‹ Le confesseur, Volume 2Chapitre 16 sur 30 · SECONDE VICTOIRE · texte numérisé non relu

SECONDE VICTOIRE

Cependant le père Jérôme, à qui madame Deville racontait avec une grande exactitude les événements journaliers de son intérieur, attendait toujours le moment favorable pour exiger d'elle qu'elle déclarât formellement à son mari qu'à aucun prix elle ne consentirait à prendre pour gendre M. Villaret.

11 lui conseilla d'essayer d'abord les armes dont il lui avait appris l'usage, sur un objet d'une moins grande importance, le renvoi de Florentin. On verrait si, victorieuse sur ce point, la pénitente ne pourrait pas hasarder une formidable attaque sur le point capital, l'expulsion de celui à qui le moine avait voué

son exécration, depuis surtout que mademoiselle Aubierge, toujours écoutant aux portes, lui avait rapporté avoir entendu M. Villaret l'appeler, lui le père Jérôme, « le maudit moine. »

La campagne se fit donc dans toutes les règles. La pieuse fille spirituelle suivit scrupuleusement toutes les indiieations du dominicain. Et, si lui-môme eût pu assister à toutes les péripéties du petit drame intime qu'il avait si habilement combiné, il eût très bien vu que le programme d'une coquetterie^ chaste et provoquante n'avait pas été trop mal rempli.

C'était à l'issue de Tune de ces soirées brillantes où M. Deville, heureux de la position paisible et honorée que lui avaient faite de longs travaux, se félicitait avec madame Deville, et s'épanchant; avec ^le lui disait :

— Mais la soirée a été ravissante^ Nos filtes ont une grâce parfaite : Laurence enlève tous les cœurs.

Il avait ajouté :

— Et vous, ma: chère^ vous faite/S les honneurs de votive maison avec une aisance dont noadame de Savinières, votre cousine, pour«*ait ôtre JÉ^louse*

Le moment était venu de mettpe en pratique les procédés de séduction sur les maris, que le père Jérôme enseignait aux femmes.

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Madame Deville s'en tira bien.

Le fendfemaiîi, vers les onze heures, Armand VîUaret suivait le trottoir dé la rue du Bac pour rejoindre la rue Saint-Dominique, lorsque tout à coup Florentin, accompagnant un commissionnaire dont le crochet supportait une lourde malle, se ttouva en face de lui.

— ©ù allez-vous donc, Florentin?

— Monsieur m'a donné mon congé ; et je suis sorti à rinstant.

— Pauvre garçon ! je le regrette pour vous.

— Je lé regrette aussi : monsieur était le meilleur maître que j'eusse encore trouvé.

— Que s'est-il donc passé?

— Absolument rien, sinon que ce matin, monsieur m'a appelé, et m'a dît : Florentin, je suis content de votre service; mais, pour des raisons qui vous sont absolument étrangères, je vous donne congé. Partez dès ce matin même; j'ai mon motif pour cela. Et généreusement, outre mon congé, il m'a donné trois pièces d'or. Je n'ai pu savoir que cela.

Et Florentin fit un salut respectueux à M. Vîilâret.

Reçu au salon par madame Deville et par Laurence, Yilliaret trouva à sa future bellè-mère cet air de triomphe singulier qui va peu aux natures plkcideç. S'il eût été seul avec Laurence, il lui eût démandé : Qu'a donc votre mère?

SOO LE CONFESSEUR

Passant de là dans la chambre de M. Deville»

il ne tarda pas à s'apercevoir qu'un nuage de tristesse profonde entourait le front du digne homme.

— Vous n'avez donc plus Florentin?

— Comment savez- vous?...

— Je viens de le rencontrer dans la rue.

— C'était un valet de chambre parfait, que je ne remplacerai certainement jamais.

— Pourquoi dès lors le renvoyez- vous?

— Mon Dieu, mon ami, vous connaissez encore peu les femmes; mais vous saurez cela un jour : il y a des moments où elles fascinent les hommes.

— Mais c'est charmant cela. Vous en êtes encore à la lune de miel? C'est de bon augure pour moi. Mais parlons sérieusement. Serait-il possible que madame Deville ait exigé, impérieusement^ le renvoi de Florentin?

— Non, mon ami, elle n'a rien exigé.

— Eh bien, alors ?

— Elle a su demander si habilement que je nai pas pu refuser. Voilà l'histoire.

— Mais vous m'étonnez, vous que rien n'influence.

— Rien, c'est vrai, excepté une chose. Armand, n'en parlons plus : j'ai été faible; j'en rougis un peu. Vous saurez donc que, môme à l'âge mûr, l'homme se retrouve adolescent.

C'était un samedi soir. La petite église de Saint-Thomas d'Aquin n'était plus éclairée que par les reflets du jour, tombant dans la nef à travers les blanches verrières. Une lampe aux lueurs vacillantes, placée dans la chapelle de la Madone, du côté gauche de Téglise, commençait à jeter plus d'éclat, comme ces premières étoiles dans Fazur du ciel dont les rayons sont plus vifs à mesure que les ombres deviennent profondes. Tout était recueillement et calme dans cette église, œuvre d'un architecte médiocre, mais gracieuse et simple.

Ce monument, bâti au dernier siècle pour servir de chapelle à un couvent de dominicains, rend assez bien la société aristocratique qui s'y presse les jours de dimanche. Il y a des tableaux,

delà dorure, des chapiteaux corinthiens. Joignez à cela assez de lumière pour qu'il n'y ait là rien de sombre, et qu'on puisse lire dans son livre d'heures. C'est une petite marquise simple, aisée, élégante.

Tout est, dans cette église, d'une exquise propreté. Les confessionnaux, espacés dans les recoins, voient rarement une foule compacte de pénitentes : nous parlons de pénitentes, et pour cause, il n'apparaît plus guère nulle part de pénitents, le monde pieux du quartier assiège les confessionnaux du Gesù de la rue de Sèvres. Ceux de Saint -Thomas d'Aquin ne voient que des révoltées contre les jésuites, — et il y en a même dans le monde aristocratique, — quelques provinciales de passage à Paris ou les honnêtes marchandes du quartier.

A l'un de ces confessionnaux presque déserts, se trouvaient cependant ,un prêtre et une ^pénitente. Le prêtre était l'un des vicaires de la paroisse, l'abbé Courbon : la «pénitente, Laurence Deville.

Elle venait de terminer l'accusation bien franche et bien humble de ces fautes qui écha^ppent à la fragilité, même chez les âmes les jilus belles. Cette vie était pure ; ce cœur était noble ; ^t il eût été plus facile d'en compter les vertus que d'en trouver les imperfections.

Le père spirituel, aprèjs avoir prononcé quel-

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^6S paroles de la liturgie, >pour implorer la miséricarde et.la g^âce sur l'âme coMrite venant demander le pardon à Dieu, lui adressa quelques conseils sur les fau^tes )accusées. Puis, élevant plus haut sa pensée :

— Bénissez Dieu, ma sœur, de ses insprraitiona, de ses dons. Vous êtes du n^ombre de ces âmes droites qui le cherchent an^ec la svm^pliché du cœur. Demeurez dans cette simplicité. Moins il y a iautour de vous, dans le monde, d'adorateurs en esprit et en vérité, moins la suave doctrine de Jésus s'y réalise, plus vous devez vo«is ^attacher à sa ^parole qui est lumière et vie. Rien n'^st consolant comme icette d>ouce loi qui ^^t une prôvooatioii ^permanente à l'âme de s épancher en amour. Vous appai^enez au monde intelligent, au monde riehe. S<yyez prodigue iloublement autour de vous, non seulement de cet or sagement départi su^r ceux qui souffrent, mais encore de ces tendres paroles de vérité et de bien, adressées auK pauvres, aux ignorants et aux faibles, paroles plus précieuses devant Dieu que de l'or, parce qu'elles sont le pain de vie aux délaissés de ce monde, aux miséralbles de l'esprit et du corps. Vous venez de me demander mes conseils sur votce union, que vous croyez prochaine, avec un hotmme selon vo4pe cœur. Je vous les donnerai volontiers et en toute simplicité. Le mariage est chose sainte >et

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grave. C'est la vie fixée dans le bonheur intime ou dans de grandes souffrances. Ce dernier lot revient de droit aux mariages de calcul : le bonheur appartient comme une douce conquête à ceux qui avant de s'unir se sont aimés. Vous avez trop de raison pour croire que la vie nouvelle où vous entrez sera toujours couverte de fleurs. Ce rêve d'une telle vie n'est que dans les romans, et ce n'est pas la vie réelle. Elle a ses joies, joies douces et qui souvent deviennent enivrantes par les bonheurs de la maternité.

Mais ces joies sont entremêlées de devoirs ; et le devoir, même aimable, coûte à Fâme, parce qu'il est de toutes les heures et qu'il s'impose à la volonté. Sachez bien que les unions les mieux assorties ont besoin d'une constante vigilance, pour que rien ne vienne alanguir le grand et noble sentiment de l'afiPection mutuelle. La femme surtout , plus impressionnable , plus vive, doit veiller à entretenir cette douce flamme, comme la vestale le feu sacré. Peu de femmes ont été malheureuses, en dehors des mariages de combinaison où l'on s'est pris pour de l'argent, autrement que par leur faute. Elles n'ont pas tardé à cesser de se faire aimer. Vous éviterez certainement cet écueil, parce que, épousant un homme à idées élevées, vous vivrez autant que lui-même de la vie intelligente ; vous serez de moitié dans ses aspirations; ses tra-

vaux intellectuels seront les vôtres. Vous toucherez rarement une plume; mais mieux que cela, vous serez son Égérie. Sa première gloire lui viendra de vous : car même l'homme de génie n'est pas sûr de soi. Il a besoin qu'une parole, dont il ne peut suspecter la franchise aimante, vienne lui dire : C'est divin! comme il s'inclinerait avec une docilité enfantinedevant cette même parole lui disant : C'est détestable. Tous les Jîommes ne sont pas écrivains, publicîstes, économistes comme ce cher Armand.

Mais tous, de notre temps, sont penseurs ; tous se mêlent au mouvement social , aux joies et aux espérances de la grande famille que nous appelons l'humanité. La femme qui comprend cette noble passion de l'homme moderne est sûre à jamais de son cœur; elle est comme lui, chaude, en sympathies pour tout ce qui est une amélioration sociale ici-bas, en douleurs pour toutes les souffrances de l'humanité, en désespoirs, chaque fois que la nuit se fait quelque part sur la liberté, cet astre vivifiant de toute civilisation. En prenant ainsi , ma sœur, votre grande part à cette fraternité ardente, à ces vives aspirations de l'homme vers l'amélioration humaine, vous vous trouverez réaliser la grande vertu apportée au monde par Jésus, l'amour social, vertu divine que nulle civilisation, quelque brillante qu'elle ait pu être, n'a pu réaliser en

dehors de rÉvangile. La femme chrétienne a donc aujourd'hui, au sein d'une nouvelle civilisation, une destinée nouvelle. Elle n'a plus seulement, comme Cornélie, la mère des Gracques, à donner des âmes viriles à la patrie, mai6>à entretenir dans le foyer de la famille le saint amour de l'humanité au cœur de son époux, de ses fils et de ses filles. C'est un apôtre dans le monde nouveau, dans le christianisme social qu'il faut inaugurer avec les sueurs du martyi^, entre les douleurs du doute chez ceux à qui les folies des théories mystiques ont enlevé la^foi, et les extravagances des restaurateurs du mo^n 4ge qui révent les saturnales d'une théocratie écrasante. Vous serez l'un de ces anges «de l'Église nouvelle, paisible et humble au foyer domestique, mais chaude de cœur pour tout ce qui est bon à l'humanité. Les temps, ma sœur, sont passés où la tâche de la charité étaât uniquement de porter le pain en morceaux copieux à la porte des châteaux et des monastères, de jeter sur les épaules nues quelques vieux vêtements ou l'étoffe grossière préparée pour les pauvres. Il faudra longtemps encore continuer cette bonne et vieille charité de nos pères, parce que, dans ses lentes transformations, la société moderne n'a pas trouvé la dernière formule de la charité sociale prête à être réalisée. C'est donc toujours à la charité privée qu'in-

combe le .soin de soulager les misères^ :de prévenir lahandian, de soutenir là faiblesse. Mais ce n'est là que la tâjche extérieure et |u*esque matérielle. L'humanité ne vit pas seulement de pain; elle vit de parole. L'Évangile avait dit cela, et on ne lavait pas compris. Par une effrayante aberration, même les dépositaires officiels de cet Évangile ^n étaient venus à croire gue (la ,paroIe était un mal, parce qu'elle est libre, et que toute liberté comporte de soi quelques écarts. Nous les avons vus, par la bouche d'un saint vieillard, qui n'eût dû parler jamais que pour bénir, jeter l'anathème, avec une ibrme violente qui rappelle les plus mauvais temps de Ja barbarie, à la liberté de la parole humaine, ce précieux don de Dieu aux peuples, dont jouissent pleinement, sous leurs beaux soleils et dans leurs solitudes, les familles humaines vivant sous la tente ou sous les ^pavillons de verdure d'une végétation luxuriante. Les barbares, ils ont commis ce crime! Vous aurez, ma sœur, à aider de tout votre pouvoir, dans le monde distingué au sein duquel vous êtes appelée à vivre, à combattre ces aberrations radicalementeontraires à l'esprit de la loiévangélique. C'est une de nos grandes douleurs, à nous les voyants de l'Église, dans le travail de son enfantement nouveau, que l'ombre nous vienne du côté où la lumière devrait jaillir, et que ceux-là qui

devraient guider vers le bien se soient faits les apôtres des plus funestes erreurs sociales. L'œuvre de Jésus ne périra pas pour cela, ma sœur. Les sombres heures de la vie de l'Église passeront. Son histoire nous a appris qu'il y eut un moment où l'erreur capitale qui a nom l'arianisme entraîna l'Orient et l'Occident, que des évéques, se succédant sur les mêmes sièges, et des plus illustres de la chrétienté, prêchèrent l'erreur, que des papes se laissèrent surprendre par elle, et qu'il y eut un moment où l'Église gémissante manqua se réveiller arienne. La fatale doctrine de l'asservissement de toute pensée humaine n'est pas moins coupable ni moins dangereuse que celle qui enlevait au christianisme son principe de vie. L'humanité mourrait sous le souffle de la théocratie. Elle ne peut vivre que de foi libre, discutée et acceptée, la foi imposée est la plus dégradante des servitudes : elle ne fait pas de chrétiens, mais des muets dans l'humanité. Le fétichiste, du moins, adore librement son tronc d'arbre. Soyez, ma sœur, pour la foi libre; devenez-en l'apôtre. Là est Tunique salut pour l'Église. Adieu, ma sœur : que Dieu, le père des miséricordes et le dispensateur de toutes les consolations, vous bénisse!

Laurence s'inclina.

Quelques moments après elle était auprès de sa mère.

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