‹ Le confesseur, Volume 2Chapitre 14 sur 30 · LES INQUIÉTUDES DE M. DB CHANTONNAT · texte numérisé non relu

LES INQUIÉTUDES DE M. DB CHANTONNAT

— Allons, dit le moine en se frottant les mains, voilà toujours un obstacle de moins.

Pardonnez-moi, madame, de vous exprimer ainsi ma satisfaction.

— Elle est très naturelle, mon père; quant à moi, je suis contrariée, je lavoue. J'admire la délicatesse de mon neveu ; mais comme tout ce qui fait obstacle à ma volonté m'irrite, j'ai pris ce Villaret en horreur; et je vous promets de faire mon possible pour faire réussir M. de Ghantonnay. Nous avons trois mois devant nous, cela nous suffit.

— Bien. M. de Ghantonnay verra demain Laurence chez vous; mais il faudrait aussi qu'il fût reçu chez M. De ville.

— Là -dessus nulle difficulté, M. Deville et moi nous sommes les meilleurs amis du monde, il ne me suppose plus le désir de dominer sa femme, il accepte mes flatteries, il m'a fait faire une opération financière excellente, qui me permet de pouvoir être utile à mon neveu. Moi, de mon côté, je lui ai composé une société de choix; il me sera facile d'y amener M. de Ghantonnay; il est vraiment très bien ce jeune homme; s'il aime réellement, il saura se faire aimer : j'aurai soin de le faire valoir aux yeux de M. Deville, et surtout à ceux de Laurence. Voilà quel est mon rôle, et je saurai le remplir. A présent, mon révérend père, s'il y

avait, ce que je ne crois pas, quelques difficultés à faire de Marie une comtesse de Savinières, vous m'aideriez à en triompher,

— Madame, je ne m'occupe de mariages qu'autant que cela peut être utile à la sainte cause que nous défendons. Cependant , je vous dois trop pour vous refuser mon faible appui ; mais, permettez-moi une question, M. le comte de Savinières est-il un b,on catholique?

— Excellent catholique, mon père.

— A-t-il, ce que l'on a si bien appelé, la dévotion au pape?

— Gomme tous les Italiens bien pensants, mon père.

— Alors il peut compter sur moi.

— Je ne sais pas, dit la marquise, quand le moine fut sorti, si la dévotion de Louis pour le pape est bien fervente et si son catholicisme ne laisse pas quelque chose à désirer ; mais le père Jérôme apprendra que lorsqu'il s'agit d'un Savinières on n'y regarde pas de si près. Et, après tout, la réponse d'un évêque à une princesse, qui lui exprimait des craintes sur le salut de l'âme d'un frère qu'elle venait de perdre, ne me paraît pas si niaise qu'on veut bien le dire : Madame, dit-il. Dieu y regardera à deux fois avant de damner un prince du sang.

On comprend quel accueil empressé avait été fait à madame Deville dans la maison de placement des pieuses domestiques de la rue Notre- Dame-des-Champs. Après la supplique de la dame, mère sainte Aglaé avait fait appeler mademoiselle Aubierge, jeune soubrette, élevée avec un soin extrême dans la maison, et tenue précieusement en réserve pour la première grande dame qui viendrait réclamer les services de la communauté.

Rien n était plus mignon, plus angélique, plus confit en dévotion que mademoiselle Aubierge. Elle était petite, rondelette, faite de roses et de lis, vraie madone à poser en niche et qui

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n'eût pas manqué d adorateurs. Ajoutez à ce portrait un extrait de baptême en règle, qui lui donnait pour âge dix-neuf beaux printemps. La pauvre fille n'avait que cela pour fortune. Elle était orpheline et, dès le berceau, avait reçu le pain et le vêtement d un grand établissement de charité. Mère Aglaé l'avait recueillie, au sortir de ce couvent, pour la préparer à la vie de domestique.

— Aubierge, lui dit la révérende mère, vous avez une très belle place dans l'une des riches maisons de Paris. Vous serez sous la surveillance d une dame très pieuse et très bonne, qui vous traitera comme sa fille. Bénissez Dieu, mon enfant, et saluez madame qui veut bien, sur la sainte recommandation du très révérend père Jérôme, vous agréer auprès d'elle.

Tout fut bientôt réglé entre la supérieure et madame Deville pour les conditions. La jeune personne ferait honneur à la maison où elle entrait. C'était un vrai trésor, le nec plus ultra des filles sages et habiles. Madame Deville se retira enchantée.

Quand elle fut partie, la supérieure parla ainsi à mademoiselle Aubierge :

— Je n'ai que deux conseils à vous donner en me séparant de vous : l'un, que vous avez à vous prémunir dans cette maison , quelque honnête qu'elle soit, comme partout, contre les pi^es

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qui VOUS seront tendus... vous me comprenez; l'autre que vous suiviez aveuglément les conseils que vous donnera le révérend père Jérôme, dominicain, confesseur de madame, qui vous place lui-même dans cette maison. C'est de la reconnaissance et de la prudence que de vous adresser à lui en confession : de la reconnaissance, puisque c'est lui qui vous y fait entrer ; de la prudence, parce que ces bons pères, qui acceptent d'être directeurs spirituels de ces grandes maisons, ne sont pas fâchés, dans l'intérêt du bien, de conduire aussi les principaux domestiques, ceux qui sont en contact habituel avec les maîtres. Je vous donne ce conseil pour toute votre vie; car, hélas! on ne reste pas toujours dans les mêmes maisons. Demain matin, vers dix heuï^s , vous irez prendre , à la chapelle des dominicains, rue du Vaugirard, les premiers avis du révérend père.

he lendemain donc, à l'heure indiquée, vêtue de son petit costume noir, à robe tombante, sans crinoline, ce qui était trop mondain aux yeux des bonnes sœurs, conservatrices cette fois des règles du beau contre les inventions de la mode, mademoiselle Aubierge se plaçait dans le confessionnal du père Jérôme.

— Je suis, mon père, la jeune femme de chambre qui va entrer chez madame Deville.

— Très bien, mon enfant.

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— La bonne mère m'a envoyée à vous pour que je prenne vos conseils. De plus, mon père, étant placée si jeune dans une grande maison, je sens que j'ai besoin d'un bon confesseur. Et je viens vous prier de vouloir bien me prendre sous votre sainte direction.

— Ah ! se dit le révérend Jérôme, en voilà .une qui comprend ses intérêts. Parlez-moi de

ces jeunes personnes, élevées par de bonnes sœurs, pour la docilité et pour le véritable esprit religieux. La bonne mère m'a donné celleci comme étant très intelligente, elle comprendra à demi-mot.

Et il continua.

— Chère enfant, nous sommes accablés, accablés, c'est le mot. Tous les jours je refuse jusqu'à des personnes marquantes, qui voudraient se placer sous ma direction. J'aime mieux n'avoir à diriger qu'un petit nombre d'âmes pieuses : mais enfin, puisque vous entrez dans cette excellente famille, je ne puis pas vous refuser; je vous accepte donc.

— Oh! merci, mon bon père, merci. Je n'oublierai jamais cette faveur.

— Y a-t-il longtemps que vous vous êtes confessée?

— Deux jours, mon père.

— Oh! bien. Nous ne parlerons de votre conscience qu'à votre prochaine confession. Aujour-

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d'hui je vous donnerai mes avis. Vous comprenez que je vous prends de confiance des mains de la bonne mère. Elle ne me tromperait pas.

Donc, mon enfant, dès ce jour, vous et moi nous devons nous entendre pour conduire cette maison dans les voies de Dieu. Vous aurez là votre influence toute naturelle sur les autres domestiques ; de plus, une autre influence, plus précieuse encore, sur les deux jeunes personnes, et même quelquefois sur la mère elle-même.

Vous sentez-vous bien disposée à coopérer avec moi pour le bien de cette famille?

— Tout à fait disposée, mon bon père.

— Prenez garde ! C'est un engagement de conscience que j'exige de vous.

— Je le prends volontiers, mon père.

— Vous sentirez-vous le courage de faire entre les mains de votre confesseur vœu d'obéissance?

— Mais certainement, mon père, trop heureuse de me laisser conduire par vous comme un enfant docile.

— C'est bien, ma fille. Nous en viendrons à ce vœu, qui sera infiniment agréable au Seigneur, comme un moyen de sanctifier vos rapports avec votre père spirituel, surtout en ce qui concerne la conduite de cette maison. Pour aujourd'hui, puisque je vois que je puis compter sur vous, nous pouvons prendre nos mesures

ensemble pour pratiquer le bien. Je vais d'abord vous mettre au courant des personnes avec lesquelles vous aurez à vivre. Madame Deville, votre maîtresse, est très pieuse, très bonne : son mari a été banquier à Tours. Leur fortune s'est, je crois, amassée honorablement. : c'est beaucoup. Autrement, vous le comprenez, je ne me serais pas chargé de la direction de madame ; probablement, avant peu, j'aurai celle de monsieur. Vous devez comprendre que ce dernier point est pour moi d'une grande importance. Vous y aiderez...

— De grand cœur, mon père; mais comment?

— Oh! une parole bien placée, à l'occasion.

Mon nom sera quelquefois prononcé dans l'intimité. Vous pourrez dire modestement votre opinion. Cela influence toujours. On ne suspecte pas une jeune personne.

— Très bien, mon père, je comprends.

— Monsieur a quelque religion ; ce n'est pas un méchant homme. Mais cela se confesse, sans se faire diriger; cela s adresse à quelque vicaire dé paroisse qui ne demande pas mieux que d'expédier son monde, qui n'interroge jamais sur les cas graves, qui donne l'absolution à tour de bras. Quels confesseurs, bon Dieu! Vous comprenez combien l'âme de ce pauvre monsieur, ainsi conduite, est en danger de son

salut. C'est donc chose importante qu'il vienne se mettre sous la conduite sérieuse d'un religieux. Vous pourrez de temps en temps, en conversant avec madame, parler dans ce sens. Vous lui insinuerez que le salut de son âme, à ellemême, est peut-être bien en danger, tant qu'elle n'aura pas tout fait pour amener son mari à se mettre sous une sainte direction. Il y a, mon enfant, des positions embarrassantes. Je ne puis pas me vanter moi-même, n'est-ce pas? Ce serait regardé comme peu modeste, quoique. Dieu m'en est témoin, je ne le fasse jamais qu'avec l'intention du bien. Il m'est donc bien difficile d'insister auprès de madame Deville, ma bonne pénitente, pour qu'elle exerce son influence auprès de son mari, dans la pensée de l'amener à mon confessionnaL

— Je vois en effet, mon père, que cela répugne à votre saint caractère.

— Ah ! sans doute, mon enfant. Mais vous, vous le pouvez sans aucune difficulté.

— Oh ! soyez tranquille, mon père. Je ne suis pas très m-aladroite. Je vous servirai bien.

Ce mot dit bien naïvement par la jeune fille, fit sourire notre homme ; il lui dévoila cette nature confiante et, en raison de son âge, très enthousiaste.

— Je vous soutiendrai à mon tour, mon enfant.

Le marché se passait tacitement entre le père et la fille spirituelle.

— Soutenons-nous ! Vous ferez mon . éloge chez M. Deville; je maintiendrai votre position auprès de madame.

Ils se comprirent très bien l'un et l'autre.

— Maintenant, pour madame, c'est une excellente chrétienne ; elle n'est pas comme tant de femmes du monde, qui veulent un directeur pour la forme, qui prétendent se conduire ellesmêmes, et leur directeur au besoin ; cela n'aurait pas pris avec moi. Elle est souple comme l'osier. Pas de résistance! Je ne connais que cela. C'est quelquefois difficile avec ces puissantes dames. Eh! mon enfant, quel supplice ce serait de consacrer son temps à ce périlleux métier, si l'on n'avait pas la certitude que l'on sera obéi en tout. Elle en est là. Elle marche à grands pas dans les saintes voies de la soumission, de la simplicité, de la docilité, de l'obéissance absolues. J'en ferai, avant peu, une âme d'élite, une âme sainte; quand je dis : j'en ferai, je veux dire : à l'aide de la grâce.

— Oh! c'est bien heureux, mon père. Vous me guiderez aussi vers le bien, tout indigne que je suis?

— Oui, mon enfant; je vous vois docile.

Avec cette sainte disposition, je réponds d'une âme.

— J'espère l'être toujours envers vous.

— Restent maintenant les deux demoiselles.

L'une, la plus jeune, a de grandes dispositions pour la sainteté. Elle est venue à moi d'enthousiasme. C'est bien autre chose encore que sa mère. Quelle ardeur! un vrai séraphin. J'aurais plutôt à retenir cette âme, dans laquelle est toute l'étoffe d'une sainte Thérèse, qu'à la pousser en avant. Quant à l'aînée, c'est différent, non pas qu'elle soit absolument sans foi ; heureusement non ; mais c'est le portrait du père : fière comme lui et indépendante. De telles natures ne prennent pas à la direction, à moins qu'un grand coup d'en haut ne les terrasse. Sa mère la redoute. Quand elle lui a parlé de l'amener à moi, elle a répondu qu'elle verrait. Mais elle en est encore là, très respectueuse en tout, très prévenante pour sa mère, bonne créature selon le monde; elle m'a reçu gracieusement; mais sujet détestable pour la direction spirituelle. Je n'en ai encore trop rien dit à madame Deville. C'est un peu pénible pour moi que j aie la mère et la fille la plus jeune, et que cette aînée orgueilleuse fasse fi de ma direction. Nulle personne mieux qu une femme de chambre, perpétuellement en causerie avec sa jeune maîtresse, ne peut, sans que jamais celle-ci s'en doute. Tinfluencer à cet égard. Ce n'est pas tout. Cette aînée se mariera prochainement. Le père l'a

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promise à un M. Armand Villaret, je vous le dis en confidence. J'ai pris des renseignements, et ils sont détestables. Je vais doucement dans cette affaire parce que c'est très délicat. Mais, en conscience, je ne puis pas permettre à ma chère pénitente qu'elle donne jamais son cottsentement à ce mariage. J'ai fait plus, tant j'aime cette maison : j'ai trouvé un jeune homme charmant, distingué, très fervent catholique. Je veux lui faire épouser l'aînée de ces jeunes personnes. Il a été présenté ces jours-ci à madame Deville. C'est surtout pour cette importante négociation que vous me serez précieuse. Il faudra doucement, à petit bruit, sans que mademoiselle Laurence vous soupçonne le moins du monde, battre en brèche dans son e sprit ce M. Villaret, vanter M. de Chantonnay qui est mon protégé à moi . Surtout revenez constamment sur une chose insignifiante en apparence, mais capitale sur Tesprit des jeunes personnes, qu'il est ridicule d épouser un roturier, qui ne sera pas reçu ou qui sera mal reçu dans le monde de sa mère, pendant qu'il lui serait si facile, avec sa belle fortune, d'être comtesse ou marquise. Vous la prendrez par là. A force de s'entendre dire la chose, elle s'y arrêtera ; les hésitations viendront, et le temps fera le reste. Voilà mes instructions. Vous voyez qu'il faut que je sois bien sûr de la parole de la bonne

mère que je dois compter sur vous comme sur elle-même, pour vous donner ainsi à première vue, pour ainsi dire, toute ma confiance. Mais la bonne mère ne peut pas me tromper.

— Oh ! non, cher père; elle en est incapable. Et moi, mon cher père, je veux réussir dans cette maison. J'ai donc tout intérêt à me laisser guider par vous.

— Autre chose que j'oubliais. Ne dites jamais à mesdemoiselles Deville que vous vous confessez à moi. Vous aurez soin de venir toujours le matin ; de la sorte, elles n'auront pas l'occasion de vous surprendre à mon confessionnal. Dites que vous vous confessez à un père jésuite de la rue de Sèvres, Ce petit mensonge n'a aucun inconvénient. Il est dans l'intérêt du bien, pour qu'on ne puisse jamais soupçonner que vous agissez sous mon inspiration. Réflexion faite, cachez aussi cela à madame Deville même. Je serai plus libre vis-à-vis d'elle. Voilà, mon enfant; vous viendrez toujours, le matin, une ou deux fois la semaine, plus souvent, s'il se passe du nouveau autour de vous. Vous me rendrez un compte très exact de toutes choses. En nous entendant l'un avec l'autre, nous dirigerons cette maison dans la voie du bien. Quelle plus grande chose peut-on faire dans ce monde? Dieu nous récompensera de notre zèle pour le salut des âmes. Quant aux domestiques, ce sont

presque tous de braves gens venus de leur Limousin : c'est assez religieux en général. Il s'est glissé là un mauvais drôle, excellent valet de chambre il est vrai, mais qui n'a pas plus de religion qu un chien. Évitez ce loup ravisseur, mon enfant. Tenez-le à distance. C'est un Parisien, et ces gaillards-là sont d'ordinaire habiles. D'ailleurs il 'ne sera pas longtemps sous vos yeux pour les offenser; j'entends très bien qu'on le renvoie, et je suis sûr qu'il sera renvoyé. Je placerai là quelque honnête garçon qui aura la crainte de Dieu. Ainsi donc, mon enfant, tout marchera dans cette maison ainsi ordonnée. Je vous donne ma bénédiction.

Mademoiselle Âubierge s'inclina sous la main pieuse du père et sortit. Elle alla remercier la sainte Vierge devant son autel, et se rendit chez madame Deville qui l'attendait.

Le révérend père Jérôme avait marché pas à pas dans son œuvre d'accaparement de la conscience de madame Deville. A sa dernière confession, il lui avait accordé deux communions dans la semaine, et c'était une grande faveur. Une pénitente est déjà parfaite quand elle en est là. Le dominicain savait à merveille que, par cette permission gracieuse, il achèverait de se gagner le cœur de sa fille spirituelle. Le beau idéal était la communion quotidienne : il y amènerait un jour cette âme de choix, Mais elle n était pas encore arrivée à ce détachement suprême où l'âme, comptant pour rien époux, enfants, affections, fortune, grandeurs humaines.

ne tient plus à la terre que par la grossière enveloppe. Cependant madame Deville avait franchi la purgative. La grande affaire s'était bien passée. Elle était sortie de lepreuve sur le sixième précepte du Décalogue, presque aussi fraîche que les enfants de la fournaise. Il est vrai, on lui avait beaucoup sali l'imagination; mais enfin elle n était pas prude; elle avait trente-huit ans ; elle avait eu la chance, grâce au père, de faire une bonne étude de psychologie erotique. Curiosité satisfaite, c'est naturel avec les instincts de la femme. Le dominicain pouvait sans crainte la conduire maintenant sur la voie illuminative.

Quand il la revit à ses pieds, il n'oublia pas de s'informer où elle en était de ses affaires domestiques, si enfin elle avait honteusement expulsé ce lion farouche qui s'était introduit dans le pieux bercail de la maison Deville. C'était faire beaucoup d'honneur à Florentin que de le présenter sous cette belle image.

— Mon bon père, tout s est passé à merveille, pour la jeune femme de chambre que vous avez eu l'extrême bonté de me procurer. Madame la supérieure est une femme charmante et bien élevée. Le sujet qu'elle m'a donné est un aitge« J'aimais bien Jeannette ; éile était très fidèle; mais c'était rustique, une pauvre fille. Celle qui me vient de cette sainte maison a une éducation

parfaite; puis, mon père, elle est si édifiante, elle a tant d'ardeur ! Elle fait son oraison chaque matin. Ma fille Marie en est dans le ravissement. Elle parle du bon Jésus, comme une sainte Catherine de Sienne.

— Que je suis heureux, ma chère enfant, de vous avoir procuré ce trésor! Mais Florentin? Florentin? cet impie qui se permet de rire des religieux, il est parti sans doute avec votre imprudente Jeannette?

— Hélas ! mon père î

— Quoi? Hélas!

— Et oui , j'en suis au désespoir. J'ai tout fait, mon cher père, tout fait auprès de mon mari ; j'ai fait valoir les plus fortes raisons, tout a été inutile. M. Deville s'est obstiné. Vous n'aimez pas que je vous dise que les hommes sont terribles, mon père ! Cela est pourtant bien vrai.

— Allons! allons! vous vous y prenez mal.

Je ne crois pas qu'il y ait de mari intraitable. Ce mot ne doit pas être français pour une femme encore belle.

— Oh! mon père, ne me flattez pas!

— Vous flatter, ma fille. Dieu m'en garde.

Seulement je vous montre votre puissance, Toilà tout. Combien de femmes ignorent complètement leur force, qui sont là humblement, bêtement , excusez le mot , aux pieds d'un

homme, quand ce serait cet homme qui devrait être leur esclave! Les Orientales, tout enfermées qu'elles vivent, sont plus habiles, assure-t-on, que nos femmes de l'Occident, qui ont pourtant mille moyens de mettre la chaîne sur un époux unique, de resserrer cette chaîne quand elle se relâche, de l'enlacer plus fort que jamais quand il croit avoir brisé ses liens. Pauvres femmes, toutes bonnes, toutes naïves, vous me faites pitié ! Vous seriez reines, et toujours reines, si vous saviez.., si vous osiez!.,.

Madame Deville, admirablement conservée pour ses trente-huit ans, mais qui, prête à marier Laurence, allait s'incrire au rang des grand'mères, trouva charmant qu'il y eût, à son âge encore, des moyens de se faire jeune, et de reprendre, sur le cœur d'un homme, cet empire puissant mais fugitif qui tient aux premiers charmes. Elle ne put comprimer un soupir qui semblait dire tous ses regrets; puis elle écouta.

— Voyez-vous, ma tille, nous ne sommes que de pauvres religieux, vivant loin du monde; mais nous avons longuement médité sur les faiblesses des hommes; et, en tout, nous ne sommes si puissants qu'en raison de notre art à tirer parti de ces faiblesses. Rien n'est stupide comme de vouloir mener les hommes par la raison. On les conduit par leur orgueil, par leurs préjugés, par leur vanité, et, pour tout

TOUS dire, puisque nous sommes ici seuls et que nul ne peut nous entendre, par leur passion la plus impétueuse, Tattrait qui les porte vers la femme. C'est par là que se mènent les hommes. Vous en avez fait vous-même l'expérience. Vous avez voulu renvoyer Florentin?

— - Oui, mon père.

— Comment vous y êtes-vous prise? Vous avez cru parfait de parler raison à M. Deville, qui me parait, en effet, un homme très raisonnable?

— C'était ce qu'il y avait de mieux à faire.

— Pas le moins du monde !

— Comment?

— Pas le moins du monde, vous dis-je. A vos raisons, cet homme prudent, expérimenté, se possédant à merveille, a dû répondre par des raisons. Son artillerie alors valait la vôtre; et plus habile que vous à manier la sienne, il a dû vous battre^Mais si vous l'eussiez pris par ses propres faiblesses, si vous l'eussiez attaqué au cœur, disons tout,, si vous l'aviez charmé d'un regard, d'un sourire; si, pour l'attaquer sur cette grave question où vous le supposiez d'avance si difficile à se laisser vaincre, vous eussiez attendu le moment, un moment plus favorable, un de ces moments où il eût été enivré par votre amour, chère enfant ! vous eussiez remporté un éclatant triomphe. Il eût été faible

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là OÙ il 6st très faible, comme tous les hommes. Ne disent-ils pas tous les jours : on ne résiste point aux femmes? Votre force vient donc précisément de ce que vous êtes femme. Si, depuis vingt ans, au rebours de tant de maladroites, vous avez su contenir le cœur de cet homme de manière à ce qu'il neût jamais satiété devons; s'il en a été de votre beauté comme d'une source pure sortant de la roche vive et qui garde toujours sa fraîcheur, c'est que vous avez deviné par instinct que l'art pour les femmes de mener les hommes, c'est de faire qu'ils aient toujours soif. Me comprenez-vous?

— Un peu, mon père.

— Voyez Jacob, ma fille , il se fait sept ans esclave de Laban. Trompé par ce rusé vieillard, qui veut se défaire de Lia, il accepte sept années nouvelles d'esclavage pour avoir cette Rachel qu'il désire passionnément. Quatorze ans de fidélité! On tient un homnife vingt ans comme vingt mois; on le lasse après quinze jours comme après quinze ans! Ces choses^là ne se mesurent pas avec les lunaisons, mais avee l'habileté de celles qui savent. L'homnne est un animal de désirs. Le secret est donc de te faire désirer toujours.

: — Vous pourriez bien avoir raison, mon père.

— Mais sans aucun doute. Sachez-le bien, il

y a une coquetterie, chaste et provocante, qu'une femme chrétienne peut et doit employer pour maintenir son empire sur le cœur de son époux. Pour peu qu'il reste d'amour dans le cœur de l'homme, l'affaire est sauvée. C'est le caillou, ^lacé en apparence. Mais la femme est le fer qui fera jaillir le feu. Causons un peu sur cela. Votre mari vous aime-t-il?

— Oui...

— Mais enfin vous aime-t-il? Vous compre^ nez dans quel sens je veux dire?

— Dans quel sens, mon père?

— Enfin, vous devriez deviner ma pensée :

avec une certaine ardeur? quoi!

— Je le crois, mon père.

— Oh! alors nous le tenons.

— Je vous obéirai, cher père.

— Il Êaut, autant que possible, vous rajeunir pour lui, recommencer ces agaceries charmantes qui font tourner la tête aux vieux comme aux adolescents, peut-être plus encore aux moins jeunes, parce que leur sotte vanité les porte à croire que le miroir est un menteur, quand il rend leurs traits disgracieux et durs, et qu'après tout ils peuvent inspirer de tendres sentiments, même à leurs femmes. Avec ces deux fibres que vous caresserez, vous serez maîtresse absolue de ce grave M. Deville qui me semble poser un peu en sage. Ce sera plaisant

de le voir tomber dans votre piège. Ah! si toutes les femmes savaient faire! avec elles nous mènerions le monde. Et vous comprenez, ma fille, que ce serait pour le bien.

La docile pénitente, quoique un peu abasourdie de ces leçons, nouvelles pour une femme, sortant d'une telle bouche, trouva que la méthode, après tout, n'avait rien de déplaisant. Du moment qu'elle était conseillée par ce saint homme si mortifié pour lui-même, si détaché de tous les plaisirs des sens, elle ne pouvait être qu'une inspiration d'en haut. La religion ainsi comprise n'était pas un trop lourd fardeau. Quelques paroles dites de temps en temps et inspirées par l'instinct féminin de la curiosité, firent croire à notre casuiste que sa morale était assez bien goûtée, et il continua.

— Je ne pense pas que beaucoup d'hommes résistent aux armes puissantes dont nous venons de rappeler l'usage. Mais il y a, chez les hommes, des natures orgueilleuses, froides ou blasées. L'orgueil s'irrite de fléchir devant l'être faible et ne consent pas à accepter Tempire qui s'impose par des caresses ; l'accoutumance, d'autres fois, rend rétifs certaines organisations peu sensibles.

— Que faire alors, cher père ?

— Ma fille, là où il est prouvé que l'amour est devenu impuissant, il faut employer là ruse.

C'est ce que l'instinct de la défense a appris aux êtres faibles. Et la ruse de la femme, c est un coup d'État. Cela vous étonne, sans doute?

— Un peu, mon père.

— Vous allez me comprendre. Quand un homme se marie, il sait parfaitement qu'il aura pour lui le rôle de la force, force de la loi qui en fait l'autocrate de la famille, force de la main qui en fait, dans certains cas, le gendarme. Mais il compte trop sur cette royauté domestique ; et il y a une chose qu'il n'a pu prévoir, c'est l'insurrection de la faiblesse contre la tyrannie. Vous comprenez, ma fille, qu'il ne faut en venir là que dans des cas extrêmes, quand il est prouvé que le mari, par exemple, s'obstine à ne pas vouloir pratiquer le bien, à empêcher que Dieu ne soit honoré et servi dans la famille. Alors arrive le recours au coup d'État. L'homme, quoique le plus fort, a un besoin instinctif de paix dans sa vie intime. Il a au dehors la lutte, les embarras des affaires, les conflits d'intérêt et de vanité ; c'est un lutteur perpétuel dans la société telle qu'elle s'est faite surtout de notre temps. Donc il est naturel qu'il recherche chez lui un peu de calme, après les agitations de la journée. Mais si, un beau jour, il est prouvé, qu'il ne pourra obtenir cette paix qu'à la condition de certains sacrifices; si l'on parvient à le convaincre que la femme, l'être

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faible, une fois révoltée, changera son intérieur en une arène de discussions déplaisantes, d6 mauvaise humeur sans fin, de froideur impla-» cable, dès ce jour l'homme terrible est vaincu, ce quil ne concéderait ni à la raison, qu'il n'écoute pas toujours, ni àl'amour dont il aurait fait dédain, il le concède alors à son instinct égoïste de repos. Il veut avoir la paix. Il signe le traité : il cède à sa femme. Si cela se pratique ainsi, dans le monde qui n est pas chrétien, pour amener un homme à céder quand il s'agit de choses temporelles, quelquefois de désirs futiles de la femme, comme d'aller perpétuellement dans le monde, de fréquenter les théâtres, d'avoir tel luxe, de faire telles excursions de plaisir, ne sera-t-il pas bien légitime d'y avoir recours pour le bien, dans les intérêts de Dieu^ pour faire régner dans la famille, sur les serviteurs comme sur les enfants, les saintes lois de l'Église? Cela ne se discute pas. C'est un tout petit mal pour un très grand bien; une querelle qui dépasse rarement huit jours pour amener le vaincu à dire : Je cède. Cest ce que j'ai appelé le coup d'État de la femme. En effet, quand tout le reste est épuisé , quand devant l'obstinatioa de celui qui a la toute-puissance, il est démontré que la femme ne peut exercer, selon la loi de Dieu, selon la conscience, la grande royauté que la religion lui donne sur la famillei

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alors elle entre dans son légitime droit de dé>f^nse. Impuissante par la force, elle déploie savamment la ruse. Et je vous Tai insinué, c'est une affaire de huit jours de persévérance. Quand le mari, longuement admonesté par une femme qui craint Dieu, pour qu'il ait à régler sa maison sur la loi de Dieu, a résisté à tout, prières, supplications, caresses, la femme se déclare outragée dans tout ce qu elle a de plu:^ légitime et de plus sacré, ses droits d'épouse méconnus, son cœur blessé. Elle se retire alors dans ce fort impénétrable : la leçon est faite autour d'elle : le mari est excommunié. Jusqu'à ce que l'impie s'amende, jusqu'à ce qu'il reconnaisse ses torts, au moins qu'jl cède, on ne lui parlera plus que par le oui, par le non les plus secs; on ne le touchera pas plus que le pestiféré; la femme aura contre lui de ces mots acérés qui indiquent l'indignation du cœur, une sainte haine contre ce Satan en révolte contre Dieu. Une femme l'œil en feu, la parole sèche, le geste dédaigneux, des enfants attristés qui n'ont plus une caresse et qui semblent devoir fuir le lépreux, le maudit, des serviteurs qui ayant eu à opter entre le parti de madame, qui renvoie d'ordinaire, et celui de monsieur, qui s'occupe moins du ménage, ont épousé la querelle de celle dont ils ont le plus à craindre, ud tel spectacle, que l'imagination de cet homme

lui représente devoir durer des semaines, de longs mois, le terrasse enfin. Il ne peut avoir la paix qu'en cédant. Ce serait d'ailleurs à recommencer cent fois ; homme très logique, en cédant à ce premier coup d'État, il cède pour toujours, convaincu qu'il faudrait céder encore. Son abdication est définitive. Presque toujours son impuissant courroux s'exhale par quelques âpres mots. La femme s'y attend: mais l'orage se termine par ce dernier coup de tonnerre : Eh bien! faites comme vous voudrez! Mais, dès le lendemain, la femme, plus douce, plus aimable que jamais, a changé cet enfer de quelques jours en un paradis. Les enfants, enchantés que la querelle du ménage ait pris fin, s'épanchent en douces caresses. Les domestiques sont empressés et mielleux. Le chien fidèle lui-même semble comprendre que son maître n'est plus le paria dans sa famille, et il partage la joie de tous. Voilà, ma fille, le coup d'État. Tout cela vous est dit pour votre gouverne. Vous étés prudente; vous avez à agir en toute circonspection. Vous comprenez que ceux qui nous accusent de porter quelquefois le trouble dans les ménages auraient beau jeu contre nous, s'ils supposaient que nous tenons ce langage à toutes nos pénitentes. Ce ne peut être que, dans des cas exceptionnels, que la théorie des coups d'État en famille peut être réalisable, et

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le directeur en reste toujours le juge. Mais je m'en tiens de préférence aux moyens de douceur. Pour ceux-là 9 il n'y a qu'à suivre sa nature, qu'à être femme. Je vous ai un peu longuement retenue aujourd'hui, chère enfant ; mais cette petite instruction était capitale. Il faut que la femme sache ses droits et sente sa force.: D'ailleurs, vous avez bien saisi ma pensée.

Tous ces moyens d'influence puissante, de domination même dans la famille ne sont légitimés que par l'intention bien formelle de soutenir la cause de Dieu et de l'Église. Avec ce but; tout est permis. A la prochaine confession, nous achèverons de régler ce qui regarde votre intérieur. Il y a cette grande, cette terrible affaire du mariage de votre fille atnée. Vous savez sur cela ma pensée. Vous me rendez cette justice que je ne vous ai point tourmentée. J'ai fait valoir de puissantes raisons, bien convaincu que vous étiez trop attachée au bien, trop déterminée à ne rien faire qui engageât votre conscience, pour vouloir une union qui ne serait pas selon l'esprit de Dieu. Nous examinerons cela en toutd conscience. Prions bien, en attendant, pour que nous ne fassions rien en dehors de la sainte volonté de Dieu. Vous avez bien fait vos consolantes communions, mon enfant?

— Oui, mon père, et vous êtes bien indulgent pour moi.

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— Je n'ai en vue, ma fille, que votre avancement spirituel. Les méchantd ne comprennent rien aux immenses avantages de la direction.

Se soumettre à un guide, qui vous parle de la part de Dieu, leur semble une déchéance pour leur dignité. Hélas! les pauvres aveugles^ ce serait leur grandeur. Plaignons-les de méconnaître des moyens si faciles de perfection.

Adieu y ma chère fille, à bientôt.

— Adieu, mon si bon père.

LES DEUX POLES j

Depuis rinstaltation de M. Deville, dans le brillant hôtel de la rue Saint-Dominique, deux courants d'idées s'étaient formés autour de lui. Sans s'en douter, il en avait déterminé un, dans lequel s'étaient jetés Laurence, sa (ille ainée, Armand Yillaret, son futur gendre qui, selon les usages reçus dans la province, quittait peu la maison du beau-père. Que de charmants entretiens dans ce nouveau salon où rien n'avait pénétré de prétentieux, où pouvaient se faire jour toutes les idées élevées, et où régnait cette aisance que portent avec eux les esprits d'élite. L'abbé Courbon, l'ami de Villai^et, le compatriote de M. Deville, venait fréquemment dans

ce salon, ainsi que quelques hommes du monde, de la littérature et de la science. Le jeune comte de Savinières, esprit très libéral, sceptique, présenté par sa tante à madame Deville, était du nombre dès plus assidus. Sa conversation bizarre, caustique, mais toujours spirituelle, le faisait beaucoup remarquer.

Laurence n'était pas moins séduisante par son esprit que par sa beauté. Cet esprit avait la limpidité et la fraîcheur de ces premières années où les perceptions vives et primesautières remplacent, dans certaines natures, les idées acquises par la réflexion et Texpérience. Trop jeune pour avoir beaucoup vu, beaucoup médité, Laurence se trouvait un sens droit, un jugement exquis, des aperçus larges, grâce à son merveilleux instinct d'intuition. Ajoutons aussi qu'elle était à une grande école. Jalouse de ne pas être au dessous de l'époux que son père lui donnait, elle s'était inspirée, depuis le doux séjour de Vareîlles, et les délicieuses promenades sur les vertes prairies, au penchant des collines chargées de leurs châtaigneraies, de l'esprit de Villaret, nature d'élite qu'elle aimait de cette calme mais forte passion, née dans certaines âmes pour être la joie de la vie, autant à un âge avancé que sous les feux de l'adolescence. L'écolière avait appris, en quelques mois, ce que les années seules enseignent dans la vie insouciante

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des jeunes filles, quand absorbées par des futilités, entraînées par le plaisir des réunions du monde, elles semblent oublier ce qu'elles gagneraient au noble apprentissage d'une vie plus sérieuse.

Villaret avait vu avec enivrement cette transformation s'opérer en Laurence. 11 s'en entretenait souvent avec le père. Villaret avait pu dire, sans grossière flatterie : Votre fille, c'est vous, moins la longue expérience, mais de plus avec toutes les grâces de la femme.

L'autre courant avait été déterminé par le fougueux dominicain, devenu, après quelques semaines, le maître absolu des pensées, de la volonté de madame Deville. Marie, la plus jeune des sœurs, s'était jetée dans ce courant fanatique, étroit et dévot, avec une ardeur qui faisait presque trembler le guide imprudent de ces deux âmes, l'une roseau flexible qu'il inclinerait comme il l'entendrait, l'autre fragment d'acier sur lequel il n'aurait aucune prise, mais dont rien ne pourrait adoucir les aspérités terribles.

Le moine et Marie s'étaient trouvés pétris des mêmes idées absolues et violentes, des mêmes aspirations à comprimer toute liberté humaine. Le moine, plus expérimenté, mettait encore quelques mesures dans ses plans ; il ne pensait pas franchir l'impossible. Pour la jeune fiUe,

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qui avait bu le mysticisme à grandes eoqpes, dans son couvent, l'impossible n'existait pas* Elle ne voyait pas une seule métaphore dans l'Évangile, et elle prétendait très bien en arriver à ce point d'exaltation de la foi, où il est dit en réalité à la montagne : Jette-toi dans la mer, et où la montagne obéit. Madame Deville confiante, mais molle, avait besoin d'être poussée; la mystique Marie avait besoin d'être retenue.

Nous connaissons tous les plans du père Jérôme sur cette nouvelle maison, qui aurait une place honorable dans la société parisienne. Ayant réformé à sa guise la domesticité pour que Dieu y régnât, c'est à dire en bon français, ayant introduit là un espion par lequel il saurait tout, sûr de la mère, entraîné plutôt par la jeune fille que maître de ses mouvements impétueux, il n'y avait plus là que deux esprits rebelles à dompter.

Les imprudentes leçons qu'il avait données à madame Deville, la disposition naturelle de Marie à repousser, comme des crimes, tout ce qui s'écartait de son catholicisme fanatique et haineux devaient amener, dans cette famille si paisible jusque-là, une scission profonde.

On se trouvait aux pôles extrêmes : liberté, fanatisme, — amour pour aller au bien, violence pour faire obéir aux lois de Dieu.

Tout ceci était l'œuvre du moine.

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Le ravage s'était fait sans qu'il y eût d'autre remède, de la part du seul homme intéressé, à ne pas se laisser égarer deux femmes qui lui étaient chères, que de défendre taût rapport avec le dangereux directeur ou avec d'autres qui eussent pu lui ressembler.

Mais M. Deville respectait profondément, dans les autres, ce qu'il voulait qu'on respectât en lui-même, la liberté de la conscience. C'était la première à ses yeux, la plus sacrée. Il lui répugnait de mettre sa femme en tutelle, comme on le fait d'un enfant sans raison. Marie, ellemême, lui paraissait trop avancée en âge pour •qu'elle dût être traitée en petite pensionnaire. iËlle avait d'ailleurs une énergie indomptable. Et vouloir mettre le frein à de tels tempéraments, c'est les provoquer à des excès terribles.

Quand le moine, avec cette politesse cauteleuse, cet air demi joyeux que savent prendre quelques-uns d'entre eux pour gagner les hommes du monde, s'était présenté chez M. Deville, celui-ci avait dû l'accueillir avec urbanité. Il n'avait vu qu'un caprice de femme pieuse dans le choix du dominicain pour confesseur.

Sa femme lui avait dit : C'est la marquise de Savînières qui me l'a donné. Il n'y avait plus rien à dire. La marquise n'était pas méchante : ^le aimait Hélène. Elle ne pouvait pas introduire dans la maison un ennemi.

Tout cela jeta M. Deville dans une complète sécurité.

D'ailleurs, quel remède? M. Deville se serait-il changé en tyran de sa femme et de sa fille?

La première exigence de sa femme l'avait surpris. Mais il n'avait vu en cela qu un caprice passager, qu'une crainte excessive de mère chrétienne. Il y avait eu même un arrangement amiable. Il n'en avait pas été de même quand madame Deville avait prétendu renvoyer Florentin. Sans soupçonner, précisément, des ordres formels du directeur de conscience derrière cette volonté, il avait vu là une usurpation de ses droits de maître de maison, et il n'était pas' homme à les abdiquer. Aussi la pauvre femme avait-elle complètement échoué.

Mais le fait, peu grave en lui-même, lui revint à la pensée. Il en causa incidemment avec Villaret qui ne fit qu'en rire.

— Bizarrerie de la chère maman ! Les saints valets de chambre ne sont pas de Paris. On les prend comme on les trouve.

On n'alla pas plus loin.

Cependant un jour que M. Deville se trouva seul avec l'abbé €ourbon, il s'ouvrit franchement à lui, et après avoir raconté l'histoire de Jeannette et de Florentin :

— Que vous en semble? lui dit-il, ma femme n'était pas ainsi autrefois.

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— Je le erois bien, reprit Tabbé, elle avait pour confesseur^ à Tours, le bon curé de Saint- Symphorien, qui n'était pas un fanatique; à Vareilles, elle s'adressait au ouré^ Aucun de ces honnêtes prêtres ne lui eût suggéré ces idées saugrenues. Il y a, derrière cela, du moine réformateur, c'est à dire du moine despote et du moine espion*

— Vous ne plaisantez pas?

— Malheureusement non. Je ne vous en ai point parlé, c'est si répugnant pour le prêtre d'attaquer d'autres prêtres ^ quoique masqués sous le froc ; mais j'ai toujours eu l'idée que ce moine violent et arriéré, du nom de Jérôme, mènerait loin mesdames Deville, dès qu'il les aurait sous l'étreinte puissante de sa direction.

— Pourquoi, l'abbé, ne m'avez-vous pas prétenu?

— Mon Dieu, par délicatesse... peut-être aussi par timidité; je n'ose pas attaquer des ijuestions aussi graves, même avec mes amis intimes. Les moines font tant de mal par cette renaissance du moyen âge qu'ils opèrent, à la face du soleil, au milieu de notre clergé, que je i^épousse tout souvenir qui se rattache à ces hommes, que j'en parle peu, et que je voudrais n'en parler jamais. Je les regarde, eux, et ceux qu'ils parviennent à égarer dans les rangs du

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clergé des paroisses, comme le fléau du catholicisme. Il semble qu'une fatalité tienne à ce malheureux froc : il ne parait nulle part qu'avec le fanatisme, par conséquent, qu'avec la guerre et l'oppression de la liberté humaine. Si je voulais perdre une société, je l'abandonnerais au fanatisme des moines; avant vingt ans, je jetterais sur elle le linceul.

— Mon ami, vous me faites trembler.

— Que voulez-vous? Je sais me taire; quoique souvent cela soit difficile, mais enfin, souvent je me tais. «Mais quand vous me demandez ma pensée, je ne puis faire qu'une chose, la dire tout entière. Je vous l'ai dite.

— Vous voyez donc un danger sérieux dans la direction de ce révérend père?

— Très certainement. De tels hommes n'ont pas la première notion historique de la confession ; ils en ignorent le but, la portée dans la discipline chrétienne. Ces bonnes gens se sont figuré naïvement qu'ils ont l'absolution dans leur capuce, comme la mère génisse tient le lait dans ses mamelles. Ils se croient de petits dieux qui pardonnent : une vertu sort de leur robe; leur contact fait la conversion. Avec ces ignorances, à quelles aberrations ne doivent-ils pas descendre, dans un ministère aussi difficile que celui de la confession, lors même qu'il serait exercé avec les précautions d'une minu-

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