L£S INQUIÉTUDES DE M. DE CHANTONNAY
arrivé de son village, et prêt à prendre au sérieux toutes les protestations de dévoûment et toutes les offres de service. C'est précisément parce que je n'ai pas cette candeur du jeune âge, que j'ai soupçonné que madame la marquise me faisait un mensonge.
— Vous vous trompez, elle est allée à Saint- Germain en Laye.
— Je le sais bien , mais elle y est allée le mercredi, et la veille, le mardi, elle avait à dîner chez elle monsieur, madame et mesdemoiselles Deville; elle avait de plus invité, pour passer la soirée chez elle, une quarantaine de personnes de sa société intime ; on a dansé au piano, une véritable réunion de famille. Commencez-vous à comprendre?
— Oui, et cela me paraît étrange.
— Ajoutez qu'avant-hier mardi, il y avait encore une réunion assez nombreuse chez la marquise, mais que nul billet de sa part n'était venu m'autoriser à me présenter chez elle. Or vous saurez que le jour où vous m'envoyâtes chez elle, lui poçter la Rose mystique effeuillée^ je rencontrai un beau jeune homme au teint brun, avec une belle moustache noire, des dents blanches, parlant le français avec un accent italien très prononcé. C'était, à ce qu'il paraît, un neveu de la marquise, un rejeton de la branche cadette des Savinières, poussé sur les bords du
Tibre ou de FArno, et transplanté en France depuis peu de jours.
— J'ai entendu parler de ce neveu. Son père était le cousin germain du marquis de Savinières ; il est mort en Italie il y a quelques années, mais je ne savais pas que le fils fût à Paris.
— Pour mon malheur, ce comte de Savinières y est arrivé, passablement ruiné à ce qu'il paraît. Sa tante le protège, elle lui a donné un appartement chez elle...
— Et vous croyez qu'elle a envie de le marier avec une de ces petites Deville?
— Précisément.
— Que vous importe?
— Gomment , que m'importe ! mais il m'importe beaucoup, au contraire.
— Puisqu'il y a deux sœurs, il ne les épousera pas toutes les deux?
— Mais il me faut l'aînée.
— Pourquoi plutôt l'aînée que la plus jeune?
celle-ci est si pieuse !* une véritable sainte.
— Mon père, ma femme se sanctifiera avec moi, je m'en charge, il me faut l'aînçe pour deux raisons; la première, c'est que seule dans ce moment elle est à marier; sa sœur est trop jeune, et nous n'avons pas le temps d'attendre un an ou dix-huit mois.
— Votre première raison est assez bonne, voyons la seconde?
LES INQUIÉTUDES DE M. DE GHANTONNAY i^
— Elle est bien meilleure encore que la première^ et la voici : Je suis amoureux de Tâînée.
— Allons donc! Vous ne la connaissez pas.
— Depuis que je sais qu'elle est ici, je la vois tous fes matins et je suis tous les jours plus amoureux.
— Et où la voyez-vous, s'il vous plaît?
— A l'église ; les deux sœurs accompagnent leur mère à la messe.
— Mais qui vous les a fait connaître?
— Oh ! mon père, quand je veux savoir quelque chose, je défierais la police et les jésuites d'être plus fins que moi. Vous voyez bien que j'ai su ce qui concerne ce beau comte de Savinières. Quand à mesdames Deville, sachez que la femme qui vient, tous les matins, faire mon modeste ménage est cousine de la concierge de l'hôtel acheté par M. Deville.
— Bien, je comprends.
— J'ai donc vu Laurence et Marie à l'église.
Laurence est belle comme une madone du Corrége. Marie a des yeux noirs magnifiques ; mais elle est pâle, maigre, ce doit être une femme nerveuse et passionnée, et ces , natures-là me sont antipathiques. Je ne m'étonnerais pas du tout que Marie inspirât une grande passion à tout autre qu'à votre serviteur : mais, quant à moi> je veux la paix dans mon intérieur, et la physionomie énergique de Marie peut faire près**
iU LE CONFESSEUR
sentir des orages. Je vous le répète donc, mon père, je suis amoureux, amoureux fou de mademoiselle Laurence. Ce n'est pas seulement une affaire où nos intérêts sont en jeu que vous avez à traiter; mais une affaire où tout mon bonheur est attaché. Je ne pense plus à sa fortune ; c'est aujourd'hui pour moi la dernière des considérations, je vous le jure.
— Ta, ta, ta, mon cher Ghantonnay, assez comme cela! Vous vous oubliez étrangement; soyez amoureux si vous le voulez, soit ; mais ne venez pas me faire des phrases de romans. Je ne les aime pas. Et si vous en mettiez de ce goût-là dans ceux que vous écrivez, ce ne serait pas du tout moral.
— Je ne vois pas ce qu'il y aurait d'immoral, et, il faut bien le dire, mon père, je trouve toutes les pudibondes exigences de vos pieux éditeurs on ne peut plus ridicules; l'on étiole le talent que Dieu vous a départi à leur fabriquer cette fade littérature, qu'ils paient le moins cher que possible, il est vrai.
— Allons! ne vous fâchez pas, on vous en sortira de cette littérature de pacotille. Quand vous aurez un grand journal à diriger, vous ne vous amuserez pas à faire de petits romans, c'est mauvais genre, d'ailleurs.
• — Mon père, je ne pense plus qu'à un seul roman, au mien, et il faudra bien que vous en