‹ Le confesseur: par l'abbéChapitre 5 sur 21 · N PREMIER AMOUR · texte numérisé non relu

N PREMIER AMOUR

Ce sont les jours de bataille, les grands jours pour les directeurs, que ceux où ils arrivent aux mille explications que comporte Fayeu d'un sentiment passionné.

Il y a d'abord la joie secrète, la demi-volupté d'une confidence qui vous est faite dans un secret tellement profond que rien au monde, pas même la mort, ne pourrait le faire dévoiler.

Joignez à cela cette avidité de regard de l'anatomiste moral, qui vous fait pénétrer dans les replis d'un jeune cœur que vous sentez palpiter sous votre parole, se trahir devant vos interrogations, éclater en soupirs mal contenus et, blessé mortellement, demander à votre main indulgente, non pas de guérir la plaie profonde dont on aime la souffrance, mais d'en adoucir les trop vifs élancements.

Notre moine se garda bien de ne pas savourer, dans ses derniers raffinements, ce plaisir de confesseur à provoquer des aveux de toute sorte par des interrogations habiles, et toutes déguisées sous le tendre intérêt qu'inspire au père spirituel sa pauvre brebis égarée. Telles ont été les aberrations de la théologie sur la confession depuis le moyen âge, que cet aveu : * j'aime, s'est trouvé une matière aux investigations des mystiques, où leur génie inquisitorial ne sait pas tarir.

Et puis rien de moins habile que ceux qui

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aiment devant ee juge d'instruction qui parle au nom de Dieu.

Uhabile homme pressentit bien vite quel pouvait être l'objet de la passion de cette fougueuse enfant.

— Dieu m'est témoin, mon père, que j'eusse voulu être à lui pour sauver son âme. Il a une belle âme, mon père. Mais il s'est égaré dans ces doctrines que repousse notre sévère orthodoxie. Que de fois je lui ai reproché ses théories imprudentes!

C'était indiquer une intimité fréquente ; c'était nommer Armand Villaret.

Le moine paraissait alors prendre la chose très au sérieux. Trop pénétrant pour ne pas comprendre que Marie n'avait pas la docilité de sa mère et que la passion pouvait la rendre ingouvernable, il chercha à temporiser avec elle.

— Mais, mon enfant, ce serait pour votre sœur un mariage bien répréhensible. Votre mère m'a avoué combien peu mademoiselle Laurence parait tenir à une vie pieuse et fervente ; que sera-t*elle donc avec un homme indifférent à tant de choses capitales et qui a si peu les bonnes doctrines? Je vous le dis en toute franchise, ma fille, si M. Villaret s'était présenté pour vous, j'aurais fait une opposition beaucoup moins vive à ce mariage qu'à celui qui est en projet. Vous, ma fille, si vous épou-

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siez ce jeune homme, vous le convertiriez* La foi fait de ces miracles.

Marie eût baisé dans ce moment les mains du moine, dans Fexaltation de sa reconnaissance.

— Oui, reprît le moine» votre sœur se perdrait avec M. Villaret, et elle le perdrait. Il faut à cet homme un ange de sainteté qui le dirige et le ramène dans la voie du bien. Mon enfant, la Providence a ses desseins; si nous les connaissions plus clairement, on pourrait les seconder. Mais, en attendant, ce sentiment^ il faudra, entendez-vous bien, le retenir dans les plus justes bornes, pour que jamais aucune mauvaise pensée ne vous vienne. Si nous pouvons empêcher le mariage de votre sœur avec Villaret, il y aura chance ]>our que vous Tépousiea.

Il lui dit alors en grand secret ses projets par rapport à M. de Ghantonnay, qui s'était épris de son côté d'un vif amour pour Laurence.

— Point de confidence à votre mère, lui ditil ; c est inutile. Mais faites tout pour favoriser auprès de votre sœur M. Hector de Ghantonnay.

Et le moine s'applaudit de trouver dans Famour de cette jeune fille un puissant auxiliaire à ses desseins.

Marie sortit du confessionnal radieuse. Au lieu de la lutte qu'elle redoutait, elle avait trouvé des encouragements. Par cela même, l'ardeur de cette passion qu'elle croyait si pro-

fonde, qu'elle avait combattue à Vareilles par des macérations étranges, se ralentit sensiblement. Le moine l'avait prévu; dans cette circonstance il s'était montré habile.

Un long mois s'était écoulé depuis les scènes d'intérieur que nous avons racontées. On était alors au milieu des fêtes que donne chaque hiver la haute société parisienne. Les Deville, admirablement reçus dans le monde, grâce à la brillante marquise de Savinières, avaient vu leur salon devenir le rendez-vous d'une société élégante. Madame Deville en avait fait les honneurs avec une grâce parfaite, et l'enthousiaste Marie, malgré les excitations du père spirituel à marcher sur les traces des âmes éthérées et à devenir une autre sainte Thérèse, avait fini par trouver cette existence, entremêlée de fêtes, assez douce pour n'en pas convoiter d'autres.

Beaucoup de jeunes hommes surtout venaient chez M. Deville. Quelquefois Marie dans les soirées se livrait à la danse avec une rage efiFrériée ; d'autres fois, concentrée et silencieuse, refusant de danser, sous prétexte de fatigue, elle se donnait le singulier plaisir d'étudier ce tableau du monde dont elle faisait partie ; elle se posait les thèses effrayantes des livres ascétiques sur les amusements, sur la présence de Satan au milieu des danses, sur la fuite de ses plaisirs mondains pour arriver à sauver l'âme.

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