ÉCHEC AU MOINE
jour son directeur, depuis qu'il était question de cette grande affaire, mit en œuvre toutes les ressources que ce dernier lui suggéra, Thomme honorable fut inflexible.
La lutte fut opiniâtre du côté du moine et de celle dont il disposait comme d une esclave : scènes tendres, froideurs calculées, larmes et emportements n'aboutirent qu'à prouver à M. Deville qu'une fascination dangereuse était exercée sur sa femme, et qu'il y avait hâte à Tarracher à une direction dont les résultats patents étaient un trouble terrible dans une famille vivant jusque-là d'une admirable union.
En désespoir de cause, madame Deville essaya d'un argument suggéré par la marquise de Savinières.
— Si, dit-elle à son mari, vous n'aviez pas été assez imprudent pour engager l'avenir de votre fille, avant même son entrée dans un monde où ells aurait pu comparer et choisir, il est plus que probable qu'avec sa beauté si remarquable, son esprit, ses talents et sa fortune, Laurence aurait pu faire un brillant mariage. Et pour moi, je l'avoue, mon amour-propre maternel eût été flatté de voir ma fille entrer dans une famille illustre par sa naissance et sa position dans le monde.
— Vous auriez voulu en faire une duchesse?
— Pourquoi pas?
— Je n'ai pas cette ambition ; Laurence ne Ta pas non plus; son bonheur eiSt attaché à gon mariage avec Villaret, et ce mariage se fera.
— Ainsi, mes droits de mère seront foulés aux pieds?
— Pour contre^balancer vos droits, il y a les miens, ceux de ma fille : elle a des droits su bonheur. Vous le voyez, la balance ne peut peu- Cher de votre côté. Consolez- vous ^ ma chère Hélène, votre fille ne sera pas titrée^ mais elle n'en Bera pas moins heureuse pour cela. Et eonveoea; que nous aurions mauvaise grâce à reprocher à Villaret sa roture.
— Je ne la lui reprocherais pas, s'il n'était pas un impie.
— Un impie, Villaret !
— Oui, un impie déguisé en catholique, sans cela je ne me serais pas avisée de lutter contre votre volonté, je sais trop bien que je n'ai jamais eu d'empire sur vous, et que mon rôle ici est l'obéissance passive.
— Hélène, Hélène, vous êtes injuste, mille fois injuste, je n'ai peut-être que trop respecté votre liberté. Pauvre chère égarée par une îuffluence fatale, ne regrettez-vous donc jamais ces années d'une intimité si douce et si tendre que jamais une discussion pénible ne vint troubla? Hélène, qu'avez-vous fait de votre bonheur?
La voix de M. Deville était altérée par l'émo-
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tioii* Hélène, à ces doux souvenirs évocfués, sentit des larmes arriver jusqu'à ses paupières; mais ces larmes ne coulèrent pas. Il fallait se montrer inflexible et elle y réussit.
— U ne s'agit pas du passé, dit-^We, il s*agît du présent. Je yeux sauver Tâme de ma fille. ^ vous aviez un peu de foi, vous comprendriez nies résistances.
— Allons! dit M. Deville impatienté, je tfaî pas de foi, me voilà mis par vous au rang des impies.
— La foi sans les œuvres est une foi morte.
— Et les œuvres de ma foi devraient être de briser le cœur de ma fille, de la séparer de celui qu'elle aime pour la donner à un duc, un comte, ou un marquis dont Torthodoxie vous serait certifiée valable par votre directeur! Non, il n'en sera pas ainsi. Laurence ne sera pas duchesse; elle sera madame Villaret. Elle n'épousera pas un homme fanatique, mais un homme sincèrement religieux. Pour vous consoler de cet affreux malheur, je vous dirai que si, comme je le crois, le jeune comte de Savinières est amoureux de Marie, bien qu'il n ait pas de fortune, dans un an, si ma fille Taime, je ne la lui refuserai pas, et vous aurez au moins la joie d'avoir une fille comtesse, si toutefois votre révérend père trouve ce jeune homme assez dévot. A présent, écoutezmoi bien : comme je ne veux pas la répétition
de pareilles scènes, je vais annoncer à nos parents et à nos amis le mariage de Laurence, et il se fera dans un mois.
Madame Deville n'avait pas prononcé le nom de Chantonnay. Le moine ne voulait pas qu'il se posât en prétendant, avant l'expulsion d'Armand Yillaret. Hélène, après cette conversation, regarda toute résistance comme désormais inutile.
Le moine sera-t-il de cet avis et lâchera-t-il sa proie?