils ne veulent rien faire qui mécontente Rome ; les autres se laissent endoctriner sous le prétexte du bien que peuvent faire de tels saints; de la sorte, malgré les longues expériences du pasjsé, les mêmes errements recommencent, le même discrédit, auprès du monde pieux, des hommes que renferme le clergé séculier, un effrayant mysticisme fomenté chez les femmes et pouvant quelquefois aboutir jusqu'à la folie, la confession rendue à jamais odieuse aux hommes que la confession mystique n'attirera jamais ; au bout de cela, l'Église, plus que jamais, sur le penchant de sa ruine.

— Le tableau n'est pas riant.

— Il s'en faut, mon ami. Mais ces fanatiques savent très bien que, par convenance, par respect pour la liberté religieuse, nous les supporterons. Forts de nos délicatesses, ils travaillent à nous détruire. Et vous pouvez juger, par le chemin qu'ils ont fait depuis quinze ans, combien sera ra|>ide l'abaissement du clergé séculier. Ceci vous explique comment je suis l'ennemi des moines, non pas pour eux-mêmes,

quoiqu'il y ait chez eux bon nombre de misérables ambitieux et de cerveaux malades, mais pour leur système de domination, et leurs dangereuses théories de direction spirituelle.

— Hélas ! Et les femmes les suivent.

— Oui, c'est devenu de mode; la crinoline et le moine, les deux extravagances que nous a values cette seconde moitié du dix-neuvième siècle, quelles trouvailles! Je pourrais vous dire sur cela des choses incroyables.

— Ce moine, le père Jérôme, me paraît singulièrement entreprenant. Je me tromperais fort si ce n'est pas un tartufe.

— Oh! pas le moins du monde; Tartufe n'est pas dangereux ; il se dévoile. Ceux-là sont fanatiques, et c'est toute autre chose. Tartufe parle des choses de Dieu, comme les fripons de la vertu; mais ceux-là en parlent sérieusement.

C'est sérieusement, et avec la conviction profonde qu'il travaillait à la gloire de Dieu que maître Jérôme aura dit à votre femme : Je vous refuse l'absolution, si vous n'avez pas auprès de vos filles une femme de chambre très pieuse qui les entretienne de saintes pensées ; votre conscience n est pas en sécurité tant qu'il n'y aura pas auprès de votre mari un valet de chambre faisant ses pâques. Oh! je la connais, la Révérence. J'ai eu maille à partir avec elle et j'en garderai long souvenir. Il m'en a cuit déjà, et si

Le lendemain de l'entretien avec Tabbé Coupbon, M. Deville parut sous l'empire d'une préoccupation extraordinaire. Il y a des hommes que les faits seuls arrachent à leur inquiétude, d'autres qui s'abattent devant une idée pénible , se dressant à leur regard.

Armand Villaret, toujours craintif, comme ceux qui aiment, et de plus naturellement observateur, s'aperçut du ravage que faisait, dans l'esprit de M. Deville, une pensée fatigante. Une si douce intimité s'était établie entre ces deux hommes, que Villaret ne craignit pas d'aller vivement au devant d'une confidence. ^

— Petit père, c'était le nom que Laurence

Le lendemain de l'entretien avec Tabbé Courbon, M. Deville parut sous l'empire d'une préoccupation extraordinaire. Il y a des hommes que les faits seuls arrachent à leur inquiétude, d'autres qui s'abattent devant une idée pénible , se dressant à leur regard.

Armand Villaret, toujours craintif, comme ceux qui aiment, et de plus naturellement observateur, s'aperçut du ravage que faisait, dans l'esprit de M. Deville, une pensée fatigante. Une si douce intimité s'était établie entre ces deux hommes, que Villaret ne craignit pas d'aller vivement au devant d'une confidence.

— Petit père, c'était le nom que Laurence

— Il me sembla que la chère maman le regardait comme les oiseaux timides regardent le serpent qui les fascine. Marie m'effraya. Des éclairs de feu jaillissaient de ses yeux devant rhomme étrange en qui s'incarnaient des idées de religion outrées et intolérantes. Elle aurait presque dit : Je suis une fille de Saint-Dominique ; j'aime les dominicains d avoir voulu défendre la sainte foi avec des bûchers. Oh!

comme certaines âmes s'allument au fanatisme! Ce jour-là, je sentis pour cet homme une répulsion profonde, non pas précisément pour cette personnalité, qui me parut assez médiocre, et qui a nom Jérôme, mais pour le moine or^ gueilleux et fanatique, se drapant fièrement devant moi, et semblant, par certains regards furtifs, interroger mes sympathies ou ma haine. Mon instinct ne me trompait pas; et puisque nous en sommes aux confidences, j'aurai le courage de vous dire la pensée cruelle qui, dans le moment, me transperça le cœur comme un glaive.

— Quelle fut cette pensée? demanda tristement M. Deville.

— Pendant que cet homme, qui probablement me devina, se tournait vers Marie, toute passionnée à Tentendre, je me disais avec une cruelle amertume : Si jamais je venais à perdre mon bonheur, je ne le devrais qu'à cet homme; il sera le génie du mal dans cette famille.

— Consolez-vous, Armand; Laurence, heureusement, a échappé à sa dangereuse fascination. Notre malheur n'est pas complet. Les instincts droits de cette chère enfant la préserveront, je Tespère» dans lavenir, du fatal exemple de déchéance morale que lui donne sa pauvre mère. Si j'en crois quelques mots, bien réservés du reste, sortis de sa bouche, au sujet du moine, ce serait tout le contraire de l'enthousiasme qu'elle ressentirait pour cet ange de ténèbres.

Madame Deville était entrée dans le salon au moment où ils en étaient là de cet entretien. Quelque chose de doux et de bon était encore sur ses traits ; mais son regard était déjà incer* tain, l'œil ne s'ouvrait plus comme le miroir où une âme bien sûre d'elle-même, bien maîtresse de ses volontés, se laisse lire jusque dans ses profondeurs ; l'instinct de la fausse position où la jetait cette direction absorbante se traduisait déjà, et une heure ne tarderait pas à venir où cette brillante créature, ravissante longtemps, comme une Eve dans son Éden, se changerait en une Eve attristée et malheureuse condamnée aux douleurs de l'exil.

Madame Deville, après quelques moments d'entretien avec son mari et Armand, se leva et se rendit dans un petit salon à côté où se trouvait Laurence. Celle-ci, occupée à un travail de fine broderie, n'avait pas voulu interrompre

Fentretien de son père et de son amant. Et, comme la porte était légèrement entrouverte, elle avait tout entendu.

Ces tristes révélations, l'état moral où elle voyait son père, avaient fait sur elle une vive impression.

Elle dissimula cependant et ce fut avec un visage riant qu'elle accueillit sa mère.

Celle-ci, de plus en plus disposée à réaliser chez elle les beaux plans de perfection du père Jérôme, cherchait précisément Laurence pour lui rappeler qu'au moment de la solennité de Noël, elle verrait avec bonheur sa fille aînée s'unir à elle et à Marie, pour s'approcher de la communion.

— Volontiers, chère maman, avait répondu Laurence. C'est une grande fête, en effet, et je serai toute heureuse d'aller puiser de la force dans le divin sacrement.

— Mais, ma fille, ce n'est pas tout. Je voudrais beaucoup que tu eusses le môme confesseur que moi.

— Et pourquoi, chère maman?

— C'est plus convenable. Ta sœur et moi, nous nous adressons au révérend père dominicain que tu as vu ici. Il paraîtrait singulier dans le monde que tu eusses un autre confesseur que le nôtre.

— Cette raison, pauvre maman, ne mecon-

178 LE COIfFESSBUR

vaincrait pas. Le monde a bien assez à s'occuper de nos toilettes, de notre équipage, sans vouloir se mêler de nos consciences.

— Tu as tort. On remarque tout. Madame de Savinières m'a déjà dit qu'elle trouvait bien étrange que tu eusses l'air de faire l'esprit fort, en ne prenant pas, comme ta mère et ta sœur, un directeur parmi les révérends pères. EUe prétend que cela déplaira dans le monde où maintenant nous sommes reçus, grâce à elle.

— Mon Dieu ! ma mère, je ne vous cacherai pas mon bonheur d'aller dans un monde distin** gué. Je reconnais avec vous que nous devons un peu cela à madame de Savinières; mais, franchement, c'est se préoccuper de trop petites choses...

— De petites choses , ma fille ! Mais tu n'y penses pas. Dans les réunions intimes, et sour vent môme dans les soirées, les femmes du monde ne parlent, le plus souvent, après l'article toilette, que de leurs directeurs. — J'ai tel père, dit l'une; il est bien bon. — J'ai tel père, dit une autre; il est un peu sévère. — Oh! le mien c'est un saint, un ange ; il me laisse faire tout ce que je veux. — Moi, je suis moins heureuse que vous ; il a fallu renoncer à ceci, à cela. — Mon directeur est admirable en chaire; il a des poses ravissantes. — Mon directeur a une si douce voix quand il parle de Dieu, qu'il ferait

aimer Ja vertu malgré soi. — Tels sont les eninetiens journaliers. Il y a peu de jours, on disait chez madame la duchesse de "^ : Oh ! une telle ost bien provinciale, il y a trois mois qu'elle est à Paris où elle affiche un grand luxe; elle n'a seulement pas un directeur. — Tu vois donc, ma fille, que ces choses-li se remarquent dans notre monde.

— J'en suis fâchée, ma mère, pour ce mondelà, qui me semble plus se préoccuper de suivre ufie mode, dans un tel choix, que de chercher les avantages d'une direction spirituelle. Pour moi» la religion est chose sérieuse, et je ne vais jamais que là où je trouve paix et consolation pour EEion âme.

— Âh ! chère enfant, où trouveras-tu plus de consolations qu'auprès^d'un révérend père?

— Il peut y en avoir de bons, mais je ne les connais pas.

— Ma fille, tu m'étonnes. Mais je te cite pré- ^sément mon saint directeur le père Jérôme, et je ne te le propose, chère enfant, que parce que e'est un homme de Dieu, arrivé à la plus haute spiritualité et pouvant conduire les âmes chrétieaaes dans la perfection.

— Je ne voudrais pas vous blesser, ma mère.

Si vous voulez, nous en resterons là sur le père Jérôme.

— Qîue voulez-vous dire, Laurence?

IgO LE CONFESSEUR

— Ma mère, je veux précisément ne vous rien dire, parce que c'est une loi sacrée pour moi d'éviter, vis-à-vis d'une mère, tout ce qui pourrait avoir l'apparence d'un manque de respect.

— Vous me manqueriez davantage par ces réticences affectées. Dites-moi vos pensées, ma fille?

— Vous me l'ordonnez, mère.

— Oui, je vous l'ordonne.

— Eh bien, jamais le père Jérôme ne sera mon directeur, parce que, tout saint homme que je veux le supposer avec vous, je le tiens pour un homme dangereux.

— Mais c'est horrible ce que vous dîtes là!

C'est presque une calomnie,

— Je vous ^is ma conviction intime.

— Et sur quoi la basez- vous? Êtes-vous allée, en secret, vous confesser à lui?

— Dieu m'en garde.

— Ce sera cette malheureuse Jeannette qui vous aura fait des contes.

— Oui, Jeannette ma dit beaucoup de choses .

— Comment ! la malheureuse a eu l'imprudence de rapporter à ma fille ces entretiens secrets?

— Jeannette ne pourrait donc pas répéter à une fille de dix-huit ans, qui sera mariée dans

quelques mois, ce qu'un confesseur a pu lui dire? Maïs vous m'étonnez, mère?

— Elle a eu tort : elle aura brodé sur cela.

— Jeannette est trop ignorante pour trouver les beaux détails que lui a étalés le moine.

C'était peu édifiant, selon moi ; et il y aurait assez de cela pour m'ôter toute envie de jamais m'adresser à un directeur de cette sorte.

— Ce que c'est que les préventions! Mais, ma fille, c'est précisément par intérêt pour ses pénitentes que ce bon père entre dans ces longs détails. Tu penses donc que cela Tamuse beaucoup...

— C'est un peu l'opinion de Jeannette.

— La misérable !

— Vous ne pouvez pas empêcher les gens de juger.

— Oh ! que le père a eu raison de me dire que cette fille était dangereuse chez moi !

— C'est donc lui qui l'a fait expédier pour la Creuse et qui nous a valu la petite sainte mademoiselle Aubierge?

— Oui, ma fille, précisément.

— Eh bien, ce n'est pas trop mal. C'est un habile homme que votre révérend père. Il n'y a pas encore quinze jours que mademoiselle Aubierge est ici et déjà Florentin prétend qu'elle lui fait les yeux doux.

— Oh ! le monstre ! Mais c'est infâme ! Une an-

gelette de candeur que m'a donnée la rérërende mère! Le père a raison, cet homme-là ne peut pas rester chez nous. S'attaquer à tant de vertu!

~ Ma mère, je regrette de vous avoir dit cela.

'^ Non, ma allé, n'en ayez nul regret : il est bon que je sache tout. Mais j'y mettrai ordre.

^ Je vous en supplie, que je ne nuise pas à cet honnête garçon !

•r-^ Nous verrons cela. Maintenant, ma fille, croyez bien que Jeannette ne vous a fait que des exagérations sur le père Jérôme. Je m'en suî$ expliquée avec lui et ses explications m'ont pleinement satisfaite.

— Vous avez été facile, chère mère, parce que vous êtes si bonne ; mais ce n'est pas le jugement d'hommes graves pour lesquels f ai un véritable respect. A leurs yeux, le père Jérôme est un directeur dangereux dans une famille.

— Mon Dieu ! quel malheur que de telles pensées pénètrent dans ma maison! Je veux savoir qui a autorité ici, pour y tenir de tels propos.

— Il y a, ma mère, une autorité peu suspecte, celle de mon père.

-^ Quoi! lui?

— Oui, ma mère, lui, M. Villaret, l'abbé Gourbon sont unanimes pour déclarer dangereux un guide spirituel de cette sorte.

— Et ils viennent vous faire confidente de

pareils jugements? Mais c'est affreux, cela! On me brave chez moi. Je me plaindrai à votre père; j'en dirai mon mécontentement aux autres.

— Gardez-vous-en bien, ma mère. Ces messieurs ne m'ont point prise pour confidente ; ce serait permis sans doute à mon père. J'ai entendu, malgré moi, un entretien entre mon père et Armand. Leur mécontentement est si grand, leurs appréhensions si vives, que ce mot terrible a échappé à Armand : Maudit moine! Et vous savez s'il est doux, indulgent pour tous, respectueux pour les prêtres.

— Oh ! les prêtres, les siens, l'abbé Courbon, oui, je le sais! Mais les prêtres moines, il les aime peu ; et je ne doute pas que les antipathies de votre père pour les religieux ne viennent beaucoup de cette influence.

— Oh! ma mère, rien, vous le savez, n'influence mon père.

— Il faudra bien, pourtant...

Madame Deville s'arrêta. Puis, après un moment de silence :

— Puisque vous voulez bien communier avec nous le jour de Noël, quel sera donc le confesseur à qui vous vous adresserez?

— J'irai à la paroisse. Tous les confesseurs me sont bons.

— Ma fille, on ne traite pas ces choses à la légère.

— J'ai voulu dire simplement que je n'avais nulle préférence pour aucun confesseur. Mais, pour que vous soyez satisfaite, j'irai à un prêtre dont vous parliez autrefois avec éloge, j'irai à l'abbé Courbon.

— Ces prêtres de paroisse, ma fille, n'ont pas l'esprit intérieur comme des religieux.

— Oui, mais, vivant dans le monde, ils en jugent mieux les obligations. D'autre part, ils cherchent moins à savoir ce qui se passe dans l'intérieur des familles, ils excitent moins au mysticisme, cet écueil fatal de la vie pieuse, dit l'abbé Courbon, tout cela c'est quelque chose. Je veux garder mes habitudes , tout en suivant les prescriptions de l'Église, pour les femmes chrétiennes vivant dans le monde, et je n'ai pas la prétention de me mêler aux parfaits du cloître. Voilà, ma mère, . pourquoi ce sera à l'abbé Courbon que je m'adresserai.

— J'avais pourtant fait espérer au père Jérôme que toutes les trois nous serions sous sa direction pieuse.

— Oh ! ma mère. Dieu m'en garde. Je vous porte trop de respect pour vous dire ce que je pourrais penser de l'influence de ce moine sur vous; mais je puis parler librement de ma sœur. Ne voyez-vous pas que son exaltation religieuse va croissant? Il lui échappe, devant nous, depuis quelque temps, de ces paroles ardentes qui dé-

notent un travail intérieur dangereux pour le cerveau encore bien faible d'une jeune fille. Je rie dois pas vous cacher que nous sommes tous ici dans l'inquiétude à cet égard ; et si mon père se tait sur cela devant vous, c'est par ce principe de réserve absolue qu'il s'est imposée en tout ce qui regarde notre conscience. Puisque vous avez paru m'autoriser à vous dire toute ma pensée, il me semble qu'un confesseur ascétique était le dernier auquel Marie aurait dû être adressée. Ce n'est pas pour vous un reproche, chère mère.

Vous n'avez écouté que votre désir de faire mieux, de conduire vos filles à une haute piété, comme on dit. Pour ma part, je renonce k la haute piété, heureuse de me maintenir dans une piété vulgaire, mais solide. Quant à ma sœur, ce sera autre chose. Croyez bien que ce révérend père, avec les meilleures intentions du monde, je n'en doute pas, la conduira à ces hauteurs de spiritualité où les cerveaux des femmes se trouvent pris du vertige. Je vous exprime sur cela, chère mère, non pas seulement mes craintes, je n'ai pas beaucoup d'expérience pour me prononcer, mais celle de mon excellent père, dont j'aime tant le jugement calme, et je sais que sa tendresse pour vous .et pour Marie est en ce moment bien préoccupée.

— Ma chère fille, je ne vois pas qu'il y ait tant à s'inquiéter de ce que ta sœur et moi nous

avons pour directeur un saint religieux. Ne dirait-on pas, à vous entendre tous, qu'avant peu oe bon père viendra prendre possession de notre hôtel et que nos cervelles ne tarderont pas à déménager. Ce sont là vraiment des exagérations trop fortes. Toujours l'on a calomnié ces bons pères! Et vous autres, sans vous en douter, vous contribuez à accréditer dans le monde ces bruits offensants. Pour moi, je déclare n'avoir jamais reçu de mon père spirituel que des avis de la plus grande sagesse.

— Rien ne vous éclairerait sur cela, ma chère mère. Je m'arrête donc. Mais permettez qu'au moment de mon mariage ce soit à un prêtre séculier que je m'adresse, plutôt qu'à un moine dont j'aurais à redouter les interrogations indiscrètes, si j'en juge par une seule confession que j'eus l'occasion de faire, à Tours, auprès d'un révérend père du genre du vôtre.

UN PRE!ifIER AMOUR

Une lettre de Villaret et sa conversation avec Yàhhé Courbon nous ont initié aux agitations mystérieuses du eœur de Marte* Armand ne s'était pas trompé, il était aimé de celte jeune fille. Cette passion s'était allumée sous les om^ brages de Yareilles, dans cette intimité de tous les jours qui s'établit nécessairement à la campagne.

Marie avait cru d'abord, sous l'obsession de ses idées pieuses, aimer iiniqiiem>ent l'âme du futur époux de sa sœur, qu'elle croyait bien compromise à l'endroit du salut éternel, par le peu d'ardeur qu'il témoignait pour la cause pot^ tificale au point de vue temporel^ et par son hostilité aux idées ultramontaines.

Au moment où Marie arriva à Paris, cet amour avait atteint dans son âme, moins tendre que passionnée, sa parfaite éclosion. A force de se répéter : — Heureuse Laurence ! Villaret l'aime, — il avait bien fallu s'avouer à ellemême qu'elle était devenue une rivale pour sa sœur.

On comprend qu'elle n'avait pas attendu les féteis^. de Noël pour se confesser ; deux jours après son arrivée à Paris, elle était allée trouver le père Jérôme. Il fut convenu qu'elle se confesserait tous les huit jours.

Le moine qui la dirigeait était un madré renard. Comme il était toujours aux aguets, dans toutes les âmes dont il avait la conduite, pour surprendre les fautes qui tiennent aux désordres des sens, à quelques équivoques échappées en confession à sa jeune pénitente, il devina qu'une passion dévorante était entrée dans cette âme.

— Mon enfant, vous aimez!

Pareille au lion pris au piège et qui bondit dans sa rage, la fière Marie voulut échapper au moine. Elle ne pouvait mentir, çlle ne l'eût pas fait en confession, mais elle chercha à parlementer avec le tçrrible homme et^avec sa conscience. Elle fut terrassée par ce mot :

— Mon enfant, on ne me trompe pas : vous aimez!

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