ÉCHEC AU MOINE
Ce fut, on n'en doute pas, une vive joie pour madame Devîlle de venir dire au père Jérôme le triomphe qu elle avait remporté au sujet de Florentin. De tels succès flattent même les plus dévotes.
— Remercions bien Dieu, chère fille. C'est lui qui donne la grâce : Fallax est gratia^ vana est pulchritudo. Il ajoute aux charmes naturels. Voilà comment Judith fut si puissante sur le cœur d'Holoferne, au point que toute l'armée assyrienne fut en admiration devant elle. Dieu, dit le texte, avait encore augmenté sa beauté. Vous aussi, comme une autre Judith, sans verser le sang, vous avez terrassé l'orgueil de celui
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qui s'obstine à vous résister dans vos plans de perfection pour votre famille. Les voilà ces hommes, ils se révoltent contre Dieu, et une femme les fait tomber à ses genoux !
Le spech du moine aurait duré longtemps sans que madame Deville se fôt avisée d'y mettre fin. A trente-huit ans, on n'est pas héroïne ainsi tous les jours; et il était bien juste qu'elle savourât un peu son triomphe. Le moine aussi ne lui avait pas marchandé les compliments.
C'était donc un puissant encouragement pour le père et pour sa Philothée de persévérer dans cette voie commode. On tenait maintenant M. Deville : on savait par où il était vulnérable.
Depuis quelque temps, Hector de Chàntonnay perdait patience. Il avait fait des ptensr magnifiques pour là publicité catholîq^ue. L'ordre de Saint-Dominique allait enfih être exalté et pren^ dre dans le mondé pieuît cette prépondérance que savent si bien se donner les jésuites. Mais la réaliisatïon de si' grandes cht)ses dépendait absolument du succès de son mariage avec Fir^e des filles de Ml Devifle.
Déjà complètement rassuré au snjèt dtl jeun^ Saviniêres, qu'il savait pertihemmentne pas être uiï second rival; puisque c'était Marie qui plaisait uniiquement à ce dernier, unsBul restait à évincer, Armand Villaret; et le jeune homme croyait tfès bien que le révérend père avait plus
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d'influence sur madame Deville qu'il n'en fallait pour faire ronapre le projet de mariage.
Il avait donc déclaré nettement à son révérend père que l'heure d'agir était venue ; que rhiver se passait. Il savait par la marquise dé Savinières que M. Deville parlait déjà d'aller faire les noces de sa fille aînée dans la Creuse, où les jeunes époux seraient mieux l'un à l'autre que dans le tourbillon des plaisirs de Paris ; il ne fallait paa attendre que le mariage fût officiellement déclaré.
— Il y a hâte, mon très bon père. Sans cela nous manquerons tout.
Le père comprit que son protégé avait raison ; que le moment était venu de frapper enfin le coup décisif; qu'un grand succès venait d'être remporté; que> fallût-il en venir aux moyens extrêmes, madame Deville n'avait plus à reculer pour faire renoncer son mari à une union à laquelle le moine directeur ne consentirait jamais.
Toutefois, aussi cautelèfux que tenace, il essaya de persuader à son Chantonnay que Marie était cependant une personne accomplie ; qu'elle était ferme sur les principes du vrai catholicisme ; que ce serait une femme forte^ destinée ai exercer une grande influence dans le monde religieux; que, l'influence des femmes étant toute-puissante^ il ne fallait pas négliger
ce moyen ; qu en réalité la plus jeune des filles de M. Deville était un petit génie; Chantonnay ne l'entendit pas de cette oreille.
— père, si vous saviez ce que c'est que d'aimer.
Et il lui assura en termes si énergiques quç liSUrence seule absorbait toute son âme que le moine, n'insista plus.
— Alors, lui dit-il, vous aurez Laurence.
Le père était sous l'impression de cet entretien, quand il avait reçu madame Deville.
Poussé à bout par son protégé; dun autre côté, irrité des résistances qu'il éprouvait de la part de M. Deville, il n'hésita pas à porter son ultimatum à sa pénitente.
— Vous me rendrez cette justice, lui dit-il, que j'ai agi dans cette grave affaire avec des ménagements infinis. Vous m'avez paru ne vouloir rien brusquer; je suis entré dans votre système. Mais, maintenant, je sais à n'en plus douter que votre mari se prépare à conclure bientôt ce malencontreux mariage. Il faut donc agir cette fois, et agir avec vigueur. Vous avez fait un premier essai de la douce force dont vous disposez sur le cœur de M. Deville, c'est
* un antécédent immense. Vaincus une fois sur ce terrain, les hommes, même les plus indomptés, le sont toujours. Voyez Samson avec Dalila. De telles faiblesses sont incroyables. Mais puis-