‹ Le confesseur, Volume 2Chapitre 15 sur 30 · LES DEUX POLES · texte numérisé non relu

LES DEUX POLES

tieuse prudence? Aussi, que de conseils donnés à tort et à travers ! Que d'exaltation dangereuse excitée dans des cerveaux déjà portés naturellement à l'enthousiasme! Que d'égarements d'idées nés des interrogations extravagantes qu'ils croient, en bonne conscience, indispensables pour rintégrité de l'accusation ! Mon ami, c'est un chaos où l'on se perd, un gouffre de misères et d'abus, une dépravation d'une chose sainte, la ruine de la religioh s'accélérant par un ministère doux et paisible qui eût dû la maintenir et la faire aimer. Voilà la confession à la méthode des moines. Les évêques, le clergé séculier, pendant des siècles, ont tout fait pour renfermer ces braves gens dans leurs monastères ; ces saints qui ont renoncé au monde, ont voulu absolument promener leurs têtes rasées et leurs épais manteaux au milieu du monde.

Ne connaissant rien de la vie sérieuse dans chaque civilisation, ils ont prétendu régenter cette civilisation. Il leur a fallu confesser les rois, confesser les grands seigneurs, confesser les grandes dames. Une fois entrés dans cette voie, rien ne les a arrêtés dans leur insatiable cupidité d'éi*lipser le prêtre, de le supplanter partout, au confessionnal, aux prédications. Rome, très coupable en cela, les a soutenus contre les évêques ; elle a encouragé leur usurpation ; elle leur a accordé des exemptions de

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la juridiction épiscopale ; de sorte que, dressâdt autels contre autels, ils ont présenté cette étj'ange anomalie d une Église monacale, éclipsant l'Église coûduite par Fépiscopat- Cela recommence, au milieu de nous, comme de plus belle. Les évoques intelligents gémissent, mais ils ne veulent rien faire qui mécontente Rome ; leâ autres se laissent endoctriner sous le prétexte du bien que peuvent faire de tels saints; de k sorte, malgré les longues expérienees du passé, les mômes errements recommencent, le même discrédit, auprès du monde pieux, des hommes que renferme le clergé séculier, un efifrayant mysticisme fomenté chez les femmes et pouvant quelquefois aboutir jusqu'^ la folie, la confession rendue à jamais odieuse aux homihes que la confession mystique n'attirera jamais ; au bout de cela, l'Église, plus que jamais, sur le penchant de sa ruine.

— Le tableau n'est pas riant.

"^ Il s'en faut, mon ami. Mais ces fanatiques savent très bien que, par convenance, par respect pour la liberté religieuse, nous les suppoïteroiis. Forts de nos délicatesses, ils travaillent à nous détruire. Et vous pouvez juger, par le chemin qu'ils ont fait depuis quinze ans, combien sera rapide l'abaissement du clergé séetilier. Ceci vous explique comment je suis l'ennemi des moines, non pas pour eux-mômes.

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quoiqu'il y ait ehez eux bon nombre de misérables ambitieux et ée cerveaux malades, m^^is pour leur système de domination, et leurs dangereuses théories de direction spirituelle.

-^ Béh& ! Et le3 femmes les suivent.

— Oui, c'est devenu de mode; 1^ crinoline et le moine, les deux extravagances que nous^ values cette seconde moitié du dix-neuvién^ç siè<jle, quelles trouvailles! Je pourrais vous dire sur cela des choses incroyables.

— Ce moine, le père Jérôme, me parait sin^gulièrement entreprenant. Je rne tromperais fort si ce n'est pas un tartufe.

-r^ Oh! pas le moins du monde; Tartufe n'est p^s d^n^ereux; il se dévoile. Ceux-là sont fanatiques, et c'est toute autre chose. Tartufe parle des choses de Dieu, comme les fripons de h vertu; mais eeux-Ià en parlent sérieusement.

C'est sérieusement, et avec la conviction profonde qu'il travaillait à la gloire de Dieu que maître Jérôme aura dit à votre femme : Je voup refuse l'absolution, si vous n'ayez pas auprès de vos filles unefernme de charnbre trèp pieuse qui les entretienne de saintes pensqes ; votre conscience n'est pas en sécurité tant qu'il n'y aura pa^ auprès de votre mari un valet de chambre faisant ^es pâques. Oh! je la connais, la Rêvé' rence. J'ai eu maille à partir avec elle et j'en garderai long souvenir. Il m'en a cuit déjà, et si

Tarchevêque n'était pas aussi impartial, aussi peu disposé à se laisser mener par eux, mon compte serait fait à l'heure présente.

— Vraiment, cher abhé?

Et pour réponse, l'abbé Courbon raconta l'affaire du dîner chez le curé de Saint-Thomas d'Aquin et la petite enquête qui en avait été la suite.

— Mon ami, termina-t-il, ce sont de dangereux voisins pour le clergé, et de dangereux guides pour les familles. Dixi.

Cet entretien, dont nous n'avons reproduit que les traits les plus saillants, fit une profonde impression sur M. Deville, Il avait trop de sens, trop d'expérience des choses de la vie, pour ne pas comprendre toute la portée des révélations du vicaire.

Ce jour-là même, il fut soucieux. Un prpblème se posa devant sa raison.

La liberté de conscience fait supporter les moines .

Les moines sont les ennemis de la société humaine et travaillent à détruire la liberté de conscience.

Faut-il tolérer l'œuvre de destruction clandestine qu'ils opèrent au sein du monde moderne, parce que le monde moderne tolère toutes les opinions, toutes les manifestations possibles de l'idée religieuse?

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Si les moines continuent leur œuvre, protégés par la doctrine de liberté qu'ils exècrent, ils pourront arriver à une heure où toute liberté aura disparu de la conscience humaine.

Nous aurons été logiques : nous aurons respecté leur liberté de travailler avec une haine implacable contre la liberté.

Ils auront été logiques, et assis un jour sur la plus haute assise du monument de la liberté renversé devant eux, ils diront : Nous les avons vaincus par leur principe même.

Ce jour-là régnera l'absolutisme écrasant sur les âmes ; il n'y aura que deux classes d'hommes, des moines et un troupeau d'esclaves. La théocratie sera pleinement réalisée.

Ou je rêve, ou il y a un gros sophisme dont sont dupes les âmes généreuses qui donnent à leur ennemi le glaive qui les jugule.

Ainsi pensa M. Deville.

REfUS D| hh DIRECTION DU PÈRE JÉRÔME

Le lendemain de Tentretien avec Tabbé Courbon, M, Deville parut sous l'empire d'une préoc* cupation extraordinaire. Il y a des hommes que les faits seuls arrachent à leur inquiétude, d'autre$ qui s'abattent devant une idée pénible , se dressant à leur regard.

Armand Villaret, toujours craintif, comme ceux qui aiment, et de plus naturellement observateur, s'aperçut du ravage que faisait, dans l'esprit de M. Deville, une pensée fatigante. Une si douce intimité s'était établie entre ces deux hommes, que Villaret ne craignit pas d'aller vivement au devant d'une confidence.

— Petit père, c'était le nom que Laurence

donnait à M. Deville, et dont Yillaret s*emparait avec bonheur dans les entretiens intimes, tous avez quelque chose?

— Oui, mon ami. Comment me demandezvous cela?

— J'ai cru observer sur vos traits une impression pénible de Fâme.

— Vous ne vous êtes pas trompé.

Et, reproduisant avec quelques détails l'entretien de la veille avec le digne abbé, il avoua, avec une simplicité touchante, que ces idées étaient pour lui un ennui profond, autant pour la société elle-même dont il aimait la prospérité et la grandeur morale, que pour sa propre famille, pour cette chère Hélène, arrivée à son âge mûr avec toute la sérénité d'une âme honnête, et maintenant exposée aux tortures d'une direction fanatique, pour cette petite Marie, âme de feu, délicate comme la sensitive, que le moindre excès dans les facultés de l'imagination jetterait infailliblement dans de terribles écarts.

— Maintenant^ vous comprenez ma peine.

Yillaret avait écouté silencieusement le récit

animé de M. Deville. Il répondit :

— Oui, je la comprends. Je t'avais deviné, maudit mbine!

Et il raconta ses impressions, le premier jour où il avait vu le père Jérôme chez madame Deville,

— Il me sembla que la chère maman le regardait comme les oiseaux timides regardent le serpent qui les fascine. Marie m'efifraya. Des éclairs de feu jaillissaient de ses yeux devant rhomme étrange en qui s'incarnaient des idées de religion outrées et intolérantes. Elle aurait presque dit : Je suis une fille de Saint-Dominique ; j'aime les dominicains d avoir voulu défendre la sainte foi avec des bûchers. Oh!

comme certaines âmes s'allument au fanatisme ! Ce jour-là, je sentis pour cet homme une répulsion profonde, non pas précisément pour cette personnalité, qui me parut assez médiocre, et qui a nom Jérôme, mais pour le moine orgueilleux et fanatique, se drapant fièrement devant moi, et semblant, par certains regards furtifs, interroger mes sympathies ou ma haine. Mon instinct ne me trompait pas; et puisque nous en sommes aux confidences, j'aurai le courage de vous dire la pensée cruelle qui, dans le moment, metransperçalecœurcomme un glaive.

— Quelle fut cette pensée? demanda tristement M. Deville.

— Pendant que cet homme, qui probablement me devina, se tournait vers Marie, toute passionnée à l'entendre, je me disais avec une cruelle amertume : Si jamais je venais à perdre mon bonheur, je ne le devrais qu'à cet homme ; il sera le génie du mal dans cette famille.

— Consolez-vous, Armand; Laurence, heureusement, a échappé à sa dangereuse fascination. Notre malheur n'est pas complet. Les instincts droitsdecette chère enfant la préserveront, je Tespère, dans l'avenir, du fatal exemple de déchéance morale que lui donne sa pauvre mère. Si j'en crois quelques mots, bien réservés du reste, sortis de sa bouche, au sujet du moine, ce serait tout le contraire de l'enthousiasme qu'elle ressentirait pour cet ange de ténèbres.

Madame Deville était entrée dans le salon au nioment où ils en étaient là de cet entretien. Quelque chose de doux et de bon était epcore sur ses traits ; mais son regard était déjà incertain, l'œil ne s'ouvrait plus comme le miroir où une âme bien sûre d'elle-même, bien maîtresse de ses volontés, se laisse lire jusque dans ses profondeurs ; l'instinct de la fausse position où la jetait cette direction absorbante se traduisait déjà, et une heure ne tarderait pas à venir où cette brillante créature, ravissante longtemps, comme une Eve dans son Ëden, se changerait en une Eve attristée et malheureuse condamnée aux douleurs de l'exil.

Madame Deville, après quelques moments d'entretien avec son mari et Armand, se leva et se rendit dans un petit salon à côté où se trouvait Laurence. Celle-ci, occupée à un travail de fine broderie, n'avait pas voulu interrompre

Fentretien de son père et de son amant. Et, comme la porte était légèrement entr'ouverte> elle avait tout entendu.

Ces tristes révélations, l'état moral où elle voyait son père, avaient fait sur elle une vive impression.

Elle dissimula cependant et ce fut avec un visage riant qu'elle accueillit sa mère.

Celle-ci, de plus en plus disposée à réaliser cbes elle les beaux plans de perfection du père JérômCj cherchait précisément Laurence pour lui rappeler qu'au moment de la solennité de Noêl^ elle verrait avec bonheur sa fille aînée s'unir à elle et à Marie, pour s'approcher de la communion.

— Volontiers, chère maman, avait répondu Laurence. C'est une grande fête, en effet, et je serai toute heureuse d'aller puiser de la force dans le divin sacrement.

— Mais, ma fille, ce n'est pas tout. Je voudrais beaucoup que tu eusses le même confesseur que moi.

— Et pourquoi, chère maman?

-^ C'est plus convenable. Ta sœur et moi, nous nous adressons au révérend père dominicain que tu as vu ici. Il paraîtrait singulier dans le monde que tu eusses un autre confesseur que le nôtre.

— Cette raison, pauvre maman, ne me con-

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vaincrait pas. Le monde a bien assez à s'occuper de nos toilettes, de notre équipage, sans vouloir se mêler de nos consciences.

— Tu as tort. On remarque tout. Madame de Savinières m'a déjà dit qu'elle trouvait bien étrange que tu eusses l'air de faire l'esprit fort, en ne prenant pas, comme ta mère et ta sœur, un directeur parmi les révérends pères. Elle prétend que cela déplaira dans le monde où maintenant nous sommes reçus, grâce à elle.

— Mon Dieu ! ma mère, je ne vous cacherai pas mon bonheur d'aller dans un monde distin* gué. Je reconnais avec vous que nous devons un peu cela à madame de Savinières; mais, franchement, c'est se préoccuper de trop petites choses...

— De petites choses , ma fille ! Mais tu n'y penses pas. Dans les réunions intimes , et souvent même dans les soirées, les femmes du monde ne parlent, le plus souvent, après l'article toilette, que de leurs directeurs. — J'ai tel père, dit l'une; il est bien bon. — J'ai tel père, dit une autre; il est un peu sévère. — Oh! le mien c'est un saint, un ange ; il me laisse faire tout ce que je veux. — Moi, je suis moins heureuse que vous ; il a fallu renoncer à ceci, à cela. — Mon directeur est admirable en chaire; il a des poses ravissantes. — Mon directeur a une si douce voix quand il parle de Dieu, qu'il ferait

aimer la vertu malgré soi. — Tels sont les entretiens journaliers. Il y a peu de jours, on disait chez madame la duchesse de *** : Oh ! une telle est bien provinciale, il y a trois mois qu elle est à Paris où elle affiche un grand luxe ; elle n'a seulement pas un directeur. — Tu vois donc, ma fille, que ces choses-là se remarquent dans notre monde.

— J'en suis fâchée, ma mère, pour ce mondelà, qui me semble plus se préoccuper de suivre une mode, dans un tel choix, que de chercher les avantages d'une direction spirituelle. Pour moi, la religion est chose sérieuse, et je ne vais jamais que là où je trouve paix et consolation pour mon âme.

— Ah ! chère enfant, où trouveras-tu plus de consolations qu'auprès d'un révérend père?

— Il peut y en avoir de bons, mais je ne les connais pas.

— Ma fille, tu m'étonnes. Mais je te cite précisément mon saint directeur le père Jérôme, et je ne te le propose, chère enfant, que parce que c'est un homme de Dieu, arrivé à la plus haute spiritualité et pouvant conduire les âmes chrétiennes dans la perfection.

— Je ne voudrais pas vous blesser, ma mère.

Si vous voulez, nous en resterons là sur le père Jérôme.

— Que voulez-vous dire, Laurence?

iSO LE CONFESSEUR

— Ma mère, je veux précisément ne vous rien dire, parce que c'est une loi sacrée pour moi d'éviter, vis-à-vis d'une mère, tout cô qui pourrait avoir rapparénoe d'un manque de respect.

— Vous me manqueriez davantage par ce6 réticences affectées. Dites-moi vos pensées, ma fille?

— Vous me l'ordonnez, mère.

— Oui, je vous l'ordonne.

— Eh bien, jamais le père Jérôme ne seta mon directeur, parce que, tout saint homttte que je veux le supposer avec tous, je le tiefts pour un homme dangereux.

— Mais c'est horrible ce que vous dites là!

C'est presque une calomnie,

— Je vous dis ma conviction intime.

— Et sur quoi la basez-vous? Ëtes-vous allée, en secret, vous confesser à lui?

— Dieu m'en garde.

— Ce sera cette malheureuse Jeannette qili vous aura fait des contes.

— Oui, Jearinette ma dit beaucoup de choses.

— Comment ! la malheureuse a eu rirtiJ)iHidence de rapporter à ma fille ces entretiens secrets?

— Jeannette ne pourrait donc pas répétéi* à une fille de dix-huit ans, qui sera mariée dans

quelques mois, ce qu'un confesseur a pu lui dire? Mais vous m'étonnez, mère?

— Elle a eu tort : elle aura brodé sur cela.

— Jeannette est trop ignorante pour trouver les beaux détails que lui a étalés le moine.

C'était peu édifiant, selon moi; et il y aurait assez de cela pour m'ôter toute envie de jamais m'adresser à un directeur de cette sorte.

— Ce que c'est que les préventions! Mais, ma fille, c'est précisément par intérêt pour ses pénitentes que ce bon père entre dans ces longs détails. Tu penses donc que cela l'amuse beaucoup...

— C'est un peu l'opinion de Jeannette.

— La misérable !

— Vous ne pouvez pas empêcher les gens de juger.

— Oh ! que le père a eu raison de me dire que cette fille était dangereuse chez moi !

— C'est donc lui qui l'a fait expédier pour la Creuse et qui nous a valu la petite sainte mademoiselle Aubierge?

— Oui, ma fille, précisément.

— Eh bien, ce n'est pas trop mal. C'est un habile homme que votre révérend père. Il n'y a pas encore quinze jours que mademoiselle Aubierge est ici et déjà Florentin prétend qu'elle lui fait les yeux doux.

— Oh! le monstre! Mais c'est infâme! Une an-

gelette de candeur que m'a donnée la révérende mère! Le père a raison, cet homme-là ne peut pas rester chez nous. S'attaquer à tant de vertu !

— Ma mère, je regrette de vous avoir dit cela.

— Non, ma fille, n'en ayez nul regret : il est bon que je sache tout. Mais j'y mettrai ordre.

— Je vous en supplie, que je ne nuise pas à cet honnête garçon !

— Nous verrons cela. Maintenant, ma fille, croyez bien que Jeannette ne vous a fait que des exagérations sur le père Jérôme. Je m'en suis expliquée avec lui et ses explications m'ont pleinement satisfaite.

— Vous avez été facile, chère mère, parce que vous êtes si bonne ; mais ce n'est pas le jugement d'hommes graves pour lesquels j'ai un véritable respect. A leurs yeux, le père Jérôme est un directeur dangereux dans une famille.

— Mon Dieu ! quel malheur que de telleâ»

pensées pénètrent dans ma maison! Je veux savoir qui a autorité ici, pour y tenir de tels propos.

— Il y a, ma mère, une autorité peu suspecte, celle de mon père.

— Quoi! lui?

— Oui, ma mère, lui, M. Villaret, l'abbé Courbon sont unanimes pour déclarer dangereux un guide spirituel de cette sorte.

— Et ils viennent vous faire confidente de

pareils jugements? Mais c'est affreux, cela! On* me brave chez moi. Je me plaindrai à votre père; j'en dirai mon mécontentement aux autres.

— Gardez- vous-en bien, ma mère. Ces messieurs ne m'ont point prise pour confidente ; ce sei*ait permis sans doute à mon père. J'ai entendu, malgré moi, un entretien entre mon père et Armand. Leur mécontentement est si grand, leurs appréhensions si vives, que ce mot terrible a échappé à Armand : Maudit moine ! Et vous savez s'il est doux, indulgent pour tous, respectueux pour les prêtres.

— Oh ! les prêtres, les siens, l'abbé Courbon, oui, je le sais! Mais les prêtres moines, il les atme peu ; et je ne doute pas que les antipathies de votre père pour les religieux ne viennent beaucoup de cette influence.

— Oh! ma mère, rien, vous le savez, n'influence mon père.

— Il faudra bien, pourtant...

Madame Deville s'arrêta. Puis, après un mo* ment de silence :

— Puisque vous voulez bien communier avec nous le jour de Noël, quel sera donc le confesseur à qui vous vous adresserez?

— J'irai à la paroisse. Tous les confesseurs me sont bons.

— Ma fille, on ne traite pas ces choses à la légère.

— J'ai voulu dire simplement que je n'avais nulle préférence pour aucun confesseur. Mais, pour que vous soyez satisfaite, j'irai à un prêtre dont vous parliez autrefois avec éloge, j'irai à Tabbé Courbon.

— Ces prêtres de paroisse, ma fille, n'ont pas l'esprit intérieur comme des religieux.

— Oui, mais, vivant dans le monde, ils en jugent mieux les obligations. D'autre part, ils cherchent moins à savoir ce qui se passe dans l'intérieur des familles, ils excitent moins au mysticisme, cet écueil fatal de la vie pieuse, dit l'abbé Courbon, tout cela c'est quelque chose. Je veux garder mes habitudes, tout en suivant les prescriptions de l'Église, pour les femmes chrétiennes vivant dans le monde, et je n'ai pas la prétention de me mêler aux parfaits du cloître. Voilà, ma mère, pourquoi ce sera à l'abbé Courbon que je m'adresserai.

— J'avais pourtant fait espérer au père Jérôme que toutes les trois nous serions sous sa direction pieuse.

— Oh ! ma mère. Dieu m'en garde. Je vous porte trop de respect pour vous dire ce que je pourrais penser de l'influence de ce moine sur vous; mais je puis parler librement de ma sœur. Ne voyez-vous pas que son exaltation religieuse va croissant? Il lui échappe, devant nous, depuis quelque temps, de ces paroles ardentes qui dé-

notent un travail intérieur dangereux pour le cerveau encore bien faible d'une jeune fille. Je ne dois pas vous cacher que nous sommes tous ici dans Finquiétude à cet égard ; et si mon père se tait sur cela devant vous, c'est par ce principe de réserve absolue qu'il s'est imposée en tout ce qui regarde notre conscience. Puisque vous avez paru m'autoriser à vous dire toute ma pensée, il me semble qu'un confesseur ascétique était le dernier auquel Marie aurait dû être adressée. Ce n'est pas pour vous un reproche, chère mère.

Vous n'avez écouté que votre désir de faire mieux, de conduire vos filles à une haute piété, comme on dit. Pour ma part, je renonce à la haute piété, heureuse de me maintenir dans une piété vulgaire, mais solide. Quant à ma sœur, ce sera autre chose. Croyez bien que ce révérend père, avec les meilleures intentions du monde, je n'en doute pas, la conduira à ces hauteurs de spiritualité où les cerveaux des femmes se trouvent pris du vertige. Je vous exprime sur cela, chère mère, non pas seulement mes craintes, je n'ai pas beaucoup d'expérience pour me prononcer, mais celle de mon excellent père, dont j'aime tant le jugement calme, et je sais que sa tendresse pour vous et pour Marie est en ce moment bien préoccupée.

— Ma chère fille, je ne vois pas qu'il y ait tant à s'inquiéter de ce que ta sœur et moi nous

avons pour directeur un saint religieux. Ne dirait-on pas, à vous entendre tous, qu'avant peu ce bon père viendra prendre possession de notre hôtel et que nos cervelles ne tarderont pas à déménager. Ce sont là vraiment des exagérations trop fortes. Toujours Ton a calomnié ces bons pères! Et vous autres, sans vous en douter, vous contribuez à accréditer dans le monde ces bruits offensants. Pour moi, je déclare n'avoir jamais reçu de mon père spirituel que des avis de la plus grande sagesse.

— Rien ne vous éclairerait sur cela, ma chère mère. Je m'arrête donc. Mais permettez qu'au moment de mon mariage ce soit à un prêtre séculier que je m'adresse, plutôt qu'à un moine dont j'aurais à redouter les interrogations indiscrètes, si j'en juge par une seule confession que j'eus l'occasion de faire, à Tours, auprès d'un révérend père du genre du vôtre.

Une lettre de Villaret et sa conversation avec Tabbé Courbon nous ont initié aux agitations mystérieuses du cœur de Marie. Armand ne s'était pas trompé, il était aimé de cette jeune fille. Cette passion s'était allumée sous les om* brages de Vareilles, dans cette intimité de tous les jours qui s'établit nécessairement à la campagne.

Marie avait cru d'abord, sous l'obsession de ses idées pieuses, aimer uniquement l'âme du futur époux de sa sœur, qu'elle croyait bien compromise à l'endroit du salut éternel, par te peu d'ardeur qu'il témoignait pour la cause pontificale au point de vue temporel, et par son hostilité aux idées ultramontaines.

Au moment où Marie arriva à Paris, cet amour avait atteint dans son âme, moins tendre que passionnée, sa parfaite éclosion. A force de se répéter : — Heureuse Laurence ! Villaret l'aime, — il avait bien fallu s'avouer à ellemême qu'elle était devenue une rivale pour sa sœur.

On comprend qu'elle n'avait pas attendu les fêtes de Noël pour se confesser; deux jours après son arrivée à Paris, elle était allée trouver le père Jérôme. Il fut convenu qu'elle se confesserait tous les huit jours.

Le moine qui la dirigeait était un madré renard. Gomme il était toujours aux aguets, dans toutes les âmes dont il avait la conduite, pour surprendre les fautes qui tiennent aux désordres des sens, à quelques équivoques échappées en confession à sa jeune pénitente, il devina qu'une passion dévorante était entrée dans cette âme.

— Mon enfant, vous aimez!

Pareille au lion pris au piège et qui bondit dans sa rage, la fière Marie voulut échapper au moine. Elle ne pouvait mentir, elle ne l'eût pas fait en confession, mais elle chercha à parlementer avec le terrible homme et avec sa conscience. Elle fut terrassée par ce mot :

— Mon enfant, on ne me trompe pas : vous aimez!

Ce soDt les jours de bataille, les grands jours pour les directeurs, que ceux où ils arrivent aux mille explications que comporte l'aveu d'un sentiment passionné.

Il y a d'abord la joie secrète, la demi-volupté d'une confidence qui vous est faite dans un secret tellement profond que rien au monde, pas même la mort, ne pourrait le faire dévoiler.

Joignez à cela cette avidité de regard de l'anatomiste moral, qui vous fait pénétrer dans les replis d'un jeune cœur que vous sentez palpiter sous votre parole, se trahir devant vos interrogations, éclater en soupirs mal contenus et, blessé mortellement, demander à votre main indulgente, non pas de guérir la plaie profonde dont on aime la souffrance, mais d'en adoucir les trop vifs élancements.

Notre moine se garda bien de ne pas savourer, dans ses derniers raffinements, ce plaisir de confesseur à provoquer des aveux de toute sorte par des interrogations habiles, et toutes déguisées sous le tendre intérêt qu'inspire au père spirituel sa pauvre brebis égarée. Telles ont été les aberrations de la théologie sur la confession depuis le moyen âge, que cet aveu : j'aime, s'est trouvé une matière aux investigations des mystiques, où leur génie inquisitorial ne sait pas tarir.

Et puis rien de moins habile que ceux qui

aiment deyant ce juge d'instruction qui parle au nom de Dieu.

L'habile homme pressentit bien vite quel pouvait être l'objet de la passion de cette fougueuse enfant.

— Dieu m'est témoin, mon père, que j'euaae voulu être à lui pour sauver son âme. Il a uiie belle âme, mon père. Mais il s'est égaré dans ces doctrines que repousse notre sévère orthodoxie. Que de fois je lui ai reproché ses théo*ries imprudentes!

C'était indiquer une intimité fréquente ; c'était nommer Armand Villaret.

Le moine paraissait alors prendre la chose très au sérieux. Trop pénétrant pour ne pas comprendre que Marie n'avait pas la docilité de sa mère et que la passion pouvait la rendre in^ gouvernable, il chercha à temporiser avec elle.

— Mais, mon ^i£ant, ce serait pour votre sœur un mariage bien répréhensible. Votre mère m'a avoué combien peu mademoiselle Laurence parait tenir à une vie pieuse et fervente ; que sera-t-elle donc avec un homme indifférent à tant de choses capitales et qui a si peu les bonnes doctrines? Je vous le dis en toute franchise, ma fille, si M. Villaret s'était présenté pour vous, j'aurais fait une opposition beaucoup moins vive à ce mariage qu'à celui qui est en projet. Vous, ma fille, si vous épou-

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siez ce jeune homme, vous le convertiriez. La foi fait de ces miracles.

Marie eût baisé dans ce moment les mains du moine, dans l'exaltation de sa reconnaissance.

— Oui, reprit le moine, votre sœur se perdrait avec M. Villaret, et elle le perdrait. Il faut à cet homme un ange de sainteté qui le dirige et le ramène dans la voie du bien. Mon enfant, la Providence a ses desseins ; si nous les connaissions plus clairement, on pourrait les seconder. Mais, en attendant, ce sentiment, il faudra, entendez-vous bien, le retenir dans les plus justes bornes, pour que jamais aucune mauvaise pensée ne vous vienne. Si nous pouvons empêcher le mariage de votre sœur avec Villaret, il y aura chance pour que vous l'épousiez.

Il lui dit alors en grand secret ses projets par rapport à M. de Chantonnay, qui s'était épris de son côté d'un vif amour pour Laurence.

— Point de confidence à votre mère, lui ditil; c'est inutile. Mais faites tout pour favoriser auprès de votre sœur M. Hector de Chantonnay.

Et le moine s'applaudit de trouver dans l'amour de cette jeune fille un puissant auxiliaire à ses desseins.

Marie sortit du confessionnal radieuse. Au lieu de la lutte qu'elle redoutait, elle avait trouvé des encouragements. Par cela même, l'ardeur de cette passion qu'elle croyait si pro-

fonde, qu'elle avait combattue à Vareilles par des macérations étranges, se ralentit sensiblement. Le moine Tavait prévu; dans cette circonstance il s'était montré habile.

Un long mois s'était écoulé depuis les scènes d'intérieur que nous avons racontées. On était alors au milieu des fêtes que donne chaque hiver la haute société parisienne. Les Deville, admirablement reçus dans le monde, grâce à la brillante marquise de Savinières, avaient vu leur salon devenir le rendez-vous d'une société élégante. Madame Deville en avait fait les honneurs avec une grâce parfaite, et l'enthousiaste Marie, malgré les excitations du père spirituel à marcher sur les traces des âmes éthérées et à devenir une autre sainte Thérèse, avait fini par trouver cette existence, entremêlée de fêtes, assez douce pour n'en pas convoiter d'autres.

Beaucoup de jeunes hommes surtout venaient chez M. Deville. Quelquefois Marie dans les soirées se livrait à la danse avec une rage effrénée ; d'autres fois, concentrée et silencieuse, refusant de danser, sous prétexte de fatigue, elle se donnait le singulier plaisir d'étudier ce tableau du monde dont elle faisait partie ; elle se posait les thèses effrayantes des livres ascétiques sur les amusements, sur la présence de Satan au milieu des danses, sur la fuite de ses plaisirs mondains pour arriver à sauver l'âme.

Quelquefois, emportée par ses souvenirs de lecture ou de direction, il lui semblait qu'en effet Satan était là en permanence, provoquant le cœur, dardant, à l'aide des sens, ses flèches enflammées; et les images mythologiques sous lesquelles on a représenté Tamour lui paraissaient les images réelles de cette grande chasse aux âmes que fait Satan au milieu des réunions mondaines.

D'autres fois, plus calme, regardant Fun après l'autre tous ceux qui venaient ainsi se donner quelques heures d'un plaisir après tout assez vulgaire, elle se demandait ce que signifiaient les anathèmes contre le monde, à quoi ils pouvaient s'appliquer, sinon à des hommes qui n'étaient pas là.

Un jour qu'ayant refusé de danser, elle se livrait à ses divagations habituelles, elle se demanda de tous ces hommes qui étaient là, jeunes, brillants, aimables, au milieu déjeunes femmes éclatantes de beauté, et dont Laurence, sa sœur, paraissait la reine, quel était après Armand Villaret celui qu'elle pourrait aimer. Elle voulut repousser cette pensée comme peu digne de la modestie d'une jeune fille; mais la pensée revint plus insistante; elle s'empara de toute l'imagination, et cette faculté est vive quand on touche à dix-sept ans.

Elle étudia, elle compara. Louis de Savi-

Bières se présenta le premier à son esprit. Elle convint sans difficulté avec elle-même qu'il était encore plus beau que Villaret ; qu'il avait dans le caractère plus de gaité, plus d'animation; que Villaret, tout occupé de Laurence, était avec elle, Marie, froid et réservé, tandis que Louis, au contraire, cherchait toutes les oc<^*sions de lui être agréable et lui disait, avec toute la délicatesse et tout le tact d'un homme bien élevé, de ces paroles gracieuses, presque tendres, qui pénètrent si profondément dans le cœur d'une jeune fille. Marie s'avouait encore qu'elle était flattée de la préférence que le jeune comte lui accordait. Les insinuations de la marquise de Savinières et même celles de mademoiselle Aubierge, sur les avantages d'un beau nom et d'un titre de comtesse ou de marquise unis à une grande fortune, avaient fait plus d'impression sur son esprit que sur celui de Laurence. Elle porta ses regards sur les autres jeunes gens appartenant au monde aristocratique ; pas un ne pouvait se comparer ni à Savinières, ni à Villaret.

La Providence, ce jour-là , semblait vouloir se mettre dans les intérêts du neveu de la marquise de Savinières.

Quant à Chantonnay, grâce à la marquise, il était très bien accueilli chez M. et madame Deville; il avait de l'esprit, il était bon musicien.

chantait des romances avec un goût parfait, surtout quand il était accompagné par Laurence. Mais un amour vrai le rendait plus modeste qu'il ne l'était par nature, et malgré ses petits succès ^e société, il ne se dissimulait pas qu'il lui serait fort difficile, pour ne pas dire impossible, de supplanter M. Villaret, surtout si celui-ci était véritablement aimé de Laurence.

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